Morrona, lib. III, p
flanquée de tours, les trois tours dont parlent les historiens et dont la dernière, appelée Faro, avait été, à grands frais, élevée sur le rocher de la Meloria, la fontaine San- Stefano, qui donnait de l'eau aux habitants, et la tour de la Lanterna *.
Par la suite, ce port, si important au temps où nous nous plaçons, fut complètement abandonné et remplacé par . Livourne, qui sert aujourd'hui de débouché à toute la Toscane. Les atterrissements, qui devinrent très-rapides après la chute de Pise, lorsqu'on ne prit plus soin d'empêcher le sable d'y affluer, occasionnèrent sans doute ce changement. Le Calambrone, versant une quantité énorme de limon dans le port, forma une barre qui devint l'origine du rivage actuel.
La ville de Pise, ses faubourgs, quelques châteaux disséminés dans la campagne, et le port, formaient à peu près toute l'étendue de la république, et cet ensemble méritait un coup d'œil général avant que nous n'entrions dans l'étude des détails; il fallait traverser l'époque romaine et barbare, qui sert pour ainsi dire de base au style pisan, avant d'arriver à la renaissance romane qui s'en dégage.
Qu'on ne croie pas cependant que l'architecture ait franchi d'un seul bond la distance qui sépare la barbarie de l'érection du Dôme, et qu'il n'y ait pas un intervalle considérable entre Charlemagne et Buschetto. Ces progrès au contraire furent lents et aussi gradués que les nuances du jour qui se lève; le Dôme est postérieur à une foule d'édi-
\ . Cluvier, Italia anliqua, t. I, p. 361 .
Polloni dans ses Vues de Pise a encore gravé le por ; cette représentation ne ressemble en rien aux autres.
fices qu'on doit regarder comme des ébauches, et qu'il est nécessaire d'étudier pour comprendre le développement de ce grand style.
San-Pàolo (pi. ni). — L'église San-Paolo-a-Rif s'offre en première ligne lorsqu'on entreprend cette étude; nous y trouvons une modification sensible à la forme pure de la basilique, et déjà ce qui constitue les caractères distinctifs du style de la cathédrale ; nous voyons introduits à Pise, pour la première fois, les bras de la croix, la coupole, les pilastres et arcades extérieures.
La fondation de cette église remonte à Charte magne, mais les façades, la façade principale surtout, appartiennent à des époques évidemment postérieures.
La construction ne permet pas le doute à cet égard; elle offre dans le soubassement un appareil de petites pierres qui s'élèvent à peine à quelques mètres ; au-dessus des marbres et des matériaux plus riches qui indiquent une restauration complète et peut-être un achèvement.
L'intérieur paraît très-ancien; plusieurs arcades accusent déjà la forme aiguë empruntée aux Arabes et que nous verrons plus tard se manifester encore dans les grands arcs doubleaux du Dôme.
Quant à la façade, elle doit être de l'an 1100, et même plus moderne, si l'on en juge par l'abondance d'ornements qui la surchargent. Elle dut elle-même subir d'importantes modifications, comme le font supposer les arcades ogivales et dentelées qu'on voit à droite l .
4. Des inscriptions funéraires sur cette façade laisseraient croire à l'existence d'un ancien cimetière en cet endroit.
San-Cassiano (pi. iv-v). — Une des plus anciennes églises de Pise est encore celle de San-Cassiano, située à peu de distance de cette ville.
La basilique y paraît dans sa pureté, les détails sont bien dessinés; les profils d'une grande élégance rappellent ceux de Saint-Alexandre, de Lucques, formés la plupart par des fragments antiques.
Comme dans beaucoup d'églises, on distingue ici deux époques.
Il y a quelque temps, en fouillant le sol des nefs, on a retrouvé, au droit des piliers carrés, un mur de fondation qui accuse la position de l'ancienne façade, et on peut, pour confirmer cette hypothèse, constater qu'à ce point de jonction les colonnes changent de dimension, et qu'elles ont un plus petit. diamètre du côté du chœur; on verra cette modification se reproduire plus tard dans la construction du Dôme. Au-dessus de ces colonnes sont placés divers chapiteaux antiques, quelquefois d'un beau travail, et dont les dimensions, en désaccord avec les colonnes, indiquent une origine étrangère à l'église.
La façade, à en croire l'inscription placée au-dessus de la porte, serait de l'an 1180. Elle est inachevée, ou du moins incomplète ; la corniche qui domine les arcades supporte sept bases de petites colonnes. Ces colonnettes devaient sans doute décorer le fronton ; elles présentent cette particularité que l'une d'elles se trouve dans l'axe de la petite fenêtre, et l'aurait cachée.
La façade latérale est très-belle et très-simple ; suivant l'usage d'alors, elle se compose d'une série d'arcades au milieu desquelles, de deux en deux, est percée une baie étroite qui jette au dedans quelques filets de jour ;
elle n'a d'autre sculpture que les feuilles de ses chapiteaux et les appuis ornés des fenêtres.
San-Pietro-a-Grado (pi. vi). — Les premières années du x* siècle virent s'élever l'église San-Pietro-a- Grado, non loin de l'ancien rivage delà mer. reculé aujourd'hui par les atterrissements de l'Arno. Strabon indique 20 stades pour la distance qui séparait Pise du rivage, et c'est à peu près celle que l'on parcourt encore pour aller de Pise à cette église. Suivant la tradition, l'apôtre saint Pierre débarqua pour la première fois en Italie sur cette plage, et pour perpétuer ce précieux souvenir, on y bâtit une église sous le vocable de San-Pietro-a- Grado.
Le plan, comme toujours alors, fut celui des basiliques; le chœur était tourné du côté de la mer. Vers l'an 1100, afin de l'orienter, on le reporta au levant, et, dans cette nouvelle condition, l'église fut comme doublée. Nous trouvons un exemple d'une modification analogue à Rome, dans l'église Saint-Laurent-hors-les-Murs, et à Lucques, à San-Frediano.
Cette disposition donna trois tribunes correspondant aux trois nefs. Les nefs sont décorées de colonnes en marbres riches et variés-, elles sont couvertes par une charpente apparente.
Dans la nef du milieu, et placée irrégulièrement, s'élève une chapelle dédiée à saint Pierre. Ce petit édicule peu remarquable, et qui ne remonte pas au delà du xiv e siècle, indique à peu près le point du rivage où l'apôtre mit le pied pour la première fois en Italie; touchant
sanctuaire, qui rappelle celui de San-Pietro-in-Montorio/ cet autre sanctuaire où les mêmes pieds furent élevés en croix.
A l'extérieur, l'église, sans rien de particulier qui la distingue des autres églises romanes, est d'un beau style; on remarque à l'abside orientale des traces de violents incendies, la pierre, délitée en plusieurs endroits, est devenue friable. On signale quelques restaurations, celle entre autres qui fit fermer les anciennes fenêtres pour placer à l'intérieur les frontons des chapelles.
Le campanile, moins ancien, est du xn e siècle, et le couronnement est moderne. Cette tour, d'une grande simplicité, est bien composée et d'un bel aspect.
Sàn-Michele-in-Borgo (pi. xunetLxi). — Nous citerons encore ici San-Michele-in-Borgo, église extrêmement ancienne, quoique les traces de son antiquité semblent avoir en partie disparu sous la main des restaurateurs.
Par une heureuse exception, l'histoire de ce temps nous a conservé le nom de son auteur, ou du moins d'un des premiers architectes qui y travaillèrent. D'après la tradition, cette église aurait été autrefois un temple païen; un certain Etienne, l'un des premiers citoyens de Pise, auquel elle appartenait, désirant la transformer, fit venir du célèbre monastère Nonantulano deux moines, Buono et son oncle Pietro.
Buono passa à Pise les fêtes de Noël, vers l'année 990 ; il habitait, pour être plus près des travaux, une petite maison avec tour contiguë à l'église. Buono, plein de zèle pour son entreprise, alla à l'île d'Elbe et même à
Tlome, qui était alors une mine inépuisable de fragments antiques, pour choisir les colonnes qu'il fit transporter à Pise. Il augmenta la longueur de l'édifice et bâtit un nouveau campanile. On prétend qu'une des deux figures à genoux, dans le tabernacle de la façade, est le portrait de cet ancien architecte.
La nef n'a sans doute conservé de cette époque que les colonnes; mais, sous le chœur, on retrouve une crypte qui semble être contemporaine de Buono, et que les inondations si fréquentes de l'Arno ont forcé d'abandonner. Elle est du style le plus rustique, ses colonnes sont d'une taille grossière et de diamètres inégaux, avec d'épais tailloirs de pierre en guise de chapiteaux ; elle n.'est remarquable que par les peintures des voûtes sur lesquelles nous reviendrons dans la suite de ce travail.
San-Frediano (pi. vn). — Dans l'espèce de musée où nous rangeons les plus vieilles églises de Pise, il nous faut placer celle de San-Frediano, fondée, paraît-il, en 1007, et, à coup sûr, antérieure au Dôme. L'addition des chapelles a fait perdre au plan son caractère primitif; la construction des voûtes des nefs, qui a forcé à surhausser la façade, est d'un effet malheureux. Cependant, tout le soubassement, et même le premier étage, sauf le fronton, ont conservé cette physionomie simple et mâle qui préludait si bien aux merveilles du Dôme.
Devant les édifices que nous venons de passer en revue, on est frappé de la ressemblance qu'ils ont entre eux ; et, selon nous, on doit y voir le secret de la grandeur de cette époque. En effet, les artistes d'alors s'inspiraient volontiers de leurs devanciers, s'appliquant seulement à perfectionner
leurs œuvres; ils ne cherchaient pas un style nouveau, ils continuaient une école sans la renverser; et, précurseurs de Buschetto, ils préparaient, à leur insu, les magnifiques éléments du Dôme. Grâce à ces efforts, à ces essais , nous sortons d'un chaos obscur dont la matière, organisée par un homme de génie, va devenir une admirable création.
La construction de la cathédrale de Pise, à laquelle nous allons assister, est réellement le fiât lux des arts modernes.