Vasari
2. On retrouve sous les colonnes modernes des bases gothiques, et le dallage conserve beaucoup d'anciennes tombes. Le gouvernement a eu la singulière idée de faire de cette église un magasin militaire.
Ces plans, quoique largement conçus, ont une infériorité marquée vis-à-vis le plan de la basilique. Sans doute, une nef unique, sans points d'appui, laisse le chœur plus découvert , et présente , dans son ensemble réuni sous un seul coup d'œil, un aperçu plus grand. Cependant l'aspect reste toujours le même, et la perspective, qui ne change pas, devient monotone. Dans les basiliques, au contraire, les colonnes légères qui les soutiennent permettent à la vue de pénétrer à travers les nefs, elles n'opposent au regard que de faibles obstacles qui lui laissent toujours quelque chose à deviner. Chaque pas, si vous avancez, renverse les tableaux des perspectives pour en faire surgir de nouveaux. Les plans des deux églises dont nous parlons n'ont pas ce charme et pèchent par l'uniformité de leurs effets.
Mais Nicolas nous a laissé, à la Trinité de Florence, un exemple de nef à piliers qui rappelle celle de l'incomparable église de Sainte-Croix, et qui est à l'abri de ce reproche. Nous lui devons une sincère admiration; car, s'il eut le tort de s'écarter un peu des plans de Buschetto, il eut la gloire de réprimer les excès du roman à son déclin, et d'inaugurer l'art gothique italien , qu'on n'a pas, en général, suffisamment apprécié.
École de Nicolas. — L'influence de Nicolas sur les arts fut très-grande pendant sa vie; elle ne devait pas s'éteindre avec lui. Son école, qui marque la troisième période du style pisan, loin de mourir en même temps que son fondateur, devait lui survivre de longues années. •
C'est ici qu'on admire cette tradition continue dans les
arts, cette chaîne qui relie si heureusement les âges entre eux, et qui nous apparaît sous un aspect particulier.
Au milieu de la démocratie moderne , qui nous emporte vers les jouissances faciles et égoïstes , chaque génération se détourne brusquement du passé vers des destinées nouvelles ; un fils n'embrasse pas la carrière de son père et suit rarement le sillon qu'il trouve creusé devant lui. Sans maître, sans leçons, souvent sans souvenirs, un artiste cherche à lui seul ; il s'isole du grand ensemble de l'humanité.
Au moyen âge, le contraire avait lieu. Chaque homme, en voyant le jour, se considérait comme une petite partie du corps social, et il ne cherchait pas à sortir de la scène modeste où le ciel nous a préparé un rôle. Les générations ressemblaient à ces flots immobiles qui se transmettent longtemps des ondulations sans changer de place et sans qu'une cause nouvelle les prolonge à leur surface. De cette union il résultait plus d'harmonie, plus de force, et une cause plus active de progrès pour les arts.
On voyait alors des familles accepter une tâche de plusieurs siècles, les vies des pères s'allonger des vies de leurs enfants, et, de ces mains multiples que la mort n'arrêtait jamais, sortir des œuvres longues et patientes, auxquelles ne suffiraient pas maintenant l'énergie de nos machines à vapeur ni la fièvre qui consume notre vie. Chaque fils prenait l'art au point où son .père l'avait laissé, relevait plus haut par ses efforts personnels, et le transmettait à ses successeurs avec ces nouveaux progrès.
Jean de Pise. — Nicolas et Jean de Pise, son fils, qui hérita de son talent, nous offrent un exemple frappant
de cette continuation du génie dans les arts. Leurs vies, si identifiées que Vasari les a comprises dans un seul récit , se suivent et se complètent. Leurs œuvres sont même quelquefois le résultat de leur collaboration, comme au campanile de Sainte-Marguerite, à Cortone, où les deux noms sont unis dans une même inscription.
Nous avons dit tout à l'heure que Nicolas, un des premiers, avait introduit le style gothique en Italie. Le pritil aux contrées septentrionales , où , vers cette époque , ce style atteignait son apogée? Nous ne le pensons pas, et nous croyons plutôt qu'il puisa aux mêmes sources que les architectes du Nord , c'est-à-dire aux modes arabes importées par les croisades; mais il lui donna un cachet italien en acceptant l'arc aigu sans abandonner le plein cintre.
Ce furent ces essais que Jean de Pise continua, et auxquels il mêla plus de grâce et de finesse que son père.
Ce nouveau style, qui prit si peu de racines en Italie, parut dans son éclat à la Spina, où se révélèrent les qualités éminentes de Jean comme architecte et comme sculpteur.
Spina (pi. xxxvn et xxxvm) . — Michel-Ange demandait à mettre sous verre les magnificences du Dôme de Florence; moins exigeants que ce grand homme, nous serions charmé de voir placer dans un écrin ce bijou de l'architecture, dont les ornements sont plus ciselés que sculptés, et dont les détails infinis méritent une attention particulière.
On est fort incertain sur son origine. On croit cependant qu'il fut élevé en 1230, pour recevoir une épine de
la sainte couronne, par les soins des Gualandi et du sénat pisan.
Il semble n'avoir été d'abord composé que des trois arcades du fond, qui formaient un portique ouvert. Cependant cet édifice a été si souvent et par tant de mains retouché, augmenté, restauré, que l'œil le plus exercé ne pourrait retrouver exactement aujourd'hui sa forme primitive. Il est plus difficile encore de dire précisément la part qu'eut Jean de Pise à ce travail, qu'on lui a attribué. Il nous suffit d'y sentir son esprit et le style de son école.
Ces restaurations incessantes sont inhérentes au caractère de l'époque, et il est intéressant de les suivre sur le monument lui-même.
Commençant par les parties supérieures , nous remarquons un style étranger au fond de l'édifice, dans les petits tabernacles qui couvrent les statuettes et que la vénération des fidèles aura fait construire par la suite comme dais d'honneur. Nous découvrons encore au milieu de la façade une croisée ogivale à voussoirs surhaussés, à laquelle, dans un temps postérieur, on ajouta les colonnettes qui lui servent de chambranle , le fronton gothique et tout l'assemblage décoratif monté jusqu'au sommet.
Nous suivons, en descendant, des ajustements analogues sur cette façade, qu'on semblait prendre à tâche d'enrichir de plus en plus, et nous voyons aisément que l'édicule de la Madone a été posé après coup, comme l'indiquent les anciennes moulures grossièrement coupées par les nouveaux ornements.
Les colonnes qui portent l'édicule à gauche paraissent plus modernes que le reste du monument. Nous ne trouvons que là les spirales élégantes de la Renaissance, les
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jolis chapiteaux à tête d'ange, qui rappellent plus Bramante que Jean de Pise; nous ne saurions cependant assigner d'époque précise à toutes ces transformations. Enfin, au rez-de-chaussée, les arcades ont été fermées par des panneaux de marbre.
Nous constatons sur la face méridionale des additions semblables dans les tabernacles de saints. Mais, pour avoir une idée du caractère primitif de ce sanctuaire, nous pensons qu'il faut se reporter sur la façade nord, où ces restaurations successives n'en ont pas altéré la simplicité originelle. Nous le voyons, de ce côté, complètement dépouillé du riche manteau de sculpture gothique dont il est enveloppé sur le quai , et dans ses lignes sévères onretrouvela main de l'admirable auteur du Campo-Santo.
Campo-Santo. — Nous venons de nommer le chefd'œuvre de Jean de Pise et la dernière gloire artistique de sa patrie.
Ancien cimetière. — Après Pachèvement du Dôme, le cimetière de Pise s'étendait aux environs de cette église, qui le couvrait de son ombre. Il y a peu d'années, lorsqu'on démolissait les gradins, nous avons remarqué dans les fouilles un nombre considérable de tombes et d'ossements, ainsi que des inscriptions funéraires cachées sous le& bancs.
Ce cimetière devint très-humide à cause de l'élévation du lit de l'Arno, et l'église elle-même était sans cesse exposée aux inondations. Il* dut alors être changé, et on conçut dès ce moment le projet du Campo-Santo. Il fut remplacé autour de la cathédrale par des gradins et des
bancs qu' un certain Borghogno, auquel la cité devait déjà* d'autres monuments, fit construire en 1298. L'inscription suivante, qu'on lit sur le pilastre d'angle de la façade méridionale du Dôme, rappelle encore ce fait :
In nomine D..amen.
Borghogno di Tado operajo dell'opera di S.
M. fece fare tutti questi gradi li quali sono
Intorno a questa Ecclesia dello Duomo e furno
Inchominciati anni Domini currente mcclxxxxvhi
Furo finiti anni Domini mccc.
Terre sainte. — Au retour de la Palestine, vers le commencement du xm e siècle, les Pisans avaient rapporté une masse de terre du Calvaire équivalente à la charge de 500 vaisseaux de 300 tonneaux chacun. On acheta un terrain aux environs de la cathédrale et on démolit des maisons pour déposer cette terre sainte. On voit clairement, d'après cela, que le projet du Campo-Santo remonte fort loin.
Nous ne saurions dire si sa construction précéda ou suivit la restauration de la Spina. Il est certain, du moins, qu'au moment de la fondation de cet édifice, Jean s'était acquis déjà une magnifique réputation par des travaux à Prato, àPistoïa, àPérouse, à Arezzo, à Sienne surtout, où on lui attribue la brillante façade du Dôme, et qu'il méritait, par tous ces titres, d'en devenir l'architecte.
Fondation. — Il en jeta les fondements en 1278, sous l'archevêque Frédéric. L'inscription qui fait foi de cette date et du nom de l'auteur se retrouve a gauche de l'entrée principale. Elle nous a paru assez importante pour mériter d'être reproduite exactement ; nous en don-
nons ci-contre (fig, 31) la reproduction textuelle, que nous faisons suivre de la traduction.
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