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Plan et façade (pi. xxxix et xli). — Le plan adopté par Jean de Pfse s'adapta mieux qu'aucun autre à un cimetière. C'est celui d'un cloître, lieu de prière, de recueillement et de silence. Suivant l'étymologie grecque , cimetière signilie dortoir. Là, en effet, rien ne trouble
Fig. 32. — Chapelle du Campo-Santo. — Ancienne maison de l'Œuvre. Puits derrière le Dôme, aujourd'hui démoli.
la paix dans laquelle se sont endormies tant de générations. Tous les bruits du dehors se brisent devant cette longue barrière d'arcades closes ; tout s'ouvre au dedans ; rien ne s'en échappe que la voix muette d'un mort qui interpelle les passants dans cette inscription :
« Regarde, pauvre passant; vois qui tu es. Je suis
« ce que tu seras un jour ; ce que tu es aujourd'hui , à « ma place, je l'ai été, car chacun est enfermé dans une « pareille demeure. Toi qui tomberas de la montagne, « arrête, puis lis. Pleure; je t'en conjure, prie 1 ! » L'énergie de cette apostrophe est digne du Dante, et son imposante tristesse s'harmonise merveilleusement avec l'édifice contemporain du grand poëte. Ces mots expriment ce que cette sévère façade fait penser.
La vaste enceinte du Campo-Santo a la forme d'un parallélogramme allongé où nous avons constaté quelque irrégularité. Elle se prolongeait au couchant au delà du mur actuel, car on aperçoit sur la façade un arrachement qui laisse supposer un projet plus étendu.
Chapelle. — La chapelle du cimetière, ouverte sur le côté opposé, s'élevait, dans l'origine, plus loin qu'aujourd'hui. Nous avons retrouvé, au-dessous de la construction moderne, le même système de décoration qu'à la façade principale, les mêmes pilastres avec les mêmes profils. L'extrémité en était probablement terminée par une tribune, comme toutes les églises d'alors, et elle se trouvait orientée. Ces murs anciens sont maintenant en arrachement ; ils durent être démolis au temps où le cardinal di Pozzo équarrit la chapelle et la couronna du dôme qu'on voit aujourd'hui (fig. 32).
4 . Nous avons estampé cette inscription dans l'arcade voisine de celle où est gravée la précédente :
Aspice qui transis miserabilis; inspice qui sis; su m quod eris quo die; tali namque domo clauditur omnis, hoc es ipse fui pro me. Quisquis ades qui monte cades sta; post lege; plora; precor, ora.
Dallage (pi. lx). — Les dalles qui portent des inscriptions funéraires et des bas-reliefs recouvrent les tombes où les familles pisanes les plus illustres ont été ensevelies. Il y en a plus de six cents. Les plus anciennes portent audessous de l'inscription l'image de deux pénitents qui se flagellent.
Arcades intérieures (pi. xlii). — On compte à l'intérieur 62 arcades d'une construction très-soignée, et toutes en marbre blanc tiré des montagnes de Pise.
Les arcatures gothiques qui remplissent les grandes baies ont été ajoutées dans la suite, ainsi que les colonnes en fuseaux qui reposent sur un double socle.
Une inscription qui se lit à l'intérieur, sur un des piliers, rappelle cette décoration :
D... DE MEDICIS ARCHIEPO • PISANO • ANTO NIVS IACOBI • ALMI • TEMPLI PISANI OPERARIVS • SACRI HVl. ET INTER MORTALES PREÇLARISSIMI SEPVLCRI OPVS IIII • ARCVBVS XXVIII Q3 • PERFORATIS FENESTRIS MARMOREIS III • ANNI • SVA • DILIGENTIA PERFICI • CVR AVIT • D.I • AN • MCCCCLXIIII
Tronci assure que ces dentelles qui découpent si mys-
térieusement la lumière étaient fermées par des vitraux , avec des Qgures fort remarquables. On retrouve en effet, dans une certaine partie, des rainures et de nombreux trous d'attache qui semblent être des traces de châssis, et qui confirmeraient son récit.
Mort de Jean. — Jean mourut en 1320, dans un âge très-avancé. Associé aux travaux, au génie et à la gloire de son père, il lui fut uni jusqu'après sa mort, et partagea son tombeau, qu'on plaça dans le Campo-Santo. Comme Buschetto, Jean de Pise eut ses cendres abritées par les murs qu'il avait élevés.
Cette* carrière prodigieuse, comparable à celle de Michel- Ange pour la durée et l'activité, remplit son pays et son siècle. Pise, devenue trop pauvre pour alimenter un esprit si fécond, lui laissa dépenser en partie chez les républiques rivales les trésors de son talent et de son imagination. La décadence des arts y suivait alors pas à pas la décadence politique, et, par une singulière coïncidence, l'année qui voyait s'achever le Campo-Santo, dernier effort de l'école de Buschetto, assistait aussi à la célèbre bataille de la Méloria, qui fut pour Pise un désastre irréparable.
Il ne nous reste plus qu'à suivre les dernières lueurs du style roman entremêlé de tentatives gothiques.
Guglieuio. — Nous voyons d'abord, parmi les élèves de Nicolas et de Jean de Pise, un frère dominicain appelé Guglielmo, qui, avec moins d'éclat que ses maîtres, s'appliqua cependant heureusement à la sculpture et à l'architecture. Certains documents feraient croire qu'il descendait de l'illustre famille dei Agnelli, et l'on dit qu'il naquit
à Pise. Dans un manuscrit de l'université de cette ville, on voit son portrait à l'encre , avec ce titre au-dessous :
Guglielmo beato Agnelli delV ordine dei Predicatori.
D'après des vers léonins du temps et d'autres documents 1 tirés du monastère de Saint-Michel in Borgo, on peut affirmer qu'en 1301 Guglielmo fut l'architecte de la façade de cette église, qui lui a mérité le plus grand renom (pi. xliii). Il employa dans les arcs l'ogive au lieu du plein cintre. Pour la première fois nous rencontrons là cette innovation, et encore si timide , qu'elle conserve au rez-de-chaussée les arcs circulaires. L'alliance des arcs aigus et des arcs en plein cintre est le cachet distinctifdece portail, où la fermeté du soubassement se marie harmonieusement avec l'élégance des loges supérieures.
On attribue au même architecte, à cause de l'analogie du style , la façade de Sainte-Catherine. Le goût en est absolument le même, il ne diffère qu'au centre, où l'on voyait autrefois une rosace en marbre semblable à celle du dôme de Carrare (pi. xxxv).
Ce n'est, du reste, que par supposition qu'on fait de Guglielmo l'architecte de cette façade, car la chronique de Sainte-Catherine est muette à ce sujet ; mais cette supposition semble fondée lorsqu'on sait qu'il travailla pour le couvent.
4. An. 4304, abbas Andréas de Vulterris qui tune preerat predicto
Monasterio edificavil residuum suprascripte ecclesie et tectum et
frontespitium ecclesie mirificum ex lapidibus marmoreis ex latere Burgi.
Guglielmo mourut en 1312, huit ans avant Jean dé Pise.
André. — Parmi les contemporains de ces architectes, et quoique Pise n'ait conservé chez elle aucune trace de ses travaux, nous devons mentionner André comme un de ses enfants et un des membres les plus brillants de- l'école. Il forma son goût sur les tombeaux antiques et sur les dessins de Giotto; il travailla surtout à Florence, où il fit un projet de façade pour le Dôme, une porte en bronze au baptistère, enfin des ouvrages considérables pour les fortifications de la ville. A Pistoïa, il construisit l'élégant baptistère où les formes sévères du roman s'allient si bien à la légèreté et aux silhouettes élancées du gothique. A Venise, il donna le dessin du grand arsenal.
Il mourut en 1345, à Florence, sa patrie adoptive, et fut enseveli à Sainte-Marie des Fleurs. On lisait sur son tombeau une pompeuse inscription que Vgsari nous a conservée.
Thomas. — Dans ce temps d'heureuse tradition dont nous voyons ici un nouvel exemple, André laissa à son fils Thomas sa réputation et une partie de ses talents, et il travailla, dit-on, avec lui à Florence, en 1330, comme Nicolas le faisait avec Jean.
Achèvement du campanile (pi. xxm). — L'œuvre capitale de Thomas de Pise fut l'achèvement de la tour penchée, où il raccorda ingénieusement l'étage des cloches avec les étages au-dessous. On sait que ce campanile se compose de 15 entre-colonnements au rez-de-chaussée et
de 30 dans les galeries supérieures qu'il réduisit à 6 à la hauteur des cloches en se retraitant au moyen de degrés et faisant ainsi correspondre 5 enlre-colonnements du dessous avec chacun de ceux au dessus.
Pendant qu'il construisait cet étage, la tour continuait à s'affaisser, et des corrections de hors de niveau analogues à celles que nous avons signalées dans les zones inférieures, se retrouvent dans les degrés et dans les hauteurs inégales des murs.
En couronnant le campanile par cette ordonnance aussi gracieuse qu'originale, Thomas put faire consacrer à sa véritable destination ce bel édifice qui semblait voué à la ruine.
ARCHITECTURE CIVILE DU XIV e SIÈCLE. — CONCLUSION.
Changement d'aspect dans l'architecture. — A ces spécimens de l'architecture religieuse sur son déclin, nous devons joindre quelques exemples d'architecture civile, comme nous l'avons fait aux xi° et xn e siècles, pour suivre d'une manière complète les différentes phases du style pisan.
Depuis l'époque dont nous avons essayé de faire le tableau, la physionomie de la ville s'était sensiblement modifiée : elle n'avait plus un aspect aussi sombre, et ses édifices commençaient àr perdre, pendant le xin* et surtout le xiv e siècle, cet air formidable du moyen âge. Les constructions, dépouillées un peu de leur apparence de forteresse, revêtaient quelquefois celle de palais. On sacrifiait plus à l'agrément et moins aux combats.
Les rues. — Dès 1286 Pise éclairait ses rues pendant la nuit. Au lieu de marais qui infectaient le centre de la ville dans l'origine et de rues semblables à des cloaques, les voies publiques, comme on en retrouve des traces en fouillant sous le sol moderne 1 , étaient dallées de briques
4. Cet hiver (4866) les tranchées faites pour l'établissement des conduites de gaz ont mis à découvert en plusieurs endroits les anciens dallages; les briques posées de champ ont comme dimensions : m 30 X 0°MO X œ 06.
jointoyées avec soin. Au lieu de ces balcons destinés, les
jours d'émeute, à servir de mâchicoulis, d'élégants portiques offraient aux citoyens un abri contre la pluie, si fréquente à Pise, ou contre les ardeurs de la canicule, qui aveugle ses habitants. On voit le Borgo bordé de charmantes maisons à arcades (fig. 33), la plupart datant de cette époque , avec des ornements délicats, des sculptures fines, bien éloignées de l'ampleur romane. Nous donnons, dans notre planche xxix, le dessiu d'un frag-
Pi», 33. - Entrée dune maison sous les ment de façade, COmme
arcades du Borgo. exemple du nouveau style.
La Chinsica renferme plusieurs habitations de ce genre.
Palais Gambacorti (pi. xxix et xxx) . — Le palais Gambacorti , au lung' Arno, est un des plus beaux types de cette architecture qui pour la première fois descend de ces tours belliqueuses à des palais pour les maîtres de la république. On sait qu'à cette époque Pietro Gambacorti s'était emparé du pouvoir à Pise, et on lui attribue ce monument, au moins dans la partie supérieure, qui ap-
ARCUITECTURK.
partient évidemment au xiv e siècle, et déjà au goût florentin. On sent cette influence en voyant la grâce des ornements, la hauteur des fenêtres, et cette mode qui faisait d'une façade un écran magnifique pour dissimuler les négligences des constructions intérieures. Les larges bandes rouges qui traversent ces deux étages dans toute leur longueur sont d'un très-heureux effet, mais le rez-
Fig. 34. — Coupe sur le rez-de-chaussée du palais Gambacorti.
de-chaussée est vraisemblablement du xm e siècle. Sa fermeté, la petitesse des matériaux, la simplicité mâle du vestibule, où nous retrouvons aux colonnes À (fig. 34) les chapiteaux de la maison du Bourg, y font reconnaître le caractère pisan. C'est devant la porte de ce palais que Pietro Gambacorti fut tué. Cependant une ancienne gravure de Callot représente ce palais couronné de créneaux gibelins.
Palais de brique (pi. xxxi) . — On voit encore sur le quai un ancien palais que nous devons considérer comme appartenant au xiv e siècle. Dans les constructions, à Pise,
on distingue trois époques qui correspondent assez aux trois périodes de croissance, de splendeur et de déclin de la puissance pisane que nous avons signalées : l'époque de la pierre, celle du marbre , celle de la brique. Le palais dont nous nous occupons est entièrement en brique
Fig. 35. — Construction d'un édifice de brique avec mélange de marbre (fresque de Benozzo-Gozzoli).
et en terre cuite moulée, excepté les colonnettes des croisées et les écussons, qui sont en marbre. Le sommet est ruiné. On y voit cependant des vestiges qui donnent à croire qu'il était garni de créneaux , comme les palais de Sienne.
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Nous trouvons au Campo-Santo une fresque qui rappelle la manière dont s'élevaient ces constructions de brique entremêlée de morceaux de marbre. On y voit que ces marbres étaient montés tout sculptés, à l'aide de cordes et de treuils, et on y suit avec intérêt les usages de ces anciens bâtisseurs, qui diffèrent assez peu des nôtres (6g. 35).
Conclusion. — Avec le xiv e siècle disparaît tout l'intérêt que peuvent offrir les études sur Pise. Les débris de l'école inaugurée par Buschetto et restaurée par Nicolas sont transportés à Florence et vont s'y ensevelir sous l'influence des Médicis. Les arts pisans n'avaient acquis leur grandeur qu'en servant la religion, la guerre et la liberté, et qu'en s'associant, par des formes austères, aux passions énergiques de leur temps. Sous les Médicis, la scène change entièrement 1 ; l'art devient un objet de luxe, au lieu d'être un des éléments constitutifs de la société; l'art, pour plaire au despote qui ne peut régner que par la corruption, se fait corrupteur; il s'habitue à la servilité au point de renoncer à des inspirations personnelles pour copier littéralement les formes antiques sans en saisir l'esprit; il devient esclave, et par conséquent menteur. La sombre mais fière muse du Dante est abandonnée ; on chante partout les vers de l' Arioste, ce mauvais génie qui fit tomber Raphaël du ciel, et qui répand le scepticisme et la luxure sous des charmes de sirène. Buschetto est remplacé par Brunelleschi, qui ravit les yeux par ses savantes et ingénieuses combinaisons, mais qui laisse le cœur froid ;
J . Voir Delecluze, Histoire des vicissitudes de Florence.
Nicolas de Pise par Guiberti et Benvenuto, les élégants ciseleurs; ce qui était grandiose, pur, naïf, devient gracieux, séduisant et étudié, et la décadence s'avance à grands pas. « Toutes les facultés intellectuelles de l'homme, « dit M, Delecluze, revêtant à Florence les formes delà « poésie, des lettres ou des arts, s'élancent d'abord dans « une ligne tendant vers l'infini, et qui tout à coup alors « cèdent à la courbe parabolique, plient et retombent ra- « pidement vers la terre. »
Il y a peu de mois, du haut du Bargello, ce vieux palais de la liberté florentine, je contemplais la foule d'édifices qui se pressent dans cette antique cité ; je les parcourais des yeux comme les pages de son illustre histoire. Je voyais d'abord les restes de ces tours si fières, si simples, qui accusent avec tant de vigueur les passions de leur temps; à leur pied j'apercevais ensuite les lourds massifs des palais médicéens, qui n'osent plus s'élever si haut , et qui cachent derrière leurs pompeuses façades les mensonges et l'irrégularité de leurs plans. J'étais frappé de cette comparaison, et je restais convaincu de l'influence salutaire de la liberté sur l'art, qui se dessèche au contact du despotisme.
C'est là le tombeau de l'art pisan, que nous avons vu sortir des flancs sauvages de la barbarie, s'élever, sous l'émancipation chrétienne , à l'apogée de sa grandeur, et que nous voyons finir ici sous les souffles impurs de la renaissance.