DEUXIÈME PARTIE
SCULPTURE PISANE
ORIGINES. — DÔME. — BIDUINO. — BONANNO.
Commencements de la sculpture pisane. — L'art de la sculpture, né, dans l'origine, des signes hiéroglyphiques, dont il brisa bientôt les "entraves, ne s'exerça d'abord qu'à rendre des idées abstraites. Bientôt * ces signes, transformés par l'imagination des premiers artistes, devinrent des hommes ou des êtres réputés vivants qui conservèrent quelque chose de leur caractère abstrait et de la simplicité de l'ancien type. Cette tradition continua de rendre sensible une existence immatérielle, une nature fort éloignée du principe d'identité, qui n'avait rien de réel, et qui. ne rappelait aucun être existant. L'art n'était ainsi tenu qu'à une sorte d'imi-
4 . Essai sur la nature, le but et les moyens de l'imitation dans les beaux-arts, par Quatremère de Quincy.
tation conventionnelle et par conséquent idéale. Tels furent les commencements de la statuaire grecque.
Les débuts de la sculpture pisane sont analogues, et, dans la série d'exemples que nous avons groupés pour en composer l'histoire, elle paraîtra d'abord avec des formes roides, rectilignes, ne rappelant guère plus les objets qu'elles expriment que les lettres abstraites d'un alphabet. C'est ainsi qu'on doit considérer ces premiers essais, qui fopt sourire aujourd'hui les amants du réalisme.
Mais remontons aux plus anciens monuments pour découvrir les sources de ce style, à ceux que la tradition, une exécution grossière, doivent faire considérer comme antérieurs à l'école pisane, et tâchons, en les examinant attentivement, de les rattacher par une filiation suivie à ceux des xn e et xm e siècles.
Bas-relief du ix e siècle (pi. xlv). — Au Campo- Santo, une double frise * représentant l'histoire de saint Sylvestre et le baptême de Constantin, s'offre à nous parmi les plus vieux témoignages de ces temps reculés. Cette sculpture, que Lasinio fait remonter au ix e siècle, est très-grossière et prouve l'avilissement de l'art en Italie, loin du nouveau centre de l'empire, et sous le règne des Lombards, que l'on a dit si fécond. C'était en dehors d'elle-même que l'Italie devait chercher la restauration de ses arts; c'était en Orient, à la vieille lueur que les tempêtes politiques n'avaient pas encore éteinte, qu'elle devait les rallumer.
4. Selon Lasinio, cette sculpture servait de poitrail à la porte de l'antique église de Saint-Sylvestre.
Aussitôt que les villes italiennes, recouvrant leur indépendance, purent établir de fréquents rapports avec le Levant, la vie leur revint, et sur un sol si longtemps dévasté, les monuments se multiplièrent tout empreints de l'influence grecque.
Bas-relief byzantin (pi. xlv). — Les œuvres postérieures au bas-relief que nous venons de noter nous en fournissent la preuve, entre autres les médaillons du Campo-Santo, dont les feuilles, les figurines, l'ornementation tout entière, ont une expression byzantine. Les refoulements brusques, que ne prépare aucun modelé, l'empâtement des formes , la manière des plis et des cheveux, tracés en raies parallèles, tout en porte la marque sensible.
Bas-relief pisan style byzantin (pi. xlv). — Si les premiers restaurateurs de l'art en Italie furent grecs, on ne doit pas pour cela leur attribuer toutes les œuvres de cette époque. Il est incontestable qu'ils fondèrent rapidement une école, et les artistes italiens copièrent bientôt les œuvres byzantines. On s'en convaincra en examinant un bas-relief que nous reproduisons dans nos planches, et qui possède le cachet grec le plus prononcé. La physionomie des personnages, le nimbe orné de feuillages refouillés qui entoure Notre-Seigneur, les plis , les cheveux , les quatre symboles évangéliques, tout est grec, et l'auteur, cependant, porte un nom latin, comme on le voit sur l'inscription au-dessous :
Bonus Amicus opus quod videtis fecit 9 pro eo orate.
m MONUMENTS DE PISE.
Je ne rechercherai pas à quel genre de monument était destinée cette sculpture; si, comme le ferait supposer la fin de l'inscription, ce ne serait pas une tombe préparée pour l'auteur lui-même : ce sont des détails peu importants. Ce qu'il faut constater ici, c'est la fondation d'une école italienne sous l'inspiration byzantine.
Dès le x e siècle, le contact des Pisans avec les Grecs se fait éminemment sentir. Ce grand fait de la migration de l'art, qui semble, comme la lumière, s'avancer du Levant vers l'Occident, est incontestable ; mais on tomberait dans une grave erreur en croyant que ce furent les seuls germes du nouveau style. Les croisades n'avaient pas seulement établi de fréquentes relations avec l'empire dont elles étayaient les ruines , mais encore avec les Arabes qu'elles combattaient, et je ne sais si les Occidentaux, dans ces luttes lointaines, ne prirent pas plus à leurs ennemis qu'à leurs alliés. Les plus anciens monuments d'architecture pisane constatent clairement ce fait, et nous retrouvons ces analogies jusque dans la sculpture, quoique cet art, peu cultivé par les sectateurs du Coran, fournisse moins de modèles.
Griffon * (pi. xlvi). — Le griffon de bronze exposé aujourd'hui dans le Campo - Santo et qui couronnait autrefois le chevet du Dôme, est un spécimen curieux qui mérite à cet égard une étude spéciale *.