‹ Les monuments de Pise au moyen ageChapitre 35 sur 44 · PREMIÈRES PEINTURES. — GIUNTA. — APOLLONIO. — MOSAÏQUES · texte numérisé non relu

PREMIÈRES PEINTURES. — GIUNTA. — APOLLONIO. — MOSAÏQUES

On a dit que l'architecture était par excellence l'art de la divinité, la sculpture l'art des héros ou des saints, et la peinture celui de l'homme, qui s'y regarde comme dans un miroir. Dieu, le saint et l'homme figurent les différents degrés d'élévation de l'art, dont le front est dans le ciel, et qui plonge ses pieds dans la nature. Nous avons examiné l'art sous les deux premiers aspects, il nous reste à étudier la peinture, qui se présente sous le troisième. Mieux que devant les architectes et les sculpteurs, qui s'éloignent difficilement de l'idéal, nous pourrons apprécier maintenant l'invasion du réalisme, et noter les phases de ce funeste entraînement. Nous verrons la peinture sortir timidement des anciens missels, grandir sous le génie chrétien, jusqu'à embrasser les cadres immenses des basi-

liques où elle nage dans des flots d'or; nous la verrons devenir correcte, élégante; puis changer la grandeur pour la grâce, la force pour la beauté. Enfin, au lieu de cette figure, si fière, si indépendante, si majestueuse, dans la tribune qu'elle remplit, nous ne trouverons plus qu'une sorte de sirène répandant sous paille traits ses charmes efféminés et corrupteurs.

Pour bien apprécier ces diverses révolutions, nous avons réuni les principaux modèles qui sont comme les pas de l'histoire de la peinture pisane, traces brillantes qui nous permettront d'en suivre la marche.

En remontant à l'origine on trouve que cet art puisa aux mêmes sources que l'architecture et la sculpture, c'est-à-dire à la civilisation orientale, tandis que l'absence de monuments authentiques nous prouve qu'il disparut sous le sauvage despotisme des races conquérantes.

Influence arabe. — L'influence arabe apparaît dès les temps les plus reculés, notamment sur les disques de faïence incrustés dans la façade de Saint-Sixte; nous remarquons des dessins en couleurs sur fond bleu uni ou tanné ou quelquefois décoré d'étoiles légèrement en relief 1 . Les dessins qui représentent des croix, des entrelacs, des étoiles, des oiseaux, sont éloignés du style oriental, tandis que la fabrication est la même qu'une coupe d'origine arabe, trouvée à Damas , et qu'on conserve au Louvre. Ne sommes-nous pas en droit, d'après cela , de croire à l'existence d'une école pisane de peinture émaillée, for-

4. M. J. Manyat, Hislory of potlery and porcelain, Londres, 4857, page 42t.

mée au xi e siècle sur les leçons arabes? Du moins, s'il est vrai, comme le disenl certains auteurs, que les Pisans rapportèrent ces disques de l'île Majorque (1115), devons-nous être certains que, dès le commencement du xn e siè.cle, les peintres de Pise avaient sous les yeux des modèles hispano-moresques.

Cette opinion peut être appuyée sur de nombreux exemples. L'église San Pietro-a-Grado, ornée de coupes analogues, nous offre les traits les plus caractéristiques de cette source d'inspiration, entre autres des oiseaux affrontés à la mode sarrasine. Santa-Cecilia, San-Andrea, San-Michele-in-Orticaia, gardent encore sur leurs murs de précieux restes de cette céramique.

Nous donnerons une nouvelle preuve de la vogue qu'avaient obtenue les arts arabes chez les Pisans en rappelant la chape de Gélase II. La richesse des broderies et les dessins géométriques dont elle est ornée ne laissent aucun doute sur cette origine.

Influence grecque. — Mais c'est surtout aux Grecs que les Pisans demandèrent les inspirations dont tous les monuments que nous allons énumérer portent le cachet sensible.

Miniatures. — Les premières peintures durent être des miniatures dont la petitesse rendait l'exécution plus facile et qui se dérobaient plus aisément aux dévastations de ces temps. Pendant les x% xi e et xn e siècles on choisissait de préférence le psaume Exultet pour y colorier des figures; on les peignait en sens inverse du texte, afin que le peuple pût les voir debout à mesure que le diacre lec-

teur développait le rouleau devant lui. La cathédrale de Pise possède uq monument de ce genre que la tradition fait remonter à l'époque de la consécration de l'église.

Des traits fort grossiers sertissent les contours des figures, sans que le modèle soit accentué par .aucune ombre ; les teintes sont plates, les couleurs peu variées se composent de rouge, de bleu, de violet, de vert et d'or; les carnations restent blanches sauf quelques points rouges. Ce parchemin en lambeaux fut maladroitement recopié au xiv e siècle.

Dans le même trésor on m'a montré deux autres rouleaux de la même époque, l'un représentant les divers épisodes de la vie du Sauveur, l'autre ornant un psaume des écritures. Tous ces manuscrits sont d'un dessin essentiellement bysantin, dessin bien inférieur aux belles miniatures de Constantinople, vers le même temps, et tel qu'on devait l'attendre des copistes inexpérimentés de l'Italie. Pour faire apprécier la barbarie de ces premiers essais de l'art, nous donnons, planche lxii, une Annonciation calquée sur l'original. On trouvera au-dessus le même sujet, traité deux siècles et demi plus tard, et on pourra saisir ainsi l'immense intervalle qui sépare les deux époques. Cette dernière miniature est prise à l'église de Saint- Nicolas, où la libéralité des Franciscains nous a permis d'en prendre le calque.

Lorsqu'on a commencé au dôme l'histoire des miniatures pisanes, il faut venir l'achever ici ; les livres d'office de Saint-Nicolas nous en offrent les dernières et les plus brillantes pages, ils renferment de véritables trésors, malheureusement peu connus. Si les Vandales modernes auxquels l'Italie est livrée* n'en dépouillent pas bientôt

ce sanctuaire, nous recommandons aux amis de la peinture idéale de se faire ouvrir le livre marqué P. Quoique la première page, où se trouvait le frontispice, ait été enlevée, il contient encore des beautés de premier ordre; une tête de saint Laurent, un saint Antoine, dont les traits atteignent la perfection et au-dessus de tout la Nativité de la sainte Vierge. Ce petit tableau de cinq centimètres de large renferme la grâce la plus exquise, le dessin le plus pur, le sentiment le plus profond; il satisfait aux exigences de la critique la plus sévère. Pour me servir d'un terme d'atelier, qui pourrait se vanter d'avoir de la main, devant ces nielles légères et gracieuses, flexibles comme des tiges de pampre balancées par une brise, capricieuses, se jouant dans mille contours, toujours variés, toujours élégants? Ces miniatures nous font, pour ainsi dire, entrer en conversation intime avec ces grands et modestes peintres dont nous ignorons les noms.

Combien le xn e siècle, loin duquel nous venons de nous égarer quelques instants, est encore dépourvu de ce charme! Pour y revenir et terminer notre revue d'anciens parchemins, nous citerons, d'après Morrona, les manuscrits coloriés que conservent les pères de la Chartreuse de Pise, enfin un poëme composé en l'honneur de la comtesse Mathilde enrichi de miniatures remarquables.

L'or était prodigué dans ces manuscrits au point que les scribes d'alors s'appelaient quelquefois chrysographes. Cet art s'était considérablement perfectionné, et, comme preuve de ses progrès, Monfaucon, dans son traité de paléographie grecque, dit les noms qu'on donna successivement aux artistes qui s'y consacraient. On les appela d'abord rpappaTeuç , qui signifie écrivain; ensuite

Ka»,typa<po;, qui écrit bien; en6n rpa9eu;, qui veut aussi dire peintre. Car il est incontestable que les premiers tableaux ne furent que des miniatures agrandies.

Madonna di sotto gli organi. — La plus ancienne peinture byzantine de Pise est ainsi appelée Madona di solto gli organi parce qu'elle était autrefois suspendue à une colonne sous l'orgue de la cathédrale. Son origine est inconnue ; il est seulement certain que des soldats pisans la rapportèrent du château de Lombrici, en 1225, à un moment où, entourés d'ennemis, ils furent obligés de quitter le territoire de Lucques. La petite troupe échappa par miracle avec l'image qu'on déposa au Dôme, où les fidèles l'entourent d'une vénération séculaire. Soit pour la protéger, soit pour entretenir la dévotion sous un pieux mystère, on la couvre soigneusement et on ne leva que momentanément le voile en J789 et 1846.

Nous en donnons la description d'après les récits faits par des témoins oculaires 1 , et qui caractérisent les traits de ce style, dont le tableau de la Madona di sotto gli organi est le type le plus célèbre.

Le fond d'or a disparu, la couleur est terreuse et laisse à peine distinguer des teintes rouges et jaunes; la tête de la madone a les yeux très-ouverts, les pupilles développées et détachées de la paupière inférieure, les lèvres serrées, le nez long et courbé à l'extrémité; celle de l'enfant est meilleure malgré la sécheresse et l'allongement excessif du

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