‹ Les monuments de Rome après la chute de l'empire: le Colisée, le Panthéon, le mausolée d'Auguste, basilique de Constantin, théâtres, arènesChapitre 10 sur 83 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

FOURS A CHAUX AU XV* SIÈCLE. — FOURS TROUVÉS REMPLIS DE STATUES ET DE FRAGMENTS. — PLAISANTERIES DE L'ARCHÉOLOGUE VACCA A PROPOS DE LA DESTRUC- TION DES ŒUVRES D'ART. — LA STATUE DE POMPÉE. — DISPARITION DES ANTI- QUITÉS A L'ÉPOQUE DE LA RENAISSANCE. — RAPPORT DE RAPHAËL. — FAITS CITÉS DANS LES MÉMOIRES DE VACCA.

Si encore il n'avait fallu compter qu'avec les architectes et les nobles! Mais les vieux marbres, statues, colonnes, revêtements, avaient de pires ennemis : les chaufourniers qui continuaient leur œuvre de destruction.

Au vme siècle, trois papes, Sisinnius, Grégoire III et Grégoire II, permirent qu'on transformât en chaux des statues et les revêtements de certains édifices, car les murs d'enceinte avaient besoin de restauration et les Lombards étaient proches 1. Durant les siècles suivants, l'activité des chaufourniers suivit le développement de la ville ; à partir du xive siècle, ils firent disparaître un nombre d'antiquités inconcevable.

Au commencement, ils s'attaquaient de préférence aux tombeaux antiques qui se trouvaient perdus dans les vignes à Rome ou aux alentours; mais bientôt, dépouillant tout scrupule, ils opérèrent partout et au grand jour, avec l'approbation des autorités. En 1426, la Chambre apostolique concéda à une société de chaufourniers les marbres de la basilique Julia, à condition que la moitié des bénéfices serait attribuée au cardinal Giacomo Isolani, qui avait entrepris à ses frais la restauration de l'église Sant' Eustachio ; il était également stipulé qu'en creusant le sol pour en retirer les blocs de marbre, les concessionnaires ne compromettraient pas la solidité de ce qui en restait encore debout 2.

Pie II, ce pape humaniste qui goûtait tant les beautés de Rome, écrivait, quelque vingt ans plus tard, ces vers pleins d'ironie adressés à Bartolommeo Roverecca :

Il me plaît, Rome, de contempler tes ruines Qui dans leur écroulement témoignent de ta gloire passée.

Mais ton peuple, détruisant tes anciens édifices, Pour en faire de la chaux, calcine tes marbres durs.

1. Broughton, p. 356, n. r. Ccmnaparia, parce que, dans le voisinage, près du forum de Nerva,

2. Archiv. S. Vat., Div. Camer., vol. IX, fol. 245. Les entrepre- actuellement Via délia Croce Bianca, s'étaient établis des channeurs sont au nombre de quatre ; la basilique est appelée Tcmplum vriers. P. Adinolfi, Roma..., vol. II, p. 65.

3o MONUMENTS DE ROME.

Si cette race impie en use ainsi encore pendant trois cents ans Il ne demeurera plus rien de ta splendeur 1.

De fait, à côté de chaque monument antique de quelque importance on établit un four à chaux ; la campagne romaine, comme la ville, en était pleine; quelques-uns donnèrent à tout le voisinage, tant ils étaient considérables, le nom de In Calcararia ; il en fut ainsi par exemple pour les églises situées près des forums impériaux (elles que Santi Quaranta (Sacre Stimate), San Niccolô, San Lorenzo, Santa Lucia (de* Ginnasi), San Salvatore, qui toutes portaient le surnom de In Calcararia 2. Près de l'église Saut' Adriano existait, dès l'année 1348, un four qu'alimentaient sans doute les marbres extraits du Forum romain 3. Il y en avait d'autres près du mausolée d'Auguste, à l'extrémité du Champ de Mars, près des thermes de Dioclétien ; le centre d'activité des chaufourniers se trouvait dans le quartier compris entre le Capitole et le fleuve, près du cirque Flaminius ; ils avaient installé leurs boutiques sous les arcades de ce monument, dont les parties basses existaient encore au xvie siècle ; actuellement la rue où elles se trouvaient porte le nom de Via délie Botteghe oscure, parce que ces boutiques, n'ayant jour que par une baie fort basse, étaient et sont encore très sombres.

Au cours du xvie siècle, c'est-à-dire à une époque où le goût des choses artistiques ainsi que celui des antiquités était très développé, où la découverte d'une statue faisait courir toute la ville, on laissait cependant les fabricants de chaux continuer leurs destructions. En 1515, le cardinal Bandinello loue un palais sur le Corso, actuellement palais Doria, en promettant de réserver les droits d'un propriétaire de four à chaux 4. Ce four était sans doute destiné à la calcination des marbres du portique voisin Sœpta Julia dont il ne reste plus de traces, si ce n'est quelques bases de piliers ayant 1 m. 70 d'épaisseur. Cinq ans auparavant, au moment où le pape Jules II s'était décidé à entreprendre la construction de la basilique de Saint-Pierre, une association s'était formée « en vue de produire de la chaux » destinée aux travaux ; mais les associés en étant venus « à des querelles et à des animosités », l'acte fut rompu avant d'avoir reçu un commencement d'exécution 5.

Il en alla longtemps ainsi. « Au début du règne de Paul III, dit De Marchi 6, ceux qui fabriquaient de la chaux à Rome employaient tous les torses de marbre qu'ils pouvaient trouver, et même quelques ignorants sacrifiaient des statues parce que le marbre, surtout le marbre oriental, produisait une chaux merveilleuse ; ces morceaux de marbre étaient trouvés sous terre, soit en creusant pour bâtir des maisons, soit en

1. Oblectal me, Roma,luas spectare ruinas 2. Armellini, Le Chlese di Roma, Rome, 1891, p. 492 et suiv.

Ex cujus lapsu gloria prisca palet. Cf. Lanciani, Bull, délia Corn. Arch. Corn., 1900, p. 195.

Sed tuus hic populus mûris defossa vetustis 3. Acte de vente d'un terrain touchant ce chaufour. Archiv.

Calcis in obsequium marmora dura coquil. Stor. Capit., Atli orig., vol. 785 bis, fasc. II, p. 43.

Impia tercentum si sic gens egerit annos, 4. Archiv. St. Not. Capit., S. R. C, vol. an 1515-16, fol. 116.

Nullum huic iudicium nobilitatis erit. 5. Lanciani, Scavi, vol. I, p. 27. Rien ne prouve qu'il s'agit de

chaux fabriquée avec du marbre antique, mais tout porte à le

Mabillon, Mus. Ital., vol. I, p. 97. Cf. Th. Dyer, History of the présumer.

City of Rome, Londres, 1865. 6. Cité par E. Muntz, Rev. Archéologique, mai-juin 1884.

labourant clans les vignes, ou ailleurs encore dans les lieux où l'on i her< he de la pierre.... Paul III fit promulguer une ordonnance sur les antiquités et surtout sur les statues, même sur les torses, défendant de les mettre dans des chaufours sous peine de la vie. Il en résulta qu'en peu de temps il y eut quantité d'antiquités à Rome et les prix montèrent (sic).» Il ajoute un peu plus loin : «Avant Paul III, celui qui voulait < mporter des antiquités le pouvait sans difficulté ; les entrepreneurs d'excavations retiraient du sol toutes les statues et tous les morceaux de marbre antique qu'ils découvraient sans qu'on y mît obstacle, je l'ai vu de mes yeux. Ainsi j'ai fait sortir des fragments d'un four situé près du port de Ripetta. » Il est probable que c'est le four où l'on calcinait les marbres provenant du mausolée d'Auguste.

Les sages dispositions de Paul III que signale De Marchi restèrent par malheur sans effet ; les chaufourniers continuèrent longtemps leur exploitation. Comment en aurait-il été autrement? La chaux que produisait le marbre antique était de si excellente qualité! L'affirmation de De Marchi sur ce point est corroborée par l'architecte Pirro Ligorio, antiquaire de valeur et fameux faussaire, qui a écrit un fort bon livre sur les Monuments de Rome x ; il affirme que « rien ne peut être comparé à la poudre produite par les statues employées chaque jour à cet usage » ! En outre, l'industrie des chaufourniers était une source de revenu pour la Chambre apostolique, qui les taxait d'après la «chaux archéologique » qu'ils produisaient.

Une des principales rues du quartier Pigna était encore désignée en 1552 dans un acte notarié de la façon suivante : « Via quœ tendit ad calcariam Io. Pétri Caffarelli ». Ce chaufour fut vendu en 1563 à Alessandro Petroni, célèbre médecin de Civitacastellana, qui fit construire le palais situé entre la Via dei Cesarini et la Piazza Altieri 2.

En 1554 eut lieu la vente d'un four en activité situé dans la Via délia Botteghe oscure 3. De même il est fait mention en 1563 et en 1575 du chaufour du mausolée d'Auguste 4. En 1572, les frères Augustins de la place du Peuple donnent à bail une maison avec deux fours près de l'église Santa Maria Miraculorum 5. En 1590, un chaufournier romain, Mutio Matteo, loue son four, qui était voisin du palais Mattei aujourd'hui palais Gaetani, près de la Via délie Botteghe oscure, à Orazio Longhi, parent de l'architecte Martino Longhi, et à maître Battista Orlandi, moyennant 100 écus par an 6.

Quelques-uns de ces fours ont été découverts encore remplis des objets qui allaient être convertis en chaux quand un événement imprévu interrompit l'opération 7. Par exemple, le propriétaire d'une vigne située près des thermes de Dioclétien, découvrit entre deux murs, dit Vacca, une ouverture dans laquelle il pénétra ; il vit alors qu'elle servait de bouche à un four où se trouvaient « dix-huit têtes de philosophes » ; elles

1. Libro délie Anlichitd di Roma, Venise, 1553. Voir p. 70. 6. Ibid., vol. 181, fol. 588. Ou peut, à propos de ces chaufours,

2. Lanciani, dans Bull.dellaCom. Arch. diRoma, an. XXIX, p. 8. faire la même observation que plus haut. On ne serait pas très

3. Arch. di Slato, Roma, Atti C. Saccoccius Not., Prot. 1511, éloigné de la vérité en disant que les chaufourniers opéraient fol. 58. encore au xixe siècle. Voir Lanciani, Destruction..., p. 194.

4. Lanciani, Scavi, vol. I, p. 23, 25. Arch. di Slato, Roma, 7. Vacca, Memorie, § 12, 13, 14. Vacca écrit que ces fours Prot. 3646, c. 326. furent établis par ce qu'il appelle les Antichi-Moderni, c'est-à-dire

5. Archiv. Stor. Capit., Alti orig., Prot. 402, fol. 114. les hommes du Moyen âge. Cf. Broughton, Italy, vol. I, p. 417.

passèrent de mains en mains et finalement furent achetées par le cardinal Farnèse *,

Il y a peu d'années on a découvert deux de ces fours dans lesquels les statues se trouvaient couchées côte à côte ; les vides étaient comblés avec des fragments de marbre concassé ; c'est ainsi que, près du temple que desservaient les Vestales, ont été retrouvées plusieurs statues représentant des Vestales Maximes, des Grandes Vestales. D'un four situé dans le palais de Tibère sur le Palatin, on a retiré, en 1869, un buste de Claudius voilé qui est au musée des Thermes, une tête de Néron, trois cariatides en noir antique, une statuette d'éphèbe en basalte noir, une tête d'Harpocrate, c'est-à-dire d'Horus enfant.

Ce qui paraît incroyable, c'est que ceux mêmes qui faisaient profession de cultiver et d'aimer l'antiquité trouvaient parfois matière à rire dans le sort de ces marbres qui allaient finir leur destinée dans un four. Ainsi, à propos d'un bas-relief représentant une barque qui avait été découvert dans les thermes d'Antonin (Caracalla) et dont on ne savait ce qu'il était devenu, Flaminio Vacca, qui fut pourtant un sculpteur de grand mérite et un habile restaurateur d'antiquités, écrivait qu'apparemment, après avoir navigué sur les ondes, cette barque avait dû naviguer sur les flammes d'un four à chaux2. Parlant d'une idole qui fut trouvée dans une vigne appartenant à Orazio Muti, près de l'église San Vitale, il dit qu'on avait dû l'envoyer dans un four pour la sécher, car elle était restée bien des années en un lieu fort humide. Un jésuite théologien avait d'ailleurs découvert qu'elle représentait à ne s'y point méprendre le diable, car elle avait une tête de lion qui signifiait son empire ainsi que le globe qui était à ses pieds, un serpent s'enroulait autour de son corps et insinuait sa tête dans sa bouche, ce qui était symbole de ses prophéties frauduleuses, et ses ailes marquaient son pouvoir d'être partout à la fois 3. Le supplice du feu lui était donc bien dû !

Cette incessante consommation de marbre, qui dura plus de six siècles, explique pourquoi on ne voit plus aucun revêtement de marbre dans les monuments qui en étaient cependant recouverts depuis le sol jusqu'à la frise, pourquoi la presque totalité des colonnes qui subsistent sont des colonnes de granit, de porphyre, de basalte, de toutes sortes de pierre excepté le marbre, pourquoi enfin, sur les milliers de statues qui ornaient à Rome les places publiques et les intérieurs, on n'a guère retrouvé que celles que leur enfouissement sous les décombres a sauvées.

Les statues qui échappaient aux flammes avaient parfois d'étranges destinées, tant on en méconnaissait la valeur. L'Hercule Farnèse a été retrouvé en trois morceaux, le torse dans les thermes d'Antonin, la tête au fond d'un puits, au Transtévère, une des jambes à Frattocchie, bourg à dix milles de Rome4. Et la statue n'est pas complète ; on lui a fait, entre autres, des doigts de plâtre.

Il y eut en l'année 1553, sous le pontificat de Jules III, une querelle curieuse

1. Vacca, § 104. Voir p. 125. parlant par expérience, disait que les Romains se vantaient de

2. Memoric, § 23, dans Nardini, Roma antica, vol. IV, p. 13. faire des fondations à leurs maisons avec la chaux des statues. Cf. §22, une histoire à peu près semblable dans laquelle Vacca parle 3. Ibid., n. 117, p. 44.

d'une barque qui « avevaavuto piufuoco cheacqua*. Fra Giocondo, 4- Lanciani, Vicende Edilxie, p. 47.

LA STATl / DE POMPÉE.

LA STATUE DE POMPÉE. (PALAIS SPADA, ROME). (Phot. MoSCÎOni.)

Monuments de Rom

qui montre le peu de respect qu'avaient pour l'art les gens éclairés eux-m/:mes. On avait découvert une fort belle statue Via de' Leutari ; elle représentait Pompée et provenait du portique qu'il avait fait construire1; or elle était placée de telle façon qu'un mur mitoyen reposait sur son cou ; le corps était dans la cave d'un propriétaire, la tête dans la cave d'un autre propriétaire, d'où litige. L'un soutenait qu'il possédait la plus grande partie de la statue et que, par conséquent, elle lui appartenait ; l'autre, que la tête étant plus noble que le reste, c'était à lui que revenait la trouvaille. Le magistrat appelé à juger la question rendit un jugement qui dénote, sinon un grand sens artistique, du moins une merveilleuse impartialité : il décida que la statue aurait le cou tranché afin que chaque propriétaire eût son dû. La sentence allait être exécutée et le malheureux Pompée, dit Vacca, assassiné encore une fois, quand le cardinal Bernardino Spada, qui avait hérité du cardinal Capodiferro les deux immeubles, intervint ; il obtint du pape que le jugement fût réformé ; le chef-d'œuvre, dégagé avec précaution, fut transporté dans le palais Spada, où on le voit encore. Quant aux deux propriétaires, ils reçurent chacun 500 écus, car on estima que la tête valait autant que le corps 2.

Plus tard, on s'abstint de faire cuire les statues ou de les couper en morceaux, mais il ne semble pas qu'on les respectât, à moins que ce ne fussent des œuvres d'une beauté frappante. « On ne saurait croire, dit le président de Brosses qui fut en Italie en 1739, l'immense quantité de statues antiques qu'on a trouvées dans les bains de Néron en bâtissant le palais Giustiniani et qu'on y a rassemblées depuis. Mais le tout est mélangé de bon et de mauvais, jeté sans ordre et sans grâce sur le pavé d'une grande galerie dénuée de tout ornement ; c'est moins une galerie qu'un magasin 3. »

Le xvie siècle fut une période néfaste entre toutes en ce qui concerne les monuments romains ; l'engouement qu'on y avait pour l'antiquité était surtout littéraire ; on goûtait infiniment les choses du passé, mais tout ce qui n'était pas intact, tout ce qui n'offrait pas un intérêt artistique évident, tout ce qui ne rappelait pas un personnage historique ou un événement fameux, semblait dépourvu de valeur ; on sacrifiait allègrement quantité de pièces, de fragments ou d'objets que nous considérerions comme des plus précieux.

Une inscription semblait inutile et on n'hésitait pas à la détruire dès qu'elle avait été transcrite.

Quand le pape Jules II entreprit de faire de sa capitale une ville digne du rang qu'elle occupait, il dut procéder à de nombreuses destructions ; son architecte, qui était Bramante, opéra avec tant de fougue qu'il en reçut le surnom de II ruinante. Il employa, dit-on, dans la construction du palais de la Chancellerie des pierres prises au Colisée et à l'arc de Gordien et quarante-quatre colonnes provenant du portique de Pompée 4.

i. Cette statue serait, disent quelques auteurs, celle aux pieds de 2. Flaminio Vacca, loc. cit., § 56.

laquelle César fut assassiné aux Ides de mars. Corografia di Roma, 3. Lettres du Président de Brosses, Paris, 1836, vol. II, p. 127-

Rome, 1846, p. ni. Voir pi. 9. 4. Corografia di Roma, Rome, 1846, p. 105.

., MOXUMEXTS DE ROME.

La vieille basilique de Saint-Pierre, qui contenait tant de souvenirs et de merveilles, fut abattue pour faire place à la nouvelle église qu'il méditait et qui fut, on le sait, ache- ,! un plan bien différent ; la Meta de Romulus (ou sépulcre dit de Scipion) qui était une sorte de pyramide d'une hauteur prodigieuse, puisqu'elle égalait presque le château Saint-Ange, fut rasée ainsi que bien d'autres édifices1.

En 1513, l'amphithéâtre Castrense, déjà en grande partie ruiné, fut dépouillé de ce qui lui restait de marbres et de pierres pour faciliter la construction du palais du cardinal de Corneto, au Borgo ; un syndicat d'entrepreneurs vendit à l'agent du cardinal trois cents charrettes de matériaux au prix de 10 carlins, soit approximativement 5 francs par charrette 2.

Fra Giocondo, qui précéda Raphaël dans la Direction des antiquités, raconte qu'il se fit sous ses yeux une grande consommation de plaques de marbre contenant des inscriptions, et Raphaël constatait, dans le rapport qu'il adressa au pape Léon X, en 1518, que l'anéantissement des anciens monuments se poursuivait sans relâche. Il était peu d'églises, écrivait-il, et peu de palais qui ne représentassent la destruction totale ou partielle d'un monument antique 3. Il ajoutait : « Je ne puis me rappeler sans grande tristesse que, depuis que je suis à Rome, il n'y a pas encore douze ans 4, on a ruiné beaucoup de belles choses telles que la pyramide qui était dans la rue Alexandrine, l'arc qui était à l'entrée des thermes de Dioclétien, le temple de Cérès sur la Voie Sacrée, une partie du forum transitorium qui a été incendié et détruit il y a peu de jours et dont les marbres ont été employés à faire de la chaux.... Ceux-là mêmes qui devraient défendre, comme des pères et comme des tuteurs, ces tristes débris de Rome, ont mis tous leurs soins à les détruire et à les piller. Que de pontifes, ô Saint Père, revêtus de la même dignité que Votre Sainteté mais ne possédant pas la même science, le même mérite, la même grandeur d'âme, ont permis la démolition des temples antiques, la destruction des statues, des arcs de triomphe, et d'autres édifices, gloire de leurs fondateurs ! Combien d'entre eux ont permis de mettre à nu des fondations pour en retirer de la pouzzolane et ont ainsi amené l'écroulement de ces édifices ! Que de chaux n'a-t-on pas fabriquée avec des statues et les autres ornements antiques de Rome !... C'est une barbarie qui est une honte pour le temps présent et qu'Hannibal lui-même, s'il avait envahi la ville, n'aurait point surpassée 5. »

Et Raphaël en rendait en grande partie responsable un neveu de Jules II, Bartolommeo délia Rovere.

En 1519, un représentant de la République de Venise, annonçant au Conseil des Dix la démolition partielle du mausolée d'Auguste, ajoutait :

1. Voir Nardini, i?o»ifl, Rome, 1819, vol. III, p. 367. Alexandre VI Voir pi. 19. L'amphithéâtre est voisin de la Porta Maggiore.

en avait commencé la destruction parce qu'il en jugeait la proxi- 3. Sur la question de savoir si cette lettre est bien de Raphaël

mité dangereuse pour le château Saint-Ange et pour percer la ou de Bald. Castiglione, ou de Andréa Fulvio, voir la dissertation

rue qui menait du château au Vatican. Biondo et Fulvio ont de E. Muntz, Raphaël, p. 604.

décrit ce monument qui est représenté, mais d'une façon très 4. « Onze ans», lit-on dans un premier texte publié par les Volpi

stylisée, sur l'une des portes de bronze de Saint- Pierre. en 1733 dans leur édition des Œuvres de B. Castiglione.

2 Archiv. St. Not. Capit. S. R. C, vol. XIV. Inst., fol. 167. 5. Muntz, loc. cil.

LES CHAUrOURNlEKS. 35

«lia été détruit, comme tant d'autres monuments antiques, par suite de L'incurie de : Romains et à cause de l'avarice du clergé \ »

Dans le même temps (1517), le prieur de l'église San Stefano Rotondo, qui avait été construite au Ve siècle sur les ruines du Macellum Magnum 2, faisait creuser le sol tout alentour pour en extraire des blocs de pierre, car il bâtissait le cloître, déjà planté à cette époque de cyprès, d'orangers et sans doute de grenadiers. D'ailleurs, en vue de ce travail, le prieur avait conclu une convention avec un maçon par laquelle, pour le payer de ses services, il lui cédait le résultat des fouilles dont il pourrait user à sa guise 3.

Le cardinal Ridolfi obtint de s'approprier les pierres et les marbres tombés des thermes d'Antonin et qui gisaient soit sur la voie publique, soit dans une vigne lui appartenant, afin de les utiliser dans la construction de son palais du Borgo 4.

Bien souvent les rues, qui étaient des fondrières, furent pavées avec les pierres des anciens monuments. En 1531, pour paver une partie du Corso, on abattit une muraille sur la Voie Appienne, près de la porte San Sebastiano ; cette démolition fit découvrir deux belles statues de Vénus et deux colonnes de marbre persique que le cardinal Corsini, neveu du pape, se fit attribuer5. En 1540, l'arc Victoria Acticae, situé au Forum, disparut 6.

Les destructions se succédaient; il y eut peu d'époques plus désastreuses pour les antiquités romaines que les années qui suivirent ; Lanciani les a comparées à la Terreur; on fouillait partout le sol et, des objets trouvés, combien peu étaient épargnés! On bâtissait beaucoup ; il fallait beaucoup de chaux et beaucoup de matériaux. Les Mémoires de l'archéologue Flaminio Vacca, écrits à la fin du xvie siècle, sont des plus instructifs à ce sujet 7 ; à chaque alinéa il y est parlé d'antiquités retrouvées et tout aussitôt détruites. « Mon père, dit-il, trouva dans une vigne lui appartenant près de la porte Salara, en un lieu où l'on croit qu'étaient les jardins de Salluste, un portique de colonnes en jaune antique, cannelées, avec des chapiteaux de style corinthien ; il y avait également des colonnes en albâtre oriental transparent. Le cardinal Ricci les acheta pour en faire la balustrade de sa chapelle à San Pietro in Montorio. » Ce sacrilège ne l'émeut, au reste, en aucune façon.

Il vit dans la ruelle San Tommaso, au Parione, extraire du sol deux grosses colonnes de jaune antique qu'on débita pour orner la chapelle grégorienne à Saint-Pierre; sous le palais du cardinal délia Valle on trouva, dit-il, un chapiteau d'une grandeur extraordinaire ; on en fit les armes du pape (Pie IV) qui se trouvent au-dessus de la porte Pia ; dans la place de Siena où les Théatins construisaient l'église Sant' Andréa délia Valle, on déterra des colonnes de dix mètres de hauteur ; avec l'une d'elles on fit le seuil de

1. M. Sanuto, Diarii, vol. XXVII, col. 470. Sur la conduite lentement, dit le diariste Valesio, parce que l'entrepreneur devait réelle du clergé à l'endroit de la conservation des antiquités, voir aller chercher assez loin les dalles qu'il prenait dans de vieilles le chapitre VII. constructions. Archiv. Si. Capit., Cud. XIV, vol. XVIII, p. 236, et

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