CHAPITRE V
GRANDS TRAVAUX PROJETÉS ET RÉALISÉS PAR LE PAPE. — SON ARCHITECTE FONTANA. — LA TRANSLATION DE L'OBÉLISQUE DU VATICAN. — DIFFICULTÉ ET RÉUSSITE DE L'OPÉRATION.
Avant même de devenir pape, Sixte V rêvait déjà d'accomplir à Rome de grands travaux ; il avait entrepris de nombreuses et coûteuses constructions ; il érigea à Nicolas IV un tombeau dans la tribune de l'église Sainte- Marie- Majeure ; il projeta d'ajouter à cette basilique la chapelle qui, achevée alors qu'il était pape, devint le lieu de sépulture de Pie V, son protecteur ; il voulut y être enseveli lui-même ; il acheta une vigne pour y bâtir une maison de campagne 1. Son énergie et sa ferme volonté d'aboutir ne lui servaient pas seulement à réaliser ses vues en politique, il les appliquait aussi dans l'accomplissement des projets d'embellissement qu'il avait conçus pour sa capitale. Rien ne l'arrêtait.
Pour le seconder, il rencontra un homme qui partageait, en les accentuant, ses idées, l'architecte Domenico Fontana 2 ; venu vers 1563 à Rome où son frère exerçait la médecine 3, il avait été remarqué presque aussitôt par Sixte V, qui n'était encore que le cardinal Peretti.
Moins soucieux que lui d'épargner les anciens monuments, Fontana était animé d'un désir ardent de réaliser les desseins dont le pape avait eu la pensée et dont il lui confia la direction.
Il avait prouvé à son protecteur l'attachement qu'il ressentait pour lui et son ardeur de mener à bien les œuvres qu'il lui confiait; le pape Grégoire XIII ayant cessé de fournir des subsides au cardinal parce qu'il lui portait ombrage, Fontana continua à travailler à ses frais et à ses risques.
Au début du pontificat de Sixte V, il avait quarante-deux ans ; son portrait de
1. Comte Ugo Balzani, Sisto Qmnto, 1913. Baron Hubner, Orbaan, Sixtine Rome, Londres, 1910. Sixte-Quint, Paris, 1870, vol. I, p. 233, et vol. II, p. 126. Voir en 2. Milizia,L« Vita dei più célehri architeti, Rome, 1768, p. 294.
outre sur les travaux de Sixte V, le poème de Francesco Bor- 3. A. Bertolotti, Artisli Lombardi, Milan, 1881, vol. I, p. 93 ;
dini, De Rébus prœclare gesiis à Sixlo V, Rome, 1588, et J.-A.-F. pour Fontana, p. 92. Fontana venait de Côme.
la Bibliothèque Vaticanc qui le représente soumettant des plans au pape1, lui donne ce masque énergique et cet air mélancolique dont parlent ses contemporains. Le pape le chargea dès son avènement de mener à bien les vastes entreprises qu'il avait conçues et, en cinq années, c'est-à-dire pendant la courte durée de ce pontificat, il transforma Rome ; comme il arrive toujours en pareil cas, on l'accusa de s'être approprié une partie des sommes qui lui avaient été remises et d'avoir profité des expropriations qu'il décidait ; certes il dut mourir fort riche car le pape le récompensa largement, mais il ne semble pas du tout prouvé qu'il ait mésusé des pouvoirs qui lui étaient attribués. Ils étaient cependant des plus grands 2. Le 30 novembre 1587, le pape déclare qu'il ne devra rendre compte à personne de ses actes et qu'il ne pourra encourir de leur chef aucun blâme; il l'autorise à prendre des pierres partout où il voudra et plus particulièrement dans un « monument funéraire » situé près du fleuve et de l'église San Paolo alla Regola (ce pourrait être un reste soit du théâtre de Balbus, soit du temple de Neptune?), à Saint-Jean-de-Latran, à Santa Sabina et dans « les antiquailles des Thermes » ; plus tard, le Ier avril 1588, il ajoute à ces autorisations le droit d'abattre toutes les maisons qui gêneraient ses travaux au Latran, à Sainte-Marie-Majeure et à Saint-Pierre (déplacement de l'obélisque). Le 5 février de l'année suivante, comme Fontana construisait pour la sœur du pape, Camilla Peretti, une chapelle dans l'église Santa Susanna près des thermes de Dioclétien, le pape lui permet de prendre où il voudra des colonnes, du marbre, du travertin et « toute autre sorte de pierre ».
Le premier travail opéré par Fontana fut un coup de maître par lequel il se révéla ingénieur de premier ordre et se montra digne de la confiance que le pape mettait en lui.
Sixte V désirait ardemment transporter devant la basilique de Saint-Pierre l'obélisque qui se trouvait tout près de l'emplacement qu'occupe actuellement la sacristie3. C'était le seul obélisque de Rome qui n'eût pas été renversé 4 ; il avait été érigé par Caligula en l'honneur d'Auguste et de Tibère sur la Spina, c'est-à-dire dans la partie médiane du cirque Gaianus que Néron acheva. Il semblait au pape que ce témoin du martyre de tant de chrétiens et de la mort du Prince des apôtres devait avoir sa place en face du temple qui lui était dédié et devenir le principal motif de décoration au parvis de la métropole de l'Église chrétienne.
D'autres papes avaient eu avant lui la même pensée. Nicolas V, plus de cent ans auparavant, songeait à déplacer l'obélisque pour le dresser en ce lieu sur les épaules de
1. Voir pi. 10. et la médaille frappée en son honneur, pi. 46. fol. 226. Fontana habitait Via Alessandrina au Borgo, et sa demeure
2. Arch.di Stato, Roma,Mand. Camer., 1587-1589, fol. 23, 36, 43, était ornée de fresques représentant ses travaux. Cancellieri, 76... Pour complaire au pape, le Conseil communal de Rome le Not. di Colombo, Rome, rSoq, p. 211. Il fut le représentant du créa, ainsi que son frère, citoyen romain dans sa séance du 3 dé- Borgo au Conseil communal en 1587, 1589, 1590. Arch. St. Capit., cembre 1585. Arch. St. Capitolino, Cred. I, vol. 28, p. 298. Après Cred. I, vol. 29, fol. 62, 191, 233.
la mort du pape, il dut quitter Rome ; le comte Miranda, vice-roi 3. Une plaque de marbre indique actuellement dans le pavement
de Naples, l'appela et le nomma ingénieur en chef du royaume ; l'endroit exact où s'élevait l'obélisque. Voir pi. n.
il mourut en 1607. Fontana était parent de Maderno qui fit la 4. Poggio Bracciolini, De Varietate Fortunes, Paris, 1723, lib. I,
façade de Saint- Pierre. Dans le testament de Pompeo di Paolo p. 20, cite cet obélisque comme le seul existant à Rome. Cependant
Maderno du 21 novembre 1619, les exécuteurs désignés sont son il ajoute qu'il en vit un autre plus petit en dehors de la ville (au
frère, son neveu et Sebastiano Fuiitana, qualifié de cousin, et qui cirque de Caracalla), celui qui est actuellement place Navona. Voir
était le fils de Domenico. Arch. St. Capit., Atti orig., vol. 435, plus loin, p. 80.
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