CHAPITRE II
TREMBLEMENTS DE TERRE, INONDATIONS, PLANTES PARASITES. — PRÉSERVATION PAR L'ENSEVELISSEMENT. — DESTRUCTION DES MONUMENTS AU TEMPS DES EMPEREURS. — LE PORTIQUE D'OCTA VIE. —LE COLISÉE. — LA COLONNE DE PHOCAS. — LES CIRQUES ET LES AMPHITHÉÂTRES. — MESURES PRÉSERVATRICES PRISES PAR LES DERNIERS EMPEREURS.
Les causes de destruction des monuments anciens sont multiples l. A partir du Ve siècle, faute d'emploi et surtout faute d'argent, on laissa sans entretien les palais et les temples ; les vastes constructions du Palatin s'effondrèrent peu à peu au point que, lorsque les empereurs venaient à Rome, ils avaient peine à se loger.
Il y eut des tremblements de terre dont trois surtout, ceux de 407, de 801 et de 1349, furent désastreux 2. Celui de 407 dura huit jours et renversa, dit-on, plusieurs monuments ; celui de 801 (mai) fit s'écrouler la voûte de l'église Saint-Pierre ; sans doute, beaucoup d'autres monuments subirent de graves dommages ; l'Italie entière fut ébranlée 3 ; celui de 1349 eu^ ueu Ie 9 septembre vers neuf heures du matin ; la secousse fut terrible et ébranla l'Italie centrale et l'Italie méridionale; à Naples, la façade et le campanile de la cathédrale furent renversés ; à Averse, une foule de fidèles périrent écrasés sous les décombres d'une église ; l'Apulie fut bouleversée ; à Pérouse, beaucoup de maisons et quelques églises s'écroulèrent ; mais ce fut à Rome que le cataclysme eut le plus d'intensité.
« On a vu tomber, disait Pétrarque 4, la masse énorv^ ^ de ces édifices que les étrangers ne pouvaient voir sans étonnement et que les Romains daignaient à peine regarder. Cette fameuse tour Dei Conli qui n'a pas sa pareille au monde, voit sa tête à ses pieds et menace ruine de toutes parts. Il en est de même de plusieurs églises ; la plus grande partie de celle de Saint-Paul est à bas ; celle de Saint- Jean-de-Latran a perdu son faîte ; celle de Saint-Pierre n'a pas été si maltraitée.... Pline a dit avant moi qu'il
1. D'une façon générale, voir Gibbon, The Décline and Fall..., 3. Muratobi, R. liai. Script., vol, II, p. 505.
chap. lxxi. Lord Broughton, Ilaly, Remarks, Lond., 1861, vol. I, 4. Epislolœ de Rébus familiaribus, lib. XI, ép. VII, à Socrate,
chap.ix,p.332.LANCiANi, The Destruction of ancient Rome, Londres, éd. Florence, Le Monnier, 1862, vol. II, p. 121. Mémoires de V abbé
1901, et The Ruins and Excavations of ancient Rome, Boston, 1898. de Sade, pour la Vie de Pétrarque, Amsterdam, 1764-67, vol. III,
2. Il y en eut d'autres en 442, 486, 801, 1044 (?), 1231, 1255. p. 36. M. Villani, lib. I, cap. 45.
io MONUMENTS DE ROME.
n'arrive jamais un tremblement de terre à Rome sans que quelque grand événement ne survienne. » L'année suivante eut lieu le premier grand jubilé.
Les eaux du Tibre venaient, lors des inondations, saper les fondations des édifices situés dans les parties basses de la ville ; en 554, le quartier du Champ de Mars fut entièrement submergé et quelques-uns de ses monuments croulèrent ; il y eut d'autres inondations en 589 l, 725, 792, celle-ci tellement forte que l'eau s'éleva à deux hauteurs d'homme dans la Via Lata (Corso); le pont Antonino (Sublicio) fut emporté, le portique de la basilique de San Marco détruit ; les battants de la Porta del Popolo furent transportés jusqu'à l'arc dit plus tard Portogallo (de Domitien) 2. Les inondations qui suivirent en 856, 860, 1180, 1230, 1277, 1376, 1383, 1417 furent moins désastreuses, mais celle de 1422 causa de grands dommages ; elle est la première dont la hauteur ait été marquée par une inscription sur la façade de l'église Santa Maria sopraMinerva ; depuis ce devint une habitude et bon nombre de ces indications se voient encore 3. Durant le XVe siècle, Rome subit huit inondations importantes. L'inondation de l'année 1530 fut une des plus terribles ; le fleuve vint baigner le seuil de Saint-Pierre et atteignit l'église Santa Agata de' Tessitori dans le quartier Suburra ; quantité de maisons et d'édifices s'effondrèrent 4 ; au temple de la Paix, l'eau atteignit, d'après les inscriptions, sept palmes, soit près de 2 mètres ; à la place Navone, dix-sept palmes, soit 4 mètres et demi. Deux inondations, en 1567 et 1571, eurent peu d'importance, mais celle du 23 décembre 1598 fut la plus forte qui ait jamais eu lieu à Rome ; c'est de cette inondation que date la destruction du pont qui s'appela depuis Ponte Rotto ; la ville presque entière fut submergée Le XVIIe siècle eut cinq inondations et le XVIIIe, trois ; le xixe en a eu quatre, dont celle du 27-28 décembre 1870 pendant laquelle on put entrer en bateau dans le Panthéon. On conçoit qu'après tant de désastreuses expériences, les Romains aient vu avec quelque soulagement se construire les quais qui, en détruisant un des plus grands charmes de leur ville, les mettaient en récompense à l'abri de semblables calamités 5.
Il est une autre cause d'anéantissement, assez inattendue celle-là et qui n'est pas la moindre : c'est l'action destructive de la végétation qui envahissait les monuments ; grâce au climat de Rome, où les pluies sont copieuses et les chaleurs très fortes, les plantes poussaient sur les ruines avec une vigueur et une abondance sans pareilles, s' accrochant aux murailles, s'enracinant dans les voûtes, festonnant les arches, foisonnant où il semblait le moins qu'elles pussent végéter. Les gravures du xvie au xvme siècle les représentent toujours ainsi couronnées de frondaison et transformées en véritables jardins suspendus ; les figuiers sauvages, les hêtres, le
1. « Tanta inondatione Tiberis fluvius alveum suum egressus est Délie Cagioni... délie Inondazioni, Rome, 1746.
tantumque excrevit ut ejus unda per muros Urbis influer e aique in ea 3. Voir pi. 5. Lps plaques comrnémoratives se voient à droite,
maximam partent regionis occupant ita ut plurima anliquarum sur le mur en retrait, derrière l'éléphant.
œdium mania dejiceret.t Paul Diacre, De gestis Longobardorum, 4. Ciaconio, Vitœ Ponti/., Rome, 1638, vol. II, col. i486. Paul III
lib. III, cap. 23, et Gregorii Vita, dans Migne, Patiol. lai., revenant d'Ostie dut s'arrêter près de l'église Santa Agata (de Goti)
vol. 75. Muratori, R. liai. Script., vol. I, col. 447, n. 151. et passer la nuit dans une maison voisine.
Broughton, loc. cit., p. 373. 5. Voir la jolie description de Taine dans Voyage en Italie,
2. Carcani, // Tevere e le sue inondazioni, Rome, 1875. Uggeri, Paris, 1876, vol. I, p. 157.
CAUSES DE DESTRUCTION. n
lierre en garnissaient le sommet ; entre les dalles et les pavés perçaient les lis sur les talus abondaient les cyprès ; aux murailles ensoleillées s'accrochaient les genêts; les parois humides et sombres étaient tapissées de polypodes et de capillaire . La flore du Colisée, dont un botaniste patient et sans doute inoccupé a donné la < imposition, comptait plus de quatre cents espèces 1. Dans son Hymne à la Liberté ou Une nuit à Rome que lui inspira le colossal amphithéâtre, Lamartine parle du buis, de l'if, du cyprès, du lierre qui en couvraient les restes2.
La flore du Palatin est moins variée peut-être, mais tout aussi exubérante ; M. le professeur G. Boni l'a étudiée avec une aimable érudition 3. Au cours du xvme siècle, il fallut à plusieurs reprises s'occuper de débarrasser l'arc de Constantin des plantes qui y poussaient ; au commencement du siècle dernier on employait, pour ce travail, des forçats sur l'arc de Septime-Sévère ; actuellement chaque printemps et chaque été on doit dégager les ruines, car si cette végétation luxuriante en fait le charme et la parure, si elle les protège contre les variations de température et les intempéries, elle en hâte aussi la destruction, car les racines ainsi que les tiges s'insinuent dans les interstices, élargissent les fissures et descellent les pierres les mieux jointes. Que de monuments ont succombé à ce lent effort 4 !
Le feu du ciel a frappé quelques édifices.
Quand tant d'effets naturels contribuaient à la disparition des vestiges de l'ancienne Rome, un accident heureux en a sauvé quelques-uns, du moins en partie : leur enfouissement. On doit se féliciter, et non se lamenter, que la nouvelle ville se soit bâtie sur la cité antique. Sans cette circonstance, un grand nombre de débris et d'oeuvres d'art auraient sans doute péri. On en a la preuve par ce qui est advenu des édifices qui n'étaient pas ensevelis à l'époque du Moyen âge et de la Renaissance 5.
L'exhaussement du sol est très sensible à Rome 6. Le Panthéon, dans certaines de ses parties, est profondément encaissé, et le dallage le plus ancien est enfoui à 2 mètres plus bas que le dallage plus récent ; il en est de même du forum de Trajan ; le pavé du forum d'Auguste, qui est tout voisin, a été découvert à y mètres en contre-bas. Le forum Romain était recouvert d'une épaisse couche de terre avant les travaux de déblaiement du siècle dernier.
Lorsqu'en 1898 on entreprit des travaux de canalisation pour drainer les alentours du Colisée, on retrouva des constructions de l'époque de Néron à 11 mètres au-dessous du niveau actuel du sol. L'arc de Constantin, qui aujourd'hui se trouve de plain-pied
1. Richard Deakin, Flora of the Colosseum of Roma (420 es- si vite, de même que celles des thermes de Titus et de la pyrapèces), Londres, 1855. Voir pi. 7. mide de Cestius ?
2. Ces vers sont à la fin du volume. Cf. Taine, Voyage en Italie, 6. Stendhal fut très frappé de ce fait : « Ici, dit-il à propos de vol. I, p. 163. l'arc de Septime-Sévère, se pose le plus grand problème que la
3.GiacomoBoni, Flora Palatina, Rome, 1912. Fiorini-Mazzanti Rome moderne offre à la curiosité du voyageur. D'où sont venus
Elisabetta, Florula del Colosseo, Rome, 1875, 1877. ces dix ou douze pieds de terre répandus sur le sol de la Rome
4. Voir dans la monographie du Janus re que dit à ce propos antique? Cette terre couvre en partie la plupart des monuments,
l'abbé Uggeri. même ceux qui sont placés dans les lieux élevés. Ce ne sont point
5. Que serait-il resté des splendides fresques du Palatin que des débris de briques ou de mortier ; c'est de belle et bonne terre on retrouve en parfait état quand on les déterre et qui s'effacent végétale.» Promenades dans Rome, 10 janvier 1828.
et qui même était naguère en contre-bas, s'élevait, quand il fut érigé, sur un soubassement et l'on y avait accès par des degrés.
Quand on construisit le ministère des Finances, il fallut descendre les fondations à 12 mètres pour trouver le sol primitif. Sur la Via Cavour, près de la place de l'Esquilino, on a dû traverser 16 mètres de décombres avant d'atteindre l'ancien niveau.
L'église San Vitale, fondée au Ve siècle par le pape Innocent Ier sur le bord de la voie qui est devenue après bien des transformations la Via Nazionale, se trouve tellement au-dessous du pavé de la rue qu'on y descend par trente-six marches l.
« Il est souvent avenu, dit Montaigne, qu'après avoir fouillé bien avant en terre on ne venoit qu'à rencontrer la teste d'une fort haute coulonne qui estait encor en pied audessous.... Il est aysé de voir que plusieurs rues sont à plus de trente pieds profond audessous de celles d'à cet heure. »
La porte de SanLorenzo se voit sous la forme d'une arche presque sans jambages2. Même les monuments situés dans les quartiers hauts de la ville sont sous terre. Il en est d'ailleurs partout ainsi, sans que la cause en apparaisse bien clairement ; le temple de Mercure qui est au sommet du Puy de Dôme n'a-t-il pas été découvert caché sous le sol? Au Palatin on trouve trois ou quatre étages de constructions superposées qui se sont mutuellement protégées : les palais de la fin de l'Empire bâtis sur ceux des premiers empereurs, au-dessous des restes de maisons datant de l'époque républicaine et, plus profondément encore, des traces, dit-on, des habitations des premiers habitants, ancêtres lointains des Romains. Sous l'église San Clémente, l'un des plus curieux spécimens de l'architecture médiévale romaine, consacrée en noo environ par Pascal II, il existe les restes d'une basilique détruite lors de l'incendie de la ville par les Normands de Robert Guiscard (1084) ; cette basilique, qui remontait aux premiers temps du christianisme, remplaçait une maison patricienne du 11e siècle de notre ère, laquelle avait été construite sur les restes d'une construction républicaine. La même constatation a été faite dans maint autre endroit de la ville. Déjà, au temps d'Honorius et de Stilicon, les murs d'enceinte étaient en grande partie enterrés 3.
Les alluvions apportées par le fleuve à chaque inondation ont contribué dans les régions basses, au Champ de Mars surtout, à cette rapide élévation du sol ; la nature très friable du sol romain qui se transforme l'été en une épaisse poussière que le vent transporte, l'hiver en une boue profonde qui coule vers les bas-fonds, en fut aussi la cause. On a pu constater, par des balayages réguliers faits au forum deTrajan, que la poussière qui s'y dépose formerait en un an une couche de 2 centimètres et, par conséquent, atteindrait, en cent ans, une hauteur de 2 mètres ! Il est vrai que la situation en contre-bas de ce forum explique l'épaisseur de ce dépôt, mais elle n'en montre pas moins l'importance qu'il devait avoir partout ailleurs.
1. Grisar, Roma, vol. I, p. 220. R. Lanciani, The Ruins and l'empereur et Stilicon se glorifient d'avoir, en déblayant les murs, Excavations of ancient Rome, Boston, 1897, p. 98. rendu à la ville sa sécurité. Ce fut peu après qu'Alaric la prit d'as-
2. Voir pi. 5. saut. Corpus I.L., Roma, vol. VI, p. 248, n. 1188. Voir aussi la coupe
3. « Egestis immensïbus ruderibust, dit l'inscription par laquelle donnée par Lanciani, The Destruction oj ancient Rome, p. 19.
D'autre part, les débris des maisons effondrées ont formé des amas d'autant plus considérables que ces maisons étaient très hautes. On s'imagine volontiers les maisons des cités romaines fort basses, à un étage, voire deux, comme celles de Pompéi el des autres villes dont il subsiste des restes ; au contraire, elles étaient assez éli presque aussi élevées que les nôtres ; Strabon cite un édit d'Auguste défendant de construire des maisons de plus de 70 pieds, c'est-à-dire 22 mètres de hauteur l. Cette limite fut réduite à 20 mètres par Trajan. Tertulien, parlant de l'habitation qui appartenait à un certain Feliclès, la qualifie, ou à peu près, de gratte-ciel 2. Les maisons situées au pied du Capitole atteignaient jusqu'au niveau supérieur de la colline ; les soldats de Vespasien s'en servirent pour escalader le Capitole afin d'en déloger les partisans de Vitellius3. Ces habitations formèrent, en s'écroulant, un lit épais; on a un exemple frappant et lamentable de l'importance de ces entassements à Messine : Les décombres y obstruent les rues jusqu'au niveau du premier étage.
Le commandeur Lanciani a pu mesurer exactement la couche de débris provenant d'une maison effondrée sur elle-même ; elle était isolée et aucune cause étrangère n'avait pu intervenir 4 ; or cette couche mesurait 1 m. 85 et il ne s'agissait pas d'une maison à plusieurs étages ! D'ailleurs, quand un édifice était démoli, on n'en transportait pas au loin les matériaux ; on se bornait à les égaliser et l'on bâtissait pardessus. Tite-Live le dit pour une époque où la voirie était fort bien entretenue.
On continuait à en user de même au xvie siècle ; Montaigne parle de cette coutume : « On ne cherche point d'autres fondements aux maisons, écrit-il, que de vieilles masures ou voûtes comme il s'en voit au-dessous de toutes les caves.... Mais sur les brisures mêmes des vieux bâtiments, comme la fortune les a logés, en se dissipant (s'écroulant), ils ont planté le pied de leurs palais nouveaux comme sur des gros lopins de rochers fermes et assurés 5. »
Tout ce qui n'était pas enseveli, les Romains en firent leur profit; c'est à eux, non aux barbares, qu'il faut imputer surtout la disparition de l'ancienne Rome G ; ils détruisirent ou, ce qui revient presque au même, utilisèrent et transformèient sans merci les anciens monuments 7.
On aurait mauvaise grâce toutefois à leur en faire un trop amer reproche. Quelle abnégation, quel respect du passé plus qu'humain ne leur aurait-il pas fallu pour ne point user, pendant les siècles de misère qu'ils traversèrent, des admirables carrières de
1 . Géographie, trad. du grec par La Porte du Theil et C'oray. Lord Broughton, Ilaly, Remarks mode in several visi'.s jrom the Paris, 1805-1819, vol. II, p. 210. year 1816 to 1854, Londres, 1861, vol. I, chap. ix. Tiraboschi,
2. Migne, l'atrol. lai., vol. II, col. 550 B. Storia délia Lelleralura ital., vol. II, p. 74. Carlo Fea, Disser-
3. Tacite, Histoires, liv. III, § 71. tazione sulle Ravine di Roma, dans sa trad. de Winkelmann, Sloria
4. Lanciani, Ruins, p. 85. délie arti del disegno, Rome, 1783-1784, p. 167. Dyer, Hislory
5. Voyage d'Italie, éd. Lantrey, p. 823. of theCity 0/ Rome, 1865, sec. VIII, chap. 17, p. 39g: « The Romans
6. Pouvait-il en être autrement? Dans ses Dialogues (lib. II, were by very jar the principal destroyers of Rome. » Lanciani, cap. v), saint Grégoire rapporte une prophétie de saint Benoît: Ancien! Rome..., 1889, partage ce sentiment ainsi que Grisar « Cm» vif Dei respondit : Roma gentibus non exterminabilur sed Roma alla fine del Monda anlico. Prima Parte, Rome, 1897, tempestalibus, coruscis, turbinibus ac terrœ motu faligala mareces, p. 170 et suiv. Le souci de décharger les barbares du Nord du in semet ipsa. » Broughton, vol. I, p. 373, note. reproche d'avoir anéanti les richesses artistiques de Rome ne lui
7. Gibbon, The Décline and Fallofihe Roman Empire, ch. xxxix. a pas seul inspiré sa thèse.
i4 MONUMENTS DE ROME.
pierres et de marbres, des réserves de chaux inépuisables qu'ils avaient à leur portée, pour ne pas profiter des abris si sûrs et des points de défense si facilement défendables que leur fournissaient les anciens monuments ?
L'écroulement des édifices par des causes indépendantes de leur fait leur servait en outre de prétexte et d'excuse et leur facilitait la besogne. On pourrait presque dire que les catastrophes étaient une bonne fortune pour eux ; les tremblements de terre leur procuraient les matériaux dont le sol se trouvait jonché.
Au surplus, les Romains du Moyen âge pouvaient se réclamer de lointains exemples. Depuis les premiers temps de l'Empire quand on entreprit de rebâtir Rome, les destructions commencèrent. Auguste fut un terrible démolisseur; il lui fut même reproché de tirer profit des expropriations et des démolitions qu'il ordonnait. Le théâtre de Marcellus amena la destruction d'un temple dédié à la Piété et qui était en grande vénération à Rome, car la légende voulait qu'il eût servi de prison à ce vieillard condamné à mourir de faim et que sa fille nourrit de son lait. Plus tard, la construction des thermes de Dioclétien entraîna la démolition de deux temples; sous les thermes de Caracalla on a découvert les restes de plusieurs maisons; lorsqu' en 1872 on déblaya les thermes de Constantin, on trouva sous les fondations la maison de Claudius Claudianus1. Les thermes de Titus sont élevés sur les vestiges de la maison dorée de Néron.
Les thermes demandaient, en effet, beaucoup plus d'espace que les autres constructions, et c'est pourquoi leur édification nécessitait tant de démolitions.
L'histoire du portique d'Octavie est un exemple curieux de ces destructions qui se continuèrent pendant toute la durée de l'Empire. Pour le construire, Auguste dut, en l'an 32 avant notre ère, faire raser un arc élevé par Quintus Metellus Macedonicus une centaine d'années auparavant (vers 140 av. J.-C); l'incendie de Titus, qui eut lieu en l'année 80, l'ayant sensiblement endommagé, Alexandre Sévère entreprit de le restaurer, mais comme il n'avait pas, ce semble, à sa disposition les pierres nécessaires, il les emprunta à d'autres monuments ; on voit très clairement dans le fronton de la partie antérieure du portique une colonne couchée rompue en deux fragments 2. Le portique, dont l'entrée seule subsiste, se composait d'une esplanade sur laquelle s'élevaient deux temples de Jupiter et de Junon et d'une colonnade dont on ne voit que quelques restes.
Lorsqu'il bâtit le temple de la Concorde, Tibère fit détruire la basilique Opimia et un édicule de la Concorde dont il utilisa les matériaux. La muraille d'Aurélien est en grande partie formée avec des débris de monuments abattus 3. Pour achever la basilique Julia au Forum, Gabinio Vezzio Probiano se servit, en 377, des marbres du forum Suarium (des porcs) situés au pied du Quirinal 4. Même pour les constructions privées, il arrivait qu'on sacrifiât d'anciens édifices, des colonnes, des statues. Ainsi, lors de
1. C'est là qu'on retrouva la statue de Constantin qui est actuel- âge, proviennent aussi de ces bains. Voir pi. 17. lement sous le vestibule de la basilique du Latran. Les fameux 2. Voir pi. 4.
groupes de héros tenant des chevaux en bride qui ont longtemps 3. Grisar, Roma..., vol. I, part. I, p. 110.
donné à la région où ils se trouvaient son nom de Montecavallo 4. Corpus I. /.., Roma, vol. VI, n. 11 56. R. Lamciani, Suite
et qui figurent sur toutes les représentations de Rome au Moyen Vicende Edilizie ai Roma, Rome, 1878, p. 45.
LE PORTIQUE DOCTAVIE MONTRANT, DANS LA PARTIE SUPERIEURE, DEUX TRONÇONS D