CHAPITRE X
ORIGINE DU MAUSOLÉE. — SA TRANSFORMATION EN FORTERESSE, EN JARDIN D'AGRÉ- MENT, EN ARÈNE POUR LES COMBATS DE TAUREAUX, EN SALLE DE SPECTACLE.
Des anciens monuments de Rome, celui dont la destinée fut le plus étrange est sans contredit le mausolée d'Auguste1; il rappelle d'illustres souvenirs et on l'ignore; il fut construit pour servir de tombeau, et on en a fait un lieu de divertissement ; il était peut-être l'un des plus beaux monuments de la ville, et il en est maintenant le plus laid!
Auguste l'avait fait ériger durant son sixième consulat, par conséquent en l'an 27 avant notre ère, à l'extrémité du Champ de Mars, pour servir de sépulcre à lui et à sa famille ; le lieu était alors désert, occupé par des bosquets et tout à la limite de la région habitée. C'était un vaste édifice circulaire de 88 mètres de diamètre intérieur placé sur une base carrée qui se trouve actuellement ensevelie2 ; le centre formait une salle voûtée contenant des statues ; l'empereur se l'était réservée comme chambre funéraire ; elle était entourée de douze cellules pratiquées dans l'épaisseur des murs et destinées aux membres de la famille impériale3. L'entrée était tournée vers le sud et précédée d'un porche que flanquaient les deux obélisques égyptiens4. De chaque côté avaient été apposées deux tablettes de bronze contenant les Res gestœ, c'est-à-dire la nomenclature des hauts faits de l'empereur; il en a été retrouvé à Ancyre une copie qui est précieuse pour l'histoire monumentale de Rome comme pour l'histoire générale du règne. Au-dessus de la rotonde s'élevait une série de gradins garnis de terre et plantés de cyprès ; une statue de l'empereur en bronze dominait ce bois aérien. On racontait, au Moyen âge, que l'empereur avait fait venir, dans des paniers, des diverses provinces de son empire, la terre nécessaire, afin de bien marquer que sa puissance s'exerçait partout5. Tout autour du monument fut planté un parc dans lequel le public eut permission de se promener.
1. Samuel Bali. Pi.atner, The Topography... ni Ancienl Rome, a. 884-895, 914, 8686. Lanciani, Ruins and Excavations, p. 464.
Boston, 1911, p. 382. E. Calvi, L'Augusteo dans Nuova Anlologia, 2. L'existence de ce soubassement rectangulaire, semblable à
1888. F. Sabatini, II Mauseolo di Auguslo, Rome, 1907. Nibby, celui du mausolée d'Hadrien, n'est qu'une hypothèse.
Roma anlica, part. II, p. 520. Canina, Roma antica, Rome, 1841, 3. Homo, p. 332.
p. 237, avec reconstitution. Pyrrho (Pirro) Ligori, Libro délie An- 4. L'obélisque de Sainte-Marie-Majeure et l'obélisque du Quirinal.
tichitl di Roma, Venise, 1553, p. 46. Corpus Ins. lat., vol. VI, p. 157, 5. Mirabilia, éd. Parthey, p. 30.
gS MONUMENTS DE ROME.
Entre le monument et la voie Flaminienne une esplanade dallée de marbre et ceinte d'une muraille, VUstrina, avait été réservée pour y dresser les bûchers funéraires. Ce fut là en effet que fut consumée la dépouille d'Auguste ; pendant cinq jours on entretint les flammes; lorsque l'on avait approché les torches pour mettre le feu au bûcher, un centurion avait vu distinctement, affirma-t-il, l'image de l'empereur s'élever aux cieux; d'ailleurs, pour plus de sûreté, sa femme Livic avait eu soin de faire placer au sommet un aigle qui en s'envolant au moment opportun, sembla porter aux demeures célestes l'âme de son époux. Livie, après avoir lavé et parfumé ses cendres, les enferma dans une urne d'albâtre qui fut déposée dans la grande salle centrale, ainsi que l'avait prescrit l'empereur l. Les restes de Marcellus se trouvaient déjà dans le mausolée 2. Plus tard Octavie, Livie, Agrippa, Britannicus, Drusus, Tibère, Nerva, Poppée, peut-être Caligula y reçurent la sépulture. L'urne contenant les cendres d'Agrippine, femme de Gcrmanicus, et celle contenant les cendres de son fils Néron César, tous deux morts en exil, ayant été rapportées à Rome par Caligula, fils d'Agrippine, furent aussi déposées dans le mausolée d'Auguste. Au Moyen âge, antérieurement au xive siècle, le cube de pierre dans lequel avait été placée l'urne d'Agrippine fut transporté au Capitole et la cavité, élaigie, devint une mesure de capacité pour le grain. Sur une des faces sont inscrits, en caractères archaïques, ces mots : Rugitella de grano ; sur une autre se voient deux miliciens romains de ce temps et un notaire 3.
Comme à l'époque de l'empereur Hadrien le mausolée ne contenait plus de places disponibles, il se fit construire pour sépulture cet énorme édifice qui domine encore Rome et qui devint le château Saint-Ange.
Lors de l'invasion gothique, en 410, Alaric fit briser les urnes et leurs enveloppes de pierre, pensant y découvrir des trésors, mais il ne toucha pas au monument. Le temps, les tremblements de terre et sans doute le poids de la terre qui pesait sur la coupole, amenèrent seuls la ruine du monument ; au Xe siècle, ce n'était plus qu'un amas de décombres formant un monticule4 au sommet duquel les moines bénédictins de l'abbaye voisine de San Silvestro in Capite ou Inter duos hortos, qui possédaient déjà la colonne Antonine, élevèrent une église ; elle reçut le nom de Sant'Angelo comme celle qui dominait, de l'autre côté du Tibre, les restes du mausolée d'Hadrien 5.
Le souvenir de ce qu'avait été le monument subsistait toujours cependant ; la région voisine porta longtemps le nom de In Augusta, Agosta, Austa, Lagusta, Haustam, Lauste... tandis que la place qui se trouvait à l'entrée de la ville prit le nom de Del Popolo, place du Peuplier et non du Peuple, à ce qu'avancent certains auteurs, parce que le parc qui entourait le mausolée, et qui s'étendait jusque-là, était planté de peupliers !
Le mausolée, qui s'élevait solitaire dans une région redevenue abandonnée, était d'une
1. Suétone, Vie d'Auguste, § c. Strabon, liv. V, cap. III, § S. p. 530. Michaelis, La Collezione Capilolina, p. 10.
2. Virgile, liv. VI, v. 873. Guattani, Roma, Rome, 1805, vol. 4. On le comptait parmi les sept collines mineures de Rome : II, p. 94. Desobry, Rome au siècle d'Auguste, vol. III, p. 254. Testaccio, Savelli, Giordano, Secco, Citorio, Cenci et Augusto.
3. Helbig, Guide dans les Musées de Rome, trad. Toutain, 5. S. Angelo de Augusta. Voir Armeli.ini, Le Chiese, Rome, Leipzig, 1893, vol. I, p. 404, n. 542. Nibby, Roma anlica, vol. II, 1891, p. 325.
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Monuments de Rome.
défense trop facile et avait une importance trop grande au point de vue stratégique, car il commandait l'entrée de Rome, pour que les parties qui se disputaient la ville n'en fissent pas une forteresse ; de fait, les Colonna s'y étaient établis dès le XIe siècle; ils en furent chassés par les Romains après leur défaite du 30 mai 1167 à Monte del Porco \ mais, soixante ans plus tard, ils en étaient de nouveau possesseurs 2. Il semblerait que, durant la lutte entre la papauté et l'empire, en l'année 1241, le cardinal Giovanni Colonna ait cédé le mausolée à l'empereur Frédéric II 3, mais, en 1252, il était certainement la propriété de Oddo, fils de Giovanni Colonna 4 ; cette famille en demeura possesseur pendant plus d'un siècle 5. Peut-être y faisait-elle pratiquer quelques fouilles dans la vue d'en retirer des objets de valeur qui pouvaient y être enfouis ; dans leur palais de Santi Apostoli se trouvaient, au xvie siècle, les deux piédestaux sur lesquels étaient jadis posées les urnes funéraires deCaius César et de Tibère Auguste6.
Ce fut devant le tombeau d'Auguste que fut brûlé le dernier tribun de Rome, Cola di Rienzo, massacré le 11 octobre 1354 dans un tumulte populaire ; la foule y traîna son cadavre après s'en être fait un jouet pendant trois jours; les Juifs, qui pourtant n'avaient pas de raison particulière de haine contre lui, voulurent dresser eux-mêmes le bûcher et l'entourèrent en foule, témoignant une joie bruyante tandis que les flammes consumaient les restes du tribun. « Ils vinrent si nombreux, dit le biographe anonyme, que pas un n'avait dû rester dans sa maison 7. »
Lorsque Poggio Bracciolini vit le mausolée, au cours de ses chevauchées archéologiques, vers 1430, il le trouva « encombré de vignes et formant une petite éminence8»; cependant le descripteur anonyme de Rome que l'on a coutume de désigner sous le nom de la bibliothèque où fut découverte sa relation, Magliabecchianus, et qui visita la ville entre 1410 et 1415 9, rapporte qu'il était « recouvert de plaques de marbre et magnifiquement orné », sans doute il veut parler de ce qu'il avait été.
Le mausolée était alors la propriété de deux moines de Pistoie, Gallo et Pasquino Gallo, auxquels le pape Martin V l'avait abandonné pour vingt ans, en 1427 10. Quel avait été leur objet en sollicitant cette concession? On ne peut que trop l'induire du fait qu'en 1452 il existait dans le voisinage immédiat des fours à chaux en pleine activité que le pape Nicolas V cédait à perpétuité à un citoyen romain appelé Giuliano Ser Roberti ouSerroberti avec quelques masures voisines qu'il avait transformé en auberge11. Le monument appartenait alors au Saint-Siège représenté par la Chambre apostolique. A ce titre, Innocent VIII céda, en i486, à la confrérie San Rocco, une crypte située sous le monticule, apparemment l'une des chambres funéraires12. De même, en 1488, le pape
1. Nibby, Roma antica, vol. II, p. 528. 7. Vita di Cola di Rienzo, Bracciano, 1624, p. 269.
2. Muratori, R. I. Script., vol. XIII, col. 131 A. 8. Bracciolini, De Varietate Fortunœ, Paris, 1723, liv. I,p. 19.
3. Baronius, Annales, vol. XXI, cont. Raynaldus, vol. II, 9. C. L. Urlichs, Codex Urbis, Wurtzbourg, 1871, p. 162. col. 275. A. Coppi, Memorie Colonnesi, Rome, 1855, p. 59. 10. Archiv. Val. Investiture, vol. VII, p. 40. Cf. Dott. Fr. Cera-
4. Acte en date du 7 février 1252. Dans P. Petrini, Memorie soli, Bull. Archiv. Com., fasc, IV, 1895, p. 304.
Prenestine, Rome, 1795, p. 413. 11. F. Cerasoli, Bull. Arch. Com., loc. cit. Archiv. Vat., Reg.