CHAPITRE XVI
LES PREMIERS SIÈCLES. - LÉGENDES. - LA COURSE DE TAUREAUX. - LE TREMBLE- MENT DE TERRE DE 1349. — LA COMPAGNIE DU SAINT-SACREMENT. — DESTRUCTIONS ET ENLÈVEMENT DE MATÉRIAUX. — REPRÉSENTATIONS DE MYSTÈRES. — SCÈNES DE NÉCROMANCIE. — CELLINI.
L'immense amphithéâtre dont l'empereur Vespasien jeta les fondements vers l'an 75, à l'emplacement du lac sur lequel Néron avait donné tant de fêtes féeriques, fut inauguré par Titus en 80 et embelli par Domitien 1 ; c'est en raison de la part qu'avaient ainsi prise à son édification les trois empereurs de la famille Flavienne que le monument reçut le nom de Amphitheatrum Flavium; cependant il n'était rien moins que terminé quand disparut le dernier de ces empereurs.
On admet que le quatrième étage, qui figure sur une médaille de Titus, était en bois et ne fut bâti en pierre que plus tard. Ceci expliquerait les dégâts occasionnés par le feu du ciel dont le monument fut frappé notamment le 3 août 217 sous le règne de Macrin ; ces dégâts furent si importants qu'on dut renoncer pendant plusieurs années à donner des spectacles. Ëlagabal commença des travaux de restauration que poursuivirent Alexandre-Sévère (218-222) et Gordien III (238-244) ; une médaille de cet empereur montre le Colisée avec l'étage supérieur construit définitivement en pierre ; à gauche se voit le colosse de Néron, à droite une statue plus petite sous un édicule, dans l'arène un éléphant monté combattant un taureau. Des statues décoraient les baies de la deuxième et de la troisième galerie. Au fond, on distingue l'empereur.
On avait eu tant de hâte à achever la partie supérieure que, comme il a été dit, les entrepreneurs avaient pris des matériaux dans les monuments ruinés du voisinage2; peut-être aussi faut-il attribuer ces pillages autant à la disette d'argent qu'au manque de
Munich, 1901. Lanciani, Ruins of Rome, Boston, 1897, P- 367 avec abondante bibliographie, et Bull. Arch. Corn., 1880, p. 211. Samuel Ball Platner, The Topo°raphy... of ancient Rome, Boston, 1911, p. 325. Carlo Fea a publié, au commencement du siècle dernier,
1. D'une façon générale, F. Gori, Memorie del Colosseo, Rome 1875. Gio. Marangoni, Délie Memorie... dell' Anfiteatro Flavio Rome, 1746. Neraixo, Descrizione del Colosseo, Rome, 1763 Parker, The Flavian amphithéâtre, Oxford, 1876. P. Colagrossi,
L' Anfiteatro Flavio nei suoi venti secoli di storia, Rome, 1912. nombre d'études sur le Colisée. Voir, pour la curieuse reunion Filippo Clementi, // Colosseo, Rome, 1912. Fr. Cerasoli, Nuovi de photographies de^ Parker, John^ Henry, J***10™1 P'""°" Doc. sulle vicende del Colosseo, Rome, 1903. Homo, Lexique de Topog romaine, Paris, 1900. Otto Richter, Topographie der Sladt Rom
graphs illustrative of the Colosseum at Rome, Londres, s. d. 2. Voir pi. 51 et 52.
i62 MONUMENTS DE ROME.
matériaux neufs. Commode établit un passage souterrain du Colisée à son palais, à la Domus VecHliana, située sur le mont Cœlius, car il était un amateur passionné des jeux du cirque, auxquels il prenait part personnellement.
De nouveau atteint par la foudre et incendié, le Colisée fut restauré par Decius en 250 ; le tremblement de terre de 442 causa de grands dommages que Théodose II et Valentinien III s'efforcèrent de réparer en 445 ; Lampodius, préfet de la ville, présida à cette restauration, ainsi qu'en témoigne une inscription gravée sur une dalle de marbre grec qui avait déjà servi à un autre usage et qu'on voit encore actuellement au Colisée. Le podium, les entrées et les sièges furent réparés. Messius Phcebus, au temps de l'empereur Anthemius, fit aussi quelques travaux au Colisée entre 467 et 472. En 486, un « abominable tremblement de terre» nécessita de nouvelles réparations que le préfet Decius Marius Venantius Basilius accomplit à- ses frais. Basile en 508, Entharich en 519 firent également travailler au Colisée.
Lors de l'inauguration, cinq mille bêtes féroces y avaient été sacrifiées devant les cinquante mille spectateurs qui pouvaient y prendre place 1. Tout était prévu pour éviter la confusion. Les spectateurs recevaient une plaquette d'ivoire ou d'os sur laquelle étaient inscrits le numéro de l'arcade par laquelle ils devaient entrer, ainsi que la travée, le rang, la place qui leur était attribuée. On a retrouvé, non pas au Colisée, mais dans un autre amphithéâtre, à Frosinone, une de ces plaques.
Les personnages officiels avaient leurs places réservées ; sur le Podium étaient les trônes de l'empereur et des membres de la famille impériale, les sièges des vestales, des sénateurs, du Pontifex Maximus, des chefs du collège des Fratres Arvales, des consuls, des préteurs.... Les vestales étaient admises au premier rang lors des combats de gladiateurs, mais, depuis Auguste, elles ne devaient pas assister aux luttes dans lesquelles les combattants étaient nus 2.
La description que donne Dion Cassius, qui y assista, des jeux célébrés au Colisée sous le règne de l'empereur Commode est des plus curieuse tant par l'abondance des détails que par ce qu'elle révèle touchant l'état d'esprit des Romains de la fin du 11e siècle.
«Le premier jour l'empereur tua cent ours à lui tout seul, à coups de flèches, du haut du pourtour de l'amphithéâtre; tout l'amphithéâtre était divisé par des cloisons diamétrales surmontées d'un chemin circulaire et se coupant deux à deux, afin que les bêtes, partagées en quatre compartiments peu distants, pussent être percées plus aisément. Au milieu de la lutte, lorsqu'il était fatigué, il buvait dans une coupe en forme de massue du vin miellé rafraîchi que lui présentait une femme et, au même instant, le peuple et nous tous nous criions Vivat comme on a coutume de crier dans les festins.
« Voilà ce qui eut lieu le premier jour ; les suivants, étant descendu du haut de sa place sur le sol même de l'arène, il tua d'abord toutes les bêtes qui s'approchèrent de lui, bêtes dont les unes lui étaient amenées, les autres présentées dans des cages, puis
1. Sur la contenance du Colisée, voir la Dissertation du professeur ner, The Topography and Monuments oj ancient Rome, p. 334. Ch. Huelsen, dans Bull. Arch. Corn., Rome, 1S94, p. 312, et Plat- 2. Middleton, vol. II, p. 83.
il égorgea un tigre, un hippopotame et un éléphant.... Ensuite, au sortir de dîner, il combattit comme gladiateur. Il se servait de l'armure de ceux qu'on appelle Secutores, le bouclier au bras droit et l'épée de bois à la main gauche, car il était fier d'être gaucher.... Après lui combattaient les autres gladiateurs ; le premier jour ce fut lui qui, au bas de l'amphithéâtre, en costume de Mercure, les réunit deux par deux, tenant une verge d'or et assis sur un trône d'or. Après cela il remonta sur son siège ordinaire, d'où il vit avec nous le reste du spectacle. Un très grand nombre de personnes y perdirent la vie. Comme quelques gladiateurs tardaient à tuer leurs adversaires, il les fit attacher deux par deux et leur ordonna de combattre tous à la fois. De cette façon, ceux qui étaient liés ensemble combattirent un contre un ; quelques-uns même tuèrent des gens sur lesquels ils n'avaient aucun droit, se trouvant embarrassés par la foule et le manque d'espace.
« Ce spectacle dura quatorze jours. Quand l'empereur combattait, nous autres sénateurs nous nous rendions chaque fois à l'amphithéâtre avec les chevaliers.... Outre les acclamations ordinaires, nous criions sans cesse comme on nous l'avait ordonné : « Tu es le « maître, tu es le premier, tu es le plus heureux de tous les hommes, tu es vainqueur, tu « le seras à jamais, Amzonius ! »
« Beaucoup parmi le peuple ne vinrent pas à l'amphithéâtre, à cause d'un bruit qui avait couru que l'empereur avait dessein de tirer sur les spectateurs, comme Hercule sur les Stymphalides. Cette crainte était commune à tous. L'empereur fit même à l'égard des sénateurs une chose qui n'était pas le moindre indice de notre perte. Après avoir tué une autruche et lui avoir coupé la tête, il s'avança vers l'endroit où nous étions assis et, tenant cette tête dans sa main gauche tandis que, de la droite, il brandissait l'épée ensanglantée, il ne prononça aucune parole et remua la tête en ouvrant la bouche, comme pour nous montrer qu'il pourrait bien nous en faire autant. Quelquesuns s'étant à cette vue pris à rire, eussent été tués sur-le-champ si je n'eusse mis dans ma bouche des feuilles de laurier tirées de ma couronne et conseillé à ceux qui étaient près de moi d'en faire autant afin que le mouvement de nos lèvres ne permît pas de soupçonner que nous riions l. »
Les Romains étaient fiers du Colisée. « Que la barbare Memphis ne vante plus ses merveilles, écrivait le poète Martial, ni Babylone l'effort de son travail assidu, que les doux Ioniens ne célèbrent plus leur temple de Diane Trivienne et qu'ils cachent leur autel couvert de cornes, que les Cariens ne portent pas aux nues leur Mausolée dont le sommet semble atteindre le ciel, toute œuvre le cède à l'amphithéâtre Césarien, seul entre tous il doit être célébré par la Renommée 2. » Bien des siècles plus tard un personnage de l'Arétin devait dire de même : «Le Colisée? C'est le trésor et la consolation de Rome 3. » On le mettait au nombre des sept merveilles de la ville, qui étaient le Janicule, les aqueducs, les égouts, le forum de Trajan, l'Odéon et les thermes d'Antonin
I. Dion Cassius, Histoire romaine, trad. E. Gros, Paris, vol. X, 2. De Speclaculis.
1870, p. 127. Liv., 72, i 18. Voir pi. 46. 3- La Cortigiana, Venise, 1594, acte premier.
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(Caracalla) l. Au temps de Théodose et même sous Théodoric, on y célébrait encore des jeux, et, lorsque les combats sanglants des gladiateurs furent interdits, on les remplaça par des joutes, des courses, des combats entre bêtes fauves 2.
Aussi la légende s'empara-t-elle de bonne heure de ce monument. On racontait que Virgile l'avait construit de même que le Capitole 3 et que, comme pour le Capitole, la durée de la ville était liée à sa conservation.
Tant que durera le Colisée, Rome durera ; Quand tombera le Colisée, Rome tombera ; Quand Rome tombera, le monde tombera,
écrivait Bède le Vénérable au vme siècle 4.
On pensait qu'il avait été recouvert d'un dôme de cuivre 5, et c'est ainsi que certaines représentations de Rome du XIIe et du xme siècle le figurent 8 ; on croyait aussi que c'était un temple du Soleil. Voici pourquoi. Entre le Colisée et le Forum, sur un socle dont les arasements ont pu être retrouvés, se dressait une statue colossale de bronze, haute de 112 pieds (30m. 50), qui avait été élevée en l'honneur de Néron7; après sa mort, on en avait fait une statue du Soleil ; Commode en fit un Hercule et lui donna ses propres traits ; après sa mort, elle redevint une statue du Soleil. La légende en avait démesurément acciu les proportions. «De sa tête partaient des rayons qui avaient 20 pieds de long; elle mesurait 500 pieds de haut ; elle était d'airain doré et si éclatante qu'elle brillait dans les ténèbres ; dans une main elle tenait le globe terrestre, dans l'autre l'épée, symbole de la Justice ; tout le jour elle tournait avec les rayons du soleil qu'elle saluait à son lever », car cette statue était quelque peu vivante. Quand le pape Grégoire le Grand la fit détruire, il en sortit tant de sang que la mer en fut rougie au loin. Sa tête et le globe avaient seuls échappé à la destruction. On vit longtemps en effet sous les portiques du palais capitolin, et l'on conserve actuellement dans le musée, une tête de dimensions colossales qui est de marbre, il est vrai, mais qui a pu faire naître la croyance à une statue gigantesque de bronze.
Bientôt on établit une corrélation entre cette statue colossale et le colossal édifice : on pensa qu'il avait été destiné à la contenir et que c'était son temple.
« Le Colisée, dit le livre des Mirabilia, était un temple du Soleil d'une grandeur et d'une beauté sans pareilles, tout couvert d'un toit d'airain doré sur lequel la foudre, les éclairs et le tonnerre étaient représentés ; par des fissures innombrables tombait de l'eau qui imitait la pluie (ce qui ne devait pas laisser de gêner quelque peu les fidèles) ;
1. Polemeus Silvius, évêque de Sion (432-448). Son ouvrage porte Medio Evo, Florence, 1896, Vol. II, chap. V.
le nom de Lalerculus ; c'était une sorte de calendrier. Monumenia 4. Beda Venerab., Opéra omnia, Cologne, 1612, vol. III,
Germ. Hist. Auct. Ant. Chron. Minora, I, p. 545. Migne, Patro- p. 483.
logie, Ind. I, 1865, p. 411, et vol. XIII, p. 671. 5. Fazio degli Uberti, vers cité par A. Graf, Roma nella
2. Cassiodore, Var., liv. V, let. 22. Monumenia Germ. Auct., Memoria del Medio Evo, Turin, T882, vol. I, p. 125. XII, p. 165, 5. Grisar, Roma alla caduta del Impero, Rome, 1897, 6. Cod. Val., i960, et Bibl. Nat., ms. italien, 81.
vol. I, p. 56. Lanciani, The Ruins, p. 190. 7. On la voit représentée sur le médaillon de Gordien III. Voir
3.«Chis temple fist Virgile de grant bealteit et de mult gran- pi. 46. Hadrien la rapprocha du Colisée; vingt-quatre élédeche... ^ Jean d'Outremeuse. Voir Comparetti, Virgilio nel phants furent employés à cette opération.
le colisée. Gravure de Du Pérac (1570), pi. 17.
L IL COLISÉE AVEC LA CLOTURE EN TLANCHES. Gr.TVlllS, Vol. IV (1732
i ^ de Rom
PI. 47. pjge 164.
on y voyait aussi les constellations ainsi que le Soleil et la Lune dans leurs chars, conduits par des chevaux ; au centre du temple était la statue de Phébus qui du pied touchait le sol et de la tête la voûte ; le dieu tenait à la main une statue de Pallas.
« Le pape saint Sylvestre (qui vivait au IVe siècle) fit détruire ce temple qui attirait trop l'attention des pèlerins, parce qu'il trouvait mauvais qu'on vînt à Rome pour y voir les édifices profanes plutôt que les églises 1. »
Le colosse avait donc donné son nom au Colisée 2. A la vérité, il y avait longtemps qu'on le nommait ainsi ; sans doute, dès l'antiquité, les Romains, frappés de ses dimensions, le désignaient déjà par le qualificatif de Colosseum, Amphitheatrum colosseum, car le mot était de latinité courante, Pline l'emploie, et il venait du grec. Anastase le Bibliothécaire, qui vivait au vme siècle, l'appelle le Colisée 3. Un autre amphithéâtre, celui de Capoue, qui était également très vaste, reçut de même le nom de Colosseum.
Mais une étymologie si simple ne suffisait pas à l'imagination populaire ; à défaut de celle que l'on vient de rappeler, ou plutôt comme dérivation de celle-ci, on en imagina une autre. Quand les adorateurs du Soleil arrivaient au temple, les prêtres leur demandaient s'ils vénéraient la statue : «Colis eum», et ils répondaient : «Colo eum», d'où Colisseum qui, au reste, se disait fréquemment au Moyen âge Colideum 4.
C'est dans le Colisée que l'on plaçait parfois la Salvatio 5. Cette garantie, cette sauvegarde de la puissance romaine était bien en son lieu, en effet, dans un monument qui devait en assurer l'éternité ; on lui donnait plusieurs formes ; tantôt c'était un chevalier qui tournait sa lance du côté d'où venait le danger, tantôt c'était une série de statues représentant les diverses provinces de l'empire et tenant chacune une sonnette à la main, laquelle se mettait à tinter dès que la province correspondante menaçait de secouer son joug.
Telle était l'impression que produisait aux étrangers le Colisée, tant par son aspect que par les souvenirs qu'il évoquait, que les mots manquaient pour le décrire.
Ne pouvant en parler, ma langue se tait, Car je devrais être un Orphée,
disait Prospettivo Milanese 6.
On ne considérait pas sans quelque épouvante et sans recueillement ce lieu qu'avaient ensanglanté tant de chrétiens et qui avait vu succomber tant de gladiateurs. De son ornementation architecturale, il ne restait rien ; l'incurie, le manque d'entretien et les tremblements de terre l'avaient anéantie.
Au XIIe siècle, l'église Santa Maria Nuova, située au Forum (actuellement Santa
1. D'après une traduction allemande des Gesta Romanorum et 3. A. Graf, Roma..., vol. I, p. 192, n. r5. une traduction également allemande des Mimbilia ; d'après 4. Ibid.
Higden, le pape serait Grégoire le Grand, et d'après Jean d'Outre- 5. Beaucoup de conteurs l'imaginent, au contraire, au Capitole.
meuse, Boniface III. Voir A. Graf, vol. I, p. t24. 6. Nol possendo narrar mia lingua tase
2. C'était encore l'opinion au temps où Vacca composait ses Mé- Che converria che fossi un alito Orphea. moires (1594), § 71. Atti R. Accad. dei Lincei, ser. II, vol. 3, Rome, 1876, p. 50.
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Francesca Romana), avait certains droits sur le Colisée ; elle loue à une famille baronniale une crypte avec tous les revenus et avantages y attenant, moyennant 14 sols provinois par an (27 septembre 1187)1. Cependant il semble que, dès cette époque, les Frangipani devaient s'y être établis. Ils tenaient la région environnante, le Septizonium, l'arc de Constantin, l'arc de Titus, la tour dite Cartularia toute proche 2, et peut-être le Palatin. Les Anici, dont était le pape Grégoire le Grand, avaient jadis occupé ces divers monuments et il se peut que les Frangipani les eussent hérité d'eux 3. Le Colisée leur aurait donc appartenu lorsque Robert Guiscard en incendia les alentours en 1084. L'occupaient-ils tout entier et l'avaient-ils transformé en une vaste forteresse, c'est possible, quoiqu'une garnison bien importante eût été nécessaire pour défendre une enceinte aussi étendue. Peut-être s'étaient-ils établis seulement dans une partie de l'édifice et y avaient-ils élevé une tour, comme cela s'est pratiqué dans les arènes d'Arles 4. Quoi qu'il en soit, ce fut au Colisée que le pape Innocent II chercha un refuge auprès d'eux pendant ses démêlés avec les Pierleoni, qui finalement l'obligèrent à quitter Rome pour venir en France (1130) 5.
Pendant l'insurrection populaire de 1143, les Frangipani abandonnèrent un moment le Colisée 6, mais ils restèrent propriétaires de maisons voisines ; il y avait alors des habitations jusque dans l'intérieur du monument, sur l'arène, appelée à cause de sa forme la Rota; en 1157, Romano de Frasia renonce en faveur de son frère Pietro à une maison recouverte de tuiles ayant un jardin et une porte et située « intus rota Colisei 7».
Le pape Alexandre III vint en 1167, comme Innocent II, s'abriter contre la poursuite de son ennemi, l'empereur Frédéric, « dans les demeures sûres des Frangipani 8 ». Cependant ils commençaient à y être menacés ; vers 1216, un neveu d'Innocent III, Pietro Annibaldi, entreprit d'élever une tour dans le voisinage du Colisée pour en préparer l'attaque. Quelque temps encore les Frangipani continuèrent de disposer de l'amphithéâtre en toute propriété ; en 1228, ils donnèrent en emphytéose perpétuelle à Domenico Salincontra « une crypte sous l'amphithéâtre 9. » Mais, en 1244, les Annibaldi arrivèrent à leurs fins, du moins partiellement. Au cours de la grande lutte engagée entre l'empereur Frédéric II et le pape Innocent IV, les Annibaldi prirent parti pour l'empereur ; afin de se les attacher davantage, l'empereur sut obliger Enrico Frangipani et son fils Giacomo à leur céder la moitié du Colisée et « le palais extérieur 10». Mais le pape, qui était favorable aux Frangipani, intervint et annula cette donation comme ayant été faite sans le consentement de l'Eglise (16 ou 19 avril 1244) u. Sa fuite, le 7 juin suivant,
1. Dissert, délia Pontif. Accad. di Archeologia, vol. XV, Rome, vol. XX. Muratori, R. liai. Script., vol. III2, fol. 45g, 486. 1864, p. 228. 7- P. Fedele, Tabularium S. Marice Novcs, Archiv. S. R. Stor.
2. A la fin du XVe siècle, les Frangipani possédaient encore un Pat. 1902, vol. 25, p. 182.
castel fortifié sur les pentes du Palatin, près du Septizonium, ainsi 8. Muratori, Annali d'Italia, vol. VI, p. 578.
qu'on le voit dans une gravure de Cronaca, faite en 1497. Bar- 9. Adinolfi, Roma, vol. I, p. 366, note. En 1231 et en 1255,
toli, Cento Vedute, pi. XXV. des tremblements de terre détruisirent certaines parties du monu-
3. Gregorovius, vol. II, p. 466. ment. Guillaume de Nangis cité par Gregorovius, vol. III, p. r97,
4. Des traces d'habitation se voient du côté de l'arcade XIII, n. 63. Cf. p. 362, 415, 444, tremblements de terre de 1255, 1300 vers Saint- Jean de Latran ; on découvre aussi des percements faits et 1348, qui occasionnèrent quelques dommages.
pour passer d'un étage à l'autre. 10. Voir F. Rocquain, La Cour de Rome, Paris, vol. II, 1895,