COLONNE DE PHOCAS ET ARC DE SEPTIME-SÉVÈ RE
(Phot. Alinari.)
LE TEMPLE MATRIS MATUT/TÎ, DIT TEMPLE DE VESTA (SANTA MARIA DEL SOLE). A DROITE, LE TEMPLE FORTUN.E (VIRILIS). (Phot. Moscioni.)
CAUSES DE DESTRUCTION. i7
le 15 novembre 408, Arcadius, Honorius et Theodosius adressèrent au préfet de la ville, Curtius, un commandement qui portait que les images contenues dans les temples devaient être arrachées du lieu où elles se trouvaient et détruites, et que les édifices eux-mêmes, situés soit dans les villes soit dans la campagne, seraient utilisés ad usum publicum, c'est-à-dire détruits ou transformés1.
Il était toutefois certains monuments sur lesquels on n'aurait pas osé porter la main et que l'on s'efforçait au contraire d'entretenir du mieux qu'on pouvait, c'étaient les cirques, les théâtres et les amphithéâtres, car les Romains continuaient à être toujours passionnés de spectacles. Sous Honorius, des jeux se célébraient dans le cirque Maxime comme aux beaux temps de l'Empire, et la foule y prenait un si vif plaisir qu'un certain Télémaque s'étant jeté entre les gladiateurs pour arrêter leurs combats fut tué à coups de pierre (403). En 519, Eutaricus, gendre de Théodoric, y fit des distributions d'argent et y donna en outre des fêtes splendides, mais la population était déjà si réduite qu'elle ne suffisait plus à remplir les gradins. Si, dans la suite, on renonça aux luttes des gladiateurs, les combats contre les bêtes fauves durèrent quelque temps encore 2. Ce fut en 546, quand Totila occupa la ville pour la seconde fois, qu'eurent lieu les derniers jeux du cirque ; ils furent célébrés au cirque Maxime3.
Les empereurs du IVe, du Ve et du VIe siècle tentèrent de sauver les restes de l'antique Rome. En 376, Valens, Gratien et Valentinien firent lire devant le Sénat une ordonnance défendant à ceux qui construisaient des maisons d'employer des marbres et des pierres enlevés aux monuments existants 4. Majorien publia, le 10 juiUet 458, un édit adressé au préfet Aurelianus, dans lequel il disait 5 : « Nous savons que l'on démolit partout des monuments qui étaient l'ornement de la cité et que les magistrats ne font rien pour les conserver, alléguant la nécessité de trouver des pierres pour élever de nouvelles constructions, même lorsqu'il s'agit de demeures particulières. Ainsi on fait disparaître des œuvres grandioses pour bâtir de misérables logis. C'est pourquoi nous interdisons que désormais il ne soit nui dans un intérêt personnel aux monuments que nos aïeux construisirent jadis en vue de l'utilité publique, que ce soient des temples ou des édifices d'un autre genre. Tout magistrat qui autoriserait un acte de cette nature sera condamné à 50 livres d'amende ; tout officier subalterne et tout ou vrier qui y prêterait la main ou ne s'y opposerait pas, sera premièrement battu de verges puis aura les mains coupées. Nous défendons désormais l'aliénation des monuments publics et voulons que ceux qui ont été vendus soient restitués à l'Etat et restaurés tels qu'ils étaient auparavant ; nous abolissons la licentia competendi 6. Toutefois, si la construction
1. Cod. Theodosiam, éd. Th. Mommsen, Berlin, 1905, vol. I, 5. Grisar, vol. I, part. I, p. 177. Leges novellae pertinentes ad p. II, p. 903. Theodosianum edidit Th. Mommsen, Berlin, 1905, p. 155 et 161.
2. Cassiodore, Variarum, liv. V, n. 40 ; liv. VII, n. 10. Legum novellarum divi Maiorani Augusti lib. IV, De jEdificiis
3. Gregorovius, vol. II, p. 214 et suiv. publ., dans Gothofredus, Cod. Theod. à la fin du VI8 vol.,
4. Theodosiani lib. XVI edidit. Th. Mommsen et Paulus M. p. 155.
Meyer, Berlin, 1905, vol. I, p. II, p. 805. Lib. XV, I, 19. Année 376 6. C'est-à-dire le droit de réclamation ou de revendication, pro-
Ci.lbid., p. 810. Année 398. Ordonnance d' Arcadius et d'Honorius bablement sur des biens publics (Heumann, Hand Lexicon, éd. adressée au préfet Severus. Cf. Broughton, Italy, vol. I, p. 361. Thon au mot Competere).
d'un nouvel édifice public s'imposait et si la conservation d'un ancien édifice était reconnue impossible, alors il faudrait en référer au Sénat afin que cette assemblée, après une enquête approfondie, décide s'il y a lieu de nous proposer la démolition de l'ancien édifice pour faciliter la construction du nouveau....»
Ces sages dispositions n'empêchèrent point Eudoxie, veuve de Valentinien III, de faire bâtir l'église qui depuis s'est appelée San Pietro in Vincoli en empruntant des colonnes aux temples voisins et à la Prœfectura Urbana1.
D'ailleurs la réserve qui servait de conclusion àl'éditde Majorien permettait toutes les transgressions.
Le roi Théodoric multiplia, au commencement du VIe siècle, les édits et les ordonnances, les lettres et les « formules » afin d'empêcher les Romains de faire disparaître leurs monuments, car il professait pour Rome une admiration et une vénération profondes : « Nul ne peut contempler cette ville avec indifférence, écrivait-il, parce qu'elle n'est étrangère à personne, elle est la mère de l'éloquence ; temple immense dans lequel se rencontrent toutes les vertus, qui renferme les miracles de l'univers, de telle sorte qu'il est vrai de dire que Rome entière est un miracle....» Et dans une Formula Curce Palatii, il charge son représentant « d'entretenir les choses anciennes dans leur éclat primitif et de faire en sorte que les nouvelles ne. déparent pas les anciennes car, de même que, pour être convenablement habillé, il convient que les vêtements soient de la même couleur, de même, pour qu'un palais soit splendide, il faut que toutes les parties en soient aussi belles 2 ». Ailleurs, dans une Formula Comitivœ (de comte), il rappelle que, puisqu'il est défendu de voler dans les maisons particulières, il doit être interdit de façon plus sévère encore de détourner les objets artistiques, marbres, bronzes et autres, qui décorent la ville. « Ce ne sont pas les gardiens publics qui devraient assurer la conservation de la beauté de Rome, mais le respect de ses habitants 3. » Rome avait causé une impression profonde sur ce barbare; la majesté de ce nom si longtemps redouté, la magnificence des nombreux monuments qui existaient encore ne pouvaient manquer de frapper une âme comme la sienne. « Nous pourrions négliger cela (la conservation du théâtre de Pompée), écrivait-il à son préfet Symmaque, si nous ne l'avions pas vu. » Et il lui recommande de veiller à son entretien, il ordonne d'y faire consolider les « roches qui pendent des voûtes » et de reprendre la célébration des jeux 4. Ce théâtre, au surplus, avait été fort éprouvé ; c'est ce qui en explique le délabrement ; depuis cinq cents ans qu'il existait, le feu l'avait plus ou moins endommagé six fois, et six fois il avait été restauré ; le dernier incendie datait du temps d'Honorius 5.
Théodoric fit de même entretenir les murs de la ville qui menaçaient ruine et tira de sa cassette particulière les fonds nécessaires à la restauration des anciens édifices et notamment des temples, dont il rétablit quantité « à la prière de beaucoup de per-
i. Voir plus loin, p. 23. 4. Cassiodore, Var., lib. IV, ép. 51, année 507-511, vol. XII,
2. Cassiodore, Variarum clans Mon. Germ. Hist., vol. XII, p. 138. Cf. lib. VII, n. 10. Formula Tribuni Voluptalum.
Berlin 1894, série in-S°, lib. VII, n. 5, p. 204. 5. Homo, Lexique de Topographie romaine, p. 641. Corpus I. L.
3. lbid., lib. VII, n. 13, p. 210. Ronia, vol. VI, n. 1171; vol. VIII, n. 1439.
Monuments de Rom
PI. 6, page i«.
CAUSES DE DESTRUCTION. [g
sonnes x». Une somme de 200 livres par an fut prélevée sur la taxi de vin < n vue d'entretenir les palais impériaux du Palatin.
Il ne faut pas oublier toutefois que, tout en s' occupant de restaurer les monummi , Théodoric n'hésitait pas à les dépouiller de leurs statues et de leurs ornements au profit de sa résidence de Ravenne2. Dans les époques de décadence ou de stagnation artistiques, les œuvres d'art sont accaparées par les riches et les puissants. Rome en avait dépossédé Athènes et Ravenne en dépossédait Rome pour en être à son tour promptement dépouillée.
L'empereur Justinien ordonna entre autres choses, dans sa Pragmatique Sanction (13 avril 554), que les privilèges de Rome relatifs à la conservation de ses monuments et de ses ports et à l'entretien du Tibre seraient maintenus3.
Les statues étaient surtout exposées à la destruction, c'est pourquoi depuis longtemps on avait organisé pour les protéger un service de surveillance ; le préfet de Rome avait sous ses ordres un magistrat spécial, lequel était assisté d'un assesseur dont la mission consistait à surveiller de près les chaufourniers car, dès lors, ils n'avaient aucun scrupule à employer le marbre statuaire pour le convertir en chaux 4. Quant aux statues de bronze, elles se protégeaient toutes seules, disait Cassiodore. Ne les entendait-on pas résonner bruyamment quand les voleurs les attaquaient à coups de marteau 5?
Mais tous ces efforts restèrent vains. Si Rome subsistait, il n'y avait plus de Romains. Senatus deest, populus interiit, disait saint Grégoire en 590. La population diminuait avec une rapidité extraordinaire ; Rome comptait à peine 30 000 habitants durant le séjour de la Cour pontificale à Avignon ; dans ses luttes avec Tivoli, au XIIe et au xme siècle, ce fut souvent cette petite ville qui eut le dessus. Il n'y avait plus de commerce, plus d'industrie. Une seule corporation existait, c'était celle des agriculteurs, et elle se composait de dix membres au XIe siècle ! La plus grande partie de l'enceinte n'était plus qu'un désert ; on n'y voyait guère que des vignes ; seul le quartier de VArenula, le Transtévère et la boucle du Tibre étaient habités. Et de quelle pauvre façon ! Le dénuement des Romains était grand; il frappait tous les voyageurs^ aussi bien Pétrarque et Pogge que Benjamin de Tudèle; des chaumières et des tanières étaient leurs habitations et l'on ne voyait d'édifices en pierre que les anciens monuments. Les plus riches vivaient de modestes demeures dont il ne subsiste que de rares
1. « Petentibus multis. » Cassiodore, Var., lib. III, n. 31, vol. XII, 4. Cassiodore, Var., lib. VII, n. 15. Formula ad Prœfect. Urbis p. 95. Année 510. Cf. lib. III, n. 30, p. 94. Lettre de Théodoric au de architecte jaciendo in Urbe Roma. Gregorovius, loc. cit., p. 210. préfet Argolicus. Les Curatores statuarum avaient pour mission, non de veiller à leur
2. Cassiodore, Var., lib. III, n. 10, parle des marbres du Pincio conservation, mais de présider à leur établissement. Voir Saglio, à envoyer à Ravenne. Dicl. des Antiq., vol. VI, p. 1484 et 1487.
3. Gregorovius, loc. cit., vol. I, p. 335. Les aqueducs furent 5. « Quando a furibus perçusses, custodes videntur linnilibus peut-être les seuls monuments auxquels on fit des travaux de ré- admonere.» Var., lib. VII, 13. A comparer avec la légende de la paration au Moyen âge ; celui qui amenait à Rome l'Acqua Ver- Salvalio, statues représentant les provinces de l'Empire qui agigine fut restauré par Grégoire le Grand et Adrien Ier. Epist. taient des sonnettes quand la province correspondante se S. Gregorii Magni, 22, lib. X, ind. V, et Muratori, R.-l. Script., révoltait.
vol. III2, col. 194.
a0 MONUMENTS DE ROMl .
débris tant elles étaient peu nombreuses. Les nobles eux-mêmes, les plus puissants barons, se contentaient d'habiter dans des ruines qu'ils faisaient accommoder tant bien que mal àleurs goûts. Le souvenir de ce qu'avaient été ces ruines au temps de leur splendeur s'était effacé; ce fut alors que se créèrent ces légendes sans nombre dont les descriptions de Rome de ce temps sont pleines. Au milieu de tant de pauvreté et d'ignorance comment aurait-on respecté ce qui subsistait de l'antiquité ? C'est pourquoi, quoi qu'on fit. la disparition des richesses monumentales de Rome était inévitable l.
i. On raconte que la première fois qu'Alaric se présenta devant Rome, , li orreur y fut extrême à cause des oracles des
1 ivres Sib; Uinset parce qu'on comptait que les douze siècles d'existence promis par les douze vautours qui parurent lors de la fondation de la ville étaient révolus ; ceux qui le purent s'enfuirent en Corse et en Sardaigne. Marie se contenta d'une rançon qu'il fixa a cinquante mille livres d'or et trente mille livres d'argent. Or, pour la fournir, les Romains n'hésitèrent pas à fondre leurs vases d'or et
d'argent, leur argenterie et leurs statues d'airain, entre autres celle du Courage, dit le comte Zozime. Alaric demanda en outre quatre mille tuniques de soie, trois mille toisons teintes de pourpre et trois mille livres de poivre ! Zozimi Comitis Historiœ Nova, trad. Louis Cousin, Paris, 1678, p. 913-915. Il raconte, p. çr, que Stilicon fit arracher les lames d'or qui recouvraient les portes d'un des temples capitolins. Cf. Landolfi Sagacis Historia Romana, a cura A. Crivelluci, Rome, 1913, vol. II, p. 42.