CHAPITRE III
DESTRUCTIONS ACCOMPLIES AU MOYEN AGE. — ÉGLISES BATIES AUX DÉPENS DES ANCIENS MONUMENTS. — COLONNES EMPLOYÉES. — MATÉRIAUX EMPORTÉS AU LOIN POUR EN CONSTRUIRE DES ÉGLISES. — EMPLOI POUR DES CONSTRUCTIONS DIVERSES. - LAMENTATIONS DE PÉTRARQUE. — DESCRIPTIONS DE POGGE. — DESTRUCTIONS AU XVs SIÈCLE. — ANCIENS MONUMENTS CONVERTIS EN FORTERESSES.
«■^ epuis le moment où les chrétiens furent les maîtres de l'Empire, dans leur aversion I J pour les œuvres du paganisme et dans leur grand désir de multiplier le nombre des églises, ils détruisirent ou transformèrent quantité de temples. L'empereur Constantin n'avait pas découragé ce zèle ; bien au contraire, il en donna l'exemple. Afin de commémorer la défaite de Maxence aux portes de la ville, près du pont Milvius, il résolut d'édifier sur la tombe des apôtres Pierre et Paul une église dédiée à saint Pierre. Les deux cirques de Néron et d'Hadrien, les deux seuls monuments de quelque importance qui, outre le mausolée d'Hadrien, existaient dans cette région \ furent en partie détruits pour fournir des matériaux ; la nouvelle église s'éleva sur l'emplacement du cirque de Néron. Parmi les colonnes de tout style et de toute époque qui l'ornaient, il s'en trouvait quatrevingt-seize semblables et d'une grande beauté 2. On pense qu'elles venaient du mausolée d'Hadrien 3. Dans les murailles étaient des blocs disparates portant encore des inscriptions en l'honneur de Trajan, de Titus et de Gallien. De chaque côté de l'entrée, au bas des degrés, s'élevaient deux colonnes de granit sur lesquelles on voyait sculpté le buste de l'empereur Hadrien entouré de feuilles d'acanthe.
Bien d'autres églises furent construites dans les mêmes conditions ; trois d'entre elles subsistent encore presque dans leur état primitif : San Lorenzo sur la voie Tiburtine, San Clémente et Santa Agnese hors des Murs ; c'est à côté de cette église que l'empereur Constantin avait élevé, à la mémoire de sa fille, un monument dont on fit une église,
i. Il y avait aussi un temple Magnes Malris dont remplace- 2. Grégoire de Tours en parle sur le rapport de son diacre Agiulfe.
ment est inconnu. C. Huelsen pense que ce temple était sur qui passa plusieurs mois à Rome en 589-590- Duchesne, Libef
le Palatin. Untersuchungen zur Topographie des Palatins. Bul- Pontiftcalis, vol. I, p. 194-
lettino delV impériale Istituto anheologico germanico, Sezione 3- L'abbé Cancelueri, Desc. Bas. Vol., Rome, 1788, p. 96,
romana, vol. X, Rome, 1895, p. 3-39 : I. Der Tempel der Magna pense, avec d'autres, que les colonnes venaient des temples d'Apol-
mater. lon et de Mars-
Santa Costanza, en 1250. Honorius avait permis qu'on recouvrît une église avec les tuiles d'or du temple de Romulus1.
La basilique de Sainte-Marie-Majeure fut élevée, croit-on, sur les substructions du temple de Junon Lucina ; les trente-six colonnes de marbre blanc qui en séparent les trois mis proviennent de cet édifice ; au XIIe siècle on voyait encore les restes des gradins qui conduisaient au temple, et la rue qui allait de là à Santa Pudcnziana en avait pris le nom de AUe Gradate 2.
Au xc siècle, trois églises furent construites parmi les ruines des thermes Alexandrins ou de Néron, situés dans la partie centrale du Champ de Mars ; ce sont les églises San Salvatore in Thermis, San Giacomo in Thcrmis, San Benedetto in Thermis 3.
Dans les ruines du cirque Flaminius furent édifiés le monastère et l'église Santa Caterina de Funari et l'église Santa Lucia in Calcararia, ainsi que le palais Mattei 4.
Plus de cinquante églises sont bâties au milieu des restes ou à l'emplacement des temples anciens 5.
Liste de quelques-unes de ces églises :
Santi Cosma e Damiano, dans le temple Sacrae Urbis;
Santa Francesca Romana, derrière la Cella occidentale du temple Veneris et Romae ;
Santa Maria in Aracceli, sur les ruines du temple Junonis Monatse (?) ;
Sant' Adriano in Tribus Foris, dans le reste du Comitium (vers 630) ;
Santa Martina, dans le Secretarium du Comitium;
San Lorenzo in Miranda, dans le temple Antonini et Faustinae (vne ou vme siècle) ;
Santa Maria Antiqua, dans la Bibliothèque du temple Divi Augusti ;
Santa Agnese in Navona, dans les substructions du cirque Agonale (Stadium Domitiani) ;
San Bernardo, dans une des rotondes des thermes de Dioclétien (1594) ;
Santa Maria degli Angeli, dans les salles de ces mêmes thermes encore existantes au xvie siècle;
Sant' Andréa, dans le temple Ouirini sur le Çjuirinal (?) ;
San Stefano Rotondo, dans le Macellum Magnum (?) (Ve siècle) ;
Santa Croce in Gerusalemme, dans les ruines du Palatium Sessorianum;
Santa Maria del Sole, dans le temple Matris Matutœ;
Santa Maria Egiziaca, dans le temple Fortunée (Virilis) (vers 870) ;
Santa Maria in Cosmedin, dans un temple qui est peut-être l'Ara Maxima ou le temple Cereris, Liberi Liberseque, ou bien dans l'Aula Annonaria 6 ;
San Bartolomeo ail' Isola, dans les ruines du temple ^Esculapii ;
1. « Hic couperait ecclcsiam omnem ex tegulis œneis quas levavit p. 167. Broughton, Italy..., vol. I, p. 354- Armellini, Le Chiesc..., de templo quod appellatur Roma (Romuli).» Anastase le Biblio- p. 438-439.
thêcaire. In vita Honorii. Voir d'une façon générale Marangoni, 4. Cancellieri, Mercato..., p. 25.
Délie cose gentilesche e profane transportée ad uso ed omamenlo 5. Georgii Fabricii, £>£sm/>/io Urbis Romœ, cap. ix, De Templis
délit Chiesc, Rome, 1744. gentilium in templa divorum mutatis. Dans Gr.evius, Thésaurus,
2. P. Adinolfi, Roma..., vol. II, p. 144. Rom. anliq., vol. III, Venise, 1732, col. 488.
3. Martinelli, Roma ex ethnica sacra, Rome, 1653, cap. ix, 6. H. Grisar, Revue de l'art chrétien, Rome, 1898, fasc. III p. 8.
Santa Maria sopra Minerva, sur les ruines du temple Minervse Chalcidi
San Nicola in Carcere, sur les restes de trois temples placés côte à côte et ayant même orientation ; ils étaient dédiés à Juno Sospita, à Spes et à Janus;
San Niccolô ai Cesarini, sur les restes d'un temple périptère hexastyle ;
Santa Caterina de Funari, dans les ruines du cirque Flaminius.
Hors de Rome, sur la voie Appienne, près de la grotte de la nymphe Ëgérie, Sauf Urbano alla Caffarella, dans un temple de l'époque impériale \
Dans la plupart des églises, on pourrait dire dans toutes celles qui sont antérieures au XVIIIe siècle, figurent tout au moins des colonnes venant d'anciens monuments. Les trente-six colonnes ioniques de marbre blanc qui sont à Sainte-Marie-Majeure viennent du temple de Juno Lucina situé sur le versant du mont Esquilin qu'on nomme Crispius2.
Il en alla de même pour l'église Saint-Paul hors des Murs; avant l'incendie du 15 juillet 18233, elle était ornée de vingt-quatre magnifiques colonnes en marbre violet, pavonazzetto , qui y avaient été placées, ce semble, lors de la reconstruction de la basilique ordonnée en 386 par les empereurs Valentinien II d'Occident et Théodose Ier d'Orient, sous le pontificat du pape romain Siricius, Salluste étant préfet de Rome 4. Or la basilique /Emilia, située au Forum, était précisément ornée de colonnes de pavonazzetto que Pline admirait 5. Fondée en 17g avant notre ère par le censeur M. Fulvius Nobiliore et par Emilius Lepidus, sous le nom de basilique Fulvia, le censeur Publius Cornélius Scipio Nasica y plaça une clepsydre en 159, L. Paolus /Emilius la reconstruisit en 54, ayant reçu à cet effet de César 15 talents soit près de 8 millions sur l'or provenant de la Gaule 6; l'incendie de l'an 740/14 détruisit le portique, qui fut restauré au temps d'Auguste 7 ; c'est alors peut-être qu'on y apporta les colonnes de marbre qui, en 386, passèrent dans la basilique de Saint-Paul, laquelle était croulante à ce moment. Le style, les dimensions, la matière des colonnes confirment cette hypothèse 8.
Les colonnes à cannelures de Saint-Pierre-ès-Liens viennent peut-être du Portique Telluris situé sur l'Esquilin à l'ouest des thermes de Trajan9. Vacca et Ligorio parlent précisément de magnifiques colonnes de marbre blanc trouvées au même lieu en leur temps et qui étaient peut-être le reste de celles qu'on avait enlevées ; ce qui est certain, c'est qu'elles devaient provenir d'un lieu très fréquenté, car elles sont extrêmement usées à hauteur d'homme de tous les côtés. Quant aux quatre colonnes du baldaquin qui sont en granit oriental, deux furent données par le prince Colonna au siècle dernier, et proviennent, par conséquent, selon toute apparence, du temple du Soleil 10;
1. Voir Armellini, Le Chiese... Marucchi, Basiliques et Eglises 6. Plutarque, Vie de César, cap. 29. de Rome, Paris, 1902. Platner, Ancienl Rome, Boston, 1911. 7. Homo, p. 84.
G. Gatti, Archeologia, Rome, 1911. Rufini, Guide de Rome, 8. Lanciani, Bull, Arch. Com., 1900, p. 178.
Rome, 1869. Nibby, Roma modema, Rome, 1839. H. Grisar, 9. Ce portique (Homo, p. 613, ne parle que d'un temple) serait,
Roma, Rome, 1899. d'après Grisar et Lanciani, la Prœfeclura Urbana. Grisar, loc.
2. A. Rufini, Guide de Rome, Rome, 1869, p. 96. cit., p. 218. Lanciani, Bull. Com. Arch. Com., 1892, p. 19-37.
3. Voir pi. 6. 10. Les Colonna possédaient dans leurs jardins du Quirinal
4. Niblv, Roma anliq., vol. II, p. 126. les restes magnifiques d'un édifice qu'on a supposé être le temple
5. Histoire naturelle, XXXVI, 15. Solis Auveliani. Voir p. 82, note 4 et pi. 7.
une vient de Palestrine et fut enlevée peut-être au temple fameux de la Fortuna Prenestina ; l'origine de la dernière est inconnue 1.
Les colonnes de Santa Maria Aracœli, qui sont toutes différentes, ont évidemment été empruntées à des monuments divers 2. San Crisogono contient vingt-deux colonnes de granil et deux de porphyre, plus quatre colonnes de granit dans le portique, venant des thermes de Sévère ou de la Naumachie d'Auguste. Le voisinage des thermes de Trajan et l'aspect des vingt-quatre colonnes qui séparent en trois nefs l'église de San Martino ai Monti conduisent à penser qu'elles furent tirées de ces thermes3. L'église Santa Prassede est divisée, comme l'église San Martino, en trois nefs ; les seize colonnes de granit qui supportent la retombée des arcs et les quatre colonnes de porphyre qui soutiennent le baldaquin auraient été prises dans les thermes de Novato 4.
Les colonnes de la basilique de Santa Maria in Trastevere semblent venir du temple d'Isis; les chapiteaux sont ornés de figures qui la représentent ainsi que Sérapis et Horus. Innocent II les aurait fournies lors de la reconstruction de l'église en 11395. Ces figures ont été martelées et détruites pendant les travaux exécutés en 1870.
Tous les pilastres des trois galeries qui unissent la sacristie avec la basilique de Saint-Pierre furent taillés dans des colonnes en vert antique trouvées dans le Tibre en 1772. Autour de la statue de saint André sont quatre colonnes de granit oriental qui ont été prises, avec les quatre pilastres voisins, dans un bloc découvert près de l'église Santa Maria délia Navicella, sur le Cœlius 6.
On comptait à Rome, il y a une trentaine d'années, plus de huit mille colonnes réemployées soit dans les églises, soit dans les maisons privées, soit dans les édifices publics 7.
Ce n'était pas seulement à Rome qu'on utilisait ainsi les débris des anciens monuments; on considéra, au Moyen âge, comme une œuvre pie d'en faire venir à grands frais pour les églises construites au loin. Le dôme d'Orvieto 8, la chapelle du monastère du Mont-Cassin 9, celle de Sant' Andréa à Amalfi, tout un couvent en Sardaigne furent édifiés avec des pierres amenées de Rome. La cathédrale de Pise élevée au XIe siècle, celle de Lucques consacrée par le pape Alexandre II en 1065, furent décorées de colonnes romaines10. On racontait qu'une femme avait envoyé à l'empereur Justinien, pour l'église
1. Renseignements fournis par l'entrepreneur Viti, qui exécuta Maes, dans Popolo Romano, n. 213, année 1882.
les travaux. 7. F. Corsi, Délie Piètre anliche, Rome, 1845, p. 293-404.
2. Peut-être au temps de Sergius III. Benoît XIV dépensa Lanciani, Vicende..., p. 45.
24 000 écus pour faire polir et remettre en place ces seize colonnes 8. L. Fumi, // Duomo di Orvieto, Rome, 1891. R. Lanciani,
et celles du baldaquin. P. Adinolfi, Roma, vol. II, p. 174. Storia degli Scavi, vol. I, Rome, 1902, p. 18. Della Valle, Storia
3. Cette église, qui portait également le nom de Santi Silvestro del Duomo d'Orvieto, Rome, 1791, p. 266. Les premiers envois de e Martino, fut restaurée par le pape Sergius (844-847), et c'est peut- marbre eurent lieu en 13 16.
être alors que les colonnes furent placées. Article A. Silvagni, Le 9. Onlit dans le poème d'Alfano sur la fondation du Mont-Cassin : basilica di S. Martino dans Archiv. Soc. Rom. St. Pat., Rome, 1912, Hic tamen haud facile
asc. IV, p. 329. Ducta labore vel arte rudi
4. G. Marangont, Délie cose gentilesche e profane trasportate ad Omnis ab Urbe columna fuit.
uso edornamento délie Chiese, Rome, 1744, p. 345, 346, 371. Migne, Patrolog., vol. 147, col. 1219, 1237. Cf. Leone
5. F. Cancellieri, Sagrestia Vaticana, Rome, 1784, p. 117, ri9, Ostience. Migne, Patrolog, vol. 173, c. 749., lib. III, c. 28. Cf. "9- vol. 147.
6. Lanciani, L'Iseum..., Bull. Arch. Corn., Rome, 1883, p. 34. 10. Gregorovius, loc. cit., vol. I, p. 351.