CHAPITRE XVII
LE COLISÉE (Suite)
DÉPRÉDATIONS. — PROJET DE SIXTE V D'ÉTABLIR AU COLISÉE UNE LAINERIE. — LES FABRICANTS DE COLLE. — TREMBLEMENT DE TERRE DE 1703. — VENTE DE PIERRES DÉTACHÉES. — LES ERMITES. — LA COMMUNAUTÉ JUIVE. — LA FABRICATION DU SALPÊTRE. — LES VAGABONDS. — DANGERS QUE COURAIENT LES VISITEURS. — LES AMANTS DE JÉSUS. — LE COLISÉE TRANSFORMÉ EN LIEU DE CULTE. — LES TRAVAUX DE 1804. — LE COLISÉE AU CLAIR DE LUNE.
Cependant on continuait à excaver à force dans le Colisée. En 1519, la Confrérie du Gonfalon prit quelques pierres tombées par terre, ce dont il fut dressé un acte notarié ; elles étaient destinées à parfaire un autel situé dans le monument 1. Adrien VI autorisa Madeleine Brugmans, de Brème, à faire des fouilles, d'accord avec quelques associés, au Colisée et à Santa Croce in Gerusalemme sans leur imposer de redevance (27 juillet 1523) 2.
Le Colisée était la suprême ressource dans les cas de nécessité. Lors d'une inondation du Tibre, en 1557, une arche, peut-être deux, du Pont Palatino ou Santa Maria furent emportées 3 ; seize ans plus tard, au commencement de l'année 1573, le pape fit savoir au Conseil communal qu'il en désirait le rétablissement pour l'année du jubilé 1575. Aussi le 12 mars le premier conservateur, Prospero Boccapaduli, qui fit tant pour la viabilité et l'embellissement de la ville, proposa d'engager les entrepreneurs à soumissionner après avoir opéré le dépôt d'un cautionnement 4. Le 4 avril, le Conseil décida d'employer à ce travail 1250 « lieux » de 100 écus pris sur la gabelle de la viande récemment affermée. Le 3 mai, le premier conservateur, qui était alors Antonio Velli, exposa que les plans et les devis étaient prêts et approuvés et que la dépense n'excéderait pas 25 000 écus. Mais si tout était décidé en théorie, en fait, les travaux avançaient lentement, manque de matériaux ; c'est pourquoi, dans la séance du 15 octobre 1574, le premier conservateur ayant d'abord exposé « que les œuvres commencées doivent avoir une fin », ajouta que puisqu'on ne pouvait pas se procurer des pierres au dehors, il convenait d'en prendre au Colisée où, disait-on, on en trouverait quantité ; et le Conseil, à l'unanimité, décida
1. Arch. di Staio, S. Sanctorum, Arm. I, Mazzo III, n. 18. 3- Carcani, // Tevere, p. 51. Lanciani, Scan», vol. II, p. 24.
2. Div. Camer., vol. 73, fol. 103. \.Archiv. St. Capit., Cred. I, vol. 38, fol. 42g.
176 MOXl'MENTS DE ROME.
qu'on tirerait du Colisée le marbre et le travertin nécessaires, à condition que ce fussent des blocs « tombes et non adhérents » l.
L'architecte Mattco di Castello, le constructeur de la fontaine du Capitole, dirigea les travaux 2.
Prospero Boccapaduli, qui avait conduit toute l'affaire, profita de l'occasion pour se faire attribuer sept charretées de travertin (21 février 1574) 3.
En 1576 eurent lieu d'autres spoliations. Voici en quelles circonstances. Le trésorier du Peuple romain, Augustino Palonio, ne recevait pas d'émoluments ; il représenta à la Chambre apostolique qu'il avait pourtant rempli son office et rendu des services à la Commune pendant quinze mois, d'octobre 1574 a décembre 1575, et demanda en récompense à opérer des fouilles au Colisée afin d'y chercher du marbre, du travertin, des «images antiques » et des colonnes qu'il comptait «réduire à l'usage humain». Ce qui lui fut accordé sous réserve de verser la moitié de son gain à la Chambre apostolique (8 août 1576) 4.
Sixte V lit déblayer le Colisée ; à la date du 16 avril 1590 il alloua à cet effet un crédit de 250 écus aux Magistri Viarum et d'autres versements suivirent jusqu'à sa mort (27 octobre 1590), versements qui s'élevèrent à 2 700 écus5. En revanche, il avait eu l'idée singulière et furieusement inesthétique de transformer le Colisée en un atelier de lainerie ! L'arène aurait servi à l'installation des métiers ; les fabricants auraient eu leurs boutiques et leurs logements dans les galeries ; à chacun deux pièces, une salle et un magasin pour lesquels il ne leur serait réclamé aucune redevance. Le pape pensait que tous les pauvres viendraient chercher un honnête moyen d'existence dans cette industrie et qu'il éteindrait ainsi du coup la misère et la mendicité ! Des conduites d'eau furent établies et l'architecte Fontana commença les travaux. Cent hommes et soixante charrettes étaient journellement occupés au transport des terres et des matériaux. Même une somme de 15 000 ducats fut remise à des industriels qui promettaient d'introduire à Rome les secrets de la fabrication et le commerce de la laine.
Pour peu que le pape eût vécu un peu plus, le Colisée devenait une cité ouvrière 6 !
Si les lainiers ne s'installèrent pas au Colisée, des fabricants de colle y travaillèrent quelque temps ; il s'agissait de colle faite avec des os, que l'on appelait cervona ; ces industriels s'étaient établis dans les couloirs supérieurs, du côté de San Clémente, par conséquent, du côté du Latran, au-dessus du «théâtre». Le Conseil communal informé envoya ses gardes pour les mettre en prison (21 mars 1594), mais ceux-ci montrèrent un bail en due forme consenti par la Compagnie du Gonfalon qui leur accordait la jouissance de ce local moyennant une livre de cire par an 7. Ceci n'arrêta pas les conservateurs, qui « les tinrent d'autant plus longtemps en prison qu'ils voulaient bien montrer
1. Archiv. St. Capit., Cred. I, vol. 38, fol. 548. 75. Mand. Camer., 1590, passim.
2. En récompense, il fut créé citoyen romain le n décembre 1574. 6. Gio. Marangoni, Mcmorie delV Anfiteatro Flavio, § LX,p. 60. Ibid., fol. 555. D. Fontana, Dialcune Fabbriche faite in Roma, Naples, 1603, p. 18,
3. Bicci, Notizie ddla Fam. Boccapaduli, Rome, 1762, p. 132. et Délia Trasportazione delV Obelisco Vaticano, Rome, 1590, Parte II,
4. F. Cerasoli, Usi e Regolamenti, Rome, 1897, p. 18. p. 18. Milizia, Vita dei più celebri architelli, Rome, 1768, p. 302.
5. Archiv. di Stalo, Roma, Depos. gen. 1590, fol. 21, 30, 37,62, 7. Archiv. St. Capit., Cred. IV, vol. 104.
// ( OLISÊL
le colisée avec les diables. Gravure de Scamozzi (15S3), pi. 16.
jlisée. C.n
Monuments de Ro
LE COLISÊE (SUITE). 177
que le Colisée relevait uniquement du Peuple romain». Ils ne furent relâchés que sur leur promesse formelle de déguerpir les lieux. Cependant le Conseil passait en 1604 une convention avec la Confrérie du Saint-Sacrement par laquelle il se faisait autoriser à retirer des pierres et du travertin du Colisée, en compensation de la faculté donnée naguère par lui à la Confrérie de démolir l'arc dit de Basile qui se trouvait près de son hospice. Les matériaux extraits du Colisée devaient servir à rebâtir la grand'salle du palais sénatorial fort délabrée, et le Conseil avouait que, son trésor étant vide et son désir de faire ces travaux très grand, il ne voyait pas d'autre moyen de les mener à bien 1.
Dans sa séance du 6 août 163g, le Conseil autorisa l'un des Fedeli 2 du Capitole à pratiquer des fouilles, sous le contrôle du fiscal, dans plusieurs monuments, entre autres au tombeau de Cecilia Metella, alors appelé Capo di Bove, à cause des têtes de bœufs qu'on y voyait sculptées, et au Colisée 3. Il lui était imposé de remettre au Peuple romain les deux tiers des marbres, des tuyaux de plomb, des plaques de métal, des statues, des urnes funéraires qu'il découvrirait ; pour l'or, l'argent, les bijoux et autres objets précieux, il devait partager. En outre, le Peuple avait le droit d'acheter tous les objets quelconques qu'il trouverait au prix que fixerait une commission d'experts.
Deux organisateurs de spectacles obtinrent du Conseil communal, en 1671, la permission de donner au Colisée des courses de taureaux pendant six années, à la condition de ne pas gêner la circulation en dehors des jours de courses et de réserver aux magistrats une loge de vingt places 4. Mais, sur les représentations du cardinal Barberini, le pape Clément X intervint et les courses n'eurent pas lieu5. A l'occasion du jubilé de 1675, on planta une énorme croix tout en haut du monument, mais elle fut bien vite abattue par le vent. La même année, le pape Clément X fit opérer quelques travaux de restauration6.
Lorsqu'en 1694, le Conseil décida de placer la statue de Marforio au Capitole comme ornement d'une fontaine en construction, ce fut au Colisée qu'on alla chercher le travertin nécessaire à son achèvement ' ; on en prit vingt charretées et il en coûta 15 écus 8. Le Colisée continuait à être la principale carrière de pierre de la ville et l'on y puisait sans
1. Archiv. S. Sanctorum, Arm. 1, Mazzo III, n. 20. Sur l'arc dit II de Basile, Adinolfi, vol. I, p. 266.
2. Les fedeli étaient des sortes d'huissiers et d'appariteurs.
3. Archiv. di Stato, Roma, ut supra, Arm. I, Mazzo III, n. 20. Dans l'acte, la Confrérie est reconnue de nouveau propriétaire du tiers de l'amphithéâtre.
4. Archiv. St. Capit., Cred. XI, vol. 22, p. 122. Séance du 23 juin. III