LE COLISÉE, CÔTÉ OUEST, LA META SUDANS ET L'ARC DE CONSTANTIN
Monument: di Rome.
LE COLIS fi E (SUITE).
au milieu d'un giand concours de prélats et de fidèles, puis deux autres messes fur ni dites 1. Le souvenir du martyre de tant de chrétiens était sans cesse évoqué 2.
Le Colisée cependant était très mal fréquenté ; sous ses voûtes obscures vivaient : un monde de vagabonds et de miséreux que les sbires ne pouvaient surveiller à ca i la clôture en planches ; c'est pourquoi leur chef demanda, en 1760, à y percer une petite porte qui ne nuirait en rien, assurait-il, à l'aspect de l'édifice, et ceci lui fut accordé par Le Conseil. Les malandrins continuèrent pourtant à avoir leur retraite au Colisée, et l'on était persuadé à Rome, au cours du xvnr3 siècle, qu'une population de sauvages y vivait à l'état de nature, tout nus et tout noirs, couverts de poils et fort dangereux pour ceux qui violaient leur domaine 3. Cette croyance persista longtemps. Le bon abbé Uggieri fit la rencontre de quelques-uns d'entre eux un jour qu'il était allé relever des mesures dans les parties hautes du monument; il pensa perdre la vie, mais ne perdit que son argent 4.
Une nouvelle association religieuse se fonda au Colisée en 1783 5 ; elle avait pour objet d'instruire les pauvres et de les inciter à la prière ; elle sollicita deux arches pour y établir une chapelle, à l'exemple de ce qui avait été accordé par Benoît XIV aux Amants de Jésus ; cette confrérie voulait aussi établir des cours de catéchisme et un confessionnal
1. Cracas, n. 6117, 25 septembre 1756. Cf. C. Maes, Curiosità romane, part. III, Rome, 1885, p. 84.
2. En 1773, on croyait de même encore que les chrétiens étaient battus de verges au pied de la Meta sudans et qu'on leur lisait là leur sentence. On croyait que les gladiateurs venaient s'y désaltérer. Voyage en Italie (anonyme), La Haye, 1783, vol. I, p. 226.
La Meta sudans, dont il ne reste plus que le gros oeuvre, était une fontaine ; on la voit représentée sur la monnaie de Vespasien qui a été reproduite. Son nom venait-il à ce monument de ce qu'il ressemblait aux bornes qui figuraient dans les cirques ou de ce qu'il servait à indiquer la limite des quatre régions qui précisément se touchaient en ce point : on n'en sait rien. On ne sait pas non plus si Sénèque fait allusion à cette fontaine quand, à propos des bruits du dehors qui ne doivent pas troubler le sage dans ses méditations et son travail, il parle entre autres des fabrirants de flûtes qui venaient les essayer à grand fracas près de la Meta sudans car quelques-uns pensent qu'il fait là allusion à une fontaine de ce nom située, non à Rome, mais à Baies. Il est difficile pourtant d'admettre que tout le vacarme dont il parle s'applique à une petite ville de province (Épître à Lucilius, LVI). Nibey (Roma anl., vol. I, p. 370) pense qu'elle fut construite par Titus en 80, c'est-à-dire après la mort de Sénèque (65) ; peut-être existait-il une autre fontaine à la même place et ce serait elle qu'on voit sur les monnaies de Vespasien. Cassiodore la dit construite en 95 sous le règne de Domitien. Nardini, Roma antica, vol. I, p. 304. B. Marliani, Urbis Romce Topog. dans Gr^evius, Thés. Anliq., Venise, 1752, vol. III, col. 209.
3. Dans une des représentations si intéressantes du Colisée que contient l'ouvrage de Scamozzi (1583), pi. XVI, ou voit très nettement au centre un diable qui retient une femme par la chevelure et la menace de son épée et, à l'extrême droite, deux diables noirs, un homme et une femme. Voir pi. 50.
4. « Le fait suivant qui m'est arrivé à moi-même, dit-il, et qui faillit me coûter la vie, ne laisse aucun doute que ce ne fût là, avant les déblais, un réceptacle de voleurs et de gueux. Voulant en 1790 rectifier quelques mesures que j'avais prises de la précincte du Colisée, je me trouvai là une heure avant le coucher du soleil ;
je pénétrai du côté opposé à l'ermitage ; je montai en gravissant au haut du mur d'enceinte près de la pile du bénitier, et je parvins dans le grand corridor, pour me traîner jusqu'à la partie supérieure où m'appelait mon objet ; à peine j'avais fait cent pas que je me vois tout à coup assailli par un homme d'une grande taille, nu, ayant les jambes et la tête couvertes de lambeaux, barbu, noir et dégoûtant ; il me saisit au collet et me pousse si rudement qu'il me fait tomber mon chapeau à terre. Nous gardons l'un et l'autre pendant quelque temps le silence. Enfin, levant la main d'un air menaçant, il me dit tout d'un coup : Où vas-tu? Que fais-tu? Qui es-tu? Que cherches-tu en ce lieu? — Vous le voyez, lui répondis-je en tremblant, et en lui montrant la demi-toise que je tenais à la main, je suis venu ici prendre certaines mesures, jesuis architecte.» 11 ne me comprit point; je lui montrai un compas :ilne savait ce que c'était; il me demanda seulement s'il était d'argent, je lui répondis qu'il était de laiton. Et il cessa alors d'être pour lui un objet de convoitise.
« Cependant une voix se fait entendre à peu de distance de là et articule ces mots: Laisse-le. 1 Alors je me remis un peu; cet homme me laisse aller ; je ramassai mon chapeau ; mais à peine j'avais fait quelques pas mal assurés qu'il revint et, d'un ton plus fort, me demanda de l'argent ; je lui donnai tout ce que j'avais sur moi. En continuant mon chemin, je connus d'où était venue cette voix, qui m'avait rassuré. Je vis, en passant, sous une des voûtes des escaliers, le reste de la troupe qui consistait en deux autres hommes et une femme tous nus : c'était au fort de l'été ; un de ces hommes était debout, et l'autre attisait le feu pour apprêter la soupe dans l'angle d'un dessous d'escalier. La femme, en me voyant passer, s'accroupit près du foyer, honteuse de sa nudité. Je hâtai le pas, je montai, en grimpant au haut de la partie supérieure, et comme je connaissais tous les détours de ce labyrinthe, je pris un autre chemin pour en sortir ; et je courus chez moi me prémunir contre les suites que pouvait avoir la peur que je venais d'éprouver.» Uggieri, Edifices de Rome antique, depuis fan 1804 jusqu'en 1816. Volume unique (ou XXIII), p. 21.
5. En 1776, 13 juillet, plusieurs gros blocs se détachèrent et tombèrent. Il Cracas, à la date.
sous une arcade. Le fermier du salpêtre, qui avait la concession des arcades, ne fit pas de difficulté et la congrégation put commencer son œuvre (1783). Mais les Amants de Jésus se mirent à en user trop à leur aise dans la partie qui leur était réservée, installant un gardien, établissant des barrières, en sorte que le Conseil réclama auprès du pape (1788). On s'entendit et, en 1796, le Conseil donnait le droit au gardien, moyennant 6 paoli (3 francs), de faucher l'herbe autour duColisée et le retirait à l'ermite auquel on laissait seulement l'arcade où il entreposait le foin l.
En cette même année, le Conseil vendit des blocs de travertin qui venaient de se détacher. Néanmoins il s'occupait de la conservation de l'édifice ; une mare s'étant créée entre le Colisée et l'arc de Constantin, l'architecte du Peuple fut chargé d'examiner s'il ne pouvait en résulter de dommage pour le monument.
En 1798, les Républicains transportèrent au Colisée la statue de Pompée, parce que c'était à ses pieds, pensait-on, que César avait été assassiné 2.
En 1805, Charles-Emmanuel IV de Sardaigne, celui qui avait épousé la sœur de Louis XVI, vint faire ses dévotions au Colisée vêtu du manteau des Amants de Jésus 3 ; le cardinal Mattei, protecteur de la confrérie, l'amena entouré de prêtres et de nombreux frères ; des grenadiers les escortaient ; le père Giov. Francesco de Santa Bonaventura fit un sermon et le prince accomplit pieusement ses dévotions et s'en alla aussi pompeusement accompagné qu'à l'aller, non sans avoir fait de larges aumônes. L'ermite avait disparu ; Chateaubriand le chercha en vain au commencement de l'année 1804 4. Mais Corinne l'avait entendu, car elle accompagnait Oswald le jour qu'il fut au Colisée.
« Oswald voulut aller au Colisée pour entendre le capucin qui devait y prêcher en plein air au pied de l'un des autels qui désignent, dans l'intérieur de l'enceinte, ce qu'on appelle la route de la Croix. Quel beau sujet pour l'éloquence que l'aspect de ce monument, que cette arène où les martyrs ont succédé aux gladiateurs ! Mais il ne faut rien espérer à cet égard du pauvre capucin qui ne connaît de l'histoire des hommes que sa propre vie. Néanmoins, si l'on parvient à ne pas écouter son mauvais sermon, on se sent ému par les divers objets dont il est entouré. La plupart de ses auditeurs sont de la confrérie des Camaldules ; ils se revêtent, pendant les exercices religieux, d'une espèce de robe grise qui couvre entièrement la tête et tout le corps et ne laisse que deux petites ouvertures pour les yeux ; c'est ainsi que des ombres pourraient être représentées. Ces hommes, ainsi cachés sous leurs vêtements, se prosternent la face contre terre et se frappent la poitrine. Quand le prédicateur se jette à genoux en criant Miséricorde et Pitié, le peuple qui l'environne se jette aussi à genoux et répète ce même cri qui va se perdre sous les vieux portiques du Colisée. Il est impossible de ne pas éprouver alors une émotion profondément religieuse ; cet appel de la douleur à la bonté, de la terre au Ciel, remue l'âme jusque dans son sanctuaire le plus intime5.»
1. Archiv, Stor. Capil., Cred. XVIII, vol. 32, fol. 72, 93. 4- Chateaubriand, Voyage en Italie, lettre à Fontanes, janvier
2. G. Baracconi,/ Rionidi Roma, Turin, 1905, p. 412. Voir pi. 9. 1804, vol. VII, Paris, 1827, p. 246.
C'est la statue dont il a été parlé p. 32. 5- Ces prédications se répétaient chaque vendredi à quatre