LE TEMPLE DIT DU SOLEIL
Gravure de Dosio (1669?), pi. 10.
Monuments de Rome
de Sainte-Sophie, huit colonnes de marbre prises dans un des temples du mont Quirinal, peut-être dans le temple du Soleil 1. Charlemagne emporta de Rome quantité de colonnes et de statues qu'il destinait à la cathédrale d'Aix-la-Chapelle 2. Robert Guiscard envoya à Salerne des colonnes pour l'église San Matteo 3. Un abbé de Westminster, Robert de Ware, chargea à Ostie un navire entier de marbres et de pierres à destination de son abbaye, si bien qu'à sa mort on lui fit cette épitaphe où perce une pointe de raillerie :
Hic portât lapides quas portavit ab Urbe.
« Celui-ci porte les pierres qu'il apporta de Rome. »
L'abbé Suger regrettait, au XIe siècle, de ne pouvoir emporter en France quelquesuns de ces beaux marbres que l'on vendait, dit-il, si facilement aux étrangers.
On bâtit non seulement des églises, mais la plupart des édifices de Rome avec les restes des vieux monuments. Avant de commencer une construction de quelque importance, l'architecte s'assurait toujours qu'il aurait la disposition d'une ruine. Au XIe siècle, Riccardo Conti, frère du pape Innocent II, bâtit la fameuse tour des Conti, sur l'emplacement et avec les matériaux du temple Telluris (1200) 4. En 1318, un Romain louait des ruines pour en faire une maison 5.
Le grand escalier qui mène à l'église Santa Maria Aracceli et qui fut construit, en 1348, grâce aux donations que la crainte de la peste avait provoquées, fut bâti avec le marbre pris dans le temple Quirino, au Quirinal6.
Un certain nombre de fragments (environ deux cents) du fameux plan de Rome appelé Forma Urbis 7, a été retrouvé en 1888, dans une muraille qui fut alors démolie et qui était située près du fleuve, derrière le palais Farnèse, très loin par conséquent de l'endroit dont on les avait arrachés, c'est-à-dire du temple Sacrae Urbis, actuellement Santi Cosma e Damiano.
Pétrarque s'écriait, après avoir visité Rome vers le milieu du XIVe siècle : «Les Romains ont osé se partager leurs temples et leurs palais ; divisés sur tout le reste, ils ne s'entendent que pour détruire avec rage leurs ponts et leurs murailles ; ils font un commerce infâme des débris de leurs édifices. L'indolente Naples se pare à présent des dépouilles de Rome, de ses colonnes, de ses marbres, de ses sépulcres8.»
Le 5 mai 1360, le Saint-Siège autorisait un entrepreneur à pratiquer des fouilles pour rechercher « deux ou trois statues de marbre ou de travertin afin d'en faire des apôtres pour les niches d'une église». En l'année 1425, Martin V, qui le premier entreprit
1. « Le temple du Soleii, situé dans le jardin du palais Colonna, 5. « Localio quinque cossarum aniiquarum ad faciendam domwn possédait huit colonnes de porphyre qui furent envoyées à Constan- jacta a Gregorio Abbate in favorcm Joannis Raynerii Prœsbyteri tinople pour l'église de Sainte-Sophie», dit Winkelmann, Storia et aliorum clericorum Basilicœ ss. Joannis et Pauli die 12 Maii an. délie Arli, trad. Fea, vol. III, p. 88. 1218. » Cité par Lanciani, Scavi, vol. I, p. 31.
2. Gibbon, The Décline and Fall ot the Roman Empire, 6. Cancellieri, Mercato e Lago, p. 10.
chap. lxxi. 7. Dont on doit la restitution au comm. Lanciani.
3. Gregorovius, loc. cit., vol. II, p. 351. 8. Di remedii utriusque fortunœ, lib. I, cap. xli, Pétrarque fait
4. E. Platner, Bunsen..., Beschreibung der Stadl Rom., Stutt- dialoguer les statues sur la destruction de Rome. Cf. cap. lxix, gard, 1837, vol. III, B, p. 146. Patna...
d'assainir la ville et \ commença la série dos opérations de voirie, autorisa deux entrepreneurs, Antonio Piccardi et Niccola Bcllini, à se servir, pour paver la basilique du Latran, des marbre-., qu'ils pourraient trouver dans les églises où l'on ne célébrait plus la messe. Mais il se découvrit bientôt qu'ils avaient étrangement excédé leurs droits, car ils s'étaient approprié jusqu'aux plaques de porphyre et de serpentin qui ornaient l'autel de Saint-Pierre ; le pape Eugène IV dut, pour couper court à cet abus, publier un bref en date du 29 mars 1436 l.
Chrysolaras, le maître de Pogge Bracciolini, écrivait à Jean Paléologuc que Rome vivait sur elle-même, que l'on employait les vases antiques comme mangeoires pour les chevaux, les fûts de colonne comme montoirs pour les cavaliers, les statues pour en faire de la chaux 2. Pogge déplore aussi cette destruction de Rome par les Romains :
« Descendant de cheval parmi les ruines du mont Tarpéien, au seuil d'un temple antique et au milieu d'une foule de colonnes, nous vîmes autour de nous un large horizon. Mon compagnon, Antonius, s'écria alors: «Combien diffère ce Capitole de celui qu'a «chanté Virgile; il était d'or jadis, maintenant les débris l'encombrent. Je ne saurais « comparer à nul autre le désastre immense de cette cité. Évoque dans ton esprit l'histoire « de tous les peuples, les monuments de tous les écrivains, tu ne trouveras nulle part « d'exemple d'un retour pareil de la fortune. Les édifices de cette ville, publics ou privés, « qui semblaient comme elle assurés de l'éternité, sont en partie anéantis, en partie ruinés ; «il en est peu qui conservent leur splendeur passée. Vit-on jamais sous le ciel chose « semblable : tant de temples, de portiques, de thermes, de théâtres, d'aqueducs, de « palais, de ports disparus 3 ? »
Lorsqu'il revint à Rome après une absence d'une dizaine d'années (1434-1443), il constata qu'on avait démoli les ruines sans relâche 4 ; il ne vit plus que trois arches au lieu de six dans le «temple de la Paix» et une seule colonne sur toutes celles qui existaient auparavant; les autres avaient été détruites ou gisaient ensevelies sous le sol5; le temple de Romulus, dont il avait admiré les ornements, était transformé en une église (Santi Cosma e Damiano) .
Le «temple de Minerve» servait de demeure à la confrérie des Prédicateurs, mais la majeure partie de l'édifice avait été détruite et convertie en chaux ; on montra à Pogge des colonnes abattues, prêtes sans doute pour la cuisson. Il vit le « temple de la Concorde » que les Romains avaient en grande partie rasé pour en tirer de la chaux. L'inscription qui en rappelait la reconstruction par Dioclétien après l'incendie de 283 se lisait encore 6. Les arcs de Septime-Sévère, de Titus, de Constantin étaient intacts, mais on avait enlevé le revêtement de marbre de l'arc situé près de San Lorenzo in Lucina (Arco di Portogallo). « Le Colisée, comme on l'appelle vulgairement, dit-il, a été, par la sottise des Romains, presque entièrement transformé en
1. Lanciani, Scavi, vol. I, p. 21. 4. Poggii Bracciolini Historiœ De Varietate Fortunœ Libri
2. Georgii Cadini Excerpta, Paris, 16.15, P- 107, 113. quatuor, Paris, I723> lib- I, P- I°-
3. Poggii Bracciolini Historiœ De Varietate Fortune: Librl 5. Voir Gr^evius, Thés. Aniiq. Roman., vol. IV, c. 1849. quatuor, Paris, 1723, p. 5. 6. Elle existe. Voir C. Ins. Lot., tome VI, p. 15, n. 89.
// 1//7/ FORTUNM. ARCS DE i.M.l.ll A II hl DRl '
LE TEMPLE FORTUN.E (VIRILIS), ACTUELLEMENT SANTA MARIA EGIZIACA. (Phot. Alinari.)