‹ Les monuments de ToulouseChapitre 33 sur 84 · L -^- JT · texte numérisé non relu

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FiG. 124. — Église des Jacobins; façade méridionale.

La façade de l'ouest, dont la partie inférieure est mas(|uée par un bâtiment construit en 1773, indique la disposition intérieure par les deux larges arcades séparées par un contrefort médian, s'élevant jusqu'au sommet du pignon triangulaire. Ce contrefort est surmonté d'une tourelle octogonale ajourée, de même que les deux contreforts d'angle moins élevés. Une galerie de ving-t-six arcatures cintrées, supportées par des colonettes de marbre, joint les trois contreforts et couronne élégamment la façade.

La façade méridionale présente sur l'impasse une impérieuse muraille de briques, maintenue par des contreforts à ressauts sur

LES JACOBINS. l83

lesquels s'appuient de grands arcs supportant un chemin de ronde éclairé par des œils-de-bœuf. Des fenêtres à meneaux tréflées, hautes de dix-huit mètres sur deux de largeur^ contribuaient à l'élancement des lignes générales et spiritualisaient les murs altiers. On ne saurait imaginer une construction plus logique, plus robuste, produisant un effet aussi puissant sans le secours d'une vaine ornementation. Elle montre, selon le mot de Théophile Gautier, combien une muraille peut être éloquente.

La façade du nord se dresse sur le cloître, avec des formes semblables qu'elle rehausse par les prestiges du clocher dominateur, projetant sur le bleu du ciel, au soleil de quatre heures, ses briques ardentes en avant des travées du rond-point. Octogonal de la base au faîte, il s'élance d'une seule venue, appuyant sur ses faces pleines d'abord un premier étage, seul voûté, avec arcades aveugles arrivant jusqu'au niveau de la toiture; puis quatre étages chacun avec un léger retrait qui accroît l'effet pyramidal, ajourés par des fenêtres géminées en mitre unies par une accolade angulaire ; enfin une balustrade avec arcatures cintrées sur des colonettes de marbre, arrêtant la hauteur actuelle à 44 ii^ètres au-dessus du sol. La flèche fut abattue en i562 par les couleuvrines des huguenots en batterie à l'Hôtel de ville, et une seconde fois, après son rétablissement, d'après un arrêt de la municipalité en date du 22 octobre 179^, « parce qu'elle outrageait les principes de l'égalité ».

Seuls, les chapiteaux et les colonnettes sont en pierre sur cette pyramide de briques.

Ce fier clocher pyramidant sans efforts et sans difficultés de construction, fort solide par suite, produit un effet très pittoresque par la simple disposition des briques sans taille ni moulures au-dessus des fenêtres. Il paraît être le premier qui fut élevé dans la province avec cette forme ainsi complète et une de la base au faîte. Sa construction, d'une conception d'ensemble originale, fut imitée bientôt |)ar un grand noml)re de clochers de hi région : à IJeaumont-de-Lomagnc, à Saint-Jacques de Montauban, à Saint-

FiG. i2r». — Double nef de l'é.oflise.

Antonin de Pamiers, à Caussade, à Grenade, etc. L'un des derniers et des plus beaux fut celui de la cathédrale de Rieux.

I'"i(i. i-aC). — l'iiisceaii de iieivurcs sur le [)ilicr de l'iibsidc.

Les fidèles se rendaient dans l'église par un porclie ouvert sur une des i>aiei-ies du premier cloîlre appelé le Cloitre des Rois, à

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l'ouest de la nef méridionale. Ils entraient dans cette nef par une porte avec archivoltes et colonnettes de briques, et sur les côtés les statues des évéques Foulque et Raymond de Falgar. Cette porte, enterrée à demi par des remblais lorsque l'église eut été transformée en écurie, fut remplacée pour le service de l'artillerie par celle qu'on ouvrit sur l'impasse des Jacobins, à travers l'ancienne chapelle Saint-Antoine. On y voit à la clef de voûte les blasons des Morlanes, bienfaiteurs de cette chapelle. C'est encore l'entrée actuelle.

L'imposant vaisseau est divisé en deux nefs par une arête de sept colonnes rondes en pierre de près de 22 mètres de hauteur, supportant la double voûte d'ogives dont les arcs en briques se profilent par deux ressauts et un tore terminé par un méplat. Sur la septième au levant, d'un diamètre plus fort que les autres, i'"4o 6t l'^ôo, reposent les dix-huit nervures du rond-point qui s'épanouissent comme les ramures d'un palmier au-dessus de ce tronc svelte et superbe. C'est une des plus belles conceptions du Moyen âg"e.

Cette dernière colonne ne se dresse pas comme les autres sur la même lig'ne que les piles eng-agées dans les murs, mais un peu en deçà, afin de laisser plus d'espace au rond-point.

Les colonnes, de même que les piles, sont couronnées par un chapiteau-frise sculpté de feuillages. Elles reposent sur une base mince composée d'un filet et d'un tore aplati soutenu par quatre petits supports sur chaque face d'un socle octogone à deux ressauts d^un mètre de hauteur. Le socle s'entoure de dalles dépassant le niveau du sol.

Les piles engagées dans le mur en briques, à deux ressauts unis par un chanfrein, s'appuient sur une base et un socle en pierre. Sur les piles de l'abside se détache une colonne tte ronde en pierre.

Le plan à deux nefs ég-ales avait été adopté déjà pour quelques ég"lises rurales en Bohême, en Ang-leterre, dans l'île de Gothland. 11 le fut souvent dans les salles d'abbayes ou de couvents, ainsi

pour le réfectoire de Saint-Mari in-des-Cliamps^ le réfectoire et le dortoir du Mont-Saint-Michel, le dortoir de l'abbaye du Val, près de Pontoise. Cette disposition amoindrit la poussée des voûtes.

Il ne provenait pas, au moins pour Toulouse, de la difficulté de couvrir une vaste nef par une voûte d'une seule volée. La largeur de l'église dominicaine^ i()™62, n'était pas pour effrayer les constructeurs de la ville, qui, dans les premières années du siècle, avaient jeté une voûte sur la nef de Saint-Etienne d'une larg-eur presque ég-ale et qui, au même moment, couvraient les dix-huit mètres de la nef de Sainte-Cécile d'Albi. Ils devaient être plus hardis encore à Saint-Vincent de Carcassonne et à Mirepoix. Si donc les Dominicains adoptèrent ce plan, non seulement à Toulouse, mais à Paris, à Ag-en et dans d'autres de leurs églises, c'est qu'ils obéirent à un sentiment particulier. Lorque saint Dominique fonda son ordre, il voulut répondre par l'austérité de ses relig'ieux aux attaques des hérétiques qui blâmaient le faste des lég-ats, mais aussi et surtout il leur demanda de se rapprocher du peuple, de s'unir à lui par la communauté de la prière comme pour la prédication, et tandis que les moines Bénédictins en étaient séparés dans les chœurs lointains au fond de leurs riches ég-lises, les Dominicains les partagèrent avec lui. Ils réservèrent une de leurs deux nefs aux fidèles et établirent leur chœur dans l'autre. En fait, il en fut ainsi dans leur ég-lise de Toulouse.

Une chaire, à laquelle le Frère-Prêcheur montait par un escalier pris dans le mur^ se détachait au-dessus de la porte d'entrée en face de la nef des fidèles. Mais une autre chaire, spéciale pour les religieux, fut dressée plus tard au-devant de leur chœur contre le mur du clocher.

Les hautes fenêtres sont surmontées par une petite rose qiiadrilobée qui exalte encore leur élancement et qui permettait aussi de surveiller du chemin de ronde l'état des voûtes et rinlérieur de l'église. Dans l'art gothique, un élément qui ne paraît d'al)ord qu'ornemental se justifie par son utililé.

Los Domitiicaitis de Toulouse obéii'cnl-ils à nue iiihMilioii sviii-

l88 LES MONUMENTS DE TOULOUSE.

bolique en élevant les sept colonnes de leur église semblables par leur nombre à celles du Temple de la Sagesse : ecUJîccwit cohimnas septem (Prov., ix, i)? Rien ne serait plus dans le sentiment du Moyen âge, mais comme les maîtres d 'œuvres de ce temps g-lorieux recherchaient surtout la justesse des proportions, c'est peut-être simplement leur g-oût exquis qui leur dicta ce nombre.

Quel fut ce maître d'œuvres? Peut-être le relig-ieux Bernard Géraud, de Montauban, qui fut provincial en 1266 et que Bernard Gui appelle factor operis. Mais ce nom indique simplement, à cette époque, le religieux chargé des travaux du couvent. Comme tant d'autres, le constructeur n'a pas laissé son nom.

Quel qu'il soit, son œuvre demeure une des gloires de l'art français. On peut en juger encore, malgré les profanations dévastatrices, par la sveltesse hardie des colonnes, les plus hautes que le Moyen âg-e ait élevées, par la spacieuse ampleur du vaisseau où le regard ne peut que monter et où l'âme s'épanouit à l'aise. Qu'était-ce lorsque les verrières élancées répandaient dans les nefs leur lumière transfigurée par les vitraux, lorsque les peintures complétaient leur éclat sans nuire au jet superbe des lig-nes! Il reste à peine quelques traces, sur les socles^, de figures de saints sous une arcade trilobée, protég-és depuis un siècle par les remblais, sur les arcs ogives et les clefs de voûte du rond-point où l'on voit apparaître l'écu fleurdelisé que la province multipliait dans ses monuments au moment où elle venait d'être réunie au royaume de France.

L'abside est entourée de cinq chapelles : trois pentagonales ; la première du midi en trapèze à cause de l'alignement de la rue ; celle du chevet, la chapelle du Rosaire, carrée.

Quel qu'ait été le motif du choix des religieux, il est certain que leur plan n'était pas heureusement conçu pour le service du culte. Personne ne voit l'autel en face, et il est caché presque pour tous par l'épine des colonnes. Aussi fut-il bientôt abandonné.

Parmi les nombreuses ornementations disparues de l'église, le monument élevé à saint Thomas d'Aquin, en 1623^ au haut du

chœur des religieux, un peu en avant du grand pilier, attirait surtout les regards. Le corps du grand docteur, donné au couvent de Toulouse par Urbain V, avait été déposé dans Téglise, le 28 janvier 1869. Le premier tombeau, plus sobre sans doute, avait été dégradé pendant les guerres de la Réforme. Le nouveau, élevé sur un emmarchement de six degrés, se composait de quatre faces avec colonnes et statues entourant la coupole qui abritait l'autel et la châsse du saint, surmontés par quatre niches entourées aussi de colonnes et par un lanternon terminal à la hauteur de 20 mètres. La statue de saint Thomas se dressait sur la face principale.

Un g-rand crucifix en bois recouvert de toile sur laquelle est peinte l'imag-e du Christ était suspendu au milieu de l'église entre deux colonnes. 11 montrait ainsi des deux côtés aux religieux et aux fidèles le Sauveur étendant ses bras miséricordieux. Un religieux dominicain est à genoux au pied de la croix et un chapeau rouge repose sur le sol devant lui. Il ne peut être que Pierre de Godieu, évêque de Sabine et cardinal^ prieur du couvent de Toulouse en i3o4, mort en i336. Il avait été le bienfaiteur du couvent dont il avait terminé l'église et une inscription constatait ses munificences.

Ce crucifix avait été relégué sur les voûtes des collatéraux de Saint-Etienne, avec d'autres ornementations des églises conventuelles lorsqu'elles eurent été fermées par la Révolution, des vitraux entre autres qui furent brisés par l'écroulement de la toiture. C'est pounjuoi l'on avait cru qu'il s'élevait jadis sur le jubé de la cathédrale, sans réfléchir (pi 'il n'aurait pu résister à l'incendie du 9 décembre 1609.

Des crucifix analogues se montraient en elFet autrefois entre la nef et le chœur des ég-lises, au-dessus de l'arc triomphal, exposés ainsi à la fois à la piété du clergé et des fidèles.

Le crucifix des Jacobins est aiijoiird'lnii an musée Sainl- Raymond.

Deux seules galci'irs du cloître sont ('()nser\'(''('s. i^llles |)rolil(Mit

leurs arcades en arc brisé sur des colonnes jumelles aux chapiteaux d'excellent style, d'une exécution fine et robuste à la fois, pris ainsi que les bases dans une seule assise de pierre. On peut observer le soin que le maître d'œuvres avait pris d'incliner vers l'intérieur de la galerie le fut des colonnettes afin de résister à la poussée de la charpente.

FiG. 127. ^ Cloître.

Le cloître fut orné, vers i(38o, par des fresques représentant des traits de la vie de saint Dominique dues au peintre dominicain Balthazar Moncornet.

La chapelle capitulaire est une construction exquise d'une hardiesse et d'une pureté rares. Les six travées des voûtes reposent sur deux minces colonnes polygonales et rien n'a bougé depuis six siècles. Une abside à sept pans s'ouvre vis-à-vis la porte sur le cloître; la porte est encadrée par une archivolte reposant sur

LES Jacobins.

des culots et par six autres que reçoivent des chapiteaux en pierre à deux rangs de feuillages continués par des colonettes polygonales en briques. Les tailloirs de ces colonnes épousent le profil des chapiteaux. A l'intérieur on voit des tailloirs conservant un aspect roman, retard de style dû, comme il arrive parfois, à un vieil ouvrier.

FiG. 128. — Chapelle capitulaire.

Les chapiteaux du cloître, un peu postérieurs, paraissent cependant d'un style moins avancé, mais, destinés à de plus fortes résistances, ils conservent une forme d'aspect plus puissant. La logique de l'art gothique se retrouve dans les moindres détails.

Le prieur Gabriel Ranquet fit orner la salle capitulaire, en i6.^(>, j)ar les poriraits des Pères de l'ordre les plus illustres. On voit encore les traces de ces peintures.

La chapelle Snint-Antonin est aussi l'un des plus élég-ants édi-

iga LES MONUMENTS DE TOULOUSE.

fices que l'art du quatorzième siècle ait laissés dans les provinces méridionales. La simplicité de la construction s'exprime par l'harmonieuse ordonnance des lignes de ses deux travées et de son abside à cinq pans. Elle est rehaussée par les belles peintures de la voûte représentant la vision de saint Jean décrite dans l'Apocalypse, les quatre évangélistes et les vingt-quatre vieillards adorant le Christ qui tient l'agneau d'une main, avec le livre à sept sceaux à ses ccMés et bénit de la main droite. Sur les murs audessus de la naissance des formerets, des anges musiciens entourent un fenestrage peint reproduisant les fenêtres de l'abside.

Ces figures d'un grand jet, douces, méditatives, aux yeux purs et tendres où luit la vision intérieure, portent l'empreinte italienne. Des peintres nombreux avaient été appelés d'Italie à Avignon à ce moment pour décorer le palais des papes. Dominique Grima, le savant prélat, fondateur de la chapelle, avait été maître du sacré palais. N'amena-t-il pas d'Avignon à Toulouse un peintre d'Italie, un élève de Simone de Martino par exemple, ou peut-être le maître lui-même? Les peintures de la chapelle ne dépareraient pas l'œuvre de ce fresquiste plein de résolution et d'élan. Les ailes dressées des anges rappellent celles qu'il donna à l'ange Gabriel, contrairement aux traditions liturg-iques, dans V Annonciation du Musée des Offices. Enfin cet artiste, que l'on s'obstine à appeler Simone Memmi, était très dévoué aux dominicains. Il avait travaillé pour eux à Pise et à Orvieto et, mandataire du prieur du couvent de Sienne, il était venu à Avignon. Sur le revers de la porte d'entrée. Grima fit peindre les figures de saint Antonin, de saint Dominique et de saint Pierre de Vérone.

Dans le siècle suivant, les nombreuses scènes de la lég-ende de saint Antonin, très populaire dans la province, furent peintes sur les parois inférieures des murs. Leur facture, fort vulgaire, est peu digne du superbe poème de la voûte; elles disparaissent, d'ailleurs, rapidement rong-ées par le salpêtre.

Le blason de Dominique Grima, parti avec celui du chapitre de Pamiers, est sculpté au-dessus de la porte.

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