RENAISSANCE. — FRANÇOIS
Les Français, Montaigne l'a constaté, se plaisent a vanter sans cesse les étrangers et à faire peu de cas d'eux-mêmes. Les Toulousains ne pouA aient admettre que leurs beaux monuments de la Renaissance fussent dus à leurs concitoyens du seizième siècle et s'ingéniaient obstinément à les attribuer à des maîtres d'œuvres exotiques venus d'au delà des monts. Il s'était créé de véritables légendes obstinées.
Nos idées se sont heureusement fort modifiées. De même que l'art gothique, l'art français par excellence, opus francigemim, ont dit les Allemands eux-mêmes, est dcvciui un titre de gloire pour notre pays, et nul ne conteste plus qu'il soit né dans les vallées de la Seine et de l'Oise; nous savons aujourd'hui, grâce
1. (l'csl celui que l'on \oil ici liy. ■jaù'i, liil, par erreur, du logis de! Fau.
aux travaux de Léon Palustre et d'autres crudits de diverses provinces, que la Renaissance n'en fut d'abord qu'une dernière transformation opérée par des artistes français. Des noms purement français se sont substitués partout, par la révélation des textes, aux noms en o et en i, accolés dans les légendes aux châteaux, aux palais et aux hôtels de cette féconde époque.
En aucune autre région, peut-être, ce changement d'attributions n'est apparu plus complètement que dans le pays toulousain. Nos archives notariales ouvertes aux érudits, à Toulouse plus promptement qu'ailleurs, ont livré une nombreuse série de documents révélateurs, baux à besogne souvent fort détaillés.
C'est une mine vraiment inépuisable dans laquelle M. l'abbé Lestrade, M. F. Pasquier, M. Macary, et surtout M. l'abbé Douais, ont fait d'amples et fructueuses explorations.
Nos anciens architectes, maîtres maçons, tailleurs d'images, menuisiers, métaliers, argentiers, brodeurs, qui édifiaient, meublaient, embellissaient nos monuments religieux et civils de i/i5o à 1725, ont, presque tous, des noms français et méridionaux, encore portés dans la région toulousaine et à Toulouse même.
Les comptes municipaux, conservés au Capitole dans la tour des archives, et qui mettent en évidence les préoccupations artistiques du Conseil de Ville, ont également beaucoup ajouté à nos connaissances précises. Ils suppléent eux aussi au silence des historiens et des écrits des contemporains, ils ajoutent des faits, ils rectifient des erreurs, et dans cette étude de nos vieux logis nous serons souvent guidés par les recherches récentes. Elles ne font pourtant que commencer.
Si les vastes nefs gothiques conservent à Toulouse le grave aspect qui lui valut son nom de Aille sainte, les hôtels de la Renaissance demeurent sa plus séduisante parure. Ils sont avec la grande église Saint-Sernin sa ATaie gloire monumentale.
L'art gothique du nord n'avait guère pénétré dans la province lueine pour la construction des églises qui gardèrent pendant tout le Moyen âge l'austérité et la robustesse des formes ro-
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mânes. Seules les églises élevées par des maîtres d'œuvres de l'Ile-de-France, comme les chœurs de Saint-Etienne de Toulouse, de Saint-Just de Narbonne et de Saint-Nazaire de Carcassonne manifestent son influence avec leur art directement importé. La Renaissance, au contraire, s'introduisit rapidement dans la vieille ville, qui parut empressée de ressaisir ses origines et ses traditions romaines.
Unissant d'abord, toutefois, les derniers raflincments de l'art flamboyant aux grâces délicates et fines qui lui arrivaient d'Italie, elle commença par faire épanouir autour des portes et sur les montants des fenêtres les ramures et les figurines analogues aux ornementations des bords de la Loire. La première apparition des élégances italiennes s'épanouit sur les petits pilastres entourant le monogramme du Christ, placé en iSig audessus de la porte Matabiau, aujourd'hui au Musée. Elles ornent en même temps la tourelle d'escalier de l'hôtel Maynier et la travée voisine construites
avant l533', la cour ex- Fig. ao'i. — HôlcldcChcverry,iuc.Malcousinal.
quise de l'hôtel de Bernuy,
011 on lit la date de i53o', le portail un peu postéiicur de la Dalbade, daté de i537 ; la porte de l'ancienne enceinte de Saiiit- Sernin que les armoiries d'Anloiiie (ïaiielon, capiloid en 1539, rapportent à cette année; la tourelle avec la porte aux superbes lions héraldiques de l'hôtel du président de Tournoër, rue d'Aussargucs, n" a, d'un beau style François I".
J-tim^
* FiG. 2o5. — Château de Sainl-Jory, près Toulouse. OEuvre certaine de Nicolas Bachelier (iS^S).
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Le renouveau des ordres antiques apparaît pour la première fois dans l'hôtel du trésorier général de Gheverry, rue Malcousinat, peu après i535, puis, deux ans après, avec Bachelier, sur les fenêtres de Thôtel appelé plus tard « hôtel de pierre », dans les cours de l'hôtel Molinier, de Thôtel de Jean de Bernuy et de l'hôtel Buet, rue de la Pomme, n" 5,
On voit des fenêtres analogues au château de Pibrac, de i544, au château de Saint-Jory, construit en i545, par Bachelier.
Mais tandis que Nicolas Bachelier propageait ce retour direct aux ordres antiques dans les maisons particulières et sur la porte du Capitole, l'ornementation de la première Renaissance persistait à se montrer sur la porte de la Dalbade, et presque à côté du Capitole et à la même date que sa porte, sur celle de la clôture de Saint-Sernin. Mais elle disparaissait bientôt pour laisser s'épanouir la riche ordonnance des colonnes romaines et couronner superbement révolution nouvelle par la noble ordon^ nance de l'hôtel d'Assézat.
Quel est donc ce Nicolas Bachelier qu'il convient de citer en abordant l'étude de nos monuments de la Renaissance ? Antoine Noguier, dans son Histoire tolosaine, qui parut en iSSq, le qualifie de (( souverain architecte et homme de grand engin », déclare qu'il y a (( par tout ce notre Occident ses excellens ouvrages et édifices magnifiques et sumptuosités d'adinirable industrie et proportion ». Ces louanges ne sont appuyées d'aucune précision. Mais, comme Noguier, les lecteurs contemporains de l'artiste voyaient les 03uvres « dont la renommée se va débordant par le monde ».
Cent ans plus tard, un aalie liistorien toulousain, Cermain Lafaille, syndic de la ville, capiloul pour la hoisième fois, fait édifier et disposer à la maison commune la salle des Illnslres. 11 n'y admet qu'un seul artiste. Bachelier. 11 y place son busle et
son éloge gravé sur marbre : on lira d'âge en âge que ce maître de l'architecture et de la statuaire fut le disciple de Michel-Ange avant de dcAenir son émule. Ce renseignement n'avait aucune base sérieuse. D'autres ajouteront que Bachelier était d'origine italienne, ce qui n'était encore qu'une assertion en l'air.
Bien d'autres se racontaient et seront répétées jusqu'à nos jours. En 1700, un avocat au Parlement, érudit, grand amateur des beaux-arts, Bernard du Puy du Grez, dans son Traité sur la peinture, consacre quelques pages à Bachelier : « Peut-être était-il Florentin... C'est pourtant une créance assez commune parmi nous qu'il était Tolosain, et il y a de la probabilité dans l'une et dans l'autre opinion : d'ailleurs c'est une marque de sa vertu, dont chacun se veut faire honneur... Il était parmi nous avant l'an i5o3... », date à laquelle il fît l'autel de paroisse de Saint- Etienne. (( 11 travailla depuis assez long temps, car il fît l'autel de la paroisse Saint-Nicolas l'an i553. » En môme temps Du Puy du Grez signale et apprécie tout ce que la ville doit à cet « excellent homme... qui fît un progrès admirable... Tout le monde prit un merveilleux goût pour sa manière, et à même temps de l'aversion pour le gothique, qui était en usage auparavant. »
Il énumère les sculptures les plus importantes seulement, ne cite qu'une maison, le portail de Saint-Jory. Il se contente de résumer l'éloge de son architecture : (( Il en a banni tous les éléments étrangers ; mais il s'est étudié à faire de beaux chapiteaux corinthiens... Il s'est toujours servi de la base antique, et n'a jamais retranché les cannelures oi^i elles sont essentielles... Dès qu'on se présente devant les ouvrages de Bachelier, on les voit tout à la fois sans peine : on en parcourt facilement et avec ordre toutes les parties... De sorte qu'on le peut considérer comme un auteur d'une Ecole deçà les Monts, et comme le premier qui a porté la bonne manière parmi nous. »
Les amis des monuments toulousains, les archéologues et architectes qui les ont étudiés ensuite, se souvenant de ces grands éloges et manquant d'informations vérifiées, grossirent de gçné-
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Fk;. ■uiC). — ll(i|('l (le l'icirc iJalius. 'loiir de TiuiriKicr
ration en génération la liste de ses œnATCS en ville et dans les pays voisins. L'éminent archiviste qu'eut Toulouse, Ernest Roscliacli, dans son Catalogue dès antiquités du Musée (i865), déclarait nécessaire d'attendre le dé- V : ^ pouillement des archives pour dresser une biographie sérieuse de Bachelier. Un archéologue de grand mérite, enlevé trop jeune à notre afFection, Joseph de Malafosse , dans ses recherches sur l'architecture a l'époque de la Renaissance (i885), ; faisait, le premier, un triage méthodique des œuvres attribuées communément à bachelier. Aussitôt les baux à besogne des archives notariales livraient les indications définitives si désirées.
Les découvertes continuent tous les jours.
FiG. 207.— Porte d'escalier, la touide l'hôtel Tournoër.
Il y a quelques années encore, lorsqu'un antiquaire pai'venait à saisir un panneau de pierre ou de bois avec arabesques et figurines, il
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s'écriait aussitôt : c( C'est du Bachelier. » Or, Bachelier a justement rompu avec cette forme d'art pour adopter celle que lui inspirait Tantiquité à travers l'Italie, ce qu'avait très hien compris, on vient de le voir, Dn Pny du Grez.
FiG. 2()S. — Scnipliiics sm- la Tour dVscalior, \\ù\v\ do Tdiinioi'r.
— ESÏO MCEir DM IMUtlS lUTITXDIMS \ l\(;ii: IMMICI —
NFais rcxaiiicii de (jii('l(|U('s InMels |)ilii(i[)aii\ [)(M'mellra de mieux siiiM-c ces liaiisloiinalions,
HÔTEL DE Pierre Datius, Tour de Toragër. — Dans les dernières années du quinzième siècle, la veuve de Pierre Dahus, capitoul, juge d'appel, licrite de son hôtel. L'avait-il fait construire? En i5o5, no])le Yincens de Pvoquette possède cette maison qui prôfde sur la rue d'Aussargues, où habitaient aussi les
FiG. 209. — Autres sculptures sur la porte de la Tour de Tournoër.
Saint-Félix, seigneurs d'Aussargues, ses hautes murailles massives couronnées de faux mâchicoulis, de créneaux et de gargouilles. En i520, le propriétaire la louait à M. de Nupces, conseiller au Parlement. Bientôt après, il la vendait au président Guillaume de Tournoër ou de Tornoër qui rehaussait, ainsi que bien d'autres à cette époque, par rme désinence d'apparence exotique, son nom très répandu de Tournier. Le président, mort
FiG. 21U. — Lu vis d'escalier, 'Jour de ril(')lel l'oiiiiioi'-r