Deuxième lettre, etc., p
comme les quatre sphinx serait dû à l'initiative des rois qui embellirent de leurs images le temple d'Avaris. » Ce qui semblait donner une confirmation à cette hypothèse, c'était la présence, sur l'épaule de l'un des sphinx, d'une inscription mutilée du roi Apepi, l'un des Hycsos. Cependant, dès l'annonce de la découverte première des sphinx, E. de Rougé avait émis des doutes sur la signification qu'il convenait d'attribuer à ce nom gravé ainsi sur le sphinx. Il « ne croit pas volontiers que les quatre sphinx aient été originairement élevés par Apepi, parce que les fondateurs ne mettent point d'ordinaire leurs cartouches sur l'épaule des statues, mais bien sur la poitrine et dans la place la plus honorable. Quant au caractère sémitique de la tête et quant à l'origine Hycsos de ces monuments, elle paraît incontestable au savant professeur du collège de France ^. >>
Il est curieux de constater que, dès ce moment, on considérait comme un argument de peu de valeur, au point de vue de la détermination des monuments, la présence d'une surcharge d'un roi Hycsos, mais que l'on continuait à recevoir néanmoins comme incontestable la conclusion que Mariette avait cru pouvoir tirer de cette même inscription.
E. de Rougé lui-même, au cours de sa mission en Egypte, écrivait au secrétaire perpétuel de l'Académie : « Quelque obscurité qui reste encore sur la question de savoir quel est celui de leurs rois qui a élevé les monuments trouvés à San et que M. Mariette leur a attribués, je ne doute pas, quant à moi, de la justesse générale de l'attribution. L'art est exactement celui de l'ancien empire égyptien; nous y retrouvons cette perfection de ciseau, ce beau poli, cette faculté à assouphr le granit et cette puissance de formes qui caractérise les statues que je viens d'énumérer (c'est-à-dire une statue d'Amenemhat I^^, une d'Osortasen I^^ et la statue de la reine Nofrit, femme d'Osortasen II). Mais le type des personnages ne peut être confondu avec aucun des types égyptiens. Il est marqué d'une empreinte si caractéristique que la différence des races saute aux yeux de l'observateur. Le temple devait contenir huit sphinx de ce genre et quelques autres monuments analogues... M. Mariette a expliqué à l'Académie, à l'époque de la découverte, comment des surcharges, provenant des rois postérieurs, recouvraient les cartouches primitifs du fondateur de ces monuments. Le roi Pasteur, Apepi, avait fait graver très légèrement sa légende sur l'épaule droite de ces sphinx, ainsi que sur une quantité de monuments des Pharaons plus anciens. Le choix de cette place prouve qu'il n'avait pas
I. E. DE Rougé, Analyse de la lettre (i^e) de Mariette, dans les Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions, séance du i8 janvier 1861, t. V, p. 22. Reproduit dans E. de Rougé, Œuvres diverses (Bibliothèque égyptologique), t. IV, p. 202.
eu l'idée d'effacer les cartouches de ses prédécesseurs pour mettre son nom à leur place i. »
Il ne sera peut-être pas sans intérêt de suivre ici les opinions de la plupart des archéologues qui se sont occupés des monuments et de voir comment ils les ont interprétés successivement.
L'opinion de Mariette n'a pas varié comme on peut le voir par les descriptions qu'il leur a consacrées dans les différentes éditions de sa Notice du Musée ^, et près de vingt ans se passent sans qu'une idée nouvelle se manifeste.
En 1882, Perrot et Chipiez, dans leur Histoire de l'Art, se montrent réservés, sur la foi de renseignements qu'ils doivent à M. Maspero : « On invoque un cartouche écrit sur l'épaule d'un sphinx, qui donne le nom d'un des rois Pasteurs, Apepi; on signale, dans l'aspect de ce sphinx et dans le visage et le costume de quelques figures découvertes au même endroit ou dispersées dans les musées de l'Europe, certains traits communs qui paraissent représenter les caractères ethniques de la tribu syrienne, par laquelle avaient été occupées la Basse et la Moyenne-Egypte. M. Maspero, qui vient d'étudier à nouveau, dans le Musée de Boulaq, ces curieux monuments, est pourtant d'avis qu'il y a lieu de douter encore de cette attribution. D'après la place qu'occupe, sur le sphinx de Tanis, le cartouche d'Apepi, il croirait que ce cartouche indique plutôt une de ces usurpations, dont on a tant d'exemples, que la signature du véritable auteur de la statue. On ferait donc mieux, jusqu'à nouvel ordre, de se borner à désigner ce groupe sous le nom de monuments de Tanis ; on aurait là les œuvres d'une de ces écoles, comme on en compte plusieurs en Ég3q>te, qui avaient leur faire et leur style propres ^. »
Dans le Guide du visiteur au Musée de Boulaq ', M. Maspero marque nettement l'état du problème. Il commence par constater combien les sphinx « se distinguent des autres monuments égyptiens par des caractères bien tranchés, comme on le reconnaîtra sans peine, si l'on compare la tête des sphinx n^s 106 et 107 à celle des sphinx de Thoutmosis III et de Ramsès II, déposés dans la cour du Musée ». Il précise son idée en décrivant le sphinx n^ 107 : « Il porte, de plus, des inscriptions qui nous permettent de refaire en partie son histoire.
1. E. DE RouGÉ, Lettre à M. Guigniaut, secrétaire perpétuel de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, dans la Revue archéolo gigue, nouvelle série, t. IX, 1864, pp. 128-134, reproduit dans E. de Rougk, Œuvres diverses (BibUothèque ég3'ptologique), t. IV, pp. 309-316. — Voir aussi E. DE RoUGÉ, Album photographique, n*"» 1 16-122.
2. A. Mariette, Notice des principaux monuments.... Le Caire, Mourès, 1874, pp. 68-69, 91-92, 270-272.
3. G. Perrot et Ch. Chipiez, Histoire de l'Art dans l'Antiquité, t. I, L'Egypte. Paris, Hachette, 1882, pp. 680-681.
4. G. Maspero, Guide du visiteur au Musée de Boulaq, 1884, pp. 64-65.
Fig. 2. — Musée du Caire. Groupe découvert par Mariette a Tanis. (Photographie Brugsch-pacha.)
Il porte, sur l'épaule droite, une légende martelée, dans laquelle on a réussi à déchiffrer le nom du roi Pasteur Apepi. Plus tard, Menephtah fit gratter le nom du roi Pasteur et y substitua ses cartouches, qu'il répéta encore dans l'inscription de la base. Plus tard encore, un roi tanite de la XXI^ dynastie.
Fig. 3. — Musée du Caire. Torse découvert a Mit Farès. (Photographie Brugsch- pacha.)
Psioukkanou, grava ses cartouches sur la poitrine. Un examen attentif m'a fait reconnaître que la surface de la poitrine a été rabaissée pour recevoir les cartouches de Psioukkanou, et, par conséquent, qu'il y avait là, auparavant, à la place d'honneur, les cartouches d'un roi, celui probablement pour qui on fit le monument. Ce roi antérieur à Apepi, était-il un Pasteur ou un roi des dynasties indigènes? On n'a jusqu'à présent aucun élément certain pour résoudre la question : aussi convient-il d'attendre de nouvelles découvertes avant d'affirmer que les sphinx n^s io6 et 107 et les monuments de style analogue que possède le musée de Boulaq sont l'œuvre des Pasteurs ou représentent des princes appartenant à cette race conquérante. »
Voilà donc une chose claire : l'inscription du roi Hycsos est une surcharge, comme les rois d'Elam, par exemple, en mettaient sur les monuments babyloniens qu'ils avaient emportés à Suse. Qu'on pense à l'inscription de Choutrouk Nakkounté sur la belle stèle de Naramsin, au Louvre. De plus, rien ne démontre, nous dit Maspero, que ces monuments du groupe de Tanis représentent des Hycsos.
Cependant, en 1889, le professeur Flinders Pétrie, publiant le résultat de ses recherches à Tanis, en 1883-1884, écrit sans hésitation les lignes suivantes : « Les monuments des Hycsos sont parmi les plus curieux de l'Egypte... Ils se distinguent tous par un type entièrement différent de la face qui ne se retrouve sur aucun autre monument égyptien et qui ne peut être attribué à aucune autre période connue, ce qui rend d'autant plus certain qu'ils appartiennent vraiment à la race étrangère dont ils portent le nom ^ »
Il faut attendre quelques années encore avant de voir surgir une nouvelle tentative d'interprétation des sculptures du groupe de Tanis. W. Golenischeff 2 prétend avoir découvert à quel roi ég3rptien on peut rapporter les énigmatiques monuments. Il fait, en réalité, une équation que je résumerai ainsi : Une statuette du Musée de l'Ermitage à Pétersbourg, n^ 72g, portant une dédicace au nom du Pharaon AmenemhatlIIde laXII^ dynastie, présente une grande ressemblance avec une autre statuette anépigraphe de la collection Golenischeff. La statuette de Pétersbourg est mutilée, la statuette Golenischeff montre un personnage royal dont le nez est intact. Or, le nez de la statuette Golenischeff, « par sa forme originale, nous ramène immédiatement à l'esprit, le profil si connu des sphinx soi-disant Hycsos ». Et Golenischeff con-
1. w. M. Flinders Pétrie, Tanis I (1883- 1884). Londres, Egypt Exploration Fund, i88g, pp. 10-12.
2. W. Golenischeff, Amenemhû III et les sphinx de « San », dans le Recueil de travaux relatifs à la philologie et à l'archéologie égyptiennes et assyriennes, t. XV, 1893, PP- 131-136 et 5 planches.
dut en publiant une série de planches de comparaison d'où il déduit que les sphinx de Tanis représentent réellement le roi Amenemhat III. (Fig. 5.) « Ni la crinière du lion qui, dans les sphinx de San, encadre si étrangement le visage du roi, ni la grande barbe postiche qui se voit sur d'autres monuments du même style que les sphinx de San, ni la perruque de forme originale qui recouvre parfois la tête du roi, rien ne doit plus être considéré comme signe distinctif d'une origine étrangère du personnage représenté. Les deux statuettes de Pétersbourg, tout en nous aidant à déterminer la vraie person-
Fig. 4. — Rome. Musée de Thermes. Torse de la collection Ludovisi.
nalité du faux Hycsos, indiquent suffisamment que crinière, barbe et perruque ne sont, dans les statues d'Amenemhat III, que des accessoires qui, à l'occasion, pouvaient être omis ou remplacés par d'autres attributs bien moins grands et moins extraordinaires. »
L'hypothèse présentée par Golenischeff, avec tant d'assurance, allait être acceptée généralement. Tout le monde semblait enchanté de pouvoir mettre un nom sur ces monuments et de se débarrasser en quelque sorte de cette énigme.
Voici d'abord M. Maspero qui, tout en attribuant les sphinx à la XIP dynastie et au pharaon Amenemhat III, éprouve néanmoins le besoin de commenter ce que ces figures ont, malgré tout, de particulier : « L'ensemble, dit-il ^ a quelque chose de si étrange qu'on s'est obstiné longtemps à regarder les œuvres qui présentent ce type comme les produits d'un art à demi égyptien seulement. Peut-être, en effet, les sphinx de Tanis sortaient-ils d'ateliers où l'enseignement et la pratique de la sculpture avaient déjà subi l'influence de quelque peuple asiatique : la crinière touffue qui s'épanouit autour de la face et les oreilles de lion qui s'en échappent ne se rencontrent que chez eux. Les statues purement humaines, où l'on reconnaît la même physionomie, n'ont aucune particularité de facture qu'on puisse attribuer à l'imitation d'un art étranger. Si les maîtres anonymes, auxquels nous les devons, ont voulu réagir contre la technique un peu banale de leurs contemporains, ils n'allèrent rien chercher au dehors : les monuments de l'époque memphite leur fournirent tous les modèles qu'ils pouvaient souhaiter. « Au tome II de sa grande Histoire, M. Maspero sépare nettement des sphinx le groupe des porteurs d'offrandes ^: « Psioukhannit (de la XXP dynastie) grava son nom sur les sphinx ou sur les statues d'Amenemhat III sans plus de scrupule qu'Apophis et les Hycsos n'en avaient témoigné. Les artistes ne lui manquèrent pas cependant, et ils avaient renoué, par-dessus les siècles, la tradition de l'école locale qui avait fleuri sous la XII^ dynastie. Un des morceaux que Psioukhannit leur avait commandés a été sauvé de la destruction et il décore aujourd'hui le musée de Gizeh. C'est un groupe de deux Nils qui marchent gravement, coude à coude, portant devant eux des tables d'offrandes garnies de poissons et habillées de fleurs. La pierre est une serpentine verte d'une densité extraordinaire; le sculpteur ne l'en a
1. G. Maspero, Histoire ancienne des peuples de l'Orient classique, t. I. Paris, Hachette, 1895, p. 502. Voir aussi t. II, 1897, P- 59-
2. Ibid., t. II, 1897, PP- 763-764. Voir aussi p. 55, note 8, où l'auteur affirme que « le groupe appartient réellement à la XXI^ dynastie et rappelle, par beaucoup de points, plusieurs œuvres de l'art chypriote ». Une indication précise de ces œuvres chypriotes aurait certainement été utile.
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