‹ Les monuments en Chaldée, en Assyrie et à Babylone, d'après les récentes découvertes archéologiquesChapitre 5 sur 15 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Observations générales.

I. — Caractère des constructions. — II. Esprit praliqjie présidant aux constructions. — III. Orientation des édifices. — IV. Choix des matériaux dicté par les nécessités du climat et les traditions do la race.

I. — Des recherches, des fouilles analogues A celles que MM. Loftus et Taylor ont faites en Chaldée, ont été enti'eprises en Assyrie par MM. Botta, Layard et Place. Les savants explorateurs de la Chaldée nous ont montré tout ce qu'il y avait de puissant et de grandiose dans son architecture ‘ ; les mêmes caractères ont été retrouvés dans les édifices assyriens *. A quelqu époque du

‘ Nous retrouverons ces caractères dans les édifices de Babylone.

* Et le tableau qu’ils nous en ont donné s’est animé Rrilce aux patients et laborieux travaux des assyriologues Ilincks,

reste que Ton se reporte, il semble que rien n’a coûté aux rois, aux maîtres de l’Asie , pour élever des constructions aussi gigantesques dans leur conception que dans leur masse; il semble que, pour

eux, dompter la nature, accumuler sur un point

un nombre incalculable de travailleurs n’a jamais été qu’un jeu “ Le regard s'effraie, dit M. de Riancey en parlant d’une œuvre du vieux roi Uruk, le temple d’Erech, à contempler cette masse de deux cents pieds anglais de largeur, de plus de cent pieds de haut, dont la contenance cubique est de trois millions de pieds, et pour l’exécution de laquelle il a fallu plus de trente millions de briques’. •*

Rawlinson, Oppert et Ménant. Nous ne pouvons ici donner même un aperçu de tout ce qu'il a fallu de patience et de recherches pour arriver au déchiffrement des textes cunéiformes. M. Maury, dans la lievue dts Deux-Mondes du 15 mars 1867, en a présenté un résumé succinct. Mais il faut lire l'analyse de tous ces travaux dans M. J. Ménani, Exposé des travaux qui ont préparé la lecture et l'interprétation des inscriptions de la Perse et de l'Assyrie ; 2* édition. Paris, 1861.

' 11 est vrai que le nombre prodigieux de captifs que ces rois ramenaient avec eux, ù la suite de leurs colossales expéditions, leur devait être d'un grand secours.

* M. de Riancey, Histoire du Monde, tome I, p. 111. — Ce temple d'Erech n'est autre maintenant que la colline ou mon-

En Assj’rie, nous verrons Sarkin se construire une ville et un palais qui ne mesureront pas moins de trois cents hectares en superficie. Et, fait plus surprenant encore, des constructions semblables ne demanderont- point un siècle de travail, cinq ou six ans à peine suffiront à leur achèvement, car Sarkin qui les a commencées en 711 et qui est mort en 702, habitera son palais, il nous le dit luimème ’ .

IL — De plus, dans le système d’architecture assyrien, tout est éminemment simple et pratique. Ecoutons M. Place : - Dans ces temps reculés et chez un peuple dégagé de l’esprit d’imitation, la raison seule et le bon sens ont dirigé tous les détails de la structure. On s’est préoccupé exclusivement

lagne do Bowarieh à Warka. — Cf. M. Rawlinaon, op. cit., tome I, p. 199 ; • The Dowarujeh mound at Warka is 200 feet square, and about 100 feet higli. Us cubic contents, as originally built, can hâve been liltle, if at ail, under 3,000,000 feet ; and above SO.üüO.OOO of bricks inust hâve bcenused in its contruction.» D'après M. Loflus. op. cit., p. 168.

' Voyez MM. J. Oppert et J. Mônant, les Fastes de Sargon.

de mettre à profit les ressources locales ; et en se conformant aux exigences du climat, aux besoins et aux coutumes des habitants, on s’est bien gardé de violenter la nature môme imparfaite des matériaux. Plus rationnels sous ce rapport que bien des peuples venus après eux, les Assyriens nous ont donné un précieux enseignement. Trop souvent, dans les temps modernes, nous subissons l’influence des anciennes architectures, et nous nous attachons plutôt aux lignes décoratives des édifices qu’à leur destination et à leur durée. Désireux de frapper les regards par des formes plus ou moins harmonieuses, mais la plupart du temps conventionnelles, nous en arrivons à négliger la partie essentielle de la construction. Les Grecs n’ont pas toujours échappé à ces faiblesses ; un faux point de départ n’a cessé d’entraver la marche de leur architecture, et malgré leur grand art et leur goût épuré, malgré la richesse de la matière, ils n’ont pu s’affranchir des inconvénients irrémédiables qu’entraînait l’imitation en pierre des constructions primitives en bois. De leur côté, les Romains si habiles cependant et si experts dans l’art de bâtir, ont plus d’une fois trop

demandé à leurs matériaux. Et depuis quau lien de nous borner à la reproduction des ordonnances extérieures, nous nous sommes enquis avec plus de soin des procédés d’exécution usités aux époques grecque et romaine, nous avons été frappés du fréquent usage fait alors des crampons en plomb on en bronze, des scellements les plus compliqués dans les colonnades, les frontispices et môme les assises, pour contenir les écartements et assurer artificiellement la solidité. Rien de pareil à Ninive ; c’est ici la construction dans ce quelle a de plus calme. Le résultat apparent n’est peut-être pas aussi brillant, aussi flatteur que le coup d’œil produit par les lignes architectoniques de la Grèce et de Rome, cependant la décoration assyrienne, quoique nouvelle dans ses effets, n’est pas sans mérite. Mais les architectes l’ont tirée naturellement des matériaux eux-mêmes et n’y ont sacrifié aucune condition essentielle de durée ; des édifices bien distribués et avant tout solides, telle est leur principale préoccupation, et pour atteindre la solidité, ils l’ont exclusivement cherchée dans la simplicité des combinaisons. Ce n’est pas qu’ils aient reculé devant les conceptions les plus

hardies, et certainement parmi les surprises qiii nous attendent, la découverte de la voûte occupera une des places principales, mais, et nous insisterons sur ce point, les voûtes elles-mêmes, comme les murs droits ont été obtenus par l’emploi raisonné des matériaux, par la sage répartition des masses et des points d’appui ; aucune armature métallique, aucun moyen artificiel n’a été nécessaire pour suppléer à l’insuffisance, à l’exagération ou à l’erreur des combinaisons. Le repos absolu, cet idéal de l’architeclure, est dans les fabriques assyriennes un produit spontané de leur bon mécanisme ’ •

III. — L’orientation des édifices eux-mêmes nous révèle cet esprit observateur et pratique de l’Assyrien.

Dès les premiers âges les Chaldéens s'étaient occupés du ciel et avaient divinisé les astres. C’était chose naturelle à ces simples pasteurs qui erraient silencieusement autour des murailles de Babel, de distinguer par quelque nom ami l’étoile plus rayon-

• M. Place, op. cil>

nante qu’ils avaient trouvée dans la foule de l’armée céleste, et de prêter vie et intelligence à tous ces corps brillants et lumineux qui, suivant les ordres providentiels, tracent périodiquement leur route dans l'espace ‘ " Cette préoccupation constante les conduisit promptement à la connaissance des mouvements célestes, et de toute antiquité les Chaldéens furent célèbres dans la science astronomique. Aussi, voyons-nous Callisthènes estimer assez leurs observations pour les envoyer à Aristote ; les auteurs anciens, Hérodote, Diodore* par exemple, consacrer à leur louange des pages entières de leurs récits, et s’accorder pour leur attribuer une supériorité marquée sur tous les autres peuples. Aujourd’hui encore nous pouvons nous assurer que dans ces récits il n’y a rien d’exagéré, car VAlmageste de Ptolémée, qui est fondé sur la science chaldéenne et commence avec l’ère'de Nabonassar (547), offre des indications qui ne sont point dédaignées par nos astronomes.

• M. de Riancey, op. cil., tome I, p. 120.

* Hérodote, I, 181 et 183. — Diodore d’après Clèsias II, 29 et segç . — Voyez Ideler, sur rastronomie des Chaidéens, tièrr, die Steirikunde des Chaldœer, dans les Mémoires de l'Académie de Berlin, années 1814, 1815.

L’astronomie, en Assyrie comme en Chaldée, exerça une influence manifeste sur la position que les architectes ont donnée à leurs monuments. Presque dans toutes les constructions dont la forme est le plus souvent quadrilatérale, on a pu remarquer que les angles étaient orientés sur les quatre principaux points du compas.

Cette exactitude n’a rien de surprenant chez des hommes à qui l’on doit l’invention du gnomon, du cadran solaire et des divisions du jour, car ils n’avaient pas été sans remarquer qu’au moyen d’une telle orientation, les ombres projetées les renseignaient, en des points nombreux, sur les diverses heures de la journée ; que leurs demeures, par cette disposition encore, offraient un séjour plus sain et plus agréable : en effet, aucune des façades n’étant tournée droit vers le nord, n’était privée des bienfaits du soleil ; aucune ne regardant le plein midi n’en recevait les incommodités ; aucune enfin ne le perdait ou ne le recevait dans une transition brusque.

IV. — Le choix des matériaux pour les constructions vient encore attester l’esprit pratique

qui semble avoir été le signe caractéristique le plus frappant de l’Assyrien ; et cette nouvelle preuve ne sera pas la dernière que nous aurons à citer dans la suite de cet exposé.

En Assyrie, quand il s’agit de construction tout est nouveau pour nous, et la matière, et les procédés mis en usage. L’argile crue ; pour les dallages et les soubassements, la brique cuite et parfois la pierre, voilà en fait de matériaux tout ce que les constructions nous offrent ’ .

‘ En Assyrie, lo mortier n'a jamais 6té employé dans les constructions. Il était connu cependant puisque M. Place en a trouvé dos traces dans les celliers des dépendances du palais de Khorsabad, où il servait & Axer le marchepied qui supportait les jarres à vin ;* ces jarres, au lieu d'étre à fond plat, se terminaient en pointe qui s'adaplaitdansuntroufaitdans le marchepied. — On a retrouvé aussi quelques traces de ciment, mais sa qualité est médiocre, il n'oiîre pas de consistance. — Le bitume ne se rencontre que dans les lits inférieurs dos pavages et le fond des canaux souterrains. — Dos constructions exclusivement en argile excluaient le bois ; nous en reparlerons en traitant des toitures. Tout au plus, dit M. Place, le bois ilgurait-il dans les clôtures et dans les pièces d'ornement. — Les métaux n'ont point pu être employés dans les bâtisses en argile. ■ Comment, dit M. Place, loger du fer, du plomb, du cuivre, dans un massif terreux aussi pou résistant? Le moindre tirage ou le moindre ecartement eût suffi pour enfoncer le métal dans l'argile ou pour l'en arracher. Une substance plastique n'était propre à

Peut-être objectera-t-on que si ce peuple nés est point servi de la pierre comme d’autres l’ont fait, c’est qu’il ne l’avait pas à sa portée ou qu’il n’avait ni les moyens, ni la science de l’employer. Nous répondrons, qu’à Ninive les Assyriens avaient la pierre sous leurs pieds, qu’ils ont su ouvrir des carrières ; que sur chaque point de leur territoire se trouvaient le gypse et la pierre de taille ; que d’un autre côté l’emploi de cette substance ne les embarrassait guère si l’on en juge par la dimension des blocs qu’ils sont parvenus à dresser. Et l’on s’en convaincra facilement si l’on considère les taureaux et les génies monolithes qui flanquaient les portes de leurs palais, de leurs temples, de leurs villes.

offrir aucun appui à des chaînages, el comme tout est conséquent en architecture, l’exclusiou du bois et des pierres a amené celle des métaux. » — Le cuivre n'a servi, dans les constructions — nous ne parlons point de l’ornementation — qu'aux gonds et aux pivots des portes et pour relier les plaques de gypse sculptées qui ornaient les- murailles. — Le plomb, sous forme de crampons, reliait aussi ces plaques. — Le fer a été complètement proscrit, les Assyriens avaient remarqué sans doute qu'il s'oxydait trop facilement et lui avaient préféré le cuivre. On no saurait dire qu’il était inconnu, on en a retrouvé dans les monuments de toutes les époques. — Voyez M. Place, op. cit. tome I, pp. 235 et seqq.

Deux spécimens de ces taureaux sont au Musée du Louvre ; leur poids peut être évalué, pour chacun, à 32,000 kilogrammes ; d’autres atteignent 40,000 kilos, et rien qu’à Khorsabad on en a retrouvé vingt-six paires semblables. Quand nous décrirons le palais de Sarkin, nous aurons encore, à l’appui de ce dire, d'autres preuves à citer*. Quant à la coupe et à la pose de la pierre, les constructions dans le peu quelles nous donneront nous feront voir quelle était, en cela, l’aptitude de ce peuple*. D’autre causes ont donc présidé à cette simplicité dans le choix des matériaux. Et ces causes sont : les nécessités du climat et les tradi-

tions de la race.

Et d’abord, le climat de l’Assyrie est soumis à des alternatives extrêmes de chaleur sèche et d’humidité. Or grâce aux masses de terre que nous verrons accumulées par les Assyriens tant pour former les murs que les toitures de leurs habitations, — masses de terre telles que la construction se présentait comme une vaste colline dans laquelle les

* Voyez plus loin. Mur de soutènement.

* Ibid.

salles auraient été creusées, — ils n’ayaient & sonffnr ni du froid \ ni du chaud. Ceux qui ont habité quelque temps ces contrées où le climat est encore à peu près aujourd’hui ce qu’il était autrefois, ont été à même de reconnaître les avantages de telles demeures. Aussi n’insisterons-nous pas sur ce point et passerons-nous de suite au second : les traditions de la race.

Dans la Chaldée, le bois et la pierre étaient rares. Le sol de ses plaines étant exclusivement composé d’alluvions argileuses, les premiers habitants durent se contenter, pour leurs constructions, des ressources que la nature leur offrait. Ils n’avaient que l’argile, force leur fut de n’employer que lar-* gile. Ils lui donnaient dans des moules en bois la forme de briques à peu près carrées ; les unes étaient simplement séchées au soleil, les autres cuites au feu ; et c’est ainsi que tous les monuments chaldéens témoignent de leur unique emploi

t En effet, sauf dans les cuisines, on n'a trouvé la (race d'aucun procédé de chauffage. Cf. M. Place, op. cil.

* Voyez ce que nous avons dit au sujet de la Chaldér.

Or les traditions de Ninive sont essentiellement chaldéennes. Lors de ce grand événement, la Confusion des Langues, que la Bible nous montre comme une punition de Dieu, la dispersion des fils de Noé ' dans les plaines de Sennaar ne dut pas être complète. Autour de Babel, il resta un noyau assez considérable de races diverses ; Bérose nous l’apprend :

- U y eut d’abord à Babylone une grande quantité d’hommes de nations diverses qui avaient colonisé la Chaldée‘. » Mais parmi toutes ces races, celle de Cham s’empara bientôt de la prépondérance :

« De Kousch, dit la Genèse, naquit Nemrod qui commença à être puissant sur la terre •. ♦* Les Sémites ne supportèrent pas longtemps cette domination , et c’est pourquoi nous les voyons, à la suite d’Assour, sortir de Babel, d’Erech, d’Accad, de Chalanné, émigrer vers le nord et fonder Ninive, Résen et Chalah Toutefois, un puissant élément sémitique demeura dans la Chaldée et à Babylone ,

' Bérose cité par Syncelle : t ’Ev BaCuXwvt itoXu itX^Ooç ovôpwxwv Yev^oOat àXXoeôvôiv xa?oixTj7avTWVTJiv XstXSafav... »

* Genèse, ch 10, 8.

* Genèse, ch. 10, 10, 11, 12.

et malgré les invasions successives des Aryâs de racejaphétique des Touraniens ou Sc}dies asiatiques des écrivains grecs*, cet élément finit par l’em- " porter, et à dater de ce moment il n’y eut plus en réalité qu’une seule nation, celle des Assyro-Chaldéens, de telle sorte qu’à Babylone et à Ninive on parla la même langue, on eut la même civilisation, le même culte. *• Au milieu de ces révolutions, dit M. Place, Ninive n’avait rien perdu des traditions ni des usages de son origine; dans ses cons-

* Un peu plus de 2i00 ans avant notre ère. • Cet événement, dit M. F. Lenormand, Hist. anc. de l’Orient, tome I, p. 399, paraît avoir coïncidé avec la grande migration par laquelle les populations indo-européennes de l’occident, issues do Japhet, quittant leur patrie primitive des bords de rOxus , se dirigèrent à l’ouest pour chercher do nouvelles demeures dans la Médio et la Perse, tandis qu’un autre rameau de la mémo race descendait sur l’Inde. » — Bôrose cité par Eusèbe nous apprend que cotte branche du rameau iranien qu'il appelle Mèdes, ayant renversé les rois Kousebites, régna à Babylone durant 2Vk ans. Et dans un autre fragment cité par Syncelle on trouve rattaché à cet événement le bactrion Zoroastre, le prophète de la Perse.

* La Genèse nous les indique comme étant do la descendance de Magog. — Leur domination en Mésopotamie ne dura pas plus de deux siècles. Ils donnèrent, selon Bérose, 11 rois qui régnèrent dans les environs de l’an 2?00 à l'an 2000. Ce sont eux qui, selon M. Oppert, ont apporté en Babylonie et en Assyrie le système d’écriture cunéiforme.

tractions, notamment, elle conserva les habitudes artistiques qu’elle avait emportées de la Babylonie... Il n’est pas facile d’ailleurs de créer un art de bâtir nouveau, une architecture nouvelle*. Les modernes en donnent une preuve bien frappante, eux qui en sont encore à l’imitation des architectures grecque et romaine ...

» Comment nous étonner dès lors si les Ninivites ne se sont point départis du système de bâtisse qui semble être l’apanage de leur race. Us avaient emporté de laChaldée, non-seulement la langue, mais encore les usages domestiques, les coutumes publiques, tout ce qui constitue enfin la vie d’un peuple ; leur œil était habitué â certaines formes, et leur goût façonné de longue main à un certain genre d’ornements. Il fallait donc, dans leurs demeures, des distributions en rapport avec leurs besoins et une décoration conforme aux sentiments qu’ils avaient de la beauté des lignes.

« Mais aussi, tout est lié en architecture, les distributions intérieures, le système de couverture.

• L’Égypte. la Grèce, Rome, Pont bien prouvé.

les ornements du dedans et du dehors se rattachent naturellement à la construction et sont alors une conséquence forcée de la nature des matériaux. Bâtissant comme les Babyloniens, ayant à répondre aux mêmes nécessités de goût et de service, les Nînivites ont employé les mômes matériaux et les ont appareillés d’après les mêmes principes. Ils se sont montrés imitateurs si constants, ou plutôt si bons copistes de leurs ancêtres, que là même où le besoin de collines artificielles ne parait pas manifeste, ils n’ont pas hésité à élever, comme en Chaldée, d’énormes monticules afin dy édifier leurs palais. Tels sont les motifs pour lesquels les Assyriens du Nord, bien que possédant la pierre autour d'eux et sachant parfaitement s’en servir, ont conservé fidèlement l’usage’ de l’argile dont les Assyriens du Sud leur avaient enseigné à tirer si bon parti.

<• Cette conduite indique des hommes plus pratiques que les modernes et que les Grecs eux-mêmes. Les Grecs en passant du bois à la pierre, n’ont pas vu ce qu’il y avait d’illogique à exiger de celle-ci des formes et un système de construction uniquement propres à l’autre ; encore pouvaient-ils trou-

ver une sorte d’excuse dans les qualités exceptionnelles de leurs beaux marbres. Mais les modernes suivent une voie fausse lorsqu à leur tour ils veulent copier les Grecs. Les Ninivites ont su éviter ces fautes, et instruits par une expérience séculaire des ressources de l’argile quand elle est maniée par d’habiles mains, ils n’y ont point substitué d’autres matériaux plus durs et n’ont pas cherché à lui imposer des combinaisons contraires à ses propriétés*. » .

• M. Place, op. cit., tome I, p. 215. — « Enfin, dit M. Place, op. cit., tome I, p. 223, j’apporterai une dernière considération pour expliquer la préférence donnée à l’argile dans les b&tisses qui nous occupent, et cette considération me semble bien rentrer dans l’esprit éminemment pratique des Ninivites, Malgré leurs immenses richesses, l’économie et l’ordre ne leur étaient pas étrangers ; on peut en juger par le contenu des inscriptions. Ces textes et les basreliefs dont ils sont accompagnés prouvent en outre qu’un palais était l’œuvre d’un seul monarque ; désireux do consigner sur la pierre le récit et la représentation de ses conquêtes, le prince devait donc ôtro pressé de voir s’élever rapidement o sans trop de dépenses l'édifice où devaient se dérouler les fastes de son règne. Aucune classe de matériaux n’était plus favorable à la réalisation de ses désirs. Dos pierres à extraifl;, à transporter, à tailler eussent exigé un long travail ; il aurait fallu d’ailleurs y appliquer des ouvriers spéciaux en nom|?re considérable. L’argile qu’il suflisait do malaxer et de mouler pour la rendre propre à bâtir ne présentait pas toutes

Telles sont les observations générales que nous devions énoncer avant d’entrer dans les détails de l’architecture assyrienne. Nous allons le faire en donnant la description d’un des palais explorés.

c«s diflicultés, demandait seulement des bras, et les bras ne manquaient pas à ces conquérants habitués à traîner à leur suite d'innombrables captifs et ù transplanter des populations entières. Avec de pareils secours il était facile d'établir dans la plaine, autour même du palais, d'immenses chantiers où se préparait la brique crue; on adjoignait aux prisonniers de guerre un peuple habitué à ruliliser pour ses propres maisons, et, en peu do temps, une immense construction en argile s'élevait sans trop de dépenses et comme par enchantement. »

CHAFlTRfc: II.

Motifs qui font prendre comme type d'architecture assyrienne les constructions de Khorsabad.

Jusqu’à présent, en Assyrie) trois grands monticules seulement ont été fouillés, ceux de Koyoundjick, de Niraroud et de Khorsabad ; ils marquent remplacement, avons-nous dit déjà, des palais de Ninive, de Chalahet de Hisr-Sarkin.

Nous ne prendrons point Koyoundjick, pour sujet de cette étude, bien que ce soit la plus vaste et en même temps la plus riche en sculptures de ces éminences artificielles, parce que les dates différentes des monuments dont on y a trouvé les débris nous forceraient à des digressions qui ne sauraient que surcharger notre plan. Les constructions de Koyoundjick en effet, placées sur les bords du Tigre, avaient une importance stratégique considérable;

aussi les dominateurs qui se sont succédé dans les plaines d’Assyrie ne les ont-ils jamais laissées inoccupées ; Parthes et Romains s’y sont succédé , et dire d’une façon certaine ce qui appartient à une époque ou à l’autre, offre de grandes difficultés. De plus, des parties considérables des bâtisses primitives ont fait place à des bâtisses nouvelles ; des annexes ont été ajoutées à diverses époques, on peut les observer aux brusques différences de niveau qui existent entre les planchers de chambres contiguës ; pour ces annexes enfin, on a utilisé des parties entières de l’ancien édifice, de telle sorte que Koyoundjick ne nous offre plus, qu’un composé, qu’on nous passe l’expression, de pièces et de morceaux, et qu’en consultant ce type, on se trouve dans la plus grande impossibilité de recomposer un palais assyrien dans l’intégrité de son architecture et de ses dispositions intérieures Les mêmes causes rendent les constructions de Nimroud impropres â nous servir d’exemple. Ici toutefois les Parthes ou les Rommns n’ont point

< MM. Lofliiset Hormuzd Rassam ont fait, après M. Layard, des fouilles à Koyoundjick en 18ô2 et 1853.

laissé de trace de leur passage, mais, nous l’avons montré dans le principe, sur le môme monticule, les fouilles de M. Layard ont mis au jour trois palais qui, d’époques bien diverses, viennent s’enchevêtrer les uns dans les autres et ne permettent plus alors la reconstitution d’un plan régulier. ** Un fait, dit M. Place, prouvera comment le mode de construction de Nimroud a dû troubler l'harmonie et l’unité du plan primitif. En enlevant une ligne de bas-reliefs, on aperçut, avec assez de surprise, d’autres sujets sculptés au revers des plaques de marbre, sur la face appliquée contre le mur. Ces plaques provenaient d’un palais antérieur, détruit partiellement pour faire place à des bâtisses nouvelles, et à cette seconde époque on avait utilisé une portion des anciens matériaux en se bornant à les retourner, mais un pareil changement avait eu lieu aux dépens du premier édifice, et il n’était plus possible de reconnaître à quelle période plusieurs salles appartenaient*. »» D’un autre côté, les fouilles et les ruines elles -mêmes sont loin d’être complètes.

I M. Place, op. cil., tome I, p. 38.

des parties entières du monticule n’ont point été explorées, et d autres ont été détruites par le temps ou rongées par les eaux du Tigre et du Shor-Derreh qui coulaient à la base des terrasses.

Mais il n’en est pas de môme à Khorsabad. Le palais et la ville, nous l’avons dit déjà, furent l’œuvre d’un seul roi ; et, lors des fouilles, on l’a facilement reconnu. « On voit, dit M. Place, que le palais à cheval sur. la grande muraille d’enceinte, s’avance en partie dans l’intérieur, et en partie fait saillie au dehors ; toutefois, il est facile de s’assurer que sa construction n’a ni précédé, ni suivi la fondation de la ville. La nature des matériaux, la disposition architecturale, les décorations peintes ou sculptées sur les entrées et sur les murs dans le palais comme dans la ville, démontrent une exécution simultanée. Afin d’en rendre l’union encore plus complète, leur fondateur les a enveloppés d’une même muraille, celle ci fait le tour de la ville, et aux points où elle rencontre le palais, elle se détourne pour se fondre avec le mur de soutènement du monticule artificiel, de telle sorte que cette enceinte présente dans tout son développement

le même système de 'tours et de contre-forts * . » Hisr-Sarkin a donc été créée d’un seul jet ; dans une inscription, du reste, son constructeur avait pris soin de nous l’indiquer ; cinq ou six années suffirent à sa construction * ; sa position n’y appela jamais, non-seulement les conquérants, mais encore les rois successeurs de Sarkin, car nous voyons le fils même de ce monarque, Sennachérib, abandonnant le projet qu’avait conçu son père de remplacer Ninive par Hisr-Sarkin^, refaire de l’ancienne capitale de l’Assyrie « une cité resplendissante comme le soleil, •» et y fixer le siège de sa puissance, à l’exemple des grands monarques du X® et du IX® siècle* ; do telle sorte que les ruines que l’on a reconnues et de l’enceinte et du palais dont plus des dix-neuf vingtièmes étaient conservés au delà de toute espérance nous offrent les construc-

* M. Place, op. ci/., tome I, p. 1).

* Voyez CO que nous avons dit, p. 85.

’ « pour remplacer Ninive, dit Sarkin, j’ai élevé une

ville que j’ai appelée Uisr-Sarkin » FasUs de Sargon. '

* Assarbaddon et Assourbanipal n’ont pas songé à Ilisr- Sarkin. Voyez pages 41, 45 et seqq., et 48, note 2, les constructions que l’on a reconnues comme provenant de ces rois.

® Cr. M. Place, op. cit., tome II, p. 7. — On a reconnu dans

tractions telles qu’elles ont été dans le principe * .

C’est pour tous ces motifs que nous prendrons pour type d’architecture assyrienne les monuments d’Hirs-Sarkin.

le palais de nombreuses traces de pillage, quelques traces d'incendie ; mais c'est l'abandon et le temps qui ont amené la ruine de l'édifice; les toitures se sont effondrées entraînant avec elles une partie des murailles, et la masse énorme de terre qui les composaient a recouvert toute la base des constructions. — Avant d'habiter Hisr-Sarkin, Sarkin avait habité Chalah ; on y a retrouvé quelques inscriptions provenant de ce roi .

1 Ces constructions sont si bien l'œuvre d'un seul roi que, d'après plusieurs indices observés par M. Place lors des fouilles du palais, il serait apparent qu'une partie de l'habitation n’aurait pas été totalement achevée. — « £ t, il faut, dit M. Place, op.cit.t tome I, p. 161, toujours en revenir à Khorsabad pour voir les règles do l'art de bâtir respectées jusqu'au scrupule, on pourrait môme dire jusqu'à la monotonie.»

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