SES IDÉES MORALES ET POLITIQUES
Nous avons vu comment Vauvenargues répond aux deux questions fondamentales du libre arbitre et de la distinction du bien et du mal moral ; et, en étudiant sa pensée sur ces deux points, nous avons constaté les caractères généraux de sa morale. Il nous reste à en rechercher les applications particulières , en examinant de ce point de vue les Réflexions et Maorimes, auxquelles nous avons déjà eu recours pour les grandes questions qui ont dû d'abord nous occuper.
11 est difficile d'analyser un livre comme celui-ci, composé de réflexions et de maximes détachées et sans aucun lien entre elles pour la plupart. Il nous faut cependant mettre un peu d'ordre dans l'étude que nous avons à en faire, en ramenant les idées qu'il nous offre à un certain nombre de points classés le mieux possible. Nous avons ici devant nous une foule de diamants jetés pêle-mêle dans un même casier ; je voudrais être pour vous le lapidaire qui les réunirait d'après la disposition la plus propre à les faire briller à vos yeux, et qui en même temps vous aiderait à en éprouver la valeur en vous mettant entre les mains la pierre de touche nécessaire. Parlons plus simplement, je voudrais grouper les pensées de Vau-
ven argues suivant un ordre (cet ordre lumineux recommandé par Horace, lucidus ordo), qui en fit ressortir l'esprit et la valeur.
J'établirai d'abord une grande division dans ces pensées éparses. Je les diviserai en deux groupes comprenant, l'un, celles qui se rapportent à la morale proprement dite, et l'autre, celles qui se rattachent à la philosophie politique. Cette division n'a rien d'arbitraire: elle est, au contraire, parfaitement conforme à la nature même des idées que nous offrent les Réflexions et Maximes, dont un grand nombre ont, en effet, comme on doit l'attendre d'un écrivain tel que Vauvenargues, un caractère politique.
J'ai dit dans la dernière Leçon que la morale de Vauvenargues était une morale essentiellement humaine : elle est pénétrée d'un profond amour de l'humanité, et, en même temps que d'une vive admiration pour ses grands côtés» d'une grande indulgence pour ses imperfections et ses faiblesses. Aussi, comme je vous l'ai déjà montré, Vauvenargues se sépare-t-il àla fois de Pascal et de La Rochefoucauld.
Il part de ce principe que les hommes ne peuvent être ni tout-à-fait bons, ni tout-à-fait vicieux, et il regarde l'opinion contraire comme la source de toutes nos erreurs et de toutes nos divisions dans la morale (M. 31).
Il s'élève donc contre cette exagération du Jansénisme chrétien, renouvelé du Stoïcisme païen, qui consiste à croire que les hommes sont tout-à-fait mauvais quand ils ne sont pas tout-à-fait boas.
« Nous ayons tort, dit-il (M, 287), de penser que qnelque défaut que ce soit puisse exclure toute vertu, ou de regarder l'alliance du bien et du mal comme un monstre
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ou comme une énigme; c'est faute de pénétration que nous concilions si peu de choses. »
Cette maxime va droit à Pascal, comme Ta remarqué Voltaire ; et il en est de même de celle-ci, bien que les expressions dont se sert Yauvenargues ne conviennent nullement à ce gén«e égaré sans doute, mais si sincère et si profond :
« Les faux philosophes s'efforcent d'attirer l'attention des hommes en faisant remarquer dans notre esprit des contra» riétés et des difficultés qu'ils forment eux-mêmes ; comme d'autres amusent les enfants par des tours de cartes qui confondent leur jugement, quoique naturels et sans magie. Ceux qui nouent ainsi les choses pour avoir le mérite de les dénouer, sont les charlatans de la morale (288). »
Maxime à laquelle se joint immédiatement celle-ci (289), qui sert à la confirmer : « Il n'y a point de contradictions dans la nature. »
La réaction que la doctrine de Pascal produit dans l'esprit de Vauvenargues est si forte qu'elle l'entraîne lui-même trop loin. Ainsi, s'il a raison de dire (M. 463) que « nous pouvons parfaitement connaître notre imperfection, sans être humiliés par cette vue, » comment cela même peut-il être un signe de noblesse, ainsi que Je dit la maxime précédente : « Ce qui me paraît le plus noble dans notre nature, est que nous pouvons nous passer si aisément d'une plus grande perfection ? »
J'aime mieux celle (176) où l'auteur établit comme un fait résultant du sentiment même de notre propre faiblesse que les défauts que nous reconnaissons dans les autres ne nous empêchent pas et ne doivent pas nous empêcher de les aimer :
« On peut aimer de tout son coeur ceux en qui on reconnaît de grands défauts. Il y aurait de l'impertinence à eroire
que la perfection» a seule droit de nous plaire ; nos faiblesses nous attachent quelquefois les uns aux autres autant que pourrait faire la vertu. »
Si Vauvenargues défend ainsi la nature humaine contre les anathèmes d'un christianisme outré, il ne la défend pas moins contre les calomnies de La Rochefoucauld. 11 veut la relever à la fois de ces deux côtés et la réconcilier avec elle-même. Les maximes qui sont à l'adresse de La Rochefoucauld ne sont pas moins nombreuses chez lui que celles qui s'adressent à Pascal ; et d'ailleurs comme, chose remarquable, ces deux esprits, si différents, se rencontrent en ce point qu'ils nient également les vertus humaines, les maximes de Vauvenargues qui ont pour but de les rétablir, s'appliquent ainsi tout ensemble à l'un et à l'autre. En voici quelques-unes choisies dans une assez longue série, qui sont évidemment dirigées contre La Rochefoucauld, mais qui pourraient être aussi retournées contre Pascal :
« On suppose que ceux qui servent la vertu par réflexion la trahiraient pour le vice utile : oui, si le vice pouvait être tel aux yeux d'un esprit raisonnable (293). » — « Il y a des semences de bonté et de justice dans le cœur des hommes. Si l'intérêt propre y domine» j'ose dire que cela est non-seulement selon la nature, mais aussi selon la justice, pourvu que personne ne souffre de cet amour-propre, ou que la société y perde moins qu'elle n'y gagne (294). » — c Le corps a ses grâces , l'esprit ses talents; le cœur n'aurait-il que des vices? Et l'homme, capable de raison, serait-il incapable de vertu (297) ? » — c Nous sommes susceptibles d'amitié, de justice, d'humanité, de compassion et de raison. O mes amis, qu'est-ce donc que la vertu ? »
C'est encore contre La Rochefoucauld qu'est dirigée la maxime suivante (219), que je tiens à citer, parce
qu'elle montre bien le but que poursuit Vauvenargues : relever l'homme et lui restituer toutes ses vertus.
« Il y a peut-être autant de vérités parmi les hommes que d'erreurs, autant de bonnes qualités que de mauvaises, autant de plaisirs que de peines ; mais nous aimons à contrôler la nature humaine, pour essayer de nous élever au-dessus de notre espèce, et pour nous enrichir de la considération dont nous tâchons de la dépouiller. Nous sommes si présomptueux que nous croyons pouvoir séparer notre intérêt personnel de celui de l'humanité, et médire du genre humain sans nous compromettre. Cette vanité ridicule a rempli les livres des philosophes d'invectives contre la nature. L'homme est maintenant en disgrâce chez tous ceux qui pensent, et c'est à qui le chargera de plus de vices; mais peut-être est-il sur le point de se relever et de se faire restituer toutes ses vertus. >
N'y a-t-il pas dans ces dernières lignes comme un pressentiment de la grande révolution intellectuelle et morale que va entreprendre le xvm e siècle ? Mais voyons quelles sont ces vertus que Vauvenargues voudrait restituer à l'homme, ou quelles sont celles qu'il lui recommande surtout et comment il les lui présente.
Il faut remarquer d'abord, ce qui est parfaitement conforme à sa théorie générale de la vertu, et non moins conforme à l'impulsion de sa propre nature, qu'au lieu de séparer V amour de la gloire et la vertu, il les réunit, on pourrait dire les confond, et cherche dans la première le mobile et la récompense de la seconde. Un très-grand nombre de ses maximes ont pour lut de célébrer cette union, celle-ci par exemple :
« Nous avons si peu de vertus que nous nous trouvons ridicules d'aimer la gloire (59). » — a Si les hommes n'avaient pas aimé là gloire, ils n'avaient ni assez d'esprit, ni
assefc de votu, pOiU' la mériter (152). * — « Celui qui recherche la gloire par la vertu ne demande que ce qu'il mérite (295). » — « La gloire remplit le monde des vertus, et, comme un soleil bienfaisant, elle couvre toute la terre de fleurs et de fruits (495). » — « La gloire embellit les héros (4%). » — « N'est-il pas impertinent que nous regardions comme une vanité ridicule ce mène anaovr àe la vertu et de la gloire que nous admirons «tous les Grecs et le» Romains, hommes comme nous, et moine éclairés (507). »
Tout en accordant à Vauvenargues que Famovr de la gloire est capable de produire dans le monde de grandes choses et qu'il est pour la vertu un très-utile auxiliaire, on peut aussi, sans retomber pour cela dans cette morale outrée qu'il proscrit justement, lui reprocher de confondre l'amour de la gloire et celui de la vertu, comme si en effet ces deux mobiles n'en faisaient qu'un, et comme si la vertu n'avait pas, aux yeux de la morale, d'autant plus de valeur qu'elle est plus pure de tout mobile de ce genre. Qu'un homme sacrifie obscurément sa vie à son devoir ; bien plus, qu'il affronte, pour obéir à la voix de sa conscience, une mort ignominieuse et qu'il meure, comme le dit Rousseau du juste de Platon, convertie tout V opprobre du crime, alors qu'il est digne de tous les prix de la vertu; est-ce que sa vertu n r est pas mille fois plus pure et plus haute que celle de ces héros que, suivant l'expression de Vauvenargues, la gloire embellit ? Ici se révèle, il faut bien le reconnaître, le côté faible de la morale de Vauvenargues : il fait beaucoup trop bon marché de la conscience, dont Rousseau va se faire bientôt l'éloquent interprète.
Quoi qu'il en soit sur ce point, cherchons quelles sont pour Vauvenargues les vertus capitales. On peut dire, sans forcer sa pensée, que ces vertus sont pour
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lai le courage, dans l'individu, etV humanité, dans les rapports des hommes entre eux, et que c'est de celleslà qu'il fait sortir toutes les autres. Bien que, comme je l'ai montré dans la dernière leçon, il n'ait point distingué entre la morale individuelle et la morale sociale, mais que, dans ses définitions du bien et du mal moral, il n'ait en me que le caractère social de la morale, il n'en pose pas moins, quand il passe des principes à l'application ou qu'A entre dans l'analyse de nos diverses vertus, le courage et l'humanité comme les deux vertus qui doivent soutenir et régler la conduite de l'homme, la première par rapport à luimême, et la seconde par rapport à ses semblables. Mais ees deux vertus sont toujours pour lui, suivant la théorie générale que je vous ai exposée, plutôt les qualités heureuses d'une nature forte et généreuse que les actes libres d'une volonté éclairée par la raison. Tel est précisément le sens des maximes suivantes : « Il n'appartieat qu'au courage de régler la vie (431), » — et « Le courage a plus de ressources contre les disgrâces que la raison. » C'est que lui-même seatait plutôt le courage dans son cœur qu'il n'en trouvait le motif dans sa raison. C'est encore son propre courage qu'il traduisait en maxime quand il éerivait ; « Il y a peu de situations désespérées pour un esprit ferme, qui combat à force inégale > mais avec courage , la nécessité (M. 456). »
Il reconnaît pourtant qu'il y a des cas où le mal est plus fort que le courage le plus ferme, et c'est ce qu'il développe dans la maxime suivante (141), destinée à expliquer cette autre maxime qui la précède (140), « qu'on ne peut juger de la vie par une plus fausse règle que la mort. »
« 11 est injuste d'exiger d'une âme attérée et vaincue par les secousses d'un mal redoutable, qu'elle conserve la même vigueur qu'elle a fait paraître en d'autres temps. Est-on surpris qu'un malade ne puisse plus ni marcher, ni veiller, ni se soutenir? Ne serait-il pas plus étrange qu'il fût encore le même homme qu'en pleine santé ? Si nous avons la migraine, si nous avons mal dormi, on nous excuse d'être incapables ce jour d'application, et personnene nous soupçonne d'avoir toujours été inappliqués : refuserons- nous à un homme qui èe meurt le privilège que nous accordons à celui qui a mai à la tête? Et oserons-nous assurer qu'il n'a jamais eu ce. courage pendant sa santé, parce qu'il en aura manqué à l'agonie. »
Cette maxime nous servira de transition pour passer du courage à Yhumanité, qui contient le principe de cette indulgence ou, pour mieux dire, de cette justice que Vauvenargues vient de réclamer à l'égard des faiblesses de nos semblables .
L'humanité est, pour lui (c'est une de ses maximes, 441), la première des vertus.
Je viens de dire qu'elle était pour Vauvenargues le principe même de la justice; c'est ce qui! exprime par cette maxime (28) : « On ne peut être juste, si on n'est humain, » et ce qu'il explique par celle-ci (895) : « En considérant l'extrême faiblesse des hommes, les incompatibilités de leur fortune avec leur humeur, leurs malheurs toujours plus grands que leurs vices, et leurs vertus toujours moindres que leurs devoirs, je conclus qu'il n'y a de juste que la loi de l'humanité et que le tempérament de l'indulgence. »
C'est à ce tempérament de l'indulgence qu'il rappelle les hommes dans la maxime suivante (163) : « Quiconque est plus sévère que les lois est un tyran, j maxime juste dans beaucoup de cas, mais qui cesse de l'être si on la prend dans son sens absolu ; car il
y a des vices qui échappent aux lois, mais qui n'en méritent pas moins notre mépris et notre indignation. 11 est vrai que Vauvenargues ne peut guère admettre ces sentiments puisqu'il n'admet pas le libre arbitre, ce qu'il exprime ici même en disant : « Nul homme n'est faible par choix ; » mais alors ce n'est plus seulement l'indulgence qu'il faut réclamer pour les vices des hommes, c'est leur justification universelle qu'il faut prêcher.
Nous n'en devons pas moins savoir gré à Vauvenargues d'avoir préconisé l'indulgence. Il a tort de chercher dans le système de la nécessité un appui pour cette vertu : il suffisait d'invoquer le sentiment de la fragilité de notre nature ; mais s'il se trompe sur ce point, il n'en a pas moins raison de gourmander notre excessive sévérité à l'égard de nos semblables : « Nous réservons notre indulgence pour les parfaits, » dit-il très-finement (M. 169), et encore (M. 393) : € Quelle affreuse vertu que celle qui veut haïr et être haïe, qui rend la sagesse, non pas secourable aux infirmes, mais redoutable aux faibles et aux malheureux; une vertu qui, présumant follement de soi-même, ignore que tous les devoirs des hommes sont fondés sur leur faiblesse réciproque ! »
Citons encore ces lignes d'un très-beau morceau sur la tolérance (Réflexions sur divers sujets, 38, éd. Gilbert) :
« Qui peut s'arroger le droit de soumettre les hommes à son tribunal? Qui peut être assez impudent pour croire qu'il n'a pas besoin de l'indulgence qu'il refuse aux autres? J'ose dire qu'on souffre moins des vices et des méchants que de l'austérité farouche et orgueilleuse des réformateurs, et j'ai remarqué qu'il n'y avait guère de sévérité qui n'eût sa source dans l'ignorance de la nature, dans un amour propre excessif, enfin dans la petitesse du cœur. »
Mais ce n'est pas seulement l'indulgence à l'égard des faiblesses des hommes, c'est aussi la compassion pour leurs misères et la générosité à les secourir que célèbre Vauvenargues : « La générosité, dit-il admirablement dans nue de ses maximes (4 73), souffre des maux cP autrui, comme si elle en était responsable, s L'idée exprimée ici sous celte forme concise, Vauvenargues l'avait développée dans un morceau qu'il se jugea point à propos de publier, mais qui comme le précédent morceau sur la tolérance, a été très-heureusement mis au jour par son dernier éditeur (p. 97), et que je veux vous faire connaître parce que nulle part la belle âme de Fauteur ne s'est mieux révélée :
« Les âmes les plus généreuses et les plus tendres se laissent quelquefois porter par la contrainte des événements jusqu'à la dureté et à l'injustice; mais il faut peu de chose pour les ramener à leur caractère et les faire rentrer dans leurs vertus. La vue d'un animal malade, le gémissement d'un cerf poursuivi dans les bois par des chasseurs, l'aspect d'un arbre penché vers la terre et traînant ses rameaux dans la poussière, les ruines méprisées d'un vieux bâtiment, la pâleur d'une fleur qui tombe et qui se flétrit, enfin toutes les images du malheur des hommes réveillent la pitié d'une âme tendre, consistent le cœur et plongent l'esprit dans une rêverie attendrissante. L'homme du monde môme le plus ambitieux, s'il est né humain et compatissant, ne voit pas sans douleur le mal que les dieux lui épargnent; fût-il môme peu content de sa fortune, il ne croit pas pourtant la mériter encore, quand il voit des misères plus touchantes que la sienne; comme si c'était sa faute qu'il y eût des hommes moins heureux que lui, sa générosité l'accuse en secret de toutes les calamités du genre humain, et le sentiment de ses propres maux ne fait qu'aggraver Ja pitié dont les maux d'autrui le pénètrent. »
Mais cette pitié ne doit pas rester un sentimen stérile, ni se borner à donner des conseils : a Nous
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voulons faiblement, dît xme maxime (490), le bien de ceux que nous n'assistons que de nos conseils ; >> et h maxime suivanfte (fà\) ajoute : « La générosité dense moins de conseils que de secours. *
Autant Vauvenargues glorifie la générosité, autant fl flétrit la dureté de cœur à l'égard des malheureux, cette dureté qui fait que nous les plaignons peu de$ pins grands malheurs, tandis que nous les Marnons beaucoup des moindres fendes (M. 468), ou que même nous te* 'querellons pour nous dispenser de les plaindre. 11 signale parmi les causes de cette dureté de coeur Fawarice : « L'avare prononce en secret : suis-je chargé de la fortune des misérables^ et il repousse la pitié qui rîmportune. »
Toutes ces maximes, et bien d'autres, qu'il serait trop long de citer, sont tout-à-feit dignes de celui qui a si bien parlé du cœur et qui en a dit, entre autres choses : « On doit se consoler de n'avoir pas les grands talents, comme on se console de n'avoir pas les grandes places ; on peut être au-dessus de l'un et de l'autre par le cœur, b
Airivons maintenant â celles des maximes de Vauvenargues qui ont plus particulièrement trait à la philosophie politique.
Vtravraargues appartient déjà trop au xvm e siècle, bien qu'il se distingue à beaucoup d'égards, et sur ce point même, des philosophes de son temps, pour avoir pu fermer son esprit à cette sorte d'idées. fl était (TaRlewrs trop bon moraliste pour négliger des questions qui se rattachent elles-mêmes i la philosophie morale, et trop amoureux de l'action pour ne pas aimer, non-seulement la philosophie politique, mais la politique pratique elle-même. Il regardait, au contraire, la politique (c'est.une de ses maximes, 405)
comme la plus grande de toutes les sciences. Il pen-| sail (c'est encore une de ses maximes, 406) que « les vrais politiques connaissent mieux les hommes que ceux qui font métier de la philosophie, » et qu'ils sont ainsi plus vrais philosophes, tandis que (autre maxime encore, 540) « la science des mœurs ne donne pas celle des hommes. »
Aussi avons-nous vu que, forcé par sa santé et peutêtre aussi par d'autres causes (particulièrement le dégoût que lui inspirait l'état de l'armée) *, de quitter la carrière des armes, il avait songé à entrer dans celle de la diplomatie et des affaires, et qu'il avait commencé des démarches à cet effet. Il espérait trouver à satisfaire dans cette carrière nouvelle ce besoin d'action, de grandes actions, qu'il sentait en lui, et y apprendre, suivant les maximes que je viens de citer, à connaître les hommes mieux qu'on ne peut le faire dans la vie privée ou dans les livres. Il pensait aussi, — ce qui prouve que lui-même ne connaissait pas encore suffisamment les hommes, — qu'il pourrait conserver dans cet état, sous un régime tel que la monarchie de cette époque, l'indépendance et la fierté de son caractère ; c'était là une illusion qu'il n'eût pas tardé à perdre. L'idéal' qu'il se faisait de la diplomatie (V. le morceau intitulé : De la diplomatie) se serait bientôt évanoui, comme celui qu'il s'était fait de la carrière des armes.
Il n'eut besoin d'ailleurs que d'observer ce qui se passait autour de lui pour voir combien la politique et la diplomatie étaient éloignées dans la réalité de la grande idée qu'il s'en faisait, et combien elles étaient encore barbares et impuissantes pour le bien. « Faut-
1. V. Le morceau sur les armées d 1 à-présent, publié par M. Gilbert, p. 104.
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il s'applaudir de la politique, s'écrie-t-il (M- 410), si son plus grand effort est de faire quelques heureux au prix du repos de tant d'hommes ? Et quelle est la sagesse si vantée de ces lois qui laissent tant de maux inévitables et procurent si peu de hiens ? » — « Il n'y a pas d'esprits, dit-il encore (M. 301), qui soient capables d'embrasser à la fois toutes les faces de chaque sujet, et c'est là, à ce qu'il me semble, la source la plus ordinaire des erreurs des hommes. Pendant que la plus grande partie d'une nation languit dans la pauvreté, l'opprobre et le travail, l'autre, qui abonde en honneurs, en commodités, en plaisirs, ne se lasse pas d'admirer le pouvoir de la politique, qui fait fleurir les arts et le commerce, et rend les États redoutables. »
La politique internationale ne paraît pas à Vauvenargues moins barbare que la politique intérieure : € Nul traité, dit-il (M. 573), qui ne soit comme un monument de la mauvaise foi des souverains ; * et il ajoute dans la maxime suivante (574) : « On dissimule quelquefois dans un traité, de part et d'autre, beaucoup d'équivoques qui prouvent que chacun des contractants s'est proposé formellement de le violer, dès qu'il en aurait le pouvoir. » — Et encore (412) : « Il n'y a point de violence ou d'usurpation qui ne s'autorise de quelque loi ; quand il ne se ferait aucun traité entre les princes, je doute qu'il se fît plus d'injustices. »
Ces maximes respirent bien l'esprit critique et novateur qui commençait alors à se manifester dans le champ des idées politiques, comme dans tous les autres ; mais, il faut le dire pour rester dans le vrai, malgré ces maximes, Vauvenargues était loin d'être possédé de cet esprit qui, après avoir renouvelé le
monde des idées, devait se traduire entait dans la Révolution française. A côté des maximes que je viens de citer, on en trouve d'autres qui semblent être, au contraire, une protestation contre les hardiesses de cet esprit de réforme- Voye*, par exemple, ces maximes qui dénotent sans doute une certaine sagesse qu'il serait bon de suivre quelquefois si on pouvait la concilier avec l'esprit de progrès, mais qui ont aussi le tort de favoriser beaucoup trop l'esprit de routine, déjà si funeste : « Avant d'attaquer un abus, il faut voir si on peut ruiner ses fondements (M. 25)ô » — « Les abus inévitables sont les lois de la nature (26). » Cette dernière remarque est juste, et l'on peut accorder à M. Sainte-Beuve (Causeries du Lundi, 1. 111), que les philosophes du xviii 8 siècle y songèrent trop peu : ils révèrent pour l'humanité une perfection qui n'est pas de fce monde; mais aussi combien d'abus n'est-on pas tenté de regarder comme inévitables, et combien, sans le travail de ces philosophes, auraient continué de passer pour tels I
Citons encore quelques maximes empreintes du même esprit de sagesse, mais aussi de prudence ex* cessive :
« C'est la preuve qu'une innovation n'est pas nécessaire lorsqu'elle est trop difficile à établir (437). »
Maxime très-contestable : une innovation peut être impérieusement réclamée par la justice et à ce titre nécessaire, mais en même temps difficile à établir, par exemple l'abolition de l'esclavage, qui a coûté si cher aux États-Unis, et qui n'est pas encore achevée sur toute la surface du monde.
« Les changements nécessaires, aux États se font presque toujours d'eux-mêmes. »
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Maxime non moins contestable : les changements nécessaires se font si peu d'eux-mêmes que souvent. les révolutions deviennent nécessaires pour les opérer,
« Jusqu'à ce qu'on rencontre le secret de rendre les esprits justes, tons les pas que l'on pourra faire dans la vérité s'empêcheront pas les hommes de raisonner faux ; et plus on voudra les pousser au-delà des notions communes, plus on les mettra en péril de se tromper. »
Ne serait-ce pas ici le cas de rappeler à Vauvepargues ce qu'il a dit, dans ses Réflexions sur divers sujets (18), de la nécessité de faire des fautes : « Il ne faut pas être timide de peur de faire des fautes ; la plus grande faute de toutes est de se priver de l'expérience... Qui voudra se former au grand doit risquer de faire des fautes ; » — et cette autre maxime (162), dont Sainte-Beuve a dit qu'if y a des commencements de révolution dans ce mot-là : a II faut permettre aux hommes de faire de grandes fautes contre eux-mêmes, pour éviter un plus grand mal, la servitude. »
Mais chez Vauvenargues l'esprit de conservation dans l'ordre politique l'emporte sur l'esprit de réforme et de révolution. C'est ainsi que notre gentilhomme se prononce contre le principe de X égalité, dont le citoyen de Genève va bientôt se faire l'apôtre, et qu'il se déclare, ce qui n'a rien d'étonnant de sa part, le partisan de l'institution de la noblesse : a II est faux, dit-il (M. 227), que l'égalité soit une loi de la nature ; sa loi souveraine est la subordination et la dépendance ; » — et encore (M . 551) : « Je désirerais dé tout mon cœur que toutes les conditions fussent égales ; j'aimerais beaucoup mieux de n'avoir point d'inférieurs que de reconnaître un seul homme au-dessus
de moi. Rien n'est si spécieux, dans la spéculation, que l'égalité; mais rien n'est plus impraticable et plus chimérique. »
Vauvenargues, comme tant d'autres, confond ces deux choses très-distinctes : l'égalité des fortunes et des conditions sociales, ou ce que l'on a nommé l'égalité sociale, qui est sans doute a impraticable et chimérique, » et V égalité civile et politique, qui est aussi praticable que juste et qui commence à être pratiquée.
Rien n'est plus faible d'ailleurs que l'argument par lequel il prétend prouver la légitimité de la noblesse héréditaire (M. 364) : « Les enfants n'ont pas d'autre droit à la succession de leur père que celui qu'ils tiennent des lois ; c'est au même titre que la noblesse se perpétue dans les familles : la distinction des ordres du royaume est une des lois fondamentales de j l'État. » Vauvenargues oublie que ce n'est pas la loi qui fait le droit : elle n'est faite que pour le garantir et elle ne saurait rendre l'usurpation légitime. Lui-| même a dit (M. 412) : « Il n'y a point de violence ou d'usurpation qui ne s'autorise de quelque loi ; » si donc les privilèges de la noblesse sont des usurpations, | il n'y a point de loi qui puisse les rendre légitimes. |
Hâtons -nous d'ajouter que si Vauvenargues se montre le partisan de la noblesse, il veut qu'elle se rende digne des prérogatives de son rang par ses< vertus; il reproche à celle de son temps, en maints] passages qu'il serait trop long de citer, sa légèreté^ son arrogance, son esprit de courtisanerie, son défait^ d'humanité, son dédain pour le peuple, tous ces vicea trop réels qui l'ont perdue et qui expliquent bien deaj choses dans la Révolution française. \
Il avait, quant à lui, toutes les qualités dont il re-
prochait aux nobles, ses contemporains, d'être dépourvus. Il faut voir, dans ses Conseils à un jeune homme, ceux qu'il donnait à son ami sur la conduite à tenir envers les inférieurs et les domestiques :
c Si vous avez quelque passion qui élève vos sentiments, qui vous rende plus généreux, plus compatissant, plus humain, qu'elle vous soit chère. Par une raison fort semblable, lorsque vous aurez attaché à votre service des hommes qui sauront vous plaire, passez leur beaucoup de défauts; vous serez peut-être plus mal servi, mais vous serez meilleur maître : il faut laisser aux hommes de basse extraction la crainte de faire vivre d'autres hommes qui ne gagnent pas assez laborieusement leur faible salaire. Heureux qui leur peut adoucir les peines de leur condition ! »
Puisqu'il s'agit ici des domestiques, je ne dois pas négliger le propos que Vauvenargues racontait d*un de ses laquais et la réflexion qu'il lui suggérait. «J'avais, dit-il (M. 659), un laquais, qui était fort jeune ; j'étais en voyage ; il me dit que je venais de souper avec un homme de beaucoup d'esprit. Je lui demandai à quoi il connaissait qu'un homme avait de l'esprit : c'est quand il dit toujours la vérité. — Voulez-vous dire que c'est quand il ne trompe personne? — Non, monsieur, mais quand il ne se trompe pas lui-même. » — « Je pensai' aussitôt, ajoute Vauvenargues, que ce jeune homme pouvait bien avoir lui-même plus d'esprit que Voiture et que Benserade; il est bien sûr qu'un bel esprit n'aurait pas rencontré aussi juste. » Le dernier éditeur de Vauvenargues remarque avec raison que ce mot est à noter : « Il peint, dit-il, le respect de Vauvenargues pour l'intelligence ; ici le laquais a disparu, l'égalité est rétablie. Ajoutons que Vauvenargues rriéritait
us que personne d'avoir à son service un homme
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d'autant de sens. N'est-ce pas aussi le cas de rappela que, Yers le même temps, il y avait quelque part ur laquais qui s'appelait Jean- Jacques Rousseau? » f toutes ces justes réflexions je me permettrai d'er ajouter une : c'est que l'observation faite par Vauvenargues sur ce domestique aurait dû l'éclairé] sur cette égalité civile et politique qu'il repousst comme une chimère. Mais j'expose ici ses idées plutôt que je ne les discute.
Il n'a pas une moins haute idée des qualités qu siéent aux monarques et qui font les grands roi: que de celles qui conviennent à la noblesse (Y. le; Maximes 368 à 377). Il est curieux de voir comment i juge Louis XIV : « Louis XIV avait trop de dignité je l'aurais aimé plus populaire. Il écrivait à M. de... Je me réjouis comme votre ami du présent que je vous fais comme votre maître. C'était un grand roi; je l'admire, mais je n'ai jamais regretté de n'être pas n^ sous son règne. » J'aime mieux le jugement de l'abbe de Saint-Pierre sur Louis XIV l que celui de Vauve< nargues, mais il faut reconnaître que la réflexion jointe ici par ce dernier à l'expression de son ai miration tempère singulièrement l'éloge. Malheureusement Louis XV, sous lequel vivait Vauvenargues, ne valait certes pas mieux que Louis XIV, et notre moraliste a eu le tort d'en faire un éloge en règle. Il est vrai qu'à cette époque (1744) ce monarque paraissait vouloir mériter l'estime et l'affection dé ses sujets, qui allaient bientôt l'appeler le Bien- Aimé. Les hontes de son règne n'éclatèrent que plus tard, alors que Vauvenargues reposait dans la tombe.
i. V. Histoire des idées morales et politi ues en France au xvnr siècle, t. II, p. 62.
Il était tout naturel qu'un jeune gentilhomme, sujet d'une monarchie séculaire, ne songeât point pour son pays à une autre forme de gouvernement; mais comment comprenait-il cette forme elle-même? Une de ses maximes (228) dit : « Qu'on tempère comme on voudra la souveraineté dans un État, nulle loi n'e3t capable d'empêcher un tyran d'abuser de l'autorité de son emploi. » Faut-il conclure de cette maxime que Vauvenargues n'appréciait pas le mérite de la monarchie tempérée, de ce système dont Montesquieu va bientôt si admirablement décrire le mécanisme ? Mais d'un autre côté, il s'élève contre la servitude avec une force qui n'anaonce guère un ami de la monarchie absolue. J'ai déjà eu occasion de citer une très-belle maxime sur ce point. En voici une autre (22) , dont la plus triste expérience nous a malheureusement permis de reconnaître la profonde vérité : « La servitude abaisse les hommes jusqu'à] s'en faire aimer. »
Vauvenargues n'a point, il est vrai, approfondi tontes ces grandes questions : le temps et l'occasion lui ont manqué. Mais il ne nous en offre pas moins sur ce sujet, comme sur tant d'autres, des maximes utiles à méditer. Il insisle beaucoup, quoique d'une manière un peu vague, sur la nécessité de ce qu'il appelle la dépendance, c'est-à-dire de la soumission aux lois ; et en même temps il fixe très-bien les limites des lois positives ou de la justice civile : u Ce qui n'offense pas la société, dit-il (M. 164), n'est pas du ressort de sa justice ; » à quoi il ajoute non moins justement (M. 165) : « C'est entreprendre sur la clémence de Dieu de punir sans nécessité ; » et il va même jusqu'à déclarer (M. 167) que «c la clémence vaut mieux que la justice, » maxime dont il faut rapprocher celles
ci (394) : « Vantez la clémence à un homme sévère : Vous serez égorgé dans votre lit, répondra-t-il, si la justice n'est pas inexorable. timidité sanguinaire ! •> Nous retrouvons ici cet esprit d'humanité, de tolérance et d'indulgence que nous avons déjà rencontré dans Vauvenargues. Malheureusement ce défenseur du principe de l'humanité n'oublie pas assez qu'il a suivi la carrière des armes, quoiqu'il en ait rapporté bien des dégoûts, témoin ce morceau sur les armées <Fà-présnet (éd. Gilbert, p. 104) qui contient de si tristes révélations, et celte maxime (693) : c Les soldats marchent à l'ennemi, comme les capucins vont à matines. Ce n'est ni l'intérêt de la guerre, ni l'amour de la gloire ou de la patrie, qui animent aujourd'hui nos armées; c'est le tambour qui les mène et les ramène, comme la cloche fait lever et coucher les moines. On se fait encore religieux par dévotion, et soldat par libertinage ; mais, dans la suite, on ne pratique guère ses devoirs que par nécessité ou par habitude. * Je n'aime pas qu'un philosophe écrive cette maxime (497) : « 11 n'y a pas de gloire achevée sans celle des armes; * ni celle-ci (222), quoiqu'elle constate un fait trop vrai : « Où il y a de la grandeur, nous la sentons malgré nous : la gloire des conquérants a toujours été combattue ; les peuples en ont toujours souffert, et ils l'ont toujours respectée ; » ni celle-ci (443), à moins de restriction : e La paix, qui borne les talents et amollit les peuples, n'est un bien ni en morale, ni en politique ; » mais celleci (223) a sa beauté : « Le contemplateur, mollement couché dans une chambre tapissée, invective contre le soldat qui passe les nuits d'hiver au bord d'un fleuve, et veille en silence sous les armes pour la sûreté delà patrie ; » et celle-ci encore (224) : « Ce n'est
>as à porter la faim et la misère chez les étrangers u'uq héros attache la gloire, mais à les souffrir pour l'État ; ce n'est pas à donner la mort, mais à la braver. > Je voudrais seulement que Vauvenargues n'oubliât point que le soldat, quand il se distingue du citoyen, n'est plus que l'instrument de la tyrannie, et que, comme Diderot l'a si bien dit ', le seul moyen d'être libres, c'est que l'habit militaire ne soit plus que l'uniforme du citoyen.
Vous connaissez maintenant Vauvenargues tout entier: l'homme, le penseur, l'écrivain; tout cela ne fait qu'un. Vous avez pu apprécier avec moi la beauté de son âme, l'originalité et l'élévation de ses idées, la pureté classique et le charme pénétrant de son style. Vous avez vu en quoi il se distingue des écrivains de son siècle, mais en quoi aussi il s'en rapproche. Penseur solitaire, mort trop tôt pour avoir pu se mêler au mouvement philosophique de son temps, gentilhomme écrivain plutôt qu'homme de lettres, il a passé, malgré son génie et le haut patronage de Voltaire, à peu près inaperçu au xvni siècle et n'a eu aucune influence sur ce siècle militant; mais, comme nous l'avons vu , il n'en reflète pas moins le nouvel esprit qui commençait alors à se montrer, et il est juste de saluer en lui un des premiers et des plus nobles représentants de cet esprit nouveau. On Ta justement placé au premier rang parmi les moralistes français des trois derniers siècles et même parmi ceux de tous les temps : il mérite en effet cette place à la fois par la délicatesse et la profondeur de ses observations sur la nature humaine et par la perfection de la forme qu'il a su leur donner ; mais, s'il
1. V. Histoire des* idées morales et politiques en France au xvin e siècle, t. II, p. 376.
a entre tous une grandeur particulière, c'est qu'il est venu dans un temps où l'humanité, commençant enfin à prendre conscience d'elle-même, cherchait à se relever des outrages et des malédictions qui avaient jusque-là pesé sur elle, et qu'elle a trouvé en lui un digne défenseur.
DUCLOS l'homme : sa m
En passant aujourd'hui de Vauvenargues à Duclos, nous allons descendre de quelques degrés; mais, si Duclos est inférieur à Vauvenargues, il n'en occupe pas moins un rang très-distingué, comme moraliste, et aussi comme historien, parmi les écrivains français du xvin e siècle ; et comme il a été fort mêlé à la société et au mouvement philosophique de son époque, sa vie et ses pensées nous offrent à ce titre un genre d'intérêt que ne pouvait avoir le penseur solitaire dont je vous ai entretenus en premier lieu.
Etudions d'abord en Duclos Vhomme % en le repla çant dans le milieu où il a vécu ; nous étudierons ensuite et nous comprendrons mieux alors le moraliste.
Duclos a laissé des mémoires sur sa vie qui sont fort intéressants, mais qui malheureusement ne vont pas au-delà de sa jeunesse. C'est de ces mémoires que je tirerai le récit de la première partie de sa vie, en lui empruntant librement son langage ou parfois en le laissant parler lui-même.
Il naquit le 12 février 1704 à Dinan, petite ville de Bretagne voisine de celle de Saint-Malo, avec laquelle elle communique par le moyen de la marée et partage le commerce maritime. Sa famille, comme celle de Diderot, appartenait à cette bourgeoisie comraer-
ça n te et honnête qui commençait à sentir sa force et ne devait pas laisser finir le siècle sans revendiquer ses droits. Il perdit son père à l'âge de deux ans et demi, mais il avait une mère capable de réparer ce malheur.
C'était, — comme Vont été en général les mères de tous les hommes éminents, — une femme supérieure : « Elle réunissait, nous dit son fils, des qualités qui vont rarement ensemble : avec un caractère singulièrement vif, une imagination brillante et gaie, elle avait un jugement prompt, juste et ferme ; et, ce qui est peut-être sans exemple, elle eut, à cent ans passés, la tête qu'elle avait à quarante. » Restée veuve à l'âge de quarante et un ans, elle repoussa, dans l'intérêt de ses enfants, les prétendants que lui attiraient sa beauté et sa fortune, même « un vieux marquis de Boisgelin qui ne doutait point que son titre ne tournât la tête d'une bourgeoise; » et comme, du vivant de son mari, c'était elle qui déjà dirigeait les opérations du commerce, elle n'eut rien à changer dans son plan de conduite. Mais ses affaires ne lui permettant pas de veiller elle-même sur l'éducation de son plus jeune enfant, notre Duclos, lequel déjà montrait « une vivacité extrême et une mémoire singulière, » elle prit le parti de l'envoyer à Rennes chez sa fille, mariée à un secrétaire du roi, nommé Rellenc.
Celle-ci, pensant que son jeune frère pourrait bien être destiné à autre chose que le commerce, eut l'idée de lui faire apprendre le latin. « Vers huit à neuf ans, raconte Duclos, on me donna un rudiment, une manière de précepteur qui, en montrant le latin, achevait d'en apprendre lui-même autant qu'il en fallait pour être prêtre. Il y avait alors à Rennes une
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quantité de.paysans qui, préférant avec plus de raison pour eux que d'avantage pour l'Etat le métier de prêtre à celui de laboureur, venaient tous les jours d'une demi-lieue et plus au collège, avec un morceau de pain dans leur poche pour leur dîner, et retournaient le soir chez eux l'hiver comme Tété, et quelque temps qu'il fit. Quand ils avaient fini leurs humanités, les plus instruits d'entre eux, pour s'exempter de retourner journellement chez leurs pères et les décharger d'un inutile à leurs travaux, cherchaient à se placer dans quelque maison où l'on voulût leur donner un enfant à préparer aux études. Avec un habit noir on en faisait une ébauche d'abbé qui, en conduisant son marmot, faisait sa philosophie ou sa théologie. Ce fut un de ces docteurs qu'on chargea d'en faire un autre de moi si cela se pouvait. »
La mère de Duclos, voyant la route qu'on faisait prendre à son fils, pensa qu'il la suivrait encore mieux à Paris qu'en province sous un tel docteur, et l'y envoya dès l'âge de neuf ans. Elle montrait en cela une audace que Duclos compare à celle qu'Horace vantait chez son père : ausus Romam portare docendum; car « la noblesse du canton trouvait presque insolent qu'une simple commerçante osât donner à son fils une forme d'éducation qui ne convenait qu'à des gentilshommes. » Scandaleux exemple en effet : c'était le premier bourgeois de Dinan qu'on envoyât faire ses études à Paris. Duclos a plaisamment raconté comment, débarqué à Paris où il avait été envoyé par le coche et à la garde du cocher comme un paquet à remettre à son adresse, il resta, par la négligence d'un ami de sa famille (gentilhomme du prince de Conti) chargé de venir le recevoir, dans 1 le bureau > rue la Harpe, à la Rose rouge, avec les
autres paquets, et comment, la nuit venue, il fut remis par le cocher à une marchande qui le garda jusqu'au lendemain soir où l'ami attendu Tint enfin le prendre pour le conduire immédiatement à la pension qui lui avait été choisie. Cette pension était un établissement de la rue de Charonne fondé, sous Louis XIV, par le marquis de Dangeau, grand-maître de Tordre de Saint-Lazare, pour faire élever en commun à ses frais une vingtaine de jeunes gentilshommes choisis par lui comme devant faire partie de cet ordre, et où Ton admettait, pour exciter l'émulation, d'autres enfants dont les parents payaient l'éducation. C'est ainsi que le jeune Duclos y entra.
Jeté dans ce monde de petits comtes et de petits marquis, notre petit bourgeois sentit le besoin de se distinguer par une supériorité personnelle; et, en parvenant à éclipser ses compagnons d'études par son travail et ses succès, il en obtint aussi une considération marquée. Cette particularité de son enfance est à noter ; car tel nous voyons déjà Duclos au collège, dans cette république d'enfants, comme il l'appelle, tel nous le retrouverons plus tard dans la société au milieu des grands seigneurs de son temps.
Après avoir passé cinq années dans la maison de la rue de Charonne , il entra , pour compléter ses études scolaires, au collège d'Harcourt, où Diderot devait bientôt achever les siennes, et il y obtint tous les prix, c Ces petits honneurs, écrit-il dans ses Mémoires, sont peut-être les plus vifs qu'on ait dans la vie. » Mais, tout en se rappelant avec satisfaction cette époque de sa vie, il regrette, comme le fait aussi d'Alembert *, le temps passé à des études mal
1. Hibio're des idées morales et politiques en France au xviii siicle, t. II, p. 393.
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enseignées, comme celle du latin et du grec, ou toutà-fait oiseuses, comme celle de la philosophie Scolastique. « Le proviseur d'Harcourt, dit-il, était le fameux Dagoumer, le plus terrible argumentâtes de l'Université et qui donnait le ton aux écoles. C'est lui que Lesage a peint sous le nom du licencié Guyomar. i
Mais le jeune Duclos ne se bornait pas aux études qui lui étaient prescrites; il employait le temps qu'elles lui laissaient à dévorer les livres qu'il pouvait se procurer : t poètes, historiens, moralistes et philosophes non-scolâstiques ; » ces lectures nourrissaient son esprit et formaient son goût beaucoup mieux que les subtilités de la dialectique et le jargon de l'école.
A la fin de ses classes, sa mère le fit revenir en Bretagne pour sonder sa vocation. La fortune de M roe Duclos avait été fort entamée par la chute du système de Law, qui entraîna-dans sa ruine un si grand nombre de familles , particulièrement dans la classe moyenne ; malgré les pertes qu'elle en avait éprouvées, elle s'était décidée à laisser son fils poursuivre à Paris des études où il réussissait si bien ; elle se résolut à l'y renvoyer pour étudier le droit, dans l'espoir qu'il embrasserait la profession d'avocat pour laquelle on lui croyait du talent.
Mais Duclos avait déjà commencé, dès sa dernière année de collège, une vie de libertinage qu'il se hâta de reprendre à Paris. Il négligea l'école de droit, dont l'enseignement d'ailleurs le rebutait, pour se livrer aux plaisirs en de fort mauvaises compagnies. «Voyons un peu t dit-il, pendant les années destinées au droit, quels étaient mes docteurs : de jeunes libertins aux écoles, et dans les salles d'armes quelque
chose de pis, » c'est-à-dire des jeunes gens « dont il serait difficile de dire l'état ou la destination. » Il ne se rappelait pas sans frémir les suites que de telles relations auraient pu avoir pour lui. « Presque tous ceux, dit-il à ce propos, qui se sont perdus par leur faute, en accusent la fortune ; pour moi, si la fortune était quelque chose , je n'aurais qu'à la remercier. Il semble que la Providence m'ait conduit par la main, non pas aux postes où je ne prétendais ni ne devais prétendre, mais à travers les précipices de mon état et quelquefois des bourbiers; me soulevant pour m'empêcher d'enfoncer le pied trop avant; me tenant parfois suspendu sur le précipice, et ne m'y laissant jamais tomber. »
Parmi les détestables connaissances que fit alors Duclos et qui l'auraient entraîné dans l'abîme, si le sentiment de l'honneur n'avait résisté en lui, se trou- ' vait un certain mauvais sujet, nommé Saint-Maurice, qui, après avoir fait bien des métiers, avait alors un emploi à la Compagnie des Indes. C'était un fourbe d'une espèce telle qu'on ne la croirait plus capable de faire des dupes dans une époque éclairée comme le xviii e siècle; mais, pour cette raison même, je tiens à vous le faire connaître. Il avait réussi à persuader à beaucoup de personnes considérables par leur état et leur fortune qu'il était en commerce avec les génies et qu'il pourrait leur en procurer les faveurs ; et il leur extorquait ainsi beaucoup d'argent. Il proposa à Duclos de le rendre témoin d'une de ces réunions où il rassemblait ses adeptes et jouait devant eux le rôle de ministre du génie Alael. Mais laissons Duclos raconter comment ce galant homme exerçait son ministère :
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« Dans une salle où, les volets fermés, deux bougies ne donnaient de lumière que ce qu'il en. fallait pour se reconnaître en prenant place autour de la salle, Saint-Maurice, après une espèce d'invocation en style oriental et cabalistique, faisait le tour de rassemblée, recevant de chacun un billet cacheté, qui contenait la demande de ce qu'on désirait du génie. Il s'approchait ensuite d'une manière d'autel, sur lequel était un réchaud plein de braise allumée, où le ministre paraissait jeter tous ces billets, qui étaient consumés» Mais comme il était excellent escamoteur, dont il avait même fait le métier, il substituait aux billets recueillis ceux qu'il avait apportés tout préparés. 11 annonçait alors qu'à la première assemblée il apporterait à chacun la réponse à sa demande; et Ton se séparait. Rentré chez lui, il ouvrait les billets et composait les réponses. Les initiés y trouvant toujours quelque chose de relatif à la demande qu'ils avaient faite dans un billet brûlé sans être décacheté, ne doutaient pas que leur prière n'eût monté jusqu'au trône d'Alaël. »
Tel était le spectacle auquel Duclos était convié par Saint-Maurice. A cette proposition il éclata de rire au nez du grand prêtre d'Alaël. Il ne pouvait croire à la vérité d'un tel récit; Saint-Maurice lui répondit qu'étant jeune, il ne connaissait encore ni les hommes, ni Paris ; que dans cette ville où la lumière de la philosophie paraissait se répandre de toutes parts, il n'y avait point de folie qui n'y conservât son foyer, que l'astrologie judiciaire, la pierre philosophale, la médecine universelle, la cabale, etc., y avaient toujours leurs partisans secrets, sans parler des folies épidémiques, tels que l'agio dont la frénésie venait de faire de si grands ravages ; et il fit briller à ses yeux tous les appâts qu'un tel spectacle pouvait offrir à un jeune homme. Mais Duclos refusa nettement d'en être le témoin, ne voulant avoir aucune part à la fourberie de ce chevalier d'industrie, et il cessa de le voir. Deux ou trois ans après, Saint-Maurice était ar-
rété et mis à la Bastille. Duclos ajoute que bientôt c des personnes puissantes, du nombre de ses disci< pies, désabusées ou non, mais craignant de voir leui nom mêlé dans une affaire d'éclat, agirent en sa favetu et lui firent rendre la liberté. >
Cependant la mère de Duclos, informée de la con< duite que son fils menait à Paris, le rappela ei Bretagne. Il y retourna à son grand regret : c Je n'a prouvai pas, dit-il, en apercevant les clochers de Dinan, qui se voient de loin, ce sentiment de plaisir qui m'affecte aujourd'hui quand j'y retourne. » Il voulut | prendre une lieutenance dans un régiment ; sa mère s'y opposa en lui représentant, ce qui était vrai à cette époque, que le service militaire n'appartenait qu'aux gens de condition, et, — ce qui confirme précisément une des maximes de Vauvenargues que j'ai eu occasion de citer dans la dernière leçon — que pour les autres c'était un métier de libertin. Enfin Duclos obtint de sa mère de retourner à Paris pour y continuer son droit et se faire recevoir avocat. Il reprit ses inscriptions et se mit en pension chez un avocat au Conseil ; mais la procédure avait décidément peu d'attraits pour lui ; presque tout son temps fut donné à la lecture des livres de belles-lettres latines et françaises. Il n'avait point encore, d'ailleurs, le sentiment de sa vocation littéraire; mais une circonstance fortuite vint bientôt le faire jaillir dans son âme.
On sait quelle fut au xvm e siècle l'importance des salons, des cercles et des cafés. C'étaient des centres où les hommes de lettres, tout en se délassant de leurs travaux, trouvaient pour leurs pensées un nouveau moyen d'action et .de propagande, et comme des foyers où toutes les idées passaient, en quelque sorte, au creuset d'une discussion familière.
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Arrêtons-nous ici un moment, à la suite de Duclos, sur les cafés de Paris où se rassemblaient alors les gens de lettres.
Je ne parle pas du café de la Régence, bien qu'il fût fréquenté par Diderot et que ce soit là qu'il ait placé la scène de son merveilleux dialogue entre lui et le neveu de Rameau ; car ce café était plutôt celui des joueurs d'échecs que des hommes de lettres, a C'est là, écrit Diderot au début de ce dialogue, que font assaut Légal le profond, Philidor le subtil, le solide Mayot ; qu'on voit les coups les plus surprenants et qu'on entend les plus mauvais propos ; car si on peut être homme d'esprit et grand joueur d'échecs comme Légal, on peut être aussi un grand joueur d'échecs et un sot comme Foubert et Mayot. » Laissons donc ce café à ces fameux joueurs d'échecs, et bornonsnous aux cafés vraiment littéraires.
IL y en avait deux: le caféProcope, situé en face de la Comédie (aujourd'hui rue de l'ancienne Comédie), et le café Gradot, sur le quai de l'Ecole. Duclos nous indique le personnel de l'un et de l'autre.
Les habitués du café Gradot étaient :
Lamotte, célèbre par sa polémique contre les anciens en faveur des modernes; j'ajouterais qu'il avait traduit Y Iliade en prétendant corriger Homère, si Duclos ne nous avertissait lui-même qu'il faut oublier cette nouvelle Iliade, c II était,' dit celui-ci, le point de réunion de l'assemblée, et personne n'y était plus propre que lui par le ton de politesse qu'il mettait dans la discussion. » Devenu aveugle et perclus, il se faisait porter en chaise au café.
Saurin, l'auteur de cette tragédie àeSpartacus qui a eu au xviii* siècle un si grand succès.
Maupertuis , le chef de l'expédition envoyée au
Pôle en 473Ç pour mesurer un degré, plus tard le président de l'Académie de Berlin , ridiculisé par Voltaire sous le nom du docteur Akakia, et qui le méritait par une vanité insupportable, mais dont, affirme Duclos, tout en lui reprochant cette vanité, la conversation était délicieuse.
Melon, auteur d'un Essai politique sur le commerce (1734), livre qui ouvrit la voie aux études de ce genre.
Autour de ces hommes s'en groupaient beaucoup d'autres qui cultivaient ou aimaient les lettres.
Au café Procope se réunissaient :
Nicolas Boindin, homme d'esprit et de savoir, mais qui aimait à prendre le contre-pied de toutes les opinions, et qui s'était fait ainsi une réputation d'athéisme. C'est lui que Voltaire a peint dans ces vers malicieux du Temple du Goût :
Un raisonneur, avec un fausset aigre, Criait : Messieurs, je suis ce juge intègre, Qui toujours parle, arguë et contredit; Je viens siffler tout ce qu'on applaudit.
Lors la Critique apparut, et lui dit :
Ami Bardou, vous êtes un grand maître, Mais n'entrerez en cet aimable lieu :
Vous y venez pour fronder notre Dieu, Contentez- vous de ne le pas connaître.
Il paraît, d'après ce que Duclos rapporte de lui, qu'il n'avait jamais plus d'esprit que lorsqu'il avait tort.
L'abbé Terrasson, oratorien qui avait jeté le froc aux orties. Doué d'une grande érudition dans les langues anciennes et modernes, en même temps géomètre et physicien, il portait, nous dit Duclos, dans tout ce qu'il traitait, cet esprit philosophique ou cette supériorité de raison qui, suivant sa propre définition, consiste à rapporter chaque chose à ses princi-
pes propres et naturels, indépendamment de l'opinion qu'en ont les autres hommes.
Frérety historien enfermé à la Bastille, comme tant d'autres écrivains de ce temps, pour la hardiesse des idées qu'il avait exprimées dans un discours prononcé à Y Académie des Inscriptions sur l'origine des Français. Il en sortit sachant par cœur Bayle, le seul auteur qu'on lui eût donné pour occuper ses loisirs. II n'avait point perdu son temps en étudiant ainsi à fond ce précurseur du xvm e siècle.
Outre les littérateurs et quelques artistes qui se rendaient assidûment au café Procope, il y avait d'autres hommes de lettres qui y venaient de temps en temps, comme Piron, l'auteur de la jolie comédie de la Métromanie, mais aussi de beaucoup de poésies licencieuses, l'un des hommes les plus spirituels de son temps, mais qui avait le tort de se croire plus d'esprit que Voltaire; Yabbé Des fontaines , immortalisé par le fouet de Voltaire, dont il était l'un des ennemis les plus acharnés; enfin le marquis de la Paye, « homme très-aimable, dit Duclos, et qui aurait pu servir de modèle à ce qu'on appelle les gens du monde. a — Cet aimable homme fut chargé vers ce même temps par le duc de Bourbon, qui avait été premier ministre, d'une commission singulière : ce prince ayant résolu de se marier, envoya La Faye en Allemagne pour lui choisir la princesse qu'il trouverait le plus à son goût. La Faye proposa à Duclos d'être du voyage, mais celui-ci refusa de peur de mécontenter sa mère et de se voir rappeler en province. Tels étaient les hôtes du café Procope. Ce fut là que le hasard conduisit Duclos un jour qu'il se rendait à la Comédie, où il allait plus souvent qu'à l'école de droit. On y dissertait sur la pièce qui se jouait
alors; les bonnes observations qu'il y entendit lui donnèrent envie d'y retourner. Laissons-le maintenant raconter comment à son tour il y joua son rôle.
a Je retournai chez Piocope. Je trouvai, en y entrant, qu'on y traitait un point de métaphysique, et que Fréret et Boindin étaient les tenants de la dispute... Après avoir entendu quelque temps les deux acteurs, je hasardai sur la question quelques mots qui attirèrent leur attention. L'auditoire parut surpris qu'un jeune homme osât se mesurer avec de tels athlètes. Cependant ils me firent accueil l'un et l'autre, et m'invitèrent à revenir. Je n'y manquai pas, et, comme j'y trouvais toujours Boindin, je devins bientôt son antagoniste, et partageais avec lui l'attention de l'auditoire, qui m'affectionnait de préférence, parce que Boindin avait la contradiction dure, et que je l'avais gaie» Il s agissait un jour, entre lui et moi, de savoir si Tordre de l'univers pouvait s'accorder aussi bien avec le polythéisme qu'avec un seul Être suprême. Je soutenais l'idée de l'Être nécessaire, et Boindin prétendait pouvoir concilier tout avec la pluralité des dieux. Il n'y avait point de sophisme qu'il n'employât pour étayer son système» L'assemblée était nombreuse et attentive. Boindin, pour en capter les suffrages, se livrait au feu de son éloquence, lorsque j'éclatai de rire. II en fut choqué, et me dit brusquement que rire n'était pas répondre. Je l'avoue, lui dis-je; mais je n'ai pu m'en empêcher en vous voyant soutenir la pluralité des dieux. Gel» prouve le proverbe : 11 n'est chère que de vilain i . Gomme il passait pour n'en admettre aucun, chacun rit de l'application du proverbe ; il le prit lui-même de honne grâce, et la H i s pu te finit, »
Duclos en fréquentant le café Procope et quelquefois aussi le café Gradot, se trouva ainsi lancé dans la société des gens de lettres. Il trouvait là des hommes tels que Lamottç, l'acteur et auteur Baron, qui avaient
1. C'est-à-dire, il n'y a pas au-dessus des avares pour bien traiter. Quand ils s'y mettent, comme dit un autre proverbe, *. y va.
commencé leur carrière dans le siècle précédent et lui racontaient beaucoup de choses intéressantes sur les grandes figures de cette époque, Corneille, Racine, Molière, Boileau, La Fontaine. Il se lia en même temps avec quelques jeunes gens de qualité, et se vit bientôt recherché dans des sociétés d'un rang supérieur au sien, mais où il savait très-bien tenir sa place, c Quoique ma conduite, dit-il, ne fut pas absolument sans reproche, je vivais du moins habituellement dans la bonne compagnie. »
Malheureusement ses mémoires personnels, si intéressants, non-seulement par ce qu'il raconte de luimême, mais par ses portraits et ses réflexions, s'arrêtent ici. Je compléterai sa biographie, soit à l'aide de la notice placée en tête de ses œuvres complètes (édition de 1806), par Auger, lequel avait été exactement renseigné par un ami intime de Duclos, qu'il prend à témoin de la fidélité de son récit, soit en recourant aux écrits mêmes de Duclos, soit enfin en consultant les mémoires du temps.
Je ne mentionnerai pas les productions par lesquelles Duclos débuta dans le monde des lettres, parce que ces compositions se ressentent beaucoup trop du goût que la Régence, cette fille licencieuse de l'hypocrite règne de Louis XIV, avait mise à la mode. Mais une chose qui ne peint pas moins à sa manière les mœurs littéraires de ce temps, c'est que Duclos fut admis (1739) à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres sans avoir encore rien publié : ses relations avec les hommes de lettres et les grands seigneurs, appuyées d'ailleurs de sa juste réputation d'esprit et de savoir, avaient suffi pour lui ouvrir les portes de cette Académie.
Je ne parlerai pas non plus, par la même raison
que je viens de dire, de certains romans (Y Histoire. de la baronne de lm, — les Confessions du comte de *"), publiés en 4741 et 1742, bien qu'ils firent beaucoup de bruit dans leur temps et commencèrent la célébrité de Duclos. Nous n'aurions pas du tout à nous occuper de lui s'il n'avait mieux justifié plus tard cette célébrité.
Le premier ouvrage sérieux de Duclos fut Y Histoire de Louis XI, publiée en 1745. Mais à peine ce livre avait-il paru qu'un arrêt du Conseil (en date du 28 mars 1745) le supprimait comme « contenant plusieurs endroits contraires non-seulement aux droits de la Couronne sur différentes provinces du royaume, mais au respect avec lequel on doit parler de ce qui I regarde la religion ou les règles des mœurs et la conduite des principaux minisires de l'Église. > Défense était faite de réimprimer cet ouvrage avant que les passages condamnés eussent été corrigés. Duclos ne corrigea rien, et cinq ans plus tard Y Histoire de Louis XI, réimprimée à Paris, reparut sans changement sous la rubrique, alors fort employée, de La Haye. La même année (1750), chose plus curieuse encore et qui prouve combien il y avait peu de suite dans la politique de ce temps , et combien en définitive les hommes de lettres, malgré les persécutions qu'ils avaient à subir, imposaient au pouvoir, surtout quand ils savaient se créer des alliances à la cour, Duclos fut nommé, en considération de cette même Histoire de Louis XI, proscrite quelques années auparavant, à la place d'historiographe de France, vacante par la retraite de Voltaire.
Il avait été nommé, dès 1746, un an après la publication de son Louis XI, membre de l'Académie française, dont il devait devenir quelques années
plus tard secrétaire perpétuel (4755). Tous les honneurs lui arrivaient à la fois. Il fallait sans doute pour cela que Duclos, avec sa grande liberté d'opinion, eût une non moins grande habileté de conduite; mais il savait aussi tenir tête aux ridicules prétentions des grands et aux violentes usurpations du pouvoir royal. C'est ainsi qu'il défendit les droits de l'égalité académique contre de très-hauts personnages, comme le comte de Clermont et le maréchal de Belle-Isle, qui voulaient bien condescendre à faire partie de l'Académie, mais à la condition de se distinguer de leurs confrères par des privilèges qu'ils croyaient dus à leur rang. « Ce ne sont pas les tyrans qui font les esclaves, disait Duclos à ce sujet, mais les esclaves qui font les tyrans. » Nous verrons toutà-1'heure quelle fut sa conduite dans une affaire beaucoup plus grave; mais suivons l'ordre des dates.
En 1751, Tannée même où paraissait le Discours préliminaire de l'Encyclopédie par d'Alembert et le Siècle de Louis XIV par Voltaire, Duclos publia son ouvrage capital, celui qui lui a donné une place fort distinguée parmi les moralistes français, les Considérations sur les mœurs de ce siècle, ce livre dont Voltaire disait que c'était l'ouvrage d'un honnête homme et au sujet duquel Rousseau écrivait à l'auteur : 9 Mon cher ami , comment faites-vous pour penser, être honnête homme et ne pas vous faire pendre? » Comme c'est précisément cet ouvrage que nous aurons à étudier pour connaître les idées morales de Duclos, je ne m'y arrête pas davantage en ce moment.
Les Considérations sur les mœurs de ce siècle présentaient une lacune : il y était à peine question des femmes, Duclos songea, un peu tardivement peut-
être, à réparer cette omission. C'était là en effet, suivant ses expressions, on article trop considérable dans la vie de la plupart des hommes, et surtout des gens du monde, pour qu'un écrivain qui veut connaître les mœurs d'une nation pût négliger un objet si important. Il entreprit donc de combler cette lacune dans un second livre qui parut peu après sous ce titre : Mémoires sur les mœurs de ce siècle. Malheureusement cette addition rappelle beaucoup trop les romans que j'indiquais tout-à-1'heure. Dnclos y oppose sans doute à la légèreté et au libertinage des femmes à la mode la pureté de mœurs, l'attachement au devoir, la dignité de caractère d'une dame de Canaples, et il faut reconnaître que la peinture de ce personnage relève beaucoup ces Mémoires; mais la licence des autres peintures, qui recommandait ce livre à l'attention des contemporains du Régent et de Louis XV, doit nous le faire rejeter aujourd'hui. Laissons-le donc de côté pour n'y plus revenir.
Ce n'était là, d'ailleurs, pour Duclos qu'une sorte d'intermède ou de délassement à ses travaux sur l'histoire. Il s'occupait beaucoup aussi de philologie, comme l'attestent des Remarques sur la grammaire générale et raisonnée de Port-Royal, qu'il publia en 1754, et où renouvelant une idée de l'abbé de Saint- Pierre, il proposait et mettait en pratique un nouveau système d'orthographe. Plus tard, lorsqu'il fut devenu secrétaire perpétuel de l'Académie française (1755), il reprit l'histoire de cette Académie, commencée par Pellisson, poursuivie par l'abbé d'Olivet jusqu'à la fin du xvii e siècle, et continuée après lui, sous forme d'Éloges, par d'Alembert. Puisqu'il s'agit ici de l'histoire de l'Académie française, c'est le lieu de rappeler ce que j'ai déjà eu occasion de dire à propos de
Vauvenargues, que ce fut Duclos qui Ct substituer dans les concours d'éloquence l'éloge des grands hommes aux insipides lieux communs proposés jusque-là, comme la paraphrase de Y Ave Maria, ou du Magnificat y ou de tel ou tel verset de la Bible. Ce petit événement n'est-il pas un signe du progrès qui s'opérait alors dans les esprits, même à l'Académie, et dont Duclos, malgré toute sa modération et sa prudence, était un des promoteurs?
Il appliquait cet esprit de progrés à des objets beaucoup plus importants, au soulagement du peuple. 11 composa des mémoires sur ces grandes questions d'économie politique et d'intérêt social qui commençaient alors à occuper les esprits, par exemple sur le système barbare des corvées, au sujet duquel il écrivait dans un Essai ; c Je suis pénétré de douleur à la vue continuelle de l'esclavage auquel on réduit ces malheureux par l'ignorance, le caprice, la hauteur, la basse ambition de se faire des amis ou des protecteurs au prix du sang des pauvres. » C'est là, avec moins d'éloquence, le cri de Jean-Jacques Rousseau ; c'est celui de tous les réformateurs du siècle.
Bien que vivant d'ordinaire à Paris, Duclos ne restait pas étranger aux intérêts de sa province. En 1 744, il avait reçu une distinction qui, comme le dit Auger, un académicien pourtant, n'était sûrement pas moins flatteuse pour un homme de son caractère que tous les honneurs littéraires : les habitants de Dinan, ses concitoyens, l'avaient nommé maire de leur ville. Quatre ans après (1748), il avait été, en cette qualité, député par le tiers-état aux Etats de Bretagne, et il s'était acquitté de cette commission avec le plus grand zèle. Depuis ce temps, il n'avait cessé de s'intéresser
aux affaires de la Bretagne, et il prit hautement parti pour la Chalotais contre ses redoutables persécuteurs.
Ce magistrat, procureur général au Parlement de Rennes, qui s'était fait des ennemis aussi puissants qu'acharnés par les coups qu'il avait portés à l'ordre des Jésuites (supprimé en 1764), et qui bientôt après avait soutenu contre le gouverneur de la Bretagne, le duc d'Aiguillon, les droits de sa province, avait été d'abord exilé à Saintes; puis, la persécution continuant son œuvre, arrêté avec son fils, magistrat comme lui, et emprisonné dans la citadelle de Saint- Malo, pendant que des commissaires instruisaient son procès (4765-4766), c'est-à-dire préparaient sa condamnation. L'indignation de Duclos fut à son comble. Lorsque l'un des commissaires, Calonne, depuis ministre des finances, eut fait paraître son rapport, Duclos, qui se promenait dans le jardin des Tuileries , où ce rapport se vendait publiquement, fut abordé par un de ses amis qui lui dit : « Le croiriezvous, ici, en plein jour, voilà cet infâme rapport qui se vend 1 > — « Comme le juge, » s'écria Duclos. Quelque temps après, il venait d'arriver dans une maison où il avait été invité à diner, on annonce Calonne ; Duclos ne l'a pas plus tôt aperçu que, prenant son épée et son chapeau, il dit d'une voix élevée au maître de la maison, en face de l'odieux courtisan : « Vous ignoriez donc, Monsieur, que je ne pouvais me trouver avec cet homme-là. * Et il sortit sans attendre de réponse.
Il n'en fallait pas tant à cette époque pour faire envoyer un homme à la Bastille, cet homme fût-il Duclos. Ses amis, inquiets pour lui, l'engagèrent à s'éloigner de la France pour quelque temps. Il partit alors pour l'Italie, qu'il avait toujours désiré visiter,
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et y resta environ un an (4766-1767). Il a laissé de ce voyage une relation fort intéressante, mais qui no fut publiée qu'après sa mort. On y trouve, suivant les expressions d'un des plus fins critiques de ce temps, Chamfort, « son esprit d'observation, sa philosophie libre et mesurée, sa manière de peindre par des faits, des anecdotes, des rapprochements heureux. »
Une des pages les plus curieuses de cette relation est celle où Duclos raconte son entrevue avec le pape Clément XIII. Bien que l'on souffre un peu à voir un philosophe baiser la mule d'un pape, ce récit est trop piquant et peint trop bien son auteur pour que je ne vous le fasse pas connaître.
« Après m'ètre à peu près satisfait sur le matériel de Rome; après en avoir observé les mœurs et le régime, il ne fallait pas, comme le proverbe le dit de ceux qui négligent ce qu'il y a de plus curieux, aller à Rome sans voir le pape. Pour moi, qui ne le jugeais pas l'objet le plus important de mon voyage, j'avais déjà passé un mois dans sa capitale sans penser à lui aller baiser la mule. Je le rencontrais souvent avec son cortège, allant aux prières de quarante heures qui se font tous les jours de Tannée successivement dans quelque église. Cependant tous les Français connus s'y étant fait présenter, je crus qu'il y aurait de la singularité à ne le pas faire, d'autant que je sus que quelques cardinaux lui avaient parlé de moi ; et j'étais curieux de voir comment il recevrait un auteur mis à l'index. Je fis part de mon dessein à M. d'Aubonne, notre ambassadeur, qui, le jour môme, envoya son maître de chambre demander pour moi une audience. Le pape la donna pour le lendemain»
« Je m'y rendis; et après avoir, -suivant l'étiquette, quitté mon chapeau et mon épée, je fus introduit par un prélat, monsignor Borghèse. Je fis les trois génuflexions et baisai la mule du pontife, qui me fit relever aussitôt et engagea la conversation. Il me fit d'abord des questions sur les motifs de mon voyage, me parla avec beaucoup d'estime du cardi-
nal de Bernis, avec qui il savait, me dit-il, que j'étais fort lié. Je répondis à tout ce qu'il me demandait, et* me mis avec Sa Sainteté aussi à Taise qu'il est possible, sans sortir du respect qui lui est dû. Il me demanda, entr*autres choses, si je ne comptais pas faire imprimer des morceaux du règne précédent. Vostra sanita, lui répondis-je, non voglio nCawUire ne perdere. Votre Sainteté, ajoutai -je en français, me conseillerait-elle de faire lire par nos contemporains des faits qui ne plairaient pas à tous? E perkoloso, dit Je pape. J'observerai que je lui parlai d'abord en italien ; mais l'entendant mieux que je ne le parle, je me servis du français quand il m'était plus commode ; et pour m'y autoriser, je dis au pape : Je sais que Votre Sainteté entend parfaitement le français, et j'espère qu'elle trouvera bon que le secrétaire de l'Académie française parle quelquefois sa langue. Oui, dit-il, en me parlant lentement. Je me servis donc indifféremment des deux langues. Il m'avait déjà donné une demiheure d'audience, lorsque je lui dis : Saint-Père, pour ne pas abuser des bontés do Votre Sainteté, je vais en prendre congé; mais je le supplie auparavant de me donner sa bénédiction paternelle. Aspetta, me dit le pape; et sur un signe qu'il fit à un prélat, celui-ci entra dans un cabinet, d'où il revint le moment d'après, portant sur une soucoupe un chapelet d'une dizaine, d'où pendait une médaille d'or qu'il présenta au saint-père, qui le prit et me le donna. En le recevant de sa main, je pris la liberté de la lui baiser, ce qui le fit sourire, et je vis que les assistants souriaient aussi. Quand je fus sorti, je demandai le motif de cette petite gaité au prélat qui me conduisait. Il me dit devant les officiers de l'antichambre, que je m'étais attribué un privilège réservé aux cardinaux, qui ont seuls celai de baiser la main du pape, et s'opposèrent au dessein que Benoît XIII (Ursini) avait de l'accorder aux évêques. Comme mon entreprise cardinaliste devint le sujet de la plaisanterie, je leur dis que si une jolie femme m'avait présenté quelque chose, je lui aurais baisé la main en le recevant, et qu'un vieux pontife ne devait pas trouver mauvais qu'on le traitât comme une jolie femme. On en rit beaucoup, et je crois qu'on le redit au pape. »
Encore un extrait. Tout le monde a entendu raconter l'anecdote du général Championnet faisant
exécuter par ordre , à Naples , le miracle de saint Janvier. Je trouve dans le Voyage de Duclos une anecdote toute pareille, se rapportant à un général français du temps de la guerre de la succession d'Autriche :
c Lorsque dans la guerre de la succession nous étions maîtres de Naples et que M. d'Avaray y commandait, la saison du miracle arriva. Les Napolitains coururent à l'église par dévotion, les Français, par curiosité; et M. d'Avaray s'y transporta pour maintenir Tordre et contenir l'indiscrétion française. 11 savait que les Napolitains ne nous aimaient pas, nous voyaient avec peine maitreschez eux, et que l'archevêque était tout dévoué à la maison d'Autriche. Il le prouva dans cette occasion. La fiole du sang de saint Janvier était déjà entre ses mains, et il l'agitait depuis un quart d'heure sans que la liquéfaction voulût se faire. Le peuple, aprÔ3 avoir plié Dieu d'intercéder auprès de saint Janvier pour en obtenir ce miracle, sans qu'il se fît, commençait à murmurer, et en accusait les Français, comme hérétiques dont la présence était un obstacle aux faveurs du ciel. Cette fermentation croissant par degrés, pouvait avoir des suites violentes. Les troupes étaient peu nombreuses en comparaison des habitants. Un grenadier en toute autre circonstance en aurait imposé à cent bourgeois; mais si le fanatisme venait à enflammer les esprits, le dernier du peuple aurait affronté cent grenadiers. M. d'Avaray, prenant un parti prompt, envoya un de ses gens dire à l'oreille de l'archevêque qu'il eût à faire sur-le-champ le miracle, sinon qu'on le ferait fa're par un autre, et que lui archevêque serait aussitôt pendu; et le miracle se fit. >
Duclos était à Naples, lorsqu'il apprit la mort de sa mère, qui était alors plus que centenaire. Il en conçut un profond chagrin, c J'en ressentis , dit-il dans la relation de son voyage en Italie, la douleur qu'on doit éprouver en perdant la seule personne dent on puisse être sûr d'être aimé. A mon chagrin se joignait le regret de n'avoir pu aller cette année en Bretagne jouir du plaisir de passer auprès de ma
mère des moments qui me devenaient de jour en jour plus précieux à mesure qu'elle avançait en âge. J'avais Tannée précédente été rappelé d'auprès d'elle par une lettre du ministre, attendu que j'étais accusé de ne pas applaudir à la tyrannie qui s'exerçait dans la province. Il est vrai que je m'étais quelquefois expliqué en vrai patriote, en fidèle sujet, et c'était alors un crime. »
Duclos rentra en France en 1767. Les malheurs de son ami la Chalotais et la dissolution des parlements consommée en 1771 répandirent beaucoup d'amertume sur ses dernières années. 11 passa la dernière presque tout entière à Dinan, où il voulait se fixer tout-à-fait et rédiger ses mémoires. Etant retourné à Paris pour mettre ordre à ses affaires, il y mourut au bout de trois mois , le 26 mars 1773 , à l'âge de 68 ans.
Telle fut la vie de Duclos. Il ne me reste plus, pour bien vous faire connaître l'homme, avant d'étudier le moraliste, qu'à rassembler et à fixer les principaux traits de son caractère. Je renvoie ce portrait au début de la prochaine leçon .
DUCLOS (suite et fin)