‹ Les moralistes français au dix-huitième siècleChapitre 11 sur 16 · L'HOMME : SON CARACTÈRE — LE MORALISTE · texte numérisé non relu

L'HOMME : SON CARACTÈRE — LE MORALISTE

Avant d'étudier le moraliste dans l'écrivain dont j'ai raconté la vie, je voudrais, comme je l'ai dit à la fin de la dernière leçon, rassembler et fixer les principaux traits du caractère de l'homme et ceux de son esprit, ce qui complétera notre biographie de Du clos et nous fournira déjà l'occasion de marquer son rôle au xviu e siècle. Nous avons, pour nous aider dans ce travail, outre le témoignage de plusieurs autres de ses contemporains, un portrait tracé vers 1742 (Duclos avait alors 38 ans) par un homme du monde et un homme d'esprit qui le connaissait bien, M. de Forcalquier-Bracas, et un autre que Duclos a fait de lui-même, à la même époque, à l'occasion da précédent.

Nous avons vu, par ses mémoires, qu'il avait de bonne heure et longtemps vécu dans le libertinage. Il fait dans son portrait le même aveu, qui ne semble pas lui coûter beaucoup, mettant tout suf le compte de son tempérament et avouant sans façon qu'il n'avait commencé à s'occuper formellement des lettres que rassasié de libertinage, « à peu près, dit-il, comme ces femmes qui donnent à Dieu ce que le diable ne veut plus. t> Il croit cependant devoir ajouter, ce que

nous apprennent aussi ses mémoires, qu'ayant fort bien étudié dans sa première jeunesse, il avait un assez bon fonds de littérature qu'il entretenait toujours par goût, sans imaginer qu'il dût un jour en faire sa profession. Duclos ne cessa jamais en effet, même aux jours les plus dissipés de sa vie, de cultiver les lettres; malheureusement l'amour des plaisirs l'emportait beaucoup trop chez lui sur celui de ces chastes Muses que les anciens représentaient, avec autant de vérité que de poésie, comme exigeant de leurs adeptes un profond recueillement et un culte pieux, et ses œuvres se ressentirent aussi beaucoup trop du fâcheux partage de sa jeunesse.

Nous avons vu en outre que, s'il avait l'amour du libertinage, il avait en même temps une honnêteté naturelle et un sentiment inné de l'honneur qui avait préservé sa jeunesse des « précipices » et des « bourbiers. * M. de Forcalquier confirme ici le témoignage que Duclos s'est rendu à lui-même dans ses mémoires et dont toute sa vie et ses écrits attestent d'ailleurs la vérité. « Emporté jusqu'au transport par les passions (il serait plus juste de dire : par la passion des plaisirs), il les abandonne dès qu'elles s'écartent du chemin de la probité. Il n'a pas besoin d'être ramené dans les voies honnêtes par les réflexions; un instinct heureux, aussi sûr que ses principes, et qui ne le quitte pas, même dans l'ivresse des sens, l'a conduit, sans jamais l'égarer, à travers l'écueil de toutes les passions. »

Ce sentiment de l'honneur, cette honnêteté, cette droiture est un des traits distinctifs du caractère de Duclos. Elle n'excluait pas chez lui une assez grande habileté de conduite, qualité ou défaut, comme on voudra l'appeler, nécessaire pour faire son chemin

sous un régime tel que celui de Louis XV (et à cet égard Duclos peut être 'rapproché de Montesquieu et de d'Àlembert) ; mais elle lui donna aussi une certaine indépendance et une certaine fierté. J'en ai déjà cité des exemples, entre autres sa conduite dans l'affaire de la Chalotais, qui le força de s'éloigner de France pour quelque temps, c On m'avait recommandé en partant, écrivait-il à son ami M. Abeille, la prudence sur cette affaire; mais j'ai peu de vocation pour cette vertu-là (il en avait peut-être plus qu'il ne le dit, mais son mérite dans cette circonstance n'en était que plus grand); j'ai préféré le courage de l'amitié. J'ai parlé comme je pense à tout ce que j'ai rencontré, et j'ai eu la satisfaction de plaire à tous les questionneurs. »

Duclos avait, en effet, comme le disait de lui Louis XV lui-même, sans trop s'en plaindre d'ailleurs, son frano-parler. Il avait même quelque chose d'un peu rude, qui tenait à la fois à la franchise de son caractère et à la nature de son esprit, dont je parlerai tout-à-1'heure, esprit libre et vif, mais dépourvu de grâce. « Je ne suis pas grossier, dit-il dans son Portrait, mais trop peu poli pour le monde que je vois. * M. de Forcalquier avait constaté de son côté ce défaut de politesse, et en avait montré les conséquences d'une manière bien fine : c Ce qui lui manque de politesse, avait-il dit, fait voir combien elle est nécessaire avec les plus grandes qualités : car son expression est si rapide et quelquefois si dépourvue de grâces qu'il perd avec les gens médiocres qui recourent ce qu'il gagne avec les gens d'esprit qui l'entendent. »

H portait la franchise de son caractère jusque dans l'expression de son amour-propre : « Je ne dois pa-

raitre modeste, dit-il, qu'à ceux dont je ne me soucie pas. La franchise de mon amour-propre est une preuve de mon estime et de mon goût pour ceux à qui je le montre. J'ai là-dessus la confiance la plus maladroite. Je devrais savoir qu'on suppose toujours à un homme plus d'amour-propre qu'il n'en montre, et j'en montre quelquefois plus que je n'en ai (il convient pourtant qu'il en avait beaucoup). Par exemple, lorsque je crois qu'on veut me rabaisser, je me révolte, je crois devoir me rendre justice, je dis alors de moi tout ce que je pense et sens, et la contradiction me fait peut-être penser de moi plus de bien qu'il n'y en a. »

Mais si Duclos était né, suivant sa propre expression, avec beaucoup d'amour-propre, au témoignage de M. de Forcalquier, il n'avait que de l'amour-propre et point d'orgueil. Point d'orgueil, mais non pas, ce qui est bien différent, point de fierté. Il disait en parlant de M. de Calonne qu'il n'avait porté dans l'administration que des talents de procureur et un orgueil stupide, ne pouvant atteindre à la fierté; il atteignait, au contraire, lui, à la fierté, et c'est précisément ce qui le préservait de l'orgueil.

C'est aussi pour cela qu'il cherchait Y estime, non les récompenses. C'est encore M. de Forcalquier qui parle ainsi de lui, ajoutant : c II sait un gré infini à ceux qui le connaissent de bien sentir tout ce qu'il vaut, il cherche par de nouveaux efforts à convaincre de la supériorité de ses lumières ceux qui n'en ont pas encore bien démêlé toute l'étendue; mais il pardonne au roi de ne pas le faire ministre, aux seigneurs d'être plus grands que lui, aux gens de son état d'être plus riches. »

Lui-même se rend ce témoignage qu'il était, ce qui

est rare, dit-il, parmi les gens de lettres, sans jalousie, et il invoque à l'appui de ce témoignage celui même de ses confrères.

Il avoue d'ailleurs qu'il est très-colère, mais il ajoute qu'il n'est nullement haineux, et il dit en parlant de son cœur : « Je l'ai bon et j'en ai la réputation, mais il n'y a que moi qui sache jusqu'à quel point je suis un bonhomme. »

Cette bonhomie en effet n'était guère apparente : la vivacité qu'il avait dans le ton, ce quelque chose de plus dans la dispute qu'indique son successeur à l'Académie française, Beauzée, cette rudesse dont nous parlions tout à l'heure, tout cela n'annonçait pas précisément de la bonhomie; mais sur la fin de sa vie, dit le prince de Beauvau, répondant au discours de Beauzée, « l'âge , l'expérience , un grand fonds de bonté avaient instruit M. Duclos à devenir indulgent pour les particuliers, et à ne plus dire qu'en public des vérités dures. »

Quant à l'esprit, Duclos a raison de dire que ses ouvrages prouvent qu'il en avait; mais il ajoute : < Ceux qui me connaissent personnellement prétendent que je suis supérieur à mes ouvrages. L'opinion qu'on a de moi à cet égard vient de ce que, dans la conversation, j'ai un ton et un style à moi, qui, n'ayant rien de peiné, d'affecté ni de recherché, est à la fois singulier et naturel. » Tout cela s'accorde assez bien avec ce que les contemporains de Duclos nous ont rapporté de sa conversation ; mais il faut ajouter aussi, suivant le portrait de M. de Forcalquier, que son expression était dépourvue de grâce. Son esprit avait, en effet,, de la gaité, de la vivacité, du sel, du bordant, une grande adresse à lancer le sâïcasme, mais rien de ce qui ressemble à ce qu'on nomme de

cg CINQUIÈME LEÇON

la grâce. On cite de lui un grand nombre de mois qui montrent bien ce que son esprit devait être dans la conversation. 11 disait un jour au sujet des grands qui n'aimaient pas les gens de lettres, et qui l'appelaient, lui, un plébéien révolté : « Ils nous craignent comme les voleurs craignent les réverbères. » — Fatigué d'entendre les courtisans ne parler que àf lever et du coucher et du débotté du roi, il exprima* ainsi son dégoût : « Quand je dine à Versailles, il me semble que je mange à l'office. On croit voir des valets qui ne s'entretiennent que de ce que font leurs maîtres. * — Un jour, en sortant de table (il en sortait rarement sans être échauffé, nous dit son contemporain , Senac de Meilhan , qui rapporte ce propos et explique ainsi la hardiesse de ses sarcasmes) , il disait du lieutenant de police : « Je tirerai ce drôle-là de la fange pour le pendre dans l'histoire. » 11 peignait une autre fois par le trait suivant la bassesse d'un de ces hommes qui, pour parvenir, se montrent insensibles à tous les affronts : « On lui crache au visage, on le lui essuie avec le pied, et il remercie. » M. Sainte-Beuve (Causeries du Lundi) trouve le mot piquant, mais excessif. En voici un autre, qui, sans présenter une image aussi violente, n'est pas moins piquant : « Un tel est un sot, c'est moi qui le dis, et c'est lui qui le prouve. » Citons encore la réponse qu'il fit un jour, dit-on, à un candidat à l'Académie, lequel lui faisait entendre qu'étant atteint d'une maladie grave, il laisserait bientôt la place vacante : «Eh! Monsieur, l'Académie n'est pas faite pour donner r extrême-onction. *

Il faut le dire à l'honneur de Duclos : tous les sarcasmes que nous connaissons de lui n'attestent pas seulement un esprit mordant, mais prouvent aussi la

droiture de son caractère. J'ai dit que celte droiture n'excluait pas chez lui une habileté de conduite, une prudence, une politique qu'on ne s'attend guère à trouver et que, pouf ma part, je ne saurais louer chez un philosophe. C'est là un point sur lequel il est nécessaire d'insister pour bien faire connaître Duclos, et pour mieux marquer sa place et son rôle dans la philosophie du xviii* siècle.

J'en trouve un exemple saillant dans le propos qu'il tînt à Rousseau, au rapport de celui-ci, touchant la Profession de foi du vicaire savoyard. Mais il faut dire d'abord, ce qui est encore à l'honneur de Duclos, qu'il fut l'un des rares hommes de lettres qui ne se déchaînèrent point contre le pauvre Jean-Jacques, et le seul que ce dernier n'ait point acccusé de trahison. C'est aussi le seul homme que Rousseau ait honoré d'une dédicace : celle du Devin du village; il en fit bien encore une autre après celle-là, celle du Discours sur l'inégalité parmi les hommes, mais à la République de Genève, et avec l'agrément même de Duclos, qui, comme il le dit fort bien, dut se tenir encore plus honoré de cette exception que si l'auteur n'en avait fait aucune. Ils s'étaient connus chez M me d'Epinay, si défavorable à l'un et à l'autre dans ses Mémoires, un peu suspects, t Duclos, raconte Rousseau dans ses Confessions, doué de trop grands talents pour ne pas aimer ceux qui en avaient, s'était prévenu pour moi. Je fus le voir, il vint me voir, et ainsi commencèrent entre nous des liaisons qui me le rendirent toujours cher, et à qui je dois de savoir, outre le témoignage de mon propre cœur, que la droiture et la probité peuvent s'allier avec la culture des lettres. » Revenons maintenant au propos dont jfr voulais parler. Rousseau rapporte qu'il lut à Duclos la

Profession de foi du vicaire savoyard ; il l' écouta, ajoute-t-il, très-paisiblement, et, comme il me parut, avec un grand plaisir. Il me dit quand j'eus fini : « Quoi, citoyen, cela fait partie d'un livre qui s'imprime à Paris? — Oui, lui dis-je, et Ton devrait l'imprimer au Louvre par ordre du roi. — J'en conviens, me reprit-il, mais faites-moi le plaisir de ne jamais dire à personne que vous m'ayez lu ce morceau. * Faut-il croire que Duclos ait poussé dans cette circonstance la prudence, ou plutôt la pusillanimité jusqu'à craindre d'être compromis pour avoir écouté la lecture de ces pages, et qu'il ait voulu exprimer ici ses appréhensions personnelles? Cela n'est nullement probable, et ne s'accorderait guère avec l'opinion que Rousseau avait de lui quand il lui écrivait, trois mois plus tard (2 décembre 1764), ces paroles que j'ai déjà eu occasion de citer : « Mon cher ami, comment faites-vous pour être honnête homme et ne pas vous faire pendre? » Ce n'était là sans doute qu'une manière frappante de s'exprimer (c'est ainsi que Rousseau caractérise lui-même le propos de Duclos) pour signaler à son ami le danger auquel il s'exposait en publiant des pages aussi hardies. Mais en ceci même je trouve que Duclos poussait la prudence beaucoup trop loin pour un philosophe : il était beaucoup trop à cet égard de l'école de Fontenelle, dont 'A avait adopté cette maxime, si peu digne d'un vrai philosophe, que, s'il avait la main pleine de vérités, il se garderait bien de l'ouvrir.

Aussi, tout en collaborant à Y Encyclopédie et en donnant la main aux philosophes, en les poussant à l'Académie et en employant même pour cela (comme dans l'élection de d'Alembert) des moyens qui auraient dû répugner à sa probité, mais dont le parti

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anti-philosophique donnait lui-même l'exemple (témoin ce que raconte Marmontel au sujet de son élection, où notre académicien déjoua fort adroitement le complot de ce parti), Duclos se garda-t-il de s'enrôler ouvertement sous la bannière de ce qu'on nommait alors le parti philosophique.

Il faut le reconnaître, d'ailleurs, pour être tout à fait juste envers lui : ce n'était pas là seulement de a part un acte de prudence personnelle, c'était aussi le désir bien légitime de conserver son indépendance et de rester sur la limite que lui' assignait son propre esprit. Quoique libre penseur, trop libre même, du moins sur l'article des mœurs (si Ton en juge par cette conversation, rapportée par M mc d'Epinay, qui eut lieu un soir chez une ancienne actrice de la Comédie française, M lle Quinaut, et où celle-ci reprochait à Duclos de casser les vitres), il ne pensait pas que tout ce que certains philosophes attaquaient comme des préjugés funestes fussent des erreurs, ni même qu'il fût bon de démolir tous les préjugés à la fois; et c'est pourquoi il blâmait les emportements de doctrine et les excès de polémique de ces philosophes, tels que d'Holbach, Helvétius, etc. C'est ce qu'il exprimait dans cette saillie si souvent citée, d'après Mallet-Dupan : Ils en diront et en feront tant qu'ils finiront par nC envoyer à confesse, ou,, d'après la version d'Auger, la seule exacte, suivant ce biographe : Us sont là une bande de petits impies qui finiront par n'envoyer à confesse. En toutes choses, Duclos portait beaucoup plus l'esprit d'un réformateur, et encore d'un réformateur très-modéré, que celui d'un -révolutionnaire.

C'est ce que vont confirmer les Considérations sur ks mœurs de ce siècle, dont j'ai maintenant à vous

parler pour vous faire connaître Duclos comme moraliste.

Je ne puis songer à faire ici une analyse détaillée et complète de cet ouvrage, qui est assez étendu et qui en outre ne nous offre point un système suivi. mais une série de chapitres détachés et d'observations particulières; je voudrais seulement vous donner une idée du but et de l'esprit général de l'ouvrage, et tirer des observations qu'il renferme quelques exemples propres à vous bien faire saisir les idées et le style du moraliste.

Une chose qui ne manquerait pas d'étonner ceux qui navrent ce livre, s'ils ne connaissaient déjà l'auteur, r'estdevoirqu'ilestprécédéd'unedédicaceàLouisXV, nuque! Duclos offrit l'hommagede sa deuxième édition. Hais nous savons que l'année même où il publiait la seconde édition de son Louis XI (1750), Duclos avait été nommé par ce prince à la place d'historiographe de l'ïance, et nous savons aussi que, sans être un courlis;tn, il était ce que l'on appelle quelquefois un politique. C'est ainsi que, comme Montesquieu, Voltaire ci d'autres philosophes du même temps, il s'était assuré l'appui de M"" de Pompadour, et que dans cette circonstance il tint à placer sous le patronage du souverain un ouvrage qui, malgré la modération des idées et du langage, pouvait soulever contre lui le clergé et la noblesse. Là est précisément la réponse à la question que lui adressait Rousseau : voilà comment il faisait pour penser librement et ne pas se faire pendre.

Duclos n'est point un philosophe traitant la morale d'une manière théorique, c'est-à-dire remontant d'aliurd à ses principes fondamentaux, puis en déduisant les conséquences et traçant ainsi une théorie régu-

Hère de nos devoirs et de nos vertus ou de nos vices ; le titre même de son ouvrage : Considérations sur les wceurs de ce siècle, indique que tel n'est pas son but. Mais, d'un autre côté, ce n'est pas non plus, comme on pourrait le croire d'après ce même titre, un observateur se bornant à peindre les mœurs de son temps pour le seul plaisir de les peindre : i Quoique cet ouvrage, dit-il dans son Introduction, semble avoir pour objet particulier la connaissance des mœurs de ce siècle, j'espère que l'examen des mœurs actuelles pourra servir à faire connaître l'homme de tous les temps. » — « Je me suis proposé, dit-il dans les lignes qui précèdent celles que je viens de citer, en observant les mœurs, de démêler dans la conduite des hommes quels en sont les principes et peut-être de concilier leurs contradictions. Les hommes ne sont inconséquents dans leurs actions que parce qu'ils sont inconséquents et vacillants dans leurs principes. > Tel est le but que poursuit Duclos,. et Ton voit en même temps quelle est sa méthode : il veut démêler les principes de la conduite des hommes, mais par l'observation même de cette conduite; il veut faire connaître l'homme, mais par l'étude des hommes. Il lui semble que les observations de ceux qui ont été, comme lui, à portée de connaître les hommes, seraient aussi utiles à la science des mœurs que les journaux des navigateurs à la navigation. « Des faits et des observations suivies, dit-il, conduisent nécessairement à la découverte des principes, les dégagent de ce qui les modifie dans tous les siècles et chez les différentes nations, au lieu que des principes spéculatifs sont rarement sûrs, ont encore plus rarement une application fixe et tombent souvent dans le vague des systèmes. »

Ainsi Duclos, tout en paraissant ne s'occuper que d'un objet particulier : les mœurs de son siècle, a en vue un objet plus général : l'homme, et un but pratique : la détermination des principes qui nous doivent servir de règles. Mais ces principes, au lieu de les demander à une spéculation abstraite, il prétend les déduire de l'expérience même de la vie.

On pourrait lui contester la valeur absolue de cette méthode, en lui rappelant ce qu'il dit très-bien luimême plus loin (chap. 1 er : Sur les mœurs en général) que les mœurs diffèrent de la morale, qui en devrait être la règle, et dont elles ne s'écartent que trop souvent, d'où il suit qu'il faut être déjà en possession de cette règle pour juger ces mœurs, et que, par conséquent, on ne peut tirer la première de l'observation des secondes ; mais il faut reconnaître, en tout cas, que la connaissance des hommes est, en effet, très-utile à la science des mœurs. Duclos ajoute d'ailleurs avec beaucoup de raison qu'il y a une grande différence entre la connaissance de l'homme et la connaissance des hommes. « Pour connaître l'homme, dit-il trèsjustement, il suffit de s'étudier soi-même; pour connaître les hommes, il faut les pratiquer. »

La morale de Duclos est, comme celle de Vauvenargues, comme celle de tous les philosophes du xviii 8 siècle, une réaction contre cette triste et désespérante doctrine qui avait tant assombri le moyenâge et dont Port-Royal avait été, au siècle précédent, la dernière et la plus haute expression. Comme Vauvenargues, Duclos s'élève contre « ces écrits sur la morale où l'on commence par supposer que l'homme n'est qu'un composé de misère et de corruption, et qu'il ne peut rien produire d'estimable. » — « Ce système, dit-il, est aussi faux que dangereux. Les

hommes sont également capables de bien et de mal : ils peuvent être corrigés, puisqu'ils peuvent se pervertir; autrement pourquoi punir, pourquoi récompenser, pourquoi instruire? » Et il ajoute, rappelant ainsi le grand principe auquel, avec tous les philosophes de son temps, il voudrait ramener les hommes : « Mais, pour être en état de reprendre et en état de corriger les hommes, il faudrait d'abord aimer l'httr manité 9 et Ton serait alors à leur égard juste sans dureté et indulgent sans lâcheté. »

Duclos a bien raison de chercher à relever la nature humaine des calomnies et des anathèmes qui avaient pesé sur elle durant tant de siècles, et à réveiller dans les âmes le sentiment, si longtemps endormi, de l'amour de l'humanité. Il entre ici, comme Vauvenargues, dans ce courant généreux qui emportait les meilleurs esprits de son siècle. Seulement, comme beaucoup de ses contemporains, il confond trop le principe du devoir et de la vertu avec celui de l'intérêt personnel, ou au moins de l'intérêt social, comme si l'obligation morale ne dominait pas la considération de notre bonheur et n'en prescrivait pas souvent le sacrifice, comme si l'essence même de la vertu n'était pas le désintéressement, comme si enfin nos actions n'étaient bonnes ou mauvaisesj moralement parlant, que par les effets utiles ou nuisibles qu'elles produisent. Ce sera la gloire du philosophe de Kœnigsberg, Emmanuel Kant, de redresser sur ce point la morale du xvin e siècle. Mais, en attendant Kant, qui ne paraîtra qu'à la fin du siècle, Rousseau Na bientôt s'appliquer à la pousser dans une meilleure voie.

Rousseau, à cette époque, n'avait pas encore écrit l'Emile, mais déjà l'importance de l'éducation pour

les individus et les peuples et la nécessité de réformer le ' système suivi jusqu'alors commençaient à frapper les esprits. Aussi Duclos consacre-t-il le second chapitre de son ouvrageà cetobjet si important et alors si nouveau. Il distingue avec raison l'éducation de l'instruction. Celle-ci, qui concerne la culture de Vesprit et des talents, doit être différente suivant l'état, l'inclination et les dispositions de ceux qu'on veut instruire; celle-là qui devrait avoir pour but de former les hommes, c'est-à-dire de les élever respectivement les uns pour les autres, devrait être générale, uniforme. Voici comment Duclos la conçoit : a Nous avons tous dans le cœur des germes de vertus et de vices, il s'agit d'étouffer les uns et de développer les autres. Toutes les facultés de l'àme se réduisent à sentir et à penser; nos plaisirs consistent à aimer et à connaître : il ne faut donc que régler et exercer ces dispositions, pour rendre les hommes utiles et heureux par le bien qu'ils feraient et qu'ils éprouveraient eux-mêmes. » On pourrait justement reprocher aux. termes où est posé ce problème d'être bien vagues ou bien incomplets ; mais il faut savoir gré à Duclos de l'avoir posé, c'est-à-dire d'avoir mis en lumière la nécessité de réformer l'éducation générale pour la ramener à son véritable objet, l'homme, la mettre en harmonie avec les progrès de l'esprit humain, et préparer ainsi à l'humanité un meilleur avenir. « Je ne sais, disait-il, si j'ai une trop bonne opinion de mon siècle; mais il me semble qu'iï y a une certaine fermentation de raison universelle qui tend à se développer, qu'on laissera peut-être se dissiper, et dont on pourrait assurer, diriger et hâter les progrès par une éducation bien entendue. » Si cette belle parole de Duclos eût été mieux comprise, la réforme des es-

prits et des mœurs par cette éducation bien entendue dont il parle eût prévenu bien des orages; mais elle rencontrait trop d'obstacles dans les intérêts et les préjugés régnants pour avoir quelque chance d'arriver aux oreilles des puissants.

Il ne s'agissait point d'ailleurs pour Duclos d'ex* tirper d'un coup et sans discernement tout ce que beaucoup de philosophes de son temps attaquaient comme des préjugés funestes. Sur ce point, qu'il examine tout particulièrement à propos de la question même de l'éducation qu'il vient de soulever, Duclos montre une circonspection qu'on ne rencontre pas ordinairement chez les écrivains de son temps, et qui confirme ce que j'ai déjà dit de la nature de son esprit et de son caractère. Il est curieux de voir comment il parle ici des préjugés.

Il commence par une définition et une distinction très-justes : c'est qu'un préjugé n'étant autre chose qu'un jugement porté ou admis sans examen, peut être une vérité ou une erreur. Partant de là, il pose en principe que les préjugés nuisibles à la société ne * peuvent être que des erreurs, et ne sauraient être trop combattus, et il accorde qu'on ne doit pas non plus entretenir des erreurs indifférentes par ellesmêmes, s'il y en a de telles. Mais il a soin d'ajouter que celles-ci exigent de la prudence : « 11 en faut quelquefois, dit-il, en combattant le vice ; on ne doit pas arracher témérairement l'ivraie. » — Quant aux préjugés qui tendent au bien de la société, et qui sontdes germes de vertu, a on peut être sûr, affirmet-ii, que ce sont des vérités qu'il faut respecter et suivre 1 » Cette maxime, qui fait de l'intérêt social, ou de ce que l'on croit être l'intérêt social, la mesure de la vérité, ne saurait être la règle du philo-

sophe, c'est-à-dire de celui qui est réellement possédé de l'amour de la vérité : celui-là cherche dans les lumières mêmes de la vérité et non dans des considérations extérieures, le signe qui doit la distinguer de l'erreur, bien sûr d'ailleurs que le vrai ne peut que s'accorder avecle bien. 11 n'estpasnon plusd'unphilosophe de dire, comme le fait Duclos, qu'il est inutile de s'attacher à démontrer des vérités acquises, mais qu'il suffit d'en recommander la pratique, comme si la question n'était pas précisément de savoir quelles sont, parmi les opinions reçues, celles qui méritent réellement le titre de vérités acquises, et comme si l'examen et la démonstration n'étaient pas les seuls moyens de résoudre cette question. Duclos craint qu'en voulant trop éclairer certains hommes, on ne leur inspire une présomption dangereuse ; mais quoi ! Les philosophes demeureront-ils dédaigneusement à l'écart de leurs semblables et leur tiendront-ils la lumière sous le boisseau, de peur qu'on n'en abuse ! Duclos renvoie le commun des hommes au sentiment intérieur; mais il faut au moins que ce sentiment intérieur soit lui-même éclairé pour les bien diriger. Il est donc juste de lui reprocher ici une réserve excessive de la part d'un philosophe. Il s'inquiétait des ruines que l'on entassait autour de lui : « On déclame beaucoup depuis un temps, s'écrie-t-il, contre les préjugés, peut-être en a-t-on trop détruit, » et il est vrai que l'on attaquait trop souvent sous le nom de préjugés les idées et les sentiments qui sont comme l'apanage de l'humanité (en quoi d'ailleurs Duclos n'était pas lui-même tout-à-fait exempt de reproches) ; mais il aurait fallu distinguer tout cela et ne pas resserrer le libre examen en des limites que la philosophie ne saurait accepter.

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Quoi qu'il en soit, Duclosn'qn reconnaît pas moins la nécessité de combattre les faux préjugés , et parmi ceux-ci il place celui de la naissance. « 11 n'y a point, dit-il, de préjugé dont on se défasse moins : il y a peu d'hommes assez sages pour regarder la noblesse comme un avantage , et non comme un mérite , et pour se borner à en jouir sans en tirer vanité. » Il ne va point pourtant jusqu'à demander l'abolition des privilégesde la noblesse (l'homme circonspect reparait ici dans le plébéien révolté) : « Je suis très-éloigné, dit-il, de vouloir déprécier un ordre aussi respectable que celui de la noblesse ; » mais la manière même dont il en parle prouve le cas qu'il en fait. Il revient plus loin sur le même sujet en parlant des grands seigneurs (chap. V), tels qu'ils étaient de son temps, c'est-à-dire tels que les avaient faits, avant Louis XV, Louis XI, Richelieu et Louis XIV, dont il apprécie ainsi l'œuvre sur ce point : « Le peuple a pu gagner à l'abaissement des grands, ceux-ci ont encore plus perdu ; mais il est plus avantageux à l'Etat qu'ils aient tout perdu que s'ils avaient tout conservé. » Il cherchait ici à dissiper la crainte que les grands seigneurs causaient au peuple, en lui rappelant, ce qui était vrai en un sens, mais aussi humiliant pour les uns que pour les autres, que les grands et les petits avaient le même maître, en ajoutant, ce qui était exagéré, qu'ils étaient liés par les mêmes lois et qu'elles étaient rarement sans efiet quand on les réclamait hardiment, et en cherchant ainsi à lui inspirer le courage de tenir tête à une puissance qui n'était sans doute pas aussi imaginaire qu'il le dit, mais qui n'était pas non plus aussi réelle que le peuple le supposait, trompé qu'il était par l'éclat extérieur. Nous pouvons apprécier par cet exemple le carac-

tère des idées politiques de Duclos. N'attendez pas de lui les explosions de cet autre plébéien beaucoup plus vraiment révolté, Jean-Jacques Rousseau : il s* accommode assez bien au régime existant ; mais ne croyez pas non plus qu'il soit indifférent aux droits et aux aspirations du peuple : il sait au besoin, nous l'avons vu par sa vie, tenir tête au despotisme, et suivant sa propre expression, assez neuve à cette époque, parler en vrai patriote. Mais, comme je l'ai dit plus haut, il y a en lui beaucoup plutôt l'étoffe d'un réformateur modéré que d'un révolutionnaire.

Je trouve, dans son Voyage en Italie, la relation d'une conversation avec Beccaria qui montre bien ce qu'était réellement Duclos ; je veux vous la lire à ce titre.

« Le marquis Beccaria, auteur de l'ouvrage Dei delitti e delli pêne, que je comptais aller voir, me prévint, et nous eûmes ensemble une conversation au sujet de son livre. Après lui avoir fait compliment sur le caractère d'humanité qui l'avait inspiré, je ne lui dissimulai point que je n'étais pas de son sentiment sur la conclusion qui tend à proscrire la peine de mort, pour quelque crime que ce puisse être. Je lui dis qu'il n'avait été frappé que de l'horreur des supplices, sans porter sa vue en rétrogradant sur l'énormité de certains crimes qu'on ne peut punir que de mort, et quelquefois d'une mort terrible, suivant les cas. Je convins de la sévérité, à certains égards, de nos lois criminelles, telles que la question préparatoire; mais j'ajoutai, et je le pense, que sans proscrire aucun genre de mort, il n'y aurait, pour la réforme de notre code criminel, qu'à fixer une gradation de peines, comme une gradation de délits. Il y aurait, sans doute des délits qui ne seraient pas punis de mort, ainsi qu'ils le sont actuellement ; mais il y a des crimes qui ne peuvent l'être d'une mort trop effrayante. La rigueur du châtiment est, dans certaines circonstances, un acte d'humanité pour la société en corps. J'entrai dans quelques explications, et je finis par donnera Pauteur les éloges que

DUCLOS il I

mérite son projet, qui peut être l'occasion d'une réforme dans le code criminel* Je crois cependant qu'on Ta trop exalté. Mais l'excès est l'esprit do siècle, et peut-être fa-t-il toujours été du Français. On est revenu depuis quelque temps de beaucoup de préjugés ; mais on s'accoutume trop à regarder comme tels tout ce qui «et admis. Dès qu'un auteur produit une idée nouvelle, elle est aussitôt reçue comme vraie; la nouveauté seule en, est Je .passe-part. Je voudrais pourtant un peu d'examen et de discussion avant le jugement. Doit-on enseigner des erreurs, aux hommes ? La réponse sera courte.. Jamais. Doit-on les détromper de toutes? Ce serait la matière d'un problème qu'on ne résoudrait pas sans faire des distinctions. Il faudrait d'abord s'assurer si ce qu'on prend pour des erreurs, en sont en effet, et si ces prétendues erreurs sont utiles ou nuisibles à la société. »

Voilà bien Duclos. Nous retrouvons ici trait pour trait l'auteur des Considérations.

Je ne veux pas quitter ce dernier ouvrage sans vous en donner un échantillon qui vous permette de juger Duclos, — en qui je n'ai guère-représenté jusqu'ici que le philosophe, —comme peintre de mœurs, et je ne puis à cet effet rien choisir de mieux que le passage où il peint si bien ces vices de son temps : le prétendu bon ton, le persifflage et la mèchanceté, qui sont bien aussi un peu ceux des nôtres.

« Le bon ton, dans ceux qui ont le plus d'esprit, consiste à dire agréablement des riens, et à ne pas se permettre le moindre propos sensé, si l'on ne le fait excuser par les grâces du discours; à voiler enfin la raison, quand on est obligé de la produire avec autant de soin que la pudeur en exigeait autrefois, quand il s'agissait d'exprimer quelque idée libre. L'agrément est devenu si nécessaire que la médisance même cesserait de plaire , si elle en était dépourvue. Il ne suffit pas de nuire, il faut surtout amuser; sans quoi le discours le plus méchant retombe plus sur son auteur que celui qui en est le sujet.

«Ce prétendu bon ton, qui n'est qu'un abus de l'esprit ne

laisse pas d'en exiger beaucoup ; ainsi ii devient dans les sots un jargon inintelligible pour eux-mêmes ; et, comme les sots font le grand nombre, ce jargon a prévalu. C'est ce qu'on appelle le persifflage, amas fatigant de paroles sans idées, volubilité de propos qui font rire les fous, scandalisent la raison, déconcertent les gens honnêtes ou timides, et rendent la société insupportable*

.... Aujourd'hui la méchanceté est réduite en art; elle tient lieu de mérite à ceux qui n'en ont point d'autre, et souvent leur donne de la considération.

Voilà ce qui produit cette foule de petits méchants subalternes et imitateurs, de caustiques fades, parmi lesquels il s'en trouve de si innocents; leur caractère y est si opposé, ils auraient été de si bonnes gens, en suivant leur cœur, qu'on est quelquefois tenté d'en avoir compassion, tant le mal coûte à faire. Aussi en voit-on qui abandonnent leur rôle comme trop pénible ; d'autres persistent, flattés et corrompus par les progrès qu'ils ont faits. Les seuls qui aient gagné à ce travers de mode, sont ceux qui, nés avec le cœur dépravé, l'imagination déréglée, l'esprit faux, borné et sans principes, méprisant la vertu, et incapables de remords, on le plaisir de se voir les héros d'une société dont ils devraient être l'horreur. »

Le livre qui vient de nous occuper n'est sans doute pas une œuvre de premier ordre, comme (pour ne pas sortir du xvin e siècle) les Maximes et Réflexions de Vauvenargues, ou YEmile de Jean-Jacques, Rousseau ; il n'a eu ni le succès posthume du premier de ces ouvrages, ni la grande influence du second sur son temps. Mais il n'en mérite pas moins qu'on lui fasse une place dans l'histoire du xvni e siècle; car, en même temps qu'il nous offre une peinture fidèle et souvent vive de la société et des mœurs de cette époque, il appartient, malgré certaines réserves, à ce généreux courant d'idées qui emportait alors les esprits. La philosophie morale et po-

litîqiie qu'il renferme offre sans doute bien des lacunes, et l'on sent en le lisant combien fut heureuse l'apparition de Rousseau ; mais tel qu'il est et quoiqu'il soit dédié à Louis XV, cet ouvrage est vraiment digne de l'éloge qu'en faisait Voltaire : c'est le livre d'un honnête homme.

Ce ne sera pas sortir de notre sujet, mais le compléter, au contraire, que de dire un mot de Duclos comme historien. Il appartient, en effet, comme tous les historiens du xviii e siècle, à ce que j'appelle l'école morale. On n'avait pas encore inventé à cette époque cette belle philosophie de l'histoire qui a fleuri de nos jours et porté les fruits que vous savez. Entendons-nous bien. Le xvin e siècle est le père de la philosophie de l'histoire, comme de toutes les grandes idées : il a créé la chose et le mot. Vico en Italie, Herder et Kant en Allemagne , Montesquieu, Voltaire, Turgot, Condorcet en France, tous ces vrais fondateurs de la philosophie de l'histoire ne sont-ils pas en effet des hommes du xvm e siècle? Et pouvait-il en être autrement? Comment le siècle qu'on a si justement appelé le siècle de la philosophie , n'aurait-il pas appliqué la philosophie à l'histoire? Comment le siècle qui a si bien conçu l'idée du progrès n'aurait-il pas conçu la philosophie de l'histoire, qui n'est que la démonstration de cette loi par l'histoire de l'humanité ? Mais il ne pensait point, ce siècle dont la philosophie a été si souvent accusée d'immoralité, que la philosophie de l'histoire dût étouffer la voix de la conscience du genre humain, et ce n'est pas lui qui aurait jamais songé à ériger les criminels les plus odieux en grands hommes providentiels. Cette invention était réservée à notre temps. L'histoire au xvm° siècle ne fit

point fléchir les lois de la conscience et les droits de l'humanité devant ces hautes théories qui en font aujourd'hui si bon marché; elle resta comme la grande justicière des hommes et des peuples. Tel est le caractère qu'elle a chez Duclos, comme chez les autres historiens de ce temps. Ses deux principaux ouvrages historiques sont Y Histoire de Louis XI, et des Mémoires secrets sur le règne de Louis XIV, la Régence et le règne de Louis XV. 11 s'est servi pour le premier de ces deux ouvrages d'un immense travail manuscrit entrepris par l'abbé le Grand (mort en 1 733), et auquel ce savant avait consacré trente années de sa vie. Pour le second, il a beaucoup mis à contribution les Mémoires de Saint-Simon, si fameux aujourd'hui, mais encore inédits à cette époque (la première édition date seulement de 4829). Dans l'un et dans l'autre, il n'a fait souvent qu'abréger les grands travaux que je viens de citer. Un critique très- savant et très-fin, mais plus amoureux des curiosités qu'attaché aux principes , M. Sainte-Beuve, s'est plu à rapprocher de ces travaux les ouvrages de Duclos pour si* gnaler les emprunts et les différences littéraires : •c'est ainsi' qu'il nous montre Duclos ajoutant des traits à l'abbé le Grand, mais en revanche émoussant ceux de S l -Simon, à l'incomparable originalité duquel il ne rendait pas suffisamment justice ; mais tout cela ne suffit pas pour faire connaître Duclos comme historien : il faudrait aussi montrer dans cet historien le moraliste, Y honnête homme, comme l'appelaient ses amis, le plébéien révolté, comme l'appelaient ses ennemis. Je ne puis à mon tour entreprendre ici ce travail ; j'ai voulu seulement indiquer en Duclos, tout historiographe officiel qu'il fût, le caractère moraliste de l'historien ; et, pour faire ressortir ce ca-

ractère, je me bornerai, en finissant, à extraire de la préface des Mémoires secrets le passage suivant :

c II semble que le temple de la gloire ait été élevé par des lâches qui n'y placent que ceux qu'ils craignent. Ceux qui ont bien mérité de la patrie, et ceux qui Font asservie et en ont corrompu les mœurs, sont également du ressort de l'histoire. Les premiers ont droit d'y occuper une place honorable ; les autres, grands ou petits, doivent en subir la justice. Persuadé qu'on ne doit punir que pour l'exemple, révéler les fautes que pour en prévenir de pareilles, je ne tirerai point de l'oubli des faits isolés, sans conséquence pour l'État et dont tout le fruit serait de mortifier gratuitement une famille. Mais je montrerai, quels qu'ils soient, les coupables envers la nation.... Ce sont les cadavres des criminels que Ton expose à la vue des scélérats de leur espèce. »

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