‹ Les moralistes français au dix-huitième siècleChapitre 12 sur 16 · L'HOMMB : SA VIE, SON CARACTÈRE · texte numérisé non relu

L'HOMMB : SA VIE, SON CARACTÈRE

De même qu'en passant de Vauvenargues à Duclos, nous avons déjà descendu quelques degrés, nous allons en descendre encore plusieurs en passant de Duclos à Helvétius et aux moralistes dont il me reste à vous parler. Mais l'étude d'Helvétius (pour ne parler d'abord que de celui-là) nous offrira aussi son genre d'intérêt. Elle nous montrera, en effet, suivant ce que j'ai indiqué dès le début de ce cours, que la doctrine morale de cet écrivain ne fut nullement, — quoi qu'on en ait dit et qu'on répète encore à ce sujet, — la véritable expression de la philosophie du xvnr siècle, puisqu'elle a été vivement attaquée et éloquemment réfutée par les plus grands écrivains et les meilleurs esprits de ce temps. Cette étude aura en outre l'avantage de mettre cet autre point en lumière : c'est que, malgré les aberrations de sa doctrine, cet auteur lui-même était animé d'un souffle généreux qui la relevait et la purifiait en quelque sorte; et que, si des écrits comme les siens, ont pu avoir par leurs mauvais côtés une influence fâcheuse, ils en ont aussi exercé une bonne par les grands sentiments qui s'y manifestaient en dépit du système. Enfin, quoi que l'on pense de la valeur philosophique et littéraire des œuvres d'Helvétius, on ne saurait nier que l'homme

ne soit digne de sympathie et d'estime, et que, comme il a obtenu celles de ses contemporains, et parmi eux des plus illustres, il ne mérite aussi les nôtres. Tout le monde accordera au moins qu'en lui l'homme vaut mieux que les livres, et que même, — ce qui n'est pas non plus un spectacle sans intérêt, — il les dément heureusement, comme le disait Jean-Jacques Rousseau dans une éloquente apostrophe de la Profession defoidu vicaire savoyard qui est à l'adresse d'Helvétius : c Ton cœur bienfaisant dément ta doctrine. »

Voyons donc d'abord l'homme dans Helvétius, et arrêtons-nous-y avec d'autant plus de complaisance qu'il est supérieur à ses livres et que ses exemples peuvent servir à réfuter ses principes.

Helvétius naquit à Paris la même année où Vauvenargues naissait à Aix, en 1715. Mais si cette date les réunit, combien leurs destinées furent différentes ! Vauvenargues traîna dans la gêne, la douleur et l'obscurité le petit nombre d'années qu'il lui fut donné de vivre, et il mourut au moment où il touchait à la gloire qu'il méritait si bien. Helvétius, au contraire, eut une existence riche, heureuse, brillante, et il obtint de son vivant la renommée qu'il souhaitait. Il n'y a rien non plus de commun entre leurs esprits, si ce n'est ce qui appartient au courant généreux du temps, courant qui ne se fait pas moins sentir dans les bas fonds du système d'Helvétius que dans les hautes et nobles pensées de Vauvenargues; mais c'est ce que montrera assez la suite de cette étude. Ne nous écartons pas, pour le moment, de la biographie d'Helvétius.

Sa famille était originaire du Palatinat, où elle avait été persécutée au temps de la Réforme et d'où elle s'était réfugiée en Hollande. Son grand -père,

venu fort jeune en France, s'y était fait un nom comme médecin : ce fut lui qui y importa l'usage de Yipecacttanka, qu'il avait appris d'un (te ses parents, gouverneur de Batavia; le médecin hollandais, comme on l'appelait, avait reçu de Louis XIV des lettres de noblesse et la charge d'inspecteur général des hôpitaux. Son père était médecin de la reine : il avait sauvé le roi Louis XV, alors âgé de sept ans, d'une maladie dangereuse au sujet de laquelle il avait été appelé en consultation. C'était un homme très-bienveillant et très-charitable. Sa mère avait les mêmes vertus. Ces vertus qu'à son tour Helvétius pratiqua si bien, il en avait donc puisé le germe et l'exemple dans sa famille.

Comme Voltaire et comme Diderot, Helvétius fit ses études chez les Jésuites, au collège Louis-le-Grand. Il est assez curieux de voir les plus ardents adver saires de l'Eglise au xvm e siècle sortir des écoles d'Ignace de Loyola. Elève assez médiocre jusque-là, Helvétius dut ses premiers succès au père Porée, qui avait été le professeur de rhétorique de Voltaire, et pour lequel celui-ci conserva toujours beaucoup de reconnaissance et d'attachement.

Malheureusement il ne se contenta point de briller dans les exercices publics de son collège ; il voulut se faire applaudir aussi sur le théâtre. Très-habile danseur, il se montra, dit-on, une fois ou deux, dans les ballets de l'Opéra, sous le masque du fameux Dupré. Ce trait, que je ne garantis pas, n'a rien d'étonnant : il s'accorde assez bien avec la légèreté de mœurs qui caractérise l'époque de Louis XV. Un des panégyristes d'Helvétius résume ainsi ses mérites, après avoir raconté sa vie : « Il avait été bon danseur, habile à l'escrime, tireur adroit, financier éclairé, bon poëte,

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grand philosophe, dès qu'il avait voulu l'être. * Bon danseur, ce n'est pas un mince éloge pour ce panégyriste; mais plût à Dieu qu'Helvétius eût été aussi grand philosophe que bon danseur I

Sa jeunesse fut très-mondaine et très-dissipée. Gomme Duclos, il se livra à un libertinage qui émoussa en lui, pour le reste de sa vie, la délicatesse du sentiment à Fégard des femmes. Cette influence ne se fera que trop sentir dans ses écrits.

À l'âge de vingt-trois ans, il obtint, grâce à la protection de la reine, qui aimait beaucoup son père et sa mère, une place de fermier-général. Vous savez qu'avant la Révolution il était d'usage en France de confier le soin de percevoir les impôts à des financiers qui payaient à l'Etat une somme beaucoup moins considérable que celle qu'ils extorquaient au peuple. Ces financiers qui prenaient à bail la ferme des impôts, étaient désignés sous le nom de fermiers-généraux. Helvétius ne pouvait manquer d'acquérir une grande fortune dans cet emploi; mais hâtons-nous d'ajouter, comme le fait Grimm dans les pages de la Correspondance littéraire qu'il consacre à sa mémoire, qu'il en fit toujours l'usage le plus noble. Ici se révèlent la bonté et la noblesse de ses sentiments ; si nous pouvons lui reprocher à certains égards de manquer de délicatesse, ce n'est pas du moins du côté de la bienfaisance, c II donnait beaucoup et continuellement, dit Grimm, et de la manière la plus simple et la plus libérale. »

Il aimait particulièrement à obliger les gens de lettres pauvres. Il fit à Marivaux une pension de deux raille livres, et il y joignit un procédé qui, comme l'a remarqué judicieusement M. Damiron, dans ses Mémoires pour servira V histoire de la philosophie au

xviii 9 siècle (t. I, p. 362) , serait de bon goût s'il n'était encore plus d'une belle âme. Comme Marivaux, quoique excellent homme, était d'une humeur assez difficile et surtout prompt à s'aigrir dans la dispute, Helvétius, lui-même assez vif, se fit une loi de le ménager plus que tout autre, dès qu'il l'eut pour obligé : « Ahl comme je lui aurais répondu, disait-il un jour, si je ne lui avais pas l'obligation d'avoir bien voulu accepter de moi une pension qu'il eût refusée de tout autre. » — Il fit aussi une pension de mille écus à Saurin, afin qu'il pût cultiver tranquillement les lettres; et quand celui-ci voulut se marier, il l'obligea d'accepter les fonds de la pension qu'il lui faisait. Parmi les littérateurs qui eurent part à ses bienfaits, on cite encore l'abbé Sabatier, personnage peu estimable, il est vrai, mais dont Helvétius ne pouvait connaître à cette époque la bassesse et la vénalité *. Il eut la main plus heureuse en venant en aide à Thomas, au futur auteur des Éloges de Descartes et de Marc-Aurèle, qui lui en témoigna sa recon naissance en des vers aussi honorables pour l'obligé que pour le bienfaiteur, et qui lui-même, à son tour, quoique pauvre, imita les exemples de celui-ci, en ouvrant sa bourse à des écrivains encore plus malheureux que lui.

Ce qui ne montre pas moins que ses bienfaits la générosité et la noblesse de son âme, c'est la manière même dont Helvétius exerçait ses fonctions de fermier général dans un temps où l'orgueil et la dureté envers le peuple étaient l'apanage ordinaire des finan-

1. Après avoir écrit au xviii» siècle pour et contre les philosophes, et avoir trafiqué de sa plume en Angleterre et en Allemagne à l'époque de la Révolution, l'abbé Sabatier obtmt des Bourbons en 1814 une pension qui ne l'empêcha pas de dénigrer ses protecteurs.

ciers et des grands seigneurs, et où, grâce à l'omnipotence et à ce que Malesherbes. appelait si justement la clandestinité de l'administration , tant de vexations et d'iniquités se commettaient impunément. Ce n'était pas un fermier général ordinaire. Dans ses tournées, il refusait de recevoir l'argent qui provenait de ces confiscations dont on faisait alors un si effroyable abus, et il lui arriva même souvent de dédommager ceux qu'avaient ruinés les vexations des employés subalternes. La ferme ne pouvait approuver une telle conduite ; aussi Helvétius dut-il souvent en faire lui-même les frais.

Pendant que nous en sommes sur le chapitre de la bienfaisance et de la générosité d'Helvélius, je veux rapporter tout de suite d'autres traits, qui ne lui font pas moins d'honneur.

Ayant donné sa démission de fermier général (j'en indiquerai tout-à-l'heure le motif, mais vous avez déjà pu comprendre par ce que je viens de dire qu'il n'était guère fait pour un emploi de ce genre), et ayant acheté la terre du Voré en Bourgogne, il ne manqua pas de porter dans l'administration de son domaine cette bienfaisance et cette générosité qu'il avait montrées comme fermier général. A peine était-il arrivé dans sa terre qu'un gentilhomme, nommé de Vasseeoncelles, se présente à lui et lui déclare que l'état de ses affaires ne lui a pas permis depuis plusieurs années de payer ce qu'il devait au Seigneur du Voré, qu'il n'est pas dans ce moment en élat de donner le tout, mais qu'il s'engage pour l'avenir à payer exactement l'année courante et les arrérages d'une année. II ajoute que, si l'on exige de lui davantage et si l'on continue les procédures, on le ruinera sans ressource, et il prie le nouveau Seigneur du Voré de

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•donner ordre à ses gens d'affaires de cesser leurs poursuites. Que fait Helvétius? « Je sais, lui répond-il, que vous êtes un galant homme et que vous n'êtes pas riche? Vous me paierez à l'avenir comme vous le pourrez, et je vais vous remettre un papier qui empêchera mes gens d'affaires de vous inquiéter. » Ce papier était une quittance générale. M. de Vasseconcelles se jette aux genoux de son bienfaiteur en s'écriant : c Ah ! Monsieur, vous sauvez la vie à ma femme et à mes cinq enfants. » Helvétius le relève, lui parle avec un tendre intérêt et lui fait accepter une pension de mille livres pour élever ses enfants. Que dites-vous, messieurs, et vous, mesdames, de cette conduite ? Ne mérite-t-elle pas qu'on applique à Helvétius le mot de Jésus-Christ au sujet de la Madeleine : « Il lui sera beaucoup pardonné, parce qu'il a beaucoup aimé? * Ne rachète-t-elle pas bien des fautes?

Le gentilhomme dont je viens de parler ne fut pas le seul qu'obligea Helvétius. Sa conduite à l'égard de ses fermiers et des pauvres n'était pas moins humaine et moins généreuse. Quand l'année n'avait pas été bonne, il accordait des remises à ses fermiers et sous vent même leur donnait de l'argent. Sa charité envers les pauvres croissait alors en raison de leurs besoins. Et elle s'exerçait, la charité de ce philosophe, conformément à ce beau précepte de l'Evangile, que la main gauche doit ignorer ce que donne la main' droite. Il disait à son valet de chambre, témoin ou intermédiaire de ses actes de bienfaisance : « Chevalier, je vous défends de parler de ce que vous voyez, même après ma mort. » Il lui arrivait quelquefois, comme il était inévitable, d'étendre ses bienfaits sur de mauvais sujets ; à ceux qui leur en faisaient des

^proches, il répondait : « Si j'étais roi, je les corrigerais ; mais je ne suis que riche et ils sont pauvres, e dois les soulager. » — Un jour il est informé qu'un ésuite, qui s'était fort mal conduit à son égard, se irouvait dans un village voisin, réduit à la plus exirême misère. 11 va trouver un des amis de ce malheureux, et lui remet cinquante louis en lui disant : « Portez-les à votre ami ; mais ne lui dites pas qu'ils viennent de moi ; il m'a offensé, et il serait humilié de recevoir mes secours. »

Gomme il était passionné pour la chasse et qu'il était entouré de braconniers, il fit faire des défenses sévères; mais son humanité désarmait vite sa rigueur. Un paysan étant venu chasser jusque sous les fenêtres de son château, Helvétius, irrité de cette audace , ordonne qu'on l'arrête et qu'on l'amène devant lui. Dans un premier moment de colère, il court au chasseur, que deux gardes traînaient dans la cour du château ; mais bientôt la vue de ce pauvre diable fiait tomber sa fureur : après l'avoir regardé un instant, « mon ami, lui dit-il, vous avez de grands torts envers moi ; si vous avez besoin de gibier, pourquoi ne m'en avoir pas demandé? Je vous en aurais donné. » Et il le fit remettre en liberté. — Une autre fois, ses gardes ayant arrêté un paysan qui chassait sur ses terres, lui avaient confisqué son fusil et l'avaient retenu en prison jusqu'à ce qu'il eût payé l'amende. Informé de cette aventure, Helvétius va trouver ce paysan, mais en secret, de peur d'essuyer les repro-, ches de sa femme, à qui il avait promis d'user de rigueur envers les braconniers ; et, après lui avoir fait promettre de garder le silence, lui paye le prix de son fusil, et lui rend celui de l'amende et des frais. L'histoire ajoute, — ce qui prouve que le cœur de M rae Hel-

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vétius était à la hauteur de celui de son mari, — qd dans le même temps cette dame, se reprochant d'être la cause de la ruine du pauvre homme, se rendait chez lui de son côté, et, lui recommandant aussi le secret, lui remboursait le prix du fusil confisqué, l'amende et les frais du procès. Ainsi le paysan fut dédommagé des deux côtés, sans que l'un des époux soupçonnât la conduite de l'autre.

Je viens de parler de M me Hel vétius; c'est une figure qui mérite de nous arrêter. M Ue de Ligniville — c'était son nom de famille — appartenait à une noble famille de Lorraine, mais elle était fort pauvre. Helvétius l'avait connue chez M me de Graffigny (l'auteur des Lettres péruviennes) , dont elle était la nièce. Après l'avoir observée pendant un an, ayant trouvé en elle, outre les charmes de sa personne et les agréments de son esprit, une grande élévation de sentiments avec beaucoup de bonté et de simplicité, il la demanda en mariage et l'obtint. Elle fit le bonheur de sa vie. Ce bonheur, il le goûta vivement, et l'on put justement lui prêter ces paroles de Bolingbrocke à Swift : « Je n'ai plus que pour une femme l'amour que j'avais autrefois pour tout son sexe. » En faisant le bonheur de son mari, elle donna aussi un vif attrait à sa maison : les amis des lettres et de la philosophie étaient toujours sûrs d'y trouver le plus aimable accueil. Un jour qu'elle ramenait chez elle dans sa voiture un noble étranger qui était venu la visiter, le prince, en entrant dans le vestibule, s'écria : « Ah ! mon Dieu, que de claques! » — le claque était le chapeau des roturiers. — « Prince , lui répondit M me Helvétius, cela vous promet bonne compagnie. » Elle se sentait plus fière d'attirer chez elle ces claques de philosophes 'que les chapeaux à plumes des grands seigneurs, et elle don-

nait finement à son hôte la leçon qu'il méritait. Son mot au Premier Consul Bonaparte, la visitant dans cette maison (TAuteuil où elle s'était retirée- après la mort de son mari et qui était devenue un des lieux de réunion les plus recherchés des philosophes, ce mot ne la peint pas moins bien que le trait pré* cèdent : « Vous ne savez pas, dit-elle à ce jeune et orgueilleux despote, combien on peut trouver de bonheur dans trois arpents de terre! » Mais quel plus grand éloge peut-on faire de M me Helvétius qu'en disant que, devenue veuve, elle fut recherchée en mariage par deux des hommes qui ont fait le plus d'honneur à l'humanité, non-seulement au xvin e siècle, mais dans tous les temps, Turgot et Franklin, et que, s' étant promis de rester fidèle à la mémoire de son mari, elle les refusa tous deux ! La Correspondance de Grimm contient à ce sujet, à la date de janvier 1780, une très-piquante lettre de Franklin. Je ne puis résister au plaisir de vous la lire, malgré quelques fautes de français bien pardonnables chez l'écrivain américain.

c Chagriné de votre résolution prononcée si positivement hier soir, de rester seule, pendant la vie, en l'honneur de votre cher mari, je me retirai chez moi. Tombé sur mon lit, je me crus mort, et je me trouvai dans les Champs-Elysées. On m'a demandé si j'avais envie de voir quelques personnages particuliers? — Menez-moi chez les philosophes. — Il y en a deux qui demeurent ici près de ce jardin, ils sont très-bons voisins et très-amis l'un de l'autre. — Qui sont-ils?

— Socrate et Helvétius. — Je les estime prodigieusement tous les deux ; mais faites-moi voir premièrement Helvétius, parce que j'entends un peu de français et pas un mot de grec

— Il m'a reçu avec beaucoup de courtoisie, m'ayant connu, disait-il, de caractère, il y a quelque temps. Il m'a demandé mille choses sur la guerre et sur l'état présent de la religion, delà liberté et du gouvernement en France. Vous ne me

demandez donc rien de votre chère amie madame Helvétius? -et cependant elle vous aime excessivement; il n'y a qu'une heure que j'étais chez elle. — Ah ! dit-il, vous me faîtes souvenir démon ancienne félicité, mais il faut l'oublier pour -être heureux ici. Pendant plusieurs années je n'ai pensé que d'elle, enfin je suis consolé. J'ai pris une autre femme, la plus semblable à elle que je pouvais trouver; elle n'est pas, c'est vrai, tout-à-fait si belle, mais elle a autant de bon sens et d'esprit, et elle m'aime infiniment; son étude continuelle est de me plaire. Elle est sortie actuellement pour chercher du meilleur nectar et ambroisie pour me régaler ce soir; restez chez moi et vous la verrez. — J'aperçois, disais-je, -que votre ancienne amie est plus fidèle que vous, car plusieurs bons partis lui ont été offerts qu'elle a refusés tous. Je vous confesse que je l'ai aimée, moi, à la folie, mais elle •était dure à mon égard, et m'a rejeté absolument pour l'honneur de vous. — Je vous plains, dit-il, de votre malheur, •car c'est une bonne femme et bien aimable... Mais l'abbé de La Roche et l'abbé M... ne sont-ils pas encore quelquefois •chez elle? — Oui, assurément, car elle n'a pas perdu un seul de vos amis. — Si vous aviez gagné l'abbé M... avec du café à la crème pour parler pour vous, peut-être vous auriez réussi, car il est raisonneur subtil comme Saint-Thomas, et il met ses arguments en si bon ordre qu'ils deviennent presque irrésistibles; ou si l'abbé de La Roche avait été gagné par quelque belle édition d'un vieux classique à parler contre vous, cela aurait été mieux, car j'ai toujours observé que quand il conseille quelque chose, elle a un penchant très-fort .à faire le revers. — A ces mots entrait la nouvelle madame Helvétius; à l'instant je l'ai reconnue d'être madame de Franklin, mon ancienne amie américaine. Je l'ai réclamée, mais elle me disait froidement : « J'ai été votre bonne femme •quarante-neuf années et quatre mois, presque un demisiècle ; soyez content de cela. J'ai formé ici une nouvelle connexion qui durera à l'éternité. » — Mécontent de ce refus de mon Eurydice, j'ai pris tout de suite la résolution de quitter ces ombres ingrates, et de revenir ici en ce bon monde revoir le soleil et vous. Me voici. Vengeons-nous. *

M me Helvétius repoussa la vengeance que lui offrait Franklin. Revenons à son mari.

Hehrétius, nous l'avons vu, avait mené, avant son jariage, une vie très-dissipée et même très-libertine; nais s'il avait passé sa jeunesse dans les plaisirs, il l'y avait point perdu le goût des lettres, et il était ?ntré de bonne heure en relations avec les écrivains es plus éminents de son temps. Je veux vous les inliquer pour vous montrer combien il était admirablement, si je puis parler ainsi, apparenté de ce îôté.

C'était d'abord Montesquieu, que son esprit fascina. «Je ne sais, disait ce grand écrivain, si Helvétius connaît sa supériorité; mais je sens que c'est un homme au-dessus des autres. » Les écrits d'Helvétius ne devaient pas justifier cet éloge. On connaît le jugement singulier qu' Helvétius, consulté par Montesquieu au sujet de Y Esprit des lois, porta sur cet ouvrage : il déclara que ce livre était peu digne de l'auteur et qu'il le ferait paraître comme un homme de robe i ; ce jugement qui, s'il eût été écouté, aurait privé l'humanité d'un des ouvrages qui l'ont le plus honorée et servie,prouve à lui seul combien l'esprit d'Helvétius était au-dessous de celui de Montesquieu.

C'était Voltaire auquel, comme Vauvenargues, il soumit ses premiers essais, entre autres un poëme sur h Bonheur, et qui, tout en le flattant beaucoup, lui donnait de très-sages avis. « Continuez, lui écrivaitil, de remplir votre âme de toutes les connaissances, de tous les arts, de toutes les vertus... Quoi! pour être fermier général, on n'aurait pas la liberté de penser! Atticus était fermier général... Continuez, Atticus. »

C'était Buffon, qui ne pensait pas mieux que lui

1. Histoire des idées morales et politiques en France au ' xviir siècle, t. I, p. 117.

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Il n'avait pas d'ailleurs plus d'originalité ou à spontanéité dans l'esprit que de facilité pour écrire e Son procédé ordinaire, » dit très-bien M. Damiro (p. 373), résumant ainsi les témoignages d'homme qui avaient vécu dans l'intimité d'Helvétius, « soi procédé ordinaire était de jeter sur le tapis les idée qui l'occupaient ou les difficultés qui l'arrêtaient; i engageait ainsi la discussion; mais, comme il n< savait ni l'animer, ni la diriger, il laissait dire plu qu'il ne disait, il écoutait plus qu'il ne pariait, e profitait, sans trop s'y mêler, de la conversation qu'i avait provoquée; ou bien il s'isolait, prenait tel ou tel de ses amis dans l'embrasure d'une fenêtre, ei tâchait d'en tirer quelque argument en faveur de ses opinions. » C'est ce qu'il appelait aller à la chasse aux idées.

Ce manque d'originalité réelle, joint à cet amour de la célébrité dont j'ai déjà parié, explique le caractère de son livre : il supplée à l'originalité qui lui manque par la hardiesse du paradoxe, et il arrive ainsi à la célébrité qu'il ambitionne. Maison se tromperait si l'on pensait que ce fût chez lui calcul, parti pris; il était de très -bonne foi. Je crois que Grimm l'a bien jugé en disant dans sa Correspondance : « Le pauvre Helvétius, bien étonné de se voir traiter d'empoisonneur, n'avait cherché qu'à s'écarter des routes battues ; le désir de présenter sous un point de vue nouveau des objets sur lesquels tant d'esprits supérieurs et médiocres s'étaient arrêtés, fut tout son crime. Il tomba dans des paradoxes qui ne donnèrent pas aux vrais philosophes une idée merveilleuse de la justesse et de la profondeur de son esprit, mais dont ils étaient encore plus éloignés de faire un reproche à son cœur. 11 ne manqua à Helvétius que le génie,

ce démon qui tourmente; on ne peut écrire pour l'immortalité quand on n'en est pas possédé. On peut faire du bruit, obtenir des succès passagers, mais on n'est pas inscrit dans la liste de ces enfants privilégiés qne la nature a désignés à leur entrée dans le monde. » Helvétius prenait pour ce démon qui tourmente la soif de célébrité qui le dévorait, et il se croyait un de ces enfants privilégiés que la nature a marqués pour la gloire. Il espérait, comme le dit en coreGrimm, s'élever une colonne à côté de celle de Montesquieu. C'est évidemment le titre de ce monument : L'Esprit des lois, qui lui suggéra celui de son ouvrage : De Fesprit, bien que, comme le remarquait Voltaire, ce dernier titre fût assez louche.

Le grand succès qu'obtint le livre De V esprit, publié en 1758, était d'ailleurs bien propre à entretenir les illusions de l'auteur : il eut plus de cinquante éditions, tant en France qu'à l'étranger. Il fut traduit en italien, en anglais, en allemand, et attira à Helvétius toutes sortes d'hommages dans presque toute l'Europe, même à la cour de Rome ; bien que l'ouvrage eût été condamné par l'Inquisition, des cardinaux écrivirent à l'auteur pour le féliciter et blâmer la sévérité de ses juges.

Comment expliquer ce succès, que ne justifie guère le mérite philosophique ou littéraire de l'ouvrage? Une hardiesse inouïe de paradoxe se produisant au milieu d'un siècle avide de nouveautés, une licence <k pensée propre à exciter des goûts blasés, la libre critique d'institutions surannées et vermoulues, mais toujours subsistantes , des détails amusants , des anecdotes piquantes, en voilà déjà assez pour expliquer un si prodigieux succès. On connaît ce mot d'une dame d'esprit, M me du Deffand, que l'auteur,

en expliquant nos jugements et nos actions par l'intérêt personnel, avait dit le secret de tout le monde ; il avait dit au moins celui de bien des gens, et nul doute qu'il ne dût aussi son succès à cette circonstance. Mais toutes ces parts faites, il en reste une, meilleure, qu'on ne saurait nier : celle qui revient à l'esprit d'humanité qui respirait dans ce livre en dépide la doctrine. L'ouvrage se recommandait bien aussi par là, et ce fut par là qu'il séduisit des hommes tels que Beccaria. Je ne fais qu'indiquer ici ce point sur lequel j'aurai à revenir dans la prochaine leçon.

Enfin il est encore une circonstance qui contribua beaucoup au succès du livre : ce furent les persécutions mêmes dont il fut l'objet.

J'ai déjà dit que Rome le condamna; la Sorbonne le censura; l'archevêque de Paris, Christophe de Beaut mont, le même qui attaqua plus tard si vivement Y Emile de Rousseau, lança contre lui un mandement ; et le Parlement, sur le réquisitoire de l'avocat général Omer Joly de Fleury, condamna le livre à être brûlé par la main du bourreau. Tout en déclarant qu'il usait d'indulgence envers l'auteur, il rendit un arrêt annonçant qu'il poursuivrait et condamnerait, suivant toute la rigueur des ordonnances, quiconque oserait désormais composer, approuver, imprimer aucuns livres, écrits et brochures contre la religion, l'Etat et les bonnes mœurs.

Si le Parlement usait d'indulgence envers l'auteur, c'est que celui-ci avait eu la faiblesse de signer une rétractation pour adoucir la rigueur de l'arrêt suspendu sur sa tête.

Cette rétractation qu'on avait promis àHelvétius de tenir secrète, fut bientôt rendue publique, et elle ne fit pas honneur au caractère de l'auteur. Elle est fort

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triste en effet : elle montre que dans Helvétius le cou* rage n'était pas à la hauteur de la générosité. Un de, ses biographes cherche à le justifier en disant qu'il ne put soutenir l'idée qu'il allait causer la disgrâce, peut-être même la perte du censeur royal qui avait examiné son livre, et que ce fut pour le sauver qu'il signa ce qu'on voulut. Mais il est impossible de faire passer pour un trait d'abnégation et de dévoûment ce qui ne fut en réalité qu'un acte de faiblesse. Helvétius se voyait menacé de la prison ou au moins de l'exil; et, quoique quelques-uns de ses amis lui donnassent des conseils de constance, « les larmes de sa mère et sa propre faiblesse, dit Collé dans son Journal historique y lui firent prendre un parti que blâmèrent tous les gens qui pensent : il fit amende honorable, en quelque sorte, la torche au poing. »

Collé ajoute à ce récit cette réflexion qui n'aurait pas dû^échapper à l'esprit d'Helvétius : c'est que a plus un livre est hardi et paraît ferme, plus il Semble affecter d'indépendance philosophique et d'amour pour ce qu'il croit la vérité, plus une conduite aible et de femmelette couvre de ridicule. »

Seulement le ridicule ne fut pas aussi grand pour Hefrétius que semble l'indiquer Collé; comme le remarque M. Damiron (Mémoires, etc., 1. 1, p. 378), « on était assez accommodant au xvm e siècle sur ces sortes de capitulation de conscience, et on accordait volontiers aux mots ce qu'on était bien décidé à refuser en fait. Les plus fermes, les plus fougueux an passaient par là. d A qui la faute, s'il en était ainsi? On songea donc beaucoup moins, non sans raison, à jeter la pierre à Helvétius, malgré sa faiblesse, qu'à ceux qui persécutaient en lui la liberté le la pensée : la persécution fit oublier la pusilla-

nimité de l'auteur, et redoubla le suocès du livre. Cette vogue se soutint pendant plusieurs années. Aussi, lorsqu'en 4764, c'est-à-dire six ans après la publication et la condamnation de son livre, Helvétius fit un voyage en Angleterre, se vit-il accueilli du roi, des hommes politiques et des savants avec une distinction et un empressement qui témoignaient de la considération qu'on avait pour lui. L'année suivante, s'étant rendu à Berlin sur les instances de Frédéric, ce' prince, qui d'ailleurs ne faisait pas grand cas du livre de V Esprit, ne vit en Fauteur que le libre penseur persécuté en France, et il l'accueillit comme un hôte.

Helvétius ne crut pas devoir s'en tenir à ce livre. Au milieu de l'orage qui avait éclaté sur sa tête, il s'était promis à lui-même de ne plus écrire : « J'aimerais mieux mourir, disait-il un jour à Diderot, que d'écrire encore une ligne. » Mais c'était là une promesse qu'il ne devait pas tenir, comme le prévoyait trop bien Diderot en lui racontant l'apologue suivant : « J'étais un jour à une fenêtre ; j'entends an grand bruit sur les tuiles, qui n'ai sont pas éloignées. Un moment après, deux chats tombent dans la rue. L'un reste mort sur la place; l'autre, le ventre blessé, les pattes froissées, et le museau ensanglanté, se traîne au pied d'un escalier, et là il se disait : Je veux mourir si je remonte jamais sur les tuiles : que vais-je chercher là ? Une jeune souris qui ne vaut pas le morceau friand que je puis ou recevoir sans péril des mains de ma maîtresse, ou voler à son cuisinier? Une chatte qui me viendra chercher sous la remise si je sais ou l'y attendre ou l'y appeler ? Hais tandis qu'il se livrait à ces réflexions assez sages, la douleur de sa chute se dissipe, il se tâte, il se lève, il met

leux pieds sur le premier degré de Y escalier ; et voilà non chat sur le même toit dont il était tombé et m il ne devait regrimper de sa vie. » Et voilà comment Helvélius lit ua nouvel ouvrage, L'homme, après avoir juré que le livre de F Esprit serait le dernier ; mais il faut ajouter que, ne voulant pas s'exposer à une nouvelle disgrâce, il le destina à n'être publié qu'après sa mort. Ce second ouvrage, d'ailleurs inférieur au premier, ne parut en effet qu'après lui.

Cependant un changement s'était manifesté dans son humeur, toujours jusque-là si sereine, dans son goût pour la chasse et dans son amour de la conversation. On attribua ce changement à la profonde tristesse qu'inspirait à Helvétius l'état politique de la France, où la disette sévissait par surcroît ; nous avons vu Duclos miné par cette même tristesse. Elle fait grand honneur à l'un et à l'autre : si l'on peut reprocher à ces philosophes une vie trop épicurienne et des principes de morale trop relâchés, ils ne se montraient pas du moins indifférents aux maux dont un détestable régime accablait leur patrie. Cette tristesse contribua peut-être à abréger les jours d'Helvétius; elle assombrit en tout cas la fin de sa vie. Sa santé, autrefois si robuste, était profondément altérée : chaque jour il perdait ses forces ; une attaque de goutte qui se porta à la tête et à la poitrine, lui ôta d'abord la connaissance, puis la vie. Il mourut le 26 décembre 4771 (un an avant Duclos), vivement regretté, non-seulement de sa femme et de ses deux filles, qui l'aimaient tendrement, mais de tous ceux qui l'avaient connu. Tel fut Helvétius. Grimm, dans la notice que j'ai plusieurs fois citée et où il en fait un portrait qui i n'est pas flatté, dit que si le terme de galant homme

n'eût pas existé dans la langue française , il aura fallu l'inventer pour lui. Gela est juste, mais ce n'ei pas assez dire. 11 fut plus qu'un galant homme : il ei la passion de ta bienfaisance, et pour lui rhumanit ne fut pas seulement une affaire d'esprit, mais d cœur.

HKLVÉTIUS

(suite et fin)

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