Voulez-vous démêler, rassembler vos idées, les mettre
i2 PREMIÈRE LEÇON
en relations avec Voltaire, qui, à cette époque (1743), jouissait d'une grande gloire, et pour lequel il professait une vive admiration, il eut l'idée, à son retour de la campagne de Bohême, de lui écrire (de Nancy, 4 avril 1743) pour lui soumettre un parallèle entre Corneille et Racine où il donnait hautement la préférence au second sur le premier. Bien que sa lettre fût signée d'un nom alors tout à fait obscur, avec ce simple post-scriptum : Mon adresse est à Nancy, capitaine au régiment d'infanterie du roi, et quoiqu'elle renfermât des jugements fort contestables, Voltaire y reconnut la main d'un maître en matière de goût et de style, et il répondit aussitôt (de Paris, 15 avril 1743) à l'auteur comme à un égal, en le louant justement de sa finesse et de sa pénétration, mais en relevant non moins justement ce qu'il y avait d'outré dans son jugement. « Je suis fâché, lui dit-il, en terminant, que le parli des armes, que vous avez choisi, vous éloigne d'une ville où je serais à portée de m' éclairer de vos lumières; » cette phrase n'est pas de sa part un vain compliment, mais elle exprime réellement, sous une forme flatteuse, la vive impression qu'a faite sur lui, du premier coup, l'esprit du jeune officier. Vauvenargues ne manque pas de répondre à Voltaire (22 avril 1743); et, tout en maintenant contre lui «on opinion sur les mérites comparés de Corneille et de Racine, il exprime avec une grande délicatesse la joie que lui causent les louanges et les procédés de l'illustre écrivain. Il lui envoie un
sous un même point de vue et les réduire en principes, jetez les d'abord sur le papier. Quand vous n'auriez rien à gagner par cet usage du côté de la réflexion, ce qui est faux manifestement, que ne gagneriez-vous pas du côté de l'expression? Laissez dire à ceux qui regardent cette étude comme au dessous d'eux. »
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louvèau fragment, ayant pour sujet trois des écrivains qu'il avait le mieux étudiés : Pascal, Bossuet, Fénelon ; et Voltaire ne se montre pas moins frappé le ce fragment que du précédent (Lettre du 17 mai 1743). Ainsi avaient commencé les relations de Volaire et de Vauvenargues dans l'intervalle de la campagne de Bohême (1742) à celle à laquelle, notre jeune capitaine prit encore part l'année suivante et au retour de laquelle il entreprit les démarches dont j'ai parlé tout à l'heure et donna 9a démission de capitaine. J'ai dit en quels termes Voltaire le recommanda au ministre Âmelot. Dans le même temps (4 avrill744), il écrivait à son jeune ami une lettre qui témoigne de la profonde impression que lui causait la lecture des premiers essais de Vauvenargues et de l'heureuse influence que ce beau génie, comme il l'appelle, eût pu exercer sur lui, si la mort ne l'eût détruit dans sa fleur.
o Aimable créature, beau génie, j'ai lu votre premier manuscrit, et j'y ai admiré cette hauteur d'une grande âme qui s'élève si fort au-dessus des petits brillants des Isocrates» Si vous étiez né quelques années plus tôt, mes ouvrages en vaudraient mieux; mais au moins sur la fin de ma carrière ', vous m'affermissez dans la route que vous suivez. Le grand, le pathétique, le sentiment, voilà mes premiers maîtres; vous êtes le dernier; je vais vous lire encore. Je vous remercie tendrement; vous êtes la plus douce de mes consolations dans les maux qui m'accablent. »
L'officier démissionnaire aurait voulu se fixer à Paris pour cultiver de près une si précieuse amitié et continuer les démarches qu'il avait commencées
1. Elle devait durer encore 34 ans pour l'honneur et le bonheur de l'humanité.
(V. sa lettre à Saint-Vincens, du 1 er mars 1744); contrarié dans ses desseins par ses parents , qui le rappelaient en Provence, il eut un instant la pensée de se jeter dans la carrière des lettres, bien que ce parti lui répugnât, dans le fond, autant qu'il devait déplaire à sa famille : il n'avait pas encore dépouillé le préjugé du gentilhomme à cet égard (V. même lettre) ; mais il finit par se décider à rentrer dans sa Provence, en attendant l'emploi qui lui avait été promis. A peine s'y était-il retiré qu'il fut attaqué d'une nouvelle maladie, la petite-vérole. Il en resta défiguré et en devint presque aveugle ; en même temps, l'engelure de ses jambes, qui avaient été gelées pendant la retraite de Prague, dégénéra en plaie, et, ce qui était plus grave encore, il se sentit atteint d'un mal de poitrine. Il dut renoncer dès lors à la carrière de la diplomatie, comme il avait déjà renoncé à celle des armes. Il ne se découragea point cependant; mais il sut mettre en pratique ce qu'il avait si bien exprimé dans ses Conseils à un jeune homme :
« Le malheur même a des charmes dans les grandes extrémités; car cette opposition de la fortune élève un esprit courageux et lui fait ramasser toutes ses forces qu'il n'employait pas *• »
Seulement le malheureux jeune homme dut changer la direction qu'il avait voulu donner à son activité et à sa passion pour la gloire. Forcé de renoncer au nouveau rêve qu'il avait conçu, il se retourna vers les lettres, qu'il avait cultivées jusque-là avec amour, mais sans leur demander la gloire, qu'il cher-
!. Il reproduit la même pensée sous une autre forme dans ses Maximes : « Le désespoir est la plus grande de nos erreurs. »
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t ailleurs. Il s'était cru appelé par sa naissance et talents à l'action, aux grandes actions; et tant qu'il lit senti capable de poursuivre ce bat, il aurait déroger à sa qualité en se livrant exclusivement
lettres ; mais maintenant que toute carrière ac-
lui est fermée, il pense qu'il vaut mieux déroger a qualité qu'au génie ; il cherche dans les lets, à la fois un soulagement à ses maux et un ommagement à son ambition déçue. « Qu'il aisse du moins, écrit-il, par l'expression de nos tsées et par ce qui dépend de nous, que nous n'éis pas incapable de les concevoir. » Il va même qu'à placer la gloire des lettres au-dessus de îles les autres : « c'est la gloire la moins emantée et la plus à nous qu'on connaisse. * — <r La tune, dit-il encore (Maximes), exige des soins ; il ît être souple, cabaler, n'offenser personne, cacher a secret, et même, après tout cela, on n'est sûr de m. Sans aucun de ces artifices, un ouvrage fait de :nie remporte de lui-même les suffrages, et fait em- •asser un métier où l'on peut aller à la gloire par
seul mérite. »
Ayant résolu de se vouer tout entier aux lettres, H du moins de leur consacrer les heures de répit ae lui laissaient ses souffrances, Yauvenargues * rendit à Paris, dès que sa santé lui permit de se tettre en voyage, et il s'installa dans un modeste lôtel de la rue du Paon f (l'hôtel de Tours). 11 put iors voir Voltaire tout à son aise, et la tendre vénévrtwwi qu'il inspirait à celui-ci ne fit que grandir lans leurs entrevues quotidiennes. Marmontel, dont
1. Cette rue, voisine de Fécole de Médecine, s'appelle depuis quelques années rue Larrey.
je viens de reproduire l'expression, Marmon tel, a fort jeune, eut le bonheur d'assister à ces entreti et il en a retracé le souvenir dans ses Mémoires, en traits qui méritent d'être recueillis, car ils mont bien ce que devaient être en face l'un de l'autre deux grands esprits, d'ailleurs si divers.
« Surtout quelle école pour moi que celle où tous les jo depuis deux ans, l'amitié des deux hommes les plus é< rés de leur siècle m'avait permis d'aller m'instruire ! conversations de Voltaire et de Vauvenargues étaieni que jamais on peut entendre de plus riche et de plus fé C'était, du côté de Voltaire, une abondance intarissabl faits intéressants et de traits de lumière; c'était, du cô Vauvenargues, une éloquence pleine d'aménité, de grâc de sagesse. Jamais dans la dispute on ne mit tant ci'e de douceur et de bonne foi; et ce qui me charmait plus core, c'était, d'un côté, le respect de Vauvenargues pot génie de Voltaire, et, de l'autre, la tendre vénératio Voltaire pour la vertu de Vauvenargues : l'un et Fa sans se flatter, ni par de vaines adulations ni par de mo complaisances, s'honoraient à mes yeux par une liberté pensée qui ne troublait jamais l'harmonie et l'accord de le sentiments mutuels. »
L'année même où Vauvenargues était venu se fîj à Paris (1745), il concourut pour le prix d'éloque] proposé par l'Académie française. Suivant l'us| alors consacré, mais depuis réformé par Duclos, tirer les sujets de ses prix d'éloquence des maxiii de l'Écriture sainte, l'Académie avait indiqué corn thème à développer cette parole des Proverbes : « riche et le pauvre se sont rencontrés ; le Seigneu fait l'un et l'autre. » En proposant ce sujet, la no compagnie ne se doutait pas sans doute qu'elle { sait un problème dont la portée était immense et c était appelé à devenir , à partir de la réponse
lean- Jacques Rousseau à une question du même (enre, l'un des plus graves problèmes de l'avenir; îlle ne laissait pas, en tous cas, aux candidats la liberté de la solution, puisqu'elle leur traçait d'avance la réponse dans les paroles mêmes de l'Ecriture qu'elle eur donnait à développer, et qui, prises à la lettre, signifiaient que la misère étant l'œuvre de Dieu, doit Être éternelle. Vauvenargues de son côté, il faut le dire aussi, ne songea point à porter ses regards auielà du programme de l'Académie : aussi son discours, développement purement oratoire d'un thème consacré, manque-t-il absolument d'originalité et de profondeur. Il n'obtint pourtant pas le prix, ni même une simple mention. Il était d'ailleurs fort remarquablement écrit, et en un endroit fort touchant par le retour que l'auteur faisait sur lui-même, mais où les juges du concours ne virent sans doute qu'une figure de rhétorique :
« Je ne suis ni ce pauvre délaissé qui languit sans secours humain, ni ce riche que la possession même des richesses trouble et embarrasse. Né dans la médiocrité, dont les voies ne sont peut-être pas moins rudes, accablé d'afflictions dans la force de mon âge, ô mon Dieu 1 si vous n'étiez pas, ou si vous n'étiez pas pour moi, seule et délaissée dans ses maux, où mon âme espérerait-elle? Serait-ce à la vie quim'échappe et me mène vers le tombeau par la détresse? Seraitce à la mort, qui anéantirait, avec ma vie, tout mon être? »
Vauvenargues conçut quelque humeur de son échec académique, mais il n'en poursuivit pas avec moins de courage sa vocation littéraire. Sentant, suivant l'expression que nous venons de lui voir employer, la vie lui échapper, il s'empressait de mettre à profit le peu de jours qu'il avait encore à vivre pour donner l'essor à son génie dans la carrière des lettres et pour
en recueillir un peu de gloire avant de fermer les yeux. Il réunit en un volume divers ouvrages écrits antérieurement ou à cette époque même : une" Introduction à la connaissance de V esprit humain, sur laquelle nous aurons occasion de revenir; des Réflexions sur divers sujets; les Conseils à un jeune homme, qu'il avait composés pour le jeune Hippolyte de Seytres; des Réflexions critiques sur quelques poètes, entre autres celles qu'il avait soumises à Voltaire sur Corneille et Racine; un fragment sur les Orateurs, qu'il avait aussi soumis à Voltaire, et un sur La Bruyère ; puis Une Méditation sur la foi, suivie d'une Prière, morceaux qui ne sont sans doute pas simplement, comme on l'a prétendu, le résultat d'un défi littéraire, puisque Vauvenargues a cru devoir les reproduire et les maintenir contre Voltaire, mais où il ne faudrait pas chercher non plus l'expression d'une conviction arrêtée ; enfin un certain nombre de Maximes où Vauvenargues avait fixé les pensées qui lui venaient à l'esprit suivant les circonstances, mais qu'il n'avait pas, dit-il lui-même, destinées à voir le jour. Ce volume, si petit mais si riche, parut moins d'un an après que l'auteur était venu se fixer à Paris, en février 1746, l'année même où paraissaient les Pensées philosophiques de Diderot et Y Essai sur l'origine des connaissances humaines, deCondillac. Vauvenargues n'y avait pas mis son nom, soit qu'il voulût ménager les préjugés de sa famille, soit qu'il jugeât plus avantageux d'attendre, sous le voile de l'anonyme, l'effet que produirait cette publication. Voltaire, tout en se récriant contre certaines pièces (là Méditation sur la foi et la Prière), qui contrariaient sa philosophie et lui arrachaient cette exclamation : « Ne peut-on pas adorer l'Être suprême sans se
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aire capucin? » Voltaire accueillit le livre avec enhousiasme, et loua l'auteur avec effusion 1 . Il fit plus : l aida Vauvenargues à préparer une nouvelle édition ; e fut d'après ses observations et ses conseils que fut àite cette seconde édition \
Malheureusement l'auteur ne vécut pas assez pour a voir paraître. Il mourut pendant qu'on V imprimait, e 28 mai 1747, âgé de moins de trente-deux ans, sans fiême avoir eu le temps de jouir de cette gloire qu'il vait poursuivie et qu'il atteignait. Mais, quelque dur ue fût son destin, il le supporta avec le plus mâle Durage : « Je l'ai toujours vu, a dit de lui Voltaire, ; plus infortuné des hommes et le plus tranquille. » (n trait, récemment révélé par M. Gilbert {Eloge de r auvenargue$, p. XX) montre jusqu'à quel point il oussait l'énergie morale aux portes mêmes du tomeau. Il était déjà bien près de sa fin, lorsqu'il aprend l'invasion de la Provence par les Impériaux et i duc de Savoie; il écrit aussitôt à Saint- Vincens 29 nov. 4746 ) : « Toute la Provence est armée, t je suis ici, au coin de mon feu. Le mauvais état e ma santé ne me justifie pas assez, et je devrais tre où sont tous les gentilshommes de la Provence.. . flfrez mes services pour quelque emploi que ce >it, et n'attendez pas ma réponse pour agir; je me end rai heureux et honoré de tout ce que vous ferez Dur moi et en mon nom... » Il mourut peu de mois
1. V. la lettre de Voltaire à Vauvenargues, de Mars 1746, 286 de l'édition Gilbert, et celle du 13 mai 1746, p. 291.
2. Les notes de Voltaire, écrites à la marge d'un exemplaire ! l'ouvrage de Vauvenargues, et qui servirent à celui-ci ur sa seconde édition, ont été récemment pubUées par
après, avec le même courage et la même sérénité qu'il avait montrés dans ses souffrances.
Où puisait-il le principe de ce courage et de cette sérénité ? On ne peut pas dire que ce fût dans la foi chrétienne; car s'il avait le respect et peut-être même le regret de cette foi, il n'en était pas moins un librepenseur, et pour ne pas mentir aux autres et à luimême, il voulut mourir en philosophe 1 . Mais sa philosophie n'était pas celle du troupeau d'Epicure; c'é-
1. Une note du Siècle de Louis XV par Voltaire, raconte qu'un père jésuite s'étant présenté chez Vauvenargues mourant, celui-ci lui demanda : Qui vous a envoyé ici? et que le père jésuite lui ayant répondu : a Je viens de la part de Dieu, » le philosophe le chassa, puis, se tournant vers ses amis, leur dit :
Cet esclave est venu, Il a montré son ordre et n'a rien obtenu.
M. Gilbert conteste la vérité de cette anecdote racontée dans une note qui, au témoignage de la Harpe, ne serait pas de Voltaire, mais deCondorcet. « Je ne m'arrête pas, dit-il (p. 231), àmontrer ce qu'il y a d'invraisemblable, de contradictoire au caractère de Vauvenargues, dans cette forfanterie devant la mort que Condorcet lui prête. Sans parler de ses Maximes, où son âme, vraiment fière et vraiment courageuse, dédaigne la fausse in~ trépidité de l'incrédule, Vauvenargues était trop bien élevé et trop peu pédant pour chasser, même avec deux vers de Racine, un homme qui venait lui parler de Dieu. » Il me paraît difficile d'admettre que l'anecdote, — la note qui la raconte fût-elle de Condorcet, — soit entièrement controuvée, et que le fond, je ne dis pas tous les détails, n'en soit pas vrai. Elle n'a d'ailleurs rien d'invraisemblable : pourquoi qualifier de forfanterie devant la mort un acte de sincérité qui serait à l'honneur de Vauvenargues. « Il était trop bien élevé, nous dit M. Gilbert, et trop peu pédant pour chasser, même avec deux vers de Racine, un homme qui venait lui parler de Dieu. ? » Mais quoi! ne pouvait-il congédier un homme qui venait lui en parler à la manière des jésuites, et appliquer justement à cet homme les deux vers du poète ? Ce mot ne serait-il pas le digne pendant de la réponse de Montesquieu à son curé. «Vous comprenez, Monsieur, combien Dieu est grand ! » — a Oui, et
Lait celle des Thraséas, des Marc-Aurèle et des Epie- ;ète, avec un fonds de sentiment et de mélancolie inconnu des anciens stoïciens.
J'exposerai et j'apprécierai la philosophie morale le Vauvenargues ; il ne s'agissait aujourd'hui que de raconter sa vie et de peindre l'homme en lui. Sa vie, rous la connaissez maintenant : vie de souffrance physique et de noble ambition déçue par la maladie ou brusquement coupée par la mort, mais vie de courage héroïque, et en somme vie bien remplie, quoique si courte, puisque, malgré sa brièveté et les douleurs qui la tourmentèrent, Vauvenargues a pu écrire des pages que les hommes méditeront éternellement.
Vous connaissez déjà aussi l'homme par ce que j'ai raconté de sa vie. L'étude de ses maximes ou de ses autres écrits achèvera de le peindre ; car à nul mieux qu'à lui ne s'applique cette pensée, qui est une de ses maximes : « Les maximes des hommes décèlent leur cœur. * Ce qui fait, en effet, l'un des principaux charmes des maximes de Vauvenargues et en général de ses ouvrages, c'est qu'ils ne sont pas chez lui le fruit d'une spéculation abstraite, mais qu'ils ont été écrits sous la dictée du cœur et de l'expérience personnelle. Si l'on veut d'ailleurs se représenter exactement l'ensemble de son caractère, il suffit de lire ce beau portrait de Clazomène où Vauvenargues s'est si bien peint lui-même :
« Clazomène a fait l'expérience de toutes les misères humaines. Les maladies l'ont assiégé dès son enfance, et
combien les hommes sont petits / » Quoi qu'il en soit, le témoignage de Marmontel : « il est mort dans les sentiments d'un chrétien philosophe, » nous suffit ici. Chrétien philosophe veut dire tout autre, chose que catholique.
1,'ont sevré, dans son printemps, de tous les plaisirs delà jeunesse. Né pour des chagrins plus secrets, il a eu de U hauteur et de l'ambition, dans la pauvreté} il s'est vu, dans ses disgrâces, méconnu de ceux qu'il aimait; l'injure a flétri sou courage, et il a été oSensé de ceux dont il ne pouvait prendre de vengeance. Ben talents, son travail continuel, son application à bien faire, son attachement à ses amis, n'ont pn fléchir la dureté de sa fortune. Sa sagesse même n'a pu se garantir de fautes irréparables; il a souffert le mal qu'il na méritait pas, et celui que son imprudence lui a attiré. Quand la fortune a paru se lasser de le poursuivre, quand l'espérance trop lente commençait à flatter sa peine, la mort s'est offerte à sa vue ; elle l'a surpris dans le plus grand désordre de sa fortune; il aeu le malheur de ne pas laisser assez de bien pour payer ses dettes, et n'a pu sauver sa Vertu de cette tache. 8i l'on cherche quelque raison d'une destinée si cruelle, on aura, je crois, de la peine i en trouver. Faut-il demander la raison pourquoi des joueurs trèshabiles su ruinent au jeu, pendant que d'autres hommes y font leur fortune? ou pourquoi l'on voit des années qui n'ont ni printemps ni automne, où lus fruits de l'année sèchent dans leur fleur î Toutefois qu'on ne pense pas que Clizomène iùt voulu changer sa misère pour la prospérité des hommes faibles : la fortune peut se jouer de la sagesse des genscourageux;maisilnelui appartient pas de faire fléchir leur courage. »
Il s'est encore peint lui-même, dans un autre portrait, moins connu, L'homme vertueux dépeint par son génie, où il a voulu retracer non pas sans doute son image réelle, maïs certainement son idéal :
" Quand je trouve dans un ouvrage une grande imagination avec une grande sagesse, un jugement net et profond, deB passions très-hautes, mais vraies , nul effort pour paraître grand, une extrême sincérité, beaucoup d'éloquence et point d'art que celui dn génie; alors je respecte l'auteur, je l'estime autant que les sages on que les héros qu'il a peints. J'aime à croire que celui qui a conçu de si grandes choses n'aurait pas été incapable de les faire; lafortune qui
Ta réduit aies écrire me parait injuste. Je m'informe curieusement de tout le détail de sa vie; s'il a fait des fautes, je les excuse, parce que je sais qu'il est difficile à la nature de tenir toujours le cœur des hommes au-dessus de leur condition. Je le plains des pièges cruels qui se sont trouvés sur sa route, et môme des faiblesses naturelles qu'il n'a pu surmonter par son courage. Mais lorsque, malgré la fortune et malgré ses propres défauts, f apprends que son esprit a toujours été occupé de grandes pensées et dominé par les passions les plus aimables, je remercie à genoux la nature de ce qu'elle a fait des vertus indépendantes du bonheur et des lumières que l'adversité n'a pu éteindre. »
A ces portraits de Vauvenargues par Vauvenargues lui-même, il faut joindre celui que Voltaire a tracé de son jeune ami. Voulant, suivant son expression, lui élever un monumemt, il composa l'éloge funèbre des officiers morts dans la campagne de 1742 et termina cet éloge par celui de Vauvenargues. Ne pouvant le citer ici tout entier, à cause de son étendue, j'en veux au moins détacher quelques lignes qui, en nous faisant mieux connaître Vauvenargues, nous font aussi mieux aimer Voltaire :
« Tu n'es plus, ô douce espérance du reste de mes jours t ami tendre... La retraite de Prague pendant trente lieues de glace jeta dans ton sein les semences de la mort que mes tristes yeux ont vu depuis se développer. Familiarisé avec le trépas, tu le sentis approcher avec cette indifférence que les philosophes s'efforçaient jadis ou d'acquérir ou de montrer; accablé de souffrances au dedans et au dehors, privé de la vue, perdant chaque jour une partie de toi-même, ce n'était que par un excès de vertu que tu n'étais point malheureux, et cette vertu ne te coûtait point d'efforts. Je t'ai vu toujours le plus infortuné des hommes et le plus tranquille... Par quel prodige avais-tu, à l'âge de vingt-cinq ans, la vraie philosophie et la vraie éloquence, sans autre secours que celui de quelques bons livres? Gomment avaistu pris un essor si haut dans» le siècle des petitesses ? Et com-
ment la simplicité d'un enfant timide couvrait-elle cette profondeur et cette force de génie? Je sentirai longtemps avec amertume le prix de ton amitié; à peine en ai -je goûté les charmes ; non pas de cette amitié vaine qui nait dans les vains plaisirs, qui s'envole avec eux et dont on a toujours à se plaindre, mais de cette amitié solide et courageuse, la plus rare des vertus. C'est ta perte qui mit dans mon cœur ce dessein de rendre quelque honneur aux cendres de tant de défenseurs de l'Etat pour élever aussi un monument à la tienne. »
A ces lignes de Voltaire est jointe cette note :
« Le jeune homme qu'on regrette ici avec tant de raison est M. de Vauvenargues, longtemps capitaine au régiment du roi. Je ne sais si je me trompe, mais je crois qu'on trouvera dans la seconde édition de ce livre plus de cent pensées qui caractérisent la plus belle âme, la plus profondément philosophe, la plus dégagée de tout esprit de parti. »
Voltaire cite ensuite un certain nombre de maximes de Vauvenargues, celle-ci, entre autres, si célèbre : « Les grandes pensées viennent du cœur ; n et il ajoute : « C'est ainsi que sans le savoir il se peignait lui-même. »
C'est en cette fidèle image qu'il nous faut maintenant chercher Vauvenargues.