‹ Les moralistes français au dix-huitième siècleChapitre 6 sur 16 · V AT] YEN ARGUES · texte numérisé non relu

V AT] YEN ARGUES

(suite)

LE PENSEUR : SES IDÉES SUR LE LIBRE ARBITRE ET SUR LA DISTINCTION DU BIEN ET DU MAL MORAL.

Après avoir raconté la vie et retracé le caractère de Vauvenargues, je vais entreprendre de faire connaître sa philosophie morale, qui à son tour , comme je l'ai déjà dit, achèvera la peinture de l'homme.

Vauvenargues est surtout célèbre par ses Maximes, et c'est là en effet la partie la plus importante de ses œuvres, d'ailleurs si courtes ; mais il a aussi abordé en des écrits spéciaux les questions générales qui forment en quelque sorte les prolégomènes de la morale, je veux dire la question du libre arbitre et celle Je la distinction du bien et du mal moral. Avant donc de rechercher les idées morales particulières que nous offrent ses Maximes, il faut voir comment il résout ces questions, et d'abord celle de la liberté morale.

D'Alembert, dans une lettre au roi de Prusse (du 30 nov. 1770), où il discute avec ce prince la question de la liberté, aborde cette question en ces termes : «Je vais à présent suivre Votre Majesté de ténèbres en ténèbres, puisque j'ai l'honneur d'y être enfoncé avec elle jusqu'au cou et même par-dessus la tête. » Sans nier les difficultés de la question du libre arbitre, je ne pense pas que les ténèbres soient ici

aussi épaisses que d'Àlembert veut bien le dire, è moins qu'il ne s'agisse de celles qu'y amoncellent i plaisir la métaphysique et la théologie ; je tâcherai du moins d'y porter assez de clarté pour que vous puissiez m'y suivre sans trop d'effort.

L'homme n'est-il jamais que l'instrument d'une invincible fatalité, et toutes les déterminations de sa volonté, si libres qu'elles paraissent, ne sont-elles en réalité que comme les mouvements de la girouette qui tourne nécessairement du côté où la pousse ie vent, ou comme ceux de la balance qui penche inévitablement du côté où L'entraîne le poids le plus fort? Ou bien y a-t-il en nous une force capable de résister à la fatalité, et notre volonté est-elle vraiment l'auteur de ses résolutions, de telle sorte que ces dernières lui étant imputables, elle en porte justement la mp&nsahilUê f Telle est la question qui s'offre d'abord a l'esprit de quiconque réfléchit sur la nature de l'homme et particulièrement sur les conditions de la morale.

En présence de la question ramenée aux termes si simples où je viens do la poser, il ne semble pas qu'il puisse y avoir de doute sur la solution ; mais, il faut le reconnaître, de bien graves difficultés se présentent de divers cotés, pourpeu qu'on l'approfondisse. Comment, par exemple, concilier la liberté de la volonté humaine avec l'omnipotence divine, quelque idée que l'on se lassa d'ailleurs de Dieu, on avec le principe de la rahim suffisante, que la raison conçoit comme la loi nécessaire de tous les phénomènes du monde, ou, dans l'ordre des faits humains, avec l'influence prédominante des penchants, etc. ? Aussi celte question de la liberté a-t-elle donné lieu de tout temps à de grands débats et à de profondes diver-

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pences parmi les philosophes (sans parler des théologiens). Ce fut une des grandes questions qu'agita le £vm e siècle et sur lesquelles se partagèrent ses penseurs.

Ce fut aussi une des premières qui occupèrent V r auvenargues : notre jeune capitaine la méditait au milieu du bruit des armes, et il composa, à vingtdeux ans, sous la tente, un traité sur le libre arbitre. Il est curieux de voir comment il y résout le problème.

Quand on connaît la vie et le caractère de Vauvenargues, cet amour de l'action et de la gloire qui l'anime, ce courage indomptable qu'il déploie au sein de la destinée la plus cruelle, cette honnêteté et cette élévation morale qu'il ne montre pas moins dans sa conduite que dans ses sentiments, on s'attend naturellement à le voir se prononcer, dans la question du libre arbitre, en faveur de la théorie de la liberté. Mais c'est le contraire* qui a lieu : Vauvenargues se fait, à nôtre-grand étonnement, le défenseur du système de la nécessité. Peut-être, allez-vous penser, n'est-ce là qu'un paradoxe déjeune homme? Non ; Vauvenargues était sans doute bien jeune quand il composa son traité sur le libre arbitre, mais il ne parait point avoir varié, depuis, dans la conclusion à laquelle il était alors arrivé. Je chercherai tout-àl'heure la cause de cet étrange phénomène, mais je dois commencer par vous faire connaître et vous mettre à même d'apprécier la doctrine de notre moraliste sur la question.

11 semble d'abord accorder l'existence de la liberté : « H y a, dit-il au début de son traité, deux puissances dans les hommes, l'une active, et l'autre passive : la puissance active est la faculté de se mouvoir soi-même ;

la puissance passive est la capacité d'être mu, Oi donne le nom de liberté à la puissance active. » Mai: continuez la lecture du traité, et vous le verrez, aprè s'être escrimé contre ceux qui regardent la volonté comme le premier principe de tout ce qui est en nous (en quoi il a en vérité trop beau jeu), nier, sur ce qui fait le vrai point de la question, que la volonté soit la cause de nos actions volontaires. Pour lui, elle n'est qu'un ressort, le dernier ressort de l'âme : « C'est l'aiguille qui marque les heures sur une pendule et qui la pousse à sonner. » La volonté, comme l'aiguille, est elle-même déterminée par d'autres ressorts, « des ressorts plus profonds, » c'est-à-dire « nos idées et nos sentiments actuels ; » et, si elle peut éveiller nos pensées et assez souvent nos actions, elle n'est jamais « qu'un effet de quelque passion ou de quelque réflexion. » Il avait dit un peu plus haut : « La volonté n'est qu'un désir qui n'est pas combattu. »

Pour justifier cette opinion, Vauvenargues a recours à une espèce d'expérimentation : il invoque certains exemples.

11 suppose un homme sage soumis à une rude épreuve, où l'appât d'un plaisir trompeur met sa raison en péril, mais d'où le tire une volonté plus forte ; et il demande si c'est la volonté de cet homme qui a rendu sa raison victorieuse. « Si vous y pensez tant soit peu, répond-il à cette question, vous découvrirez au contraire que c'est la raison toute seule qui fait varier sa volonté ; cette volonté, combattue par une impression dangereuse, aurait péri sans ce secours. 11 est vrai qu'elle vainc un sentiment actuel, mais c'est par des idées actuelles, c'est-à-dire par sa raison. »

Vauvenargues renverse ensuite son exemple : il

suppose le même homme succombant dans une autre occasion; et, tout en convenant que cet homme sent irrésistiblement que c'est parce qu'il le veut et que c'est sa volonlé qui le fait agir, il demande si cette volonté s'est formée de soi, ou si ce n'est pas un sentiment qui Fa mise dans son cœur. « Rentrez au dedans de vous-même, s'écrie-t-il, je veux m'en rapporter à vous : n'est-il pas manifeste que dans le premier exemple ce sont des idées actuelles qui surmontent un sentiment, et que dans celui-ci le sentiment prévaut, parce qu'il se trouve plus vif, ou parce que les idées sont plus faibles? » Or il en est de même dans tous les cas, et par conséquent il faut convenir que si nous agissons souvent selon ce que nous voulons, <r nous ne voulons jamais que selon ce que nous sentons ou selon ce que nous pensons : nulle volonlé sans idées ou sans passions qui la précèdent. »

Il n'est pas difficile d'apercevoir la confusion qui existe ici dans là pensée de Vauvénargues et l'erreur qui s'y glisse à l'ombre de cette confusion. Accordons qu'il n'y ait point de volonté sans idées et sans passions qui la précèdent, c'est-à-dire sans motifs et sans mobiles ; il ne s'en suit pas que ces passions ou ces idées, ces mobiles ou ces motifs agissent sur elle irrésistiblement, nécessairement, fatalement, comme les ressorts de la montre sur l'aiguille, ou comme les poids sur la balance. Cette dernière question est trèsdifférente de la première, et elle est la vraie question en cette matière. La question est en effet de savoir, non pas si la volonté peut se déterminer sans motif ou sans mobile, mais si elle est ou non la maîtresse de ses résolutions, feu, en d'autres termes, si l'âme est le théâtre d'un jeu fatal de phénomènes, ou s'il y

a en elle une force libre qui l'arrache à l'empire de fatalité. Mais Vauvenargues ne s'est pas borné à con fondre ces deux points ; il est tombé dans une erre plus grave, que cette confusion même a dissimulée ses yeux, celle de nier dans l'homme l'existence d'un force libre, distincte du désir, et d'adopter lesystèm de la nécessité absolue.

En faveur de ce système, qui est bien le sien, ï n'invoque pas seulement l'expérience ; il prétend aus l'appuyer directement sur la raison, ou le démontrer à priori par l'absurde. « Ce serait un vice énorme, dit-il, que l'on eût des volontés qui n'eussent point | de principes : nos actions iraient au hasard ; il n'y l aurait plus que des caprices ; tout ordre serait renversé. Il ne suffit donc pas de dire qu'il est vrai que la réflexion ou le sentiment nous conduise ; nous devons ajouter qu'il serait monstrueux que cela ne fût pas. »

Nous retrouvons ici la même confusion que j'ai relevée tout-à-1' heure : encore une fois , on peut bien admettre que la réflexion ou le sentiment nous conduit toujours sans abandonner pour cela la liberté de notre volonté ; mais ce que je voulais signaler dans ce passage, c'est le nouveau principe, le principe rationnel, sur lequel Vauvenargues prétend appuyer son système : en dehors de ce système, « nos actions iraient au hasard ; il n'y aurait plus que des caprices; tout ordre serait renversé» » Nous voyons reparaître sous cette forme un des principaux arguments sur lesquels se fondent les partisans du système fataliste. C'est celui que le prince royal de Prusse, soutenant ce système contre Voltaire *, opposait surtout à son antagoniste , et que plus tard d'Alembert ren-

1. V. mon Histoire des idées morales et politiques en France au XVIII* siècle, t. I, p. 271.

voyait au roi Frédéric, converti à la doctrine du libre arbitre 1 . C'est celui qui, dans les fameuses antinomies de Kant, forme la démonstration de l'antithèse opposée à la thèse de la liberté 2 . Admettre la liberté en nous, c'est renverser Tordre qui veut que tout dans le monde, les actions des hommes comme les phénomènes de la nature, soit déterminé de telle sorte qu'il n'y ait de place nulle part pour le caprice ou le hasard ; tel est le fond de cet argument.

Dans ce système, le sentiment que nous croyons avoir de notre liberté n'est plus qu'une illusion; mais comment expliquer cette illusion ? Vauvenargues n'a point négligé ce point; et, chose curieuse, son explication rappelle celle du philosophe Spinoza, qu'il n'avait sans doute jamais lu.

« Nos pensées, dit-il, meurent au moment où leurs effets se font connaître; lorsque l'action commence, le principe est évanoui; la volonté paraît, le sentiment n'est plus; on ne le trouve plus en soi, et Ton doute qu'il y ait été. >

Mais si Vauvenargues n'avait pas lu Spinoza, il avait probablement lu Malebr anche, ce philosophe si voisin du premier, que Malebranche a beau vouer à l'exécration, mais dont il se rapproche plus qu'il ne le pense; c'est du moins sa pensée que reproduit notre auteur, lorsque, voulant préciser l'objet de son discours-, il en vient à dire : « Je ne me suis attaché à prouver la dépendance de la volonté à l'égard de nos idées que pour mieux établir notre dépendance totale et continue de Dieu. *

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