V. même ouvrage, LU, p
2. V. ma traduction de la Critique de la raison pure, t. II, p. 61 et suiv., ou mon Analyse de cet ouvrage, p. lxxiv du t. I<".
Tel est en effet le but où tendait Vauvenargues, tel est le principe auquel il se rattache en dernière analyse : notre dépendance totale et continue de Dieu. Et il ajoute pour compléter sa pensée : « Vous comprenez bien par là que j'établis aussi la nécessité de toutes nos actions et de tous nos désirs. »
C'est bien là, dans la forme comme dans le fond, le système de la nécessité absolue. Vauvenargues prétend cependant concilier la liberté avec ce système; mais il est évident d'avance qu'il ne peut l'y faire rentrer qu'à la condition de la dénaturer, t C'est toujours Dieu, dit-il, qui agit dans toutes les circonstances ; mais quand il nous meut malgré nous, cela s'appelle contrainte ; et quand il nous conduit par nos propres désirs, cela s'appelle liberté. » Je le demande, est-ce bien là la liberté ? Si c'est toujours et uniquement Dieu qui agit en nous, de quelque manière qu'il y agisse d'ailleurs et quelques noms que l'on donne à ses divers modes d'action, en réalité nous ne sommes jamais libres. Il est impossible de sortir de là.
Vauvenargues ne se dissimule pas d'ailleurs les objections que soulève ce système, et il essaie d'y répondre dans la dernière partie de'son traité (Réponses aux conséquences du système de la nécessité). Je dois pour achever de vous faire connaître sa pensée sur cette question, parcourir avec vous ces réponses ; je le ferai aussi rapidement que possible.
La première conséquence est celle-ci : « Si c'est Dieu qui est l'auteur de nos bonnes actions et que tout soit en nous par lui , il est aussi l'auteur du mal. » Vauvenargues ne recule pas devant cette conséquence; seulement il n'accepte pas celle qu'on en tirerait contre la perfection divine. Selon lui, la vie
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n'est qu'une sorte d'imperfection, [inhérente, comme toute autre imperfection, à la créature, et d'où Ton ne peut rien conclure contre la perfection du créateur. Que si l'on réplique qu'il serait injuste de punir dans les créatures une imperfection nécessaire., Vauvenargues convient que cela est injuste selon [Vidée que nous avons de la justice ; mais il ne pense pas g que la justice humaine soit essentielle au créateur, » qui « ne dépend que de lui seul, n'a que sa volonté pour règle et son bonheur pour unique fin. » Si Dieu accorde aux uns des grâces qu'il refuse aux autres, et si, pouvant sauver tous les hommes, il ne le fait pas, « il faut conclure qu'il ne le veut pas et qu'il a raison de ne le pas vouloir. » On est étonné de voir le jeune officier donner ici la main aux plus sombres théologiens, et l'on serait tenté de croire qu'il y a là quelque ironie à leur adresse. Je reviendrai tout-à-1'heure sur cette conjecture, mais achevons d'abord l'analyse du traité.
Il y a encore une Réponse à une autre conséquence du système de la nécessité : « Si tout est nécessaire, il n'y a plus de vice. » Vauvenargues répond «qu'une chose est bonne ou mauvaise en elle -même, et nullement parce qu'elle est nécessaire ou ne l'est pas. » Pour être nécessaire, le vice n'en est pas moins le vice ; seulement le vice, dans ce système, ne peut être qu'une maladie, une maladie de Vâme. Si l'on réplique qu'il ne faut donc traiter les vicieux que comme des malades, Vauvenargues l'accorde sans difficulté : « Rien n'est si juste, rien n'est plus humain ; il faut traiter le scélérat comme un malade. » C'est même là, selon lui, un des mérites de son système ; il rappelle plus fortement les hommes à la pitié, à la clémence, aux plus nobles sentiments de l'humanité.
Telle est la doctrine exposée par Vauvenargues dans son Traité sur le libre arbitre. C'est, je le répète, le système de la nécessité absolue ou du fatalisme. Je reprends maintenant la question que je posais au commencement : comment Vauvenargues a-t-il pu entreprendre de soutenir un tel système ?
J'ai déjà dit qu'il était resté fidèle jusqu'à la fin de sa vie aux principales conclusions de ce traité. Par conséquent, on n'y saurait voir soit un paradoxe de jeune homme, soit un exercice de raisonnement où l'auteur aurait pris le contre-pied de ses propres idées pour en mieux sonder la valeur, soit enfin une sorte d'ironie à l'adresse de certains théologiens, comme un autre écrit, Y Imitation de Pascal, qui a évidemment ce caractère. Il y a sans doute dans ce traité même tel passage qui est à l'adresse des théologiens et qui a pour but de les réfuter par leurs propres arguments ; il y a aussi telle phrase de soumission à l'Église qui excède bien certainement la croyance de l'auteur et qui n'est rien de plus qu'une de ces formules dont les écrivains du xvni e siècle étaient forcés d'user pour se mettre à l'abri des coups d'une autorité redoutable ; mais tout cela ne prouve point que la thèse même de la nécessité n'exprime pas la vraie pensée de Vauvenargues. Comment donc expliquer un tel système chez un tel homme? Faut-il, comme le propose le dernier éditeur de Vauvenargues, M. Gilbert, faut-il voir dans cette opinion extrême le douloureux ressentiment des chagrins particuliers de l'auteur? Faut-il croire que « trouvant toujours en lui, précisément parce qu'il a l'âme haute, une plus grande puissance de vouloir que d'atteindre, » Vauvenargues, sous le coup de tant d'espérances brisées et de tant de bonne volonté perdue, nie la volonté dans
son principe parce qu'elle est souvent impuissante dans ses effets, et conclut que l'homme n'est pas libre parce que la volonté ne reçoit pas toujours le prix même des plus nobles efforts 1 ? Mais plus Vauvenargues a eu à lutter et plus il a déployé de force de volonté contre sa malheureuse destinée, plus il devait développer en lui le sentiment de cette libre volonté. La volonté et le sentiment que nous en avons sont indépendants des résultats : c'est l'effort qui la caractérise et qui en redouble le sentiment. Il est vrai que, d'après le témoignage de Voltaire dans les lignes que je vous ai lues, sa vertu ne lui coûtait point d'efforts, et peut-être ceci pourrait-il déjà servir à expliquer, au moins en partie, ce que nous cherchons. Un autre critique, qui, bien que jeune encore, a déjà un nom célèbre, M. Prévost-Paradol 2 (Les moralistes français, p. 227), a fort bien montré que la théorie de Vauvenargues sur la liberté est inséparable de ses autres vues sur la nature humaine et sur le monde, et la suite même de cette étude confirmera ce lien logique. Mais ma question revient toujours : comment Vauvenargues n'a-t-il pas reculé devant un système qui a pour conséquence la négation de la liberté de l'homme? k cela je réponds tout simplement : c'est que, d'une part, il se trompe sur la thèse de la liberté : il s'ima-