V. la note de la page
2. En retrouvant ici le nom d'un homme dont j'avais pu apprécier, dès 1848, comme son professeur, l'esprit si distingué et le talent si extraordinairement précoce, et dont la carrière était alors (1867) si brillante, je ne puis songer sans tristesse à la déplorable un qui la termina si tôt. Il est juste de mettre cette perte si regrettable au compte de cette sanglante comédie qui s'est appelé « l'Empire libéral. » Prévost-Paradol ne s'est pas pardonné de s'être laissé prendre à ce piège grossier, et il s'en est trop cruellement puni.
gine qu'elle consiste à soutenir l'indépendance absolue de la volonté ; et que, d'autre part, il se fait illusion sur la nature et la portée de celle de la nécessité: il la croit conciliable avec la vertu, qu'il pense rattacher ainsi à son principe. Ajoutez à cela la bonté même et la générosité de son âme plaidant chez lui en faveur d'une doctrine qui lui parait de nature A augmenter encore les sentiments d'humanité.
Nul doute que ce dernier motif n'ait contribué à rendre ce système cher aux philosophes dont nous aurons à parler après Vauvenargues, mais qui appartiennent à une tout autre philosophie. Car, chose curieuse, mais dont l'histoire de la philosophie offre bien d'autres exemples, ces matérialistes, Helvétius, Volney, etc., et ce spiritualiste, Vauvenargues, se rencontrent dans une commune négation de la liberté de l'homme. Ce que le dernier absorbe en Dieu,, les autres l'absorbent dans la nature.
Arrivons à la seconde des deux questions fondamentales de la morale, à celle de la distinction du bien et du mal, ou du principe et de la nature de cette distinction.
Vauvenargues regardait avec raison cette question comme capitale, et il en relevait ainsi l'importance : « Je disais quelquefois en moi-même : il n'y a point de démarche indifférente dans la vie ; si nous la conduisons sans la connaissance de la vérité, quel abîme! Qui sait ce qu'il doit estimer, ou mépriser, ou haïr, s'il ne sait ce qui est bien ou ce qui est mal? Et quelle idée aura-t-on de soi-même, si l'on ignore ce qui est estimable? »
C'est précisément en vue de répondre à cette question qu'il avait entrepris l'ouvrage intitulé Introduction à la connaissance de V esprit humain, dont le Dis-
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cours préliminaire contient les lignes que je viens de citer, ef dont le dernier livre (livre III) a pour objet spécial cette question même.
Malheureusement cet ouvrage est resté à l'état d'ébauche. Vauvenargues en avait conçu le plan et posé les fondements à l'époque où il cherchait à remplir par la méditation et l'étude le vide de sa vie de garnison ; mais, comme il nous l'apprend lui-même, « les passions inséparables de la jeunesse, des infirmités continuelles, la guerre survenue dans ces circonstances » (la guerre d'Allemagne qui se termina par cette retraite de Prague où sa santé, déjà si faible, fut si rudement ébranlée), tout cela interrompit le long travail commencé; plus tard, il se vit empêché de le reprendre et d'y mettre la dernière main par de nouveaux contre-temps , les tristes incidents de sa vie que je vous ai racontés : la maladie qui acheva de ruiner sa santé, le séjour qu'il fit à Paris dans un état voisin de la pauvreté, le sentiment de sa fin prochaine. Il se résigna donc à le faire paraître tel qu'il était ; mais tel qu'il était, il obtenait ce témoignage de Voltaire (Éloge funèbre des officiers morts dans h guerre de 4742) : « Je ne dis pas que tout soit égal dans ce livre ; mais si l'amitié ne me fait pas illusion, je n'en connais guère qui soit plus capable de former une âme bien née et digne d'être instruite. *
Voltaire y vantait surtout le chapitre consacré à la question du bien et du mal moral : « J'ignore si jamais aucun de ceux qui se sont mêlés d'instruire les hommes a rien écrit de plus sage que son chapitre sur le bien et le mal moral. »
Ce chapitre est précisément celui que nous avons à consulter ici ; il va nous apprendre ce que Vauvenargues pensait du bien et du mal moral.
38 DBCJXIÈME LEÇON
Voici d'abord casnnent il les déficit dés te débat : i
< Ce qui n'est bien ou mal qu'à va particulier et qui peut être le contraire de cela à l'égard du reste des hommes, ne peut être regardé en générai comme un mai ou comme
un bien.
Afin qu'une chose soit regardée -crame un bien par toute 4a «oeiété, il faut qu'elle tende à rawwtsge -de tonte la société; et afin, qu'on la Tegarde comme un mal, il faut qu'elle tende à sa ruine ; voilà le gtaedsaraclère du bien et du mal moral »
Tel est pour Vanvenargues le caractère du bien et du mal moral, et par conséquent le critérium qui ; tioit servir à les distinguer l'un de Vautre. C'est, i comme vous le voyez, un caractère tout social : Vau- TOnargues ne voit le bien et le mal moral que dans j leurs rapports avec la société ; c'est de là qu'il en tire la définition, et c'est là qu'il en place le fonde- ^ ment. *
c Les nommes, dit-îl, étant imparfaits n'ont pu se suffire à^a-roêmes : de là la nécessite de former des sociétés. Qui dit société, dit un corps qui subsiste par l'union de divers membres et confond l'intérêt particulier dans l'intérêt général : c'est là le fondement de toute la morale, »
Ainsi le fondement de la morale est dans l'état de société, et la morale n'a d'autre but que de régler les rapports des liommes réunis en société, c'est-àdire qu'elle rentre tout entière dans la morale sociale.
Cette réduction de la morale à la morale sociale est un trait commun à la plupart des philosophes du xvm e siècle. Elle s'explique, comme j'ai déjà eu occasion de le dire dans d'autres cours *, par la