I. — DE LA VERTU EN GÉNÉRAL
Selod Montaigne, ce qu^il y a d'important en nous , ce sont les mœurs ; c'est à être vertueux que nous devons travailler. Aussi reproche-t-il au système d'éducation en vigueur de son temps de « meubler la tête de science, d sans former le jugement et donner la vertu S et veut- il que les premières leçons tendent uniquement à nous rendre plus sages et meilleurs*. Pour lui-même, s'il cherche dans les livres autre chose qu'un honnête amusement, c'est la science qui peut l'instruire à bien vivre et à bien mourir*.
Nous devons examiner trois questions : Quelle est la condition essentielle de la vertu dans l'âme de Thomme? Quels sont les caractères de la vertu dans la conduite de l'homme? Sous quel aspect se pré sente-t-elle et quelle place occupe-t-elle dans le monde?
La condition essentielle de la vertu dans l'âme de l'homme, c'est la volonté continue et désintéressée d'être vertueux.
Il faut la volonté. Nous n'attribuons pas la vertu à Dieu, parce que sa bonté infinie procède sans effort de sa nature même\ Quant à l'homme, il peut naître bon, il ne naît pas vertueux. Sans doute « les âmes réglées d'elles-mêmes et bien nées, elles
* Lîv. I, ch. [xxiv. — « Liv. I, ch. xxv. — ' LW. II, ch. x. — * Ut. II, ch. XI.
i5S LES MORAUSTES FRAJIÇAIS DU XYI- SIÈCLE.
suivent même train et représentent en leurs actions même visage que les vertueuses ; mais la vertu sonne je ne sais quoi de plus grand et de plus actif que de se laisser, par une heureuse complexion, doucement et paisiblement conduire à la suite de la raison. » Ou prise si peu cette heureuse complexion, celte pureté naturelle de mœurs, qu'on ne sait comment les distinguer de Timperfection et de la faiblesse, que les mots de bonté et d'innocence sont quelquefois employés comme des termes de mépris. Ce n'est même pas toujours à une disposition de Tâme, c'est à une faiblesse ou à une défaillance du corps que doit être imputée l'abstention du mal ou des plaisirs, qui passe pour une vertu et qui obtient le nom peu mérité de sobriété, de chasteté, de tempérance.
Il faut à la volonté de quoi s'exercer, ne fût-ce que pour prouver son existence, et elle peut s'exercer de deux manières. La plus ordinaire et la plus aisée consiste à lutter, soit contre les difficultés extérieures, telles que les revers de la fortune et les maux physiques, soit contre les difficultés intérieures, telles que les passions. La plus rare et la plus difficile est celle de Socrate et du second Caton, qui, par force de raison, en étaient arrivés à n'avoir plus besoin de lutter, ne permettant même point aux passions de naitre en eux ; celle des épicuriens qui trouvaient encore la volupté au milieu de la honte, des fièvres, de la pauvreté, de la mort, des tortures, et en faisaient les jouets de leur vertu.
Est-ce à dire que la volonté doive aller au-devant
des malheurs et des passions, pour faire nattre Toc» casion de montrer et d'entretenir sa force, soit dans une lutte pénible, soit dans un calme triomphe? Il y a des philosophes qui l'ont soutenu et qui ont agi en conséquence. Il n'est pas très-facile de voir si Montaigne, qui n'est pas tenté de suivre leur exemple, est disposé à embrasser leur opinion. En ce qui touche les maux extérieurs, il admire ceux qui ont le courage de les accepter d'avance pour n'en être pas abattus quand ils ne pourront s'y soustraire, et il reconnaît que le meilleur moyen de s'y préparer est de les subir, non d'en faire l'objet de l'étude et du raisonnement^ D'autre part, il trouve que la recherche volontaire, empressée, de la douleur, de la pauvreté est l'œuvre peu utile d'une vertu excessive', et que le plus grand mérite consiste à jouir des biens, tant qu'on les a, pourvu qu'on sache s'en passer lorsqu'on les perd'. Quant aux passions, la philosophie et la religion conseillent à l'homme de s'y dérober, en fuyant la tentation, plutôt que de chercher à les vaincre de front, et Montaigne développe la prière chrétienne : Et ne nos indueas in tentationem^. Mais il donne au gouverneur ce conseil moins prudent : « Pourvu qu'on puisse tenir l'ap; petit et la volonté sous boucle, qu'on rende hardiment un jeune homme commode à toutes nations et compagnies, voire au dérèglement et aux excès, si besoin est'. » D'après lui, Thomme vertueux doit
* Liv. n, ch. VI. — • Liv. I, ch. xzxyni. — * Liv. I, ch. xxv, — * Uv. in, ch. X. — * Liv. I, ch. xxv.
avoir goûté le mal pour s'en abstenir en connaissance de cause et par un effort de volonté. C'est de cet effort que naîtra la vertu. Moyen redoutable d'éprouver et de former Thomme, qui peut rehausser le mérite exceptionnel de quelques-uns, mais qui perd à jamais plus d'une généreuse nature et qui n'est propre qu'à pervertir le plus grand nombre.
Le repentir, ce retour à la vertu, est soumis à la même condition que la vertu elle-même. En principe, Montaigne n'y a pas grande confiance ; il y voit l'effet de cette mobilité naturelle aux hommes, qu'il signale souvent en lui-même et qui fait passer aussi souvent du bien au mal que du mal au bien^ Il ne peut croire à la sincérité, à l'existence même de la volonté chez ceux qui détestent leurs fautes et y retombent sans cesse. Enfin, il « hait cet accidentel repentir que l'âge apporte, » impuissance de la nature épuisée, qui se cache sous l'apparence de la vertu reconquise. Montaigne n'est-il pas ici trop sévère? Ne méconnait-il pas la valeur véritable de ce qui se passe dans l'âme de Thomme sous le regard de Dieu, quand il refuse détenir compte des dispositions intérieures, dès qu'elles ne peuvent être manifestées par des preuves sensibles?
La volonté d'être vertueux doit être continue. Montaigne a beau dire qu'il « n'est train de vie si sot.et si débile que celui qui se conduit par ordonnance et discipline', » il n'en recommande pas
* Liv. III, cb. II. — * Liv. III, ch. xiii.
moins aux hommes de s'établir a un patron au dedans*, t La volonté produit une constante habitude, bien supérieure aux saillies de l'âme. Est-ce la vertu qui fait faire ces actions merveilteuses où Ihomme dépasse, pour un moment, les limites de sa condition? Non ; c'est une passion ardente et passagère ; elle peut s emparer du premier venu et le transformer en héros. L'ordre, la modération et la constance, voilà les vrais caractères de la vertu ; c'est la vie quotidienne d*un homme qui nous apprend s'il est vertueux*. Ne lui demandons ni des traits frappants, ni une grandeur continue : c< Le prix de l'âme ne consiste pas à aller haut, mais ordonnément*. »
Enfin la vertu est désintéressée. Elle a n*avoue rien, que ce qui se fait par elle et pour elle seule*. » L'intérêt y trouve bien son compte : <c Quand, pour sa droiture, je ne suivrois le droit chemin, je le suivrois pour avoir trouvé, par expérience, qu'au bout du compte c'est communément le plus heureux et le plus utile*. » Mais cet avantage qu'on trouve dans la vertu, il ne faut pas l'y chercher, ou l'on cesse d'être vertueux. La seule récompense que nous ayons le droit d'attendre ici-bas, c'est la satisfaction de notre propre conscience®.
La vertu répudie les actions qu'inspirent l'intérêt personnel, la crainte, l'habitude, l'amour de la gloire. C'est ce dernier sentiment surtout que Montaigne redoute et combat, ennemi dangereux et par
* Liv. ni, ch. II. — * Liv. Il, ch. xxix. — ^ Liv. III, cJi. 11. — Liv. I, ch. xrxv. — 8 Liv. II, ch. xvi. — « Liv. III, ch. 11.
la faculté qui lui appartient de produire des effets semblables à ceux de la vertu et par la puissance qu'il a sur notre âme. Sous ce mot d'amour de la gloire , Montaigne comprend deux sentiments assez différents : le désir qu'a chacun , même le plus humbU, d'être estimé par ceux qui le connaissent, et celui qu'ont certains hommes de donner à leurs noms l'éclat et la durée ; il s'attache principalement au second sens. Il sait quel est le prestige de la gloire, et il reconnaît, avant Pascal et la Bruyère, que les philosophes qui conseillent de la mépriser sont les premiers à la souhaiter^ Non-seulement elle flatte notre orgueil, mais encore elle nous pro* cure certains avantages réels, en nous faisant acquérir la bienveillance d'autrui et en nous assurant contre les offenses. D'un autre côté, elle sert au genre humain tout entier ; il est utile que les hommes, sujets ou princes, soient contenus dans leur devoir par la crainte de la honte et le désir de la louange ; mais c'est parce qu'ils « ne se peuvent assez payer d'une bonne monnoie qu'on y emploie encore la fausse. » La gloire est indifiérente aux hommes de bon sens, car elle est dispensée par le sort, et, pour l'obtenir, nous sommes réduits à nous laisser juger par « la commune et la tourbe, mère d'ignorance, d'injustice et d'inconstance,.» par le peuple, dont l'estime est injurieuse , puisqu'il ne sait discerner ce qui est louable *. Bien plus, l'amour de la gloire ne peut être que nuisible pour la vertu ;
* Liv. II. cil XVI. — ' Liv. lll, ch ii et x.
celui qui le possède agit pour le dehors ; qui l'empêchera de faire le mal quand il n'aura plus de témoin ? A quel danger ne sera-t-il pas exposé, s'il est réduit à choisir entre son honneur et sa conscience*?
Le moraliste fait aux femmes une application immédiate de ses maximes : il se plaint malicieusement de ce qu'elles appellent honneur leur devoir, comme si elles rendaient tout au monde, rien à leur conscience et à Dieu, et leur conseille de chercher une autre excuse que celle de leur gloire, quand elles ont à refuser ce qu'on leur demande- Ce n'est pas seulement leur conduite, c'est encore et surtout leur âme qui doit être réglée ; faire dépendre leur vertu de leur réputation, ce serait les exposer à faillir dès qu'elles se verraient assurées du secret.
On comprend que Montaigne goûte peu les philosophes qui font de la gloire la légitime récompense de la vertu et de l'amour qu'elle inspire un motif d'être vertueux. De là son antipathie pour la personne et pour les doctrines de Cicéron. Cette antipathie l'entraîne loin : a Cet homme-là, dit-il, fut si forcené de cette passion, que, s'il eût osé, il fût, ce crois-je, volontiers tombé en l'excès où tombèrent d'autres, que la vertu même n'étoit désirable que pour l'honneur qui se tenoit toujours à sa suite. » Ainsi le sincère Montaigne ne craint pas d'accabler Cicéron en lui prêtant une opinion évidemment exagérée.
' Liv. 11, ch. XTi.
Pourquoi se défie-t-il à ce point de l'amour de la gloire et de ses effets, lui qui reproche fréquemment à la philosophie de méconnaître, d'offenser la nature» en nous privant de jouissances permises et préparées par celle-ci? Pourquoi condamne-t-il et veut-il détruire en nous un sentiment naturel, susceptible à la fois d'élever notre âme et de donner à notre existence de l'intérêt et du charme? Faisons d'abord la part des propres sentiments de Montaigne ; concentrant sur lui-même son affection comme son étude, se détachant de tout pour n'être arraché à rien par la mort, insensible à ce qui n'agissait pas directement sur lui, il repoussait la passion de la gloire comme une attrayante sirène qui eût tenté de le troubler dans son isolement moral, qui l'eût au moins contraint à faire des efforts pour se défendre contre elle. 11 se demandait quel avantage il retirerait d'un vain bruit qui ne parviendrait pas à ses oreilles. Préoccupé de l'insensibilité où il serait plongé après la mort, il ne goûtait pendant la vie aucun plaisir à songer qu'il ne serait pas oublié par la postérité. En second lieu, il craignait les empiétements de l'amour de la gloire ; il n'en est pas de ce sentiment comme des autres, qui n'aspirent point à prendre la souveraine direction de l'âme ; celui-ci la dominerait sans résistance et donnerait la règle à toute la conduite. Ne sait-on pas, en outre^ que Montaigne était sincère ? La sincérité était la plus pure de ses qualités et peut-être en faisait-il la première des vertus. Ceux qui désirent la gloire sont quelquefois forcés à être pour paraître ; mais n'arri ve-t-il
pas souvent qu'ils se contentent de paraître? N'y a^ t-il pas un mensonge dans leur conduite, quand ils cherchent à se faire croire autres qu'ils ne sont en réalité*?
Quels sont les caractères de la vertu dans la conduite de l'homme?
On la représente souvent comme étant d'une pratique difficile et pénible. Cette idée, qui procède tantôt d'une doctrine philosophique et religieuse, tan-* tôt d'un préjugé vulgaire, parait fausse à Montaigne. La vertu est facile, voilà ce qu'il ne se lasse pas de répéter, voilà ce que le gouverneur doit enseigner à son élève'. Aussi est-elle accessible à tous, aux enfants comme aux hommes, aux simples comme aux savants. Elle n'est pas moins douce qu'aisée à pratiquer ; cette douceur ne consiste pas seulement dans les fruits qu'elle donne, dans la satisfaction qu'elle procure à la conscience; la vertu ne réclame de nous rien de pénible ou môme de désagréable.
Cette vertu si facile et si douce surprend au premier abord. On ignorait qu'on eût si peu de peine à être bon. L'esprit tout plein des leçons austères que prodiguent la religion et la philosophie^ on s'était décidé à s'armer de courage pour être vertueux ; une nouvelle et séduisante doctrine vient nous en^ seigner que le courage est inutile et nous dispense du travail. Faut-il croire la philosophie la plus autorisée ou la plus attrayante?
Mais quel est le fond de la pensée de Montaigne ?
• V. liv. ni, ch. Xi — * LW. I, chi xxt.
Il se plaint de ne trouver que vices et crimes autour de lui, il sait et il proclame que la vertu est rare; serait-elle rare, si elle était facile? Lui-même, examinant la condition essentielle de la vertu dans Tàme de Thomme, nous dit : « La vertu refuse la facilité pour compagne, et cette aisée, douce et penchante voie, par où se conduisent les pas réglés d'une bonne inclination de nature, n'est pas celle de la vraie vertu : elle demande uri chemin âpre et épineux^ » Il est malaisé d'avoir une volonté assez ferme pour l'emporter sur les difficultés intérieures ou extérieures dont on est assailli, plus malaisé encore d'arriver à cette perfection où l'âme est tellement sûre d'elle-même qu'elle n'a plus d'assaut à craindre, et le moraliste nous dit humblement : « Il s'en faut tant que je sois arrivé à ce premier et plus parfait degré d'excellence, où de la vertu il se fait une habitude, que du second même je n'en ai fait guèrcs de preuve *. »
Reconnaissons une certaine inconséquence, au moins dans les paroles de Montaigne. Il y a cependant une pensée très-claire, à laquelle il reste ordinairement fidèle.
L'homme pour être vertueux n'a qu'à suivre la nature : « Nature est un doux guide : mais non pas plus doux que prudent et juste'. »
* Liv. II, ch. XI. — La contradiction éclate jusque dans les meta* phores : pour représenter la facilité de la vertu [1. 1, ch. xxv), Montaigne dit qu'on peut y arriver par a des routes ombrageuses, gazonnées et doux fleurantes, plaisamment et d'une pente facile et polie comme est celle des voûtes célestes. » — * Liv. II, cli. xi. — ^ Liv. III> ch. xui.
La nature d'une part nous apprend la mqdëriaition dans la pratique du bien, d'autre part nous^rmet les jouissances en les réglant, et la vertu s'achève piar la constance.
Le bien devient vicieux, « si nous l'embrassons d'un désir trop âpre et violent*. «Montaigne condamne la mère de Pausanias qui poria la première pierre devant la porte du temple où son fils était enfermé, et le dictateur Posthumius qui condamna à mort son fils coupable d'indiscipline. Cette vertu-là s'exerçait sur autrui. Montaigne défend aussi l'homme contre lui-même ; la mortification lui parait a Tac^ tion d'une vertu excessive ', » quel que soit le motif pour lequel on se l'impose, qu'on veuille gagner le ciel ou se préparer aux revers de cette vie. Il y a plusieurs degrés dans la mortification. Elle peut consister à se priver des jouissances communes, même les plus légitimes, à vivre dans la solitude ; Montaigne, plein d'un prudent respect pour le christianisme, n'ose pas trop blâmer « ces âmes vénérables, élevées par ardeur de dévotion et de religion à une constante et consciencieuse méditation des choses divines'. »Mais il a soin de les mettre |à part de manière à enlever toute autorité à leur exemple, en permettant d'admirer leur conduite : il ne leur épargne même pas toujours ses moqueries. La mortification va plus loin ; les hommes font quelqufois subir à leurs corps les plus dures souffrances. Montaigne compare « les veilles, les jeûnes, les hai-
* Liv. I, ch. XXIX. — * Liv. I, ch. xxxviii. — « Liv. III, ch. xm,
162 LES HOMLISTES FRANÇAIS DU XVI- SIËGLE.
res, les exils lointains et solitaires, les prisons perpétuelles, les verges ei autres aHIictions » aux sacrifices humains des anciens et des sauvages ^ Quelle condamnation sanglante contre ces afflictions que le christianisme a exaltées sans les avoir exigées ! L'amour de la vertu a poussé à des extrémités plus étonnantes encore. Montaigne raconte l'histoire du jeune Spurina, qui se mutila la figure pour mettre fin aux coupables désirs inspirés par sa beauté : les Vies des Saints contiennent plusieurs traits semblables ; Montaigne, qui veut blâmer, aime mieux prendre ses exemples dans le paganisme ; il déclare qu'il admire un tel excès de vertu plus qu'il ne l'honore*. Il faut, du reste, le reconnaître avec lui, mieux vaut faire des présents de Dieu « un sujet de vertu exemplaire, » que de les détruire.
La nature conseille les jouissances en nous y disposant. La vertu ne les défend pas. C'est se tourmenter à plaisir que de diminuer encore, par austérité de doctrine, les plaisirs déjà si peu nombreux et si imparfaits que nous pouvons goûter ici-bas*. Quelles sont ces jouissances permises? Celui-là commettrait une étrange erreur qui nous restreindrait à celles de Tintelligcnce ; qu'elles gardent le premier rang qui leur a été donné par Socrate, soit, mais qu'elles ne prétendent pas exclure celles du corps*. L'homme est composé d'un corps et d'une âme; ces deux parties ne sont pas pour être enne-
* Liv. I, ch. XXIX. — « Liv. II, ch. xxxiii. — ' Lit. I, ch. xxix. — * Liv. III, ch. xni.
mies Fune de l'autre ; au contraire, la Rature a établi entre elles une intime et indissoluble société. Le philosophe a des arguments singuliers pour démontrer la légitimité de la place faite par lui au corps dans la vie humaine. N*invoque-t-il pas l'exemple des saints qui faisaient participer le corps à la pénitence de l'âme ^? la résurrection de la chair appelée à la vie éternelle •? Il arrive à une conclusion qui eût surpris les saints, quoique mise sous leur patronage : le corps doit trouver ici-bas une complète satisfaction. Ce n'est donc pas manquer à la verlu, c'est se conformer à la nature, que de se livrer avec mesure aux plaisii^s des sens. Montaigne permet au sage de subir les lois de Vénus et de Bacchus'; c'est assez dire. Quant à l'âme, loin de rester étrangère aux voluptés corporelles, elle doit s'y associer, d'abord pour en prendre sa part, ensuite pour rendre aux sens le service de leur imposer la tempéY*ance. La vertu « est la mère nourrice des plaisirs humains ; en les rendant justes, elle les rend sûrs et purs ; les modérant, elle les tient en haleine et en appétit ; retranchant ceux qu'elle refuse, elle nous aiguise envers ceux qu'elle nous laisse, et nous laisse abondamment tous ceux que veut nature, et jusques à la satiété, sinon jusques à la lasseté, maternellement : si d'aventuré nous ne voulons dire que le régime qui arrête le buveur avant Tivresse, le mangeur avant la crudité, soit ennemi de nos plaisirs \ n On voit quel pas fait
« Liv. ni, ch. V. — i • Liv. II, ch. xvti. — ^ lu. 111, ch. xiii. — Liv. I, ch* xxT*
Montaigne dans la voie où il s'est engagé et qu'il trouve « vraie, commode et sainte*. » Il ne se contente pas de détruire l'incompatibilité établie avant lui entre la vertu et les plaisirs ; pour recommander la première, il célèbre l'avantage qu'on trouve à la pratiquer lorsqu'on veut goûter les seconds ; il lui donne la fonction singulière d'assurer et d'étendre nos jouissances. La vertu ainsi comprise n*est-elle pas aussi aisée qu'agréable? La philosophie ne tient-elle pas l'étonnante promesse qu'elle avait faite?
Les sages que Montaigne vante le plus, Socrate, Caton d'Utique, Épamlnondas, ne s'imposaient pas de mortifications ; mais ils ne passent pas pour s'être livrés aux jouissances. Montaigne a toujours des éloges pour les hommes qui s'abstiennent des communs plaisirs par force de volonté, et des excuses pour ceux qui les goûtent sans excès ; il fait la liste des gens vertueux assez large pour y mettre ceux-ci au dernier rang, après avoir mis ceux-là au premier.
Il souhaite qu'il y ait le plus grand nombre possible d'hommes vertueux ; il désire l'être lui-même; mais, ne se souciant pas de convertir les autres, ni de se convertir soi-même, il modifie la vertu ; il la rend accessible pour qu'elle cesse d'être délaissée. On pourrait objecter que l'essence et les conditions de la vertu ne dépendent pas d'un philosophe. Aussi donne-t-il à son plan l'autorité de la nature ellemême, à laquelle il prétend revenir, et qui n'a pu
' Liv. I, ch. XXI.
demander l'impossible à ses enfants, de la raison universelle, méconnue par les philosophes qui nous ont imposé d'impraticables devoirs ^
La constance achève la vertu.
La constance est cette force qui fait que Thomme ne se laisse ni dominer par les passions, ni abattre par les maux.
La première de ces deux applications parait s'ao corder assez mal avec la doctrine que nous venons d'exposer. Permettre, conseiller à l'homme de goû* ter les jouissances naturelles de Tespritet du corps, en lui recommandant de rester son maître et de vaincre ses passions I Montaigne ne désespère pas de se faire écouter et d'obtenir, malgré son indulgence, ou plutôt grâce à son indulgence, ce que n^ont pas obtenu les philosophes avec leur sévérité. N'est-ce pas remporter la victoire sur ses passions que de s'imposer la modération, la tempérance au milieu des jouissances? D'ailleurs, si le sage profite des biens et des plaisirs qui lui sont offerts, il ne souhaite pas ceux qui se trouvent hors de sa portée, rangeant ses dé^ sirs à sa puissance et prenant pour devise ce mot de Socrate : Selon qu*on peut '.
Quelle sera précisément la tâche de la constance contre les passions? Quant aux passions en ellesmêmes, il nous serait impossible et nous ne devons pas désirer de les détruire. Ce serait détruire en nous le germe de la vie', la cause qui a produit toutes
* Liv. m, ch. IX. —Combien ne loue-t-ilpas Socrate d'avoir mis la philosophie à la portée de tous! (Liv. HI, ch. xii.) — * Liv. III, ch. III. — ' Liv. III, ch. I.
les belles actions. Appliquons-nous à les diriger et à les dominer. Elles ont une histoire, divisée en deux parties : nous trouvons dans la première un mouvement involontaire, irrésistible de l'âme ou du corps ; dans l'autre les conséquences de ce mouvement et l'influence qu'il exerce sur la raison, puis sur la conduite. Quand les stoïciens conseillent au sage d'extirper les passions, les péripatéticiens, de les modérer, ils ne pensent pas « aux premières visions et fantaisies » dont nul ne saurait s'exempter, mais à l'empire que Tâme peut leur laisser sur elle-même^ On ne les empêchera jamais de naître; il faut les empêcher de nous gouverner. Mais qu'on y prenne garde dès le* moment où elles naissent! Heureuses les âmes douées de l'impassibilité sloïque, où elles meurent aussitôt! Le vulgaire, chez qui elles grandiraient, les doit arrêter sans retard ; ceux qui n'ont pu s'opposer à leurs commencements seront sans force contre leurs progrès. Les modérer, une fois qu'elles sont développées, est beaucoup plus difficile que de les éviter dès l'origine*.
Il est, du reste, des accommodements avec la morale. Sans doute la perfection est d'être toujours maître de soi ; mais elle est difficile à atteindre. Ceux qui en sont incapables sont-ils réduits à se ronger intérieurement à force de se contenir? Un tel effort ne ferait qu'accroître la force des mouvements qui naîtraient en eux. Il vaut encore mieux produire ses passions au dehors que de les couver à ses propres dépens'.
* Liv. I, ch. xTi, -- ■ Liv. III, ch. x. — * Li?. II, cb. xxxi.
La seconde application de la constance est de ne se laisser point abattre par les revers et les maux. C'est cette vaillance philosophique, bien plus grande et plus pleine que la vaillance militaire, <x une force et assurance de l'âme, méprisant également toute sorte de contraires accidents, équable, uniforme et constante, de laquelle la nôtre (la vaillance militaire) n'est qu'un bien petit rayon ^ » Elle a ses limites; elle n'empêche Thomme ni de craindre les maux, ni de faire ses efforts pour y échapper : « Tous moyens honnêtes de se garantir des maux sont nonseulement permis, mais louables. » Elle a pour effet de « porter de pied ferme les inconvénients où il n'y a point de remède*. » Il en est des maux comme des passions ; il ne dépend pas de nous que les uns ne nous frappent, que les autres ne nous agitent ; la vertu est inébranlable pour les uns et pour les autres.
La pensée de Montaigne ressort de cette page où il commence par vanter la facilité de la vertu, par montrer que toutes les jouissances lui sont permises. Il ajoute que, « si la fortune commune lui faut, elle lui échappe ou elle s'en passe, et s'en forge une autre toute sienne, non plus flottante et roulante. » En un mot, elle use des biens qui sont à sa disposition, « mais son office propre et particulier, c'est savoir user de ces biens-là règlement et les savoir perdre constamment'. » Les deux espèces de constance sont comprises dans cette phrase.
* LW. n, ch. vu — \ Uv. I, ch. xn. — * iiv, I, ch, xxv. •
ies LES MORALISTES FRANÇAIS DU XYI* SIÈCLE.
Que cette fermeté de l'âme donne à celui quf la possède, sinon le bonheur, du moins une sereine tranquillité, rien de plus certain. Il est donc vrai que la vertu, dont elle est une partie essentielle, est douce à pratiquer, même pour ceux qui paraissent malheureux. Est-il aussi vrai qu'elle soit facile et x|ue cette constance ne nous demande aucun effort? Montaigne ne sait-il pas le contraire et ne le dit-il pas, dès qu'il est en face de la douleur et qu'il ne cherche plus à gagner des adorateurs à la vertu? C'est, à ses yeux, un difficile problème que d'apprendre à supporter patiemment le mal : il semble qu'il ait renoncé à en donner la solution. Les traits de constance, il les admire infiniment ; mais le moyen de les imiter, il ne le connaît pas. Son bon sens lui fait repousser la théorie qui nie la réalité de la douleur pour nous mettre en état de la surmonter^; il lui arrive néanmoins de la discuter longuement, de paraître même y adhérer'; mais c'est parce qu'il désirerait infiniment qu'elle fût vraie. Pour échapper à )a douleur, ne nous suffirait-il pas de chercher dans Tâme notre principal contentement et de la faire seule et souveraine maîtresse de notre condition? Il ne s'agit que de trouver un biais propre à notre re* pos. Selon Epictète, les hommes sont tourmentés par l'opinion qu'ils ont des choses et non par les choses elles-mêmes. L'âme peut se persuader qu'Épiçtète a raison, et dès lors tout ce qui a pour le monde l'apparence du mal en perdra pour elle la
* Liy. II, ch. xu. — * Lvf, I, ch. xl.
HORTAIGIIE. iOO
réalité. Qu'on cherche tous les motirs qui ont inspiré la patience et la résignation aux malheureux, et qu'on en choisisse un dans le nombre pour se l'adapter. Comme s'il dépendait de chaque homme d'imposer une conviction à sa raison dans l'intérêt de sa sensibilité, et comme si la triste réalité des chagrins et des maux n'était pas assez forte pour détruire ce vain échafaudage d'illusion^ et de songes, construit dans l'esprit au temps du bonheur I Un autre moyen plus facile à pratiquer, recommandé par l'expérience personnelle du moraliste, consiste à faire diversion à la douleur ^ C'est ainsi qu'arrivé prèâ de la vieil* lesse, éprouvé par la maladie, Montaigne tient encore à la vie a par la vie seulement, » s'appropriant les vers de Mécène que devait traduire la Fontaine, ayant dans «son vivre .coliqueux... de quoi se consoler et de quoi espérer'.» En quelque état que soit l'homme, il trouve en lui ou hors de lui une consolation, une ressource, ne fût-ce que l'existence ellemême, un point que le sort n'a pas frappé, où la douleur n'a point pénétré ; au lieu de le laisser gagner par le mal et de le livrer à l'ennemi, qu'il le défende soigneusement, qu'il s'y retire, qu'il s*y renferme. Enfin Montaigne recommande au gouverneur d'assouplir et de fortifier le corps par les plus pénibles exercices, car a l'accoutumance à porter le travail est accoutumance à porter la douleur'. » C'est d'ailleurs faire beaucoup que de retrancher du nombre de nos douleurs ou de diminuer par la force de l'habitude nos souffrances physiques.
• U?. in, ch. !▼. — • Uy. n, ch. xxzf n. — * Ut. I, ch. xxv.
170 LES HORAUSTBS FRANÇAIS DU XTI* SIÈCLE.
Noussommes loin, on le voit, de la vraie constance. Dans celle que le moraliste enseigne, il n'y a que du calcul et du procédé; la vertu n'y a aucune part et n'en tire aucun profit.
Enfin la vertu est faite pour le monde. Cest la plus parfaite manière de vivre, mais de vivre dans les conditions où l'homme est placé par la nature, sur la terre, dans la société. La solitude ne lui convient pas sans doute : « La confagion est très-dangereuse en la presse', » et l'on devient vite méchant au contact des méchants. Mais l'isolement ne guérit pas non plus de tous les vices. D'ailleurs ceux qui n'ont d'autres moyens de rester bons que de se soustraire au commerce de leurs semblables sont beaucoup audessous de ceux qui savent éfre vertueux dans le monde en satisfaisant k toutes les obligations qu'il leur impose : « Le bien-vivre du jeune Scipion a mille façons ; le bien-vivre de Diogène n'en a qu'une'. » Ajoutons que si nous devons beaucoup à nous-mêmes, nousdevonsun peu à la société'. Montaigne conseille à plusieurs reprises de fuir la cour par prudence, mais il n'en interdit par absolument le séjour; luimême y était resté assez longtemps, souvent retourné, e[ il est possible qu'il ne s'y soit pas déplu*.
Une fois que le monde est ainsi ouvert à la vertu, elle n'a rien de mieux à faire que de se fondre, pour ainsi dire, dans la vie ordinaire, et de s'y faire sentir sans s'y faire remarquer : « La forme de vivre
• LiT. 1, cb.xxxTOi. — «Liv.!!, ch.xxnii. — »LiT, II, cli, itm. — * M. A. Grûn [La vU publique de Montaigne, ch. it, Relation* de MorUaigae mec la cour, note, p. 130).
HOIiTAIGNE. 171
plus usitée et commune est la plus belle ; toute particularité m'y semble à éviter;... Tusage public donne loi à telles choses S » et le sage doit le suivre en ayant soin de n'en être pas esclave. S*y refuser, ce serait faire acte de folie ou se rendre coupable d'affectation ^ 11 sera stmple de mœurs. Montaigne craint beaucoup l'ostentation ; il demande l'aisance et la naïveté dans la vie privée : n'est-il pas fidèle à son principe qui est la conformité à la nature?
Comment la vertu que nous venons de décrire ne serait-elle pas d'un commerce agréable? La science même qui l'enseigne n'a vraiment rien de triste et de sévère. Montaigne n'aime pas la tristesse qu'il appelle « un sot et vilain ornement'. » Selon lui, « il n'est rien plus gai, plus gaillard, plus en^ joué et à peu qu'il ne die plus folâtre que la philosophie*, » et il invoque le jugement commun de tous les sages pour donner à la morale sa place dans les festins et dans les jeux.
Ce que nous avons dit peut se résumer en un mot : la vertu est flexible. La vie du monde offre nécessairement à ceux qui y sont mêlés les situations les plus diverses; nul ne se peut flatter d'avoir trouvé une règle invariable à suivre et la vertu perdrait son crédit si elle ne savait s'adapter à toutes les circonstances : « Les plus belles âmes sont celles qui ont plus de variété et de souplesse*^. » Les Stoïciens ne s'étaient pas trompés quand ils avaient
* Liv. III, ch. Mil. — * Liv, I, ch. xxn, cf. I, xxv : « Toute étrangeté et particularité en nos mœurs et conditions est évitable, comme ennemie de société, d — ' Liv. 1, ch. n. — * Liv. I, ch. xxT, — • Liv. III, ch. m.
demandé à leur sage « d'être autant expert et entendu à l'usage des voluptés naturelles qu'en tout autre devoir de la vie^ » Aussi, traitant de sottises la discipline et l'ordonnance, Montaigne veut-il que les jeunes gens se rejettent aux excès pour n'être pas incapable de supporter la débauche quand ils y seront forcés. Comment y seront-ils forcés ? Montaigne ne se montre pas très-exigeant sur ce point : « Il y a de la honte de laisser à faire par impuissance ou de n'oser ce qu'on voit faire à ses compagnons*. »
Les favoris de Montaigne dans l'antiquité, ce sont Socrate, Scipion Émilien, Épaminondas. Il a trouvé en eux des grands hommes flexibles et souples, qui obéissaient respectueusement aux usages comme aux lois de leur patrie, ne cherchant pas à se distinguer de leurs concitoyens, ne craignant ni de se compromettre ni de se pervertir en se mêlant à eux, pour qui la vertu n'était ni un fastueux ornement ni un gênant fardeau, qui se contentaient des plaisirs de Fenfance ou du vulgaire et les recherchaient avec empressement, plus admirables par la simplicité de leur vie privée que par la profondeur de leurs doctrines ou par Téclat de leurs grandes actions.
Nous nous trompons peut-être, mais, quand Mon* taigne vante la facilité de la vertu, il nous semble qu'il pense à la vie de ces hommes illustres, à leur sagesse aimable et simple. Nulle peine ne s'y trahit
* Uv in, ch. XIII. — • et, I, MT
MONTAIGNE. il a
au dehors ; comment croire que Pâme ait à faire au dedans d'elle-même un travail malaisé et de pénibles efforts? Sans doute Montaigne est trop fin pour s'y être trompé lui-même ; son admiration suffirait pour prouver qu'il comprenait la difficulté d'être un Socrate ou un Scipion Émilien. Mais ne tâchait il pas d'attirer les autres à la vertu, en les abusant, dans leur intérêt, par l'apparence de cette aisance, de celte facile et douce flexibilité, n'espérant pas, il est vrai, les entretenir toujours dans une si charmante erreur, mais ne demandant qu'à les y maintenir le temps nécessaire pour leur inspirer l'aniour de la vertu, qui leur donnerait la force de considérer et de vaincre les difficultés, une fois qu'elles apparaîtraient ?
On comprend moins que Montaigne propose aux jeunes gens Alcibiade pour modèle ; c'&st à cause de la puissance qu'il exerçait sur lui-même, de son génie et de ses mœurs flexibles. Le moraliste revient plusieurs fois à son idée comme à toutes celles auxquelles il tient : « Pour un homme non saint, mais que nous disons galant homme, de mœurs civiles et communes, d'une hauteur modérée, la plus riche vie, que je sache, à être vécue entre les vivants, comme on dit, et étoffée de plus de riches parties et désirables, c'est, tout considéré, celle d* Alcibiade, à mon gré^ » Jamais moraliste eut-il l'idée de proposer Alcibiade à l'imitation des hommes? La vertu, d'après Montaigne, est d'une extraordinaire facilité,
* Liv. II, xxxTi. — Cf. Liv. I xxv.
174 LES MORALISTES FRAIiÇAIS DU IVI* SIÈaE.
si Télëgant Athénien en est un des types achevés. Montaigne a-t-il été séduit par ces dehors brillants et gracieux qui avaient charmé avant lui le peuple léger d* Athènes, et dont il voudrait parer la vertu, mais qui, chez son héros, ornèrent tous les vices et firent passer sur plus d'un crime, par celte flexibilité de mœurs qui attestait, en effet, la puissance de Tâme sur elle-même, mais qui ne fut pas un instant dirigée par Tamour du bien?
Ainsi en résumé, dans notre âme, la condition essentielle de la vertu est la volonté continue et désintéressée d'être vertueux. Dans notre conduite, ses caractères généraux sont la facilité et la douceur de la pratique, la modération, qui condamne les morti* ficationset autorise les jouissances, même celles du corps, pourvu qu'il n'y soit pas commis d'excès, la constance, qui permet de résister aux passions, sans les détruire, aux maux, sans les rechercher. Dans le monde enfin, où est sa place et pour lequel elle est faite, elle se conforme aux usages de tous, est simple, aimable, gaie; son aisance et sa flexibilité font qu'elle se plie, sans décheoir, aux circonstances et aux besoins les plus différents*
Tel est l'idéal, mais l'idéal est trop souvent loin de la réalité ; il y a des temps où il est impossible de pratiquer cette vertu naïve et pure, ainsi le « temps malade » où écrit Montaigne^ : « La vie commune doit avoir conférence aux autres vies. » Caton n'est pas exempt de bl&me : « La vertu assignée aux aflfai-
« Uv. m, ch, a.
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res du monde est une vertu à plusieurs plis, encognures et coudes, pour s'appliquer et joindre à l'humaine faiblesse ; mêlée et artificielle, non droite, nette, constante, ni purement innocente. » En un mot, il n'est pas de morale qui résiste à cette vérité de sens commun, que nul n'est tenu à l'impossible.