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CHAPITRE III

C'est toujours un travail délicat que de rechercher et de réunir les opinions d'un auteur sur tel ou tel sujet pour en faire une théorie. On risque fort d'altérer la pensée, ne fût-ce qu'en la déplaçant ou en la précisant. On lui donne une forme dogmatique, qui peut être contraire à l'intention, antipathique même à l'esprit de Técrivain. On fait disparaître sous l'uniformité d'une affirmation constante les nuances, les incertitudes, les contradictions ; la rigidité systématique remplace le libre mouvement de l'intelligence ; en même temps le faux et l'emprunté remplacent le vrai et le naturel. Montaigne est parmi les écrivains qu'il est le plus difficile de réduire en système. Il craint d'affirmer, il se plaît à douter. Les doctrines philosophiques qu'il embrasse le plus volontiers sont celles qui tendent à rabaisser l'orgueil de l'homme j en mettant à néant ses prétentions à la science. Il ne songe pas à chercher et à faire connaître la vérité, à laquelle il ne croit pas. Il lui suffit de se peindre lui-même et lui seul ; en-

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core ce tableau de rhumanité, considérée dans un seul individu, manque-t-il nécessairement d'unité, car Fauteur laisse apparaître avec franchise, ou plutôt il fait ressortir avec complaisance toutes les parties diverses de sa nature, les mobiles variations de son jugement.

Cependant lé scepticisme ne règne pas seul, même chez Montaigne. Il affirme, lui aussi, plus qu'il n'en aurait voulu convenir et plus qu'on ne le croirait au premier abord. La diversité de ses impressions, la mobilité de ses opinions n'empêchent pas qu'il n'y ait chez lui un certain fond assez solide. La forme systématique et dogmatique lui aurait répugné par-dessus tout : il se serait empressé de désavouer ses plus chères idées, si elles l'avaient revêtue à ses yeux. Il n'en est pas moins vrai qu'il avait certaines idées personnelles et fixes. En recherchant celles qui sont relatives à la morale, nous serons forcé de les présenter sous la forme que Montaigne aimait précisément le moins. N'oublions pas cette antipathie, de peur de méconnaître l'esprit de l'écrivain et de commettre un perpétuel contre-sens dans l'étude de sa pensée.

La nature du livre n'embarrasse pas moins que celle de Fesprit. Montaigne se peint lui-même, il n'enseigne pas. C'est cette peinture qui doit servir d'enseignement, mais dans quelle mesure? Il n'est pas toujours aisé de démêler ce qu'il constate en lui et ce qu'il recommande à autrui. Certes, il ne prétend pas à la perfection ; il se reconnaît des défauts et des vices ; il est prêt à confesser qu'il y a eu bien

des hommes plus vertueux que lui et il n'aurait garde d'adresser à ses lecteurs Tinsolent défi de Rousseau. Nais, d'un autre côté, il ne s'estime pas mauvais et corrompu ; il croit valoir autant et même mieux que ses contemporains ; il trouverait suffisamment honnêtes ceux qui le seraient comme lui, et ne jugerait ni raisonnable d'exiger, ni possible d'obtenir davantage du commun des hommes. Il ne se donne pas comme le modèle de ce qui doit être fait, mais comme l'exemple de ce qui peut être fait. Les vertus auxquelles il n'atteint pas lui paraissent dépasser la mesure ordinaire de l'humanité.

Une autre cause d'incertitude est le grand nombre de ses citations. On ne sait pas toujours jusqu'à quel point il approuve et s'il veut s'approprier ce qu'il cite. Il est fort aise que certaines choses aient été dites, mais par d'autres, et il prend un grand plaisir à les répéter, mais sous leur nom. 11 obéit au même besoin de discrétion en atténuant fréquemment sa pensée par ces mots : à V aventure^ 'peut-être. Quand il affirme une proposition, il est rare qu'il y appuie en la développant; il passe à une autre ; la moindre transition lui suffit. Il ressemblée ce personnage de roman qui, pour éviter de se compromettre en parlant trop longtemps de chaque chose, faisait du dernier mot d'une phrase le point de départ d'une conversation toute nouvelle. Est-ce chez Montaigne prudence politique ou discrétion naturelle ? L'une et l'autre sans doute. On vante sa naïveté, mais ce serait montrer trop peu de finesse que de n'en pas apercevoir beaucoup dans ses écrits. 11 est prudent

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et a une telle horreur du martyre qu'il ne veut même pas être apôtre.

Pourquoi ne signalerions-nous pas un danger re* doutable pour ceux qui s'occupent de Montaigne, le danger de citer à Texcès ? Ce que Ton copiera est parfaitement connu de tout le monde, on le sait et l'on copie malgré soi. On veut faire connaître la pensée de Montaigne, comment lui donner une autre expression que celle de Montaigne? Peut-on prétendre à dire mieux et plus clairement que lui? Si Ton veut résumer ce qu'on recueille chez lui de doctrines, l'ouvrage n'est-il pas tout fait dans ses écrits, et, ce qui est gênant, plusieurs fois pour une? Montaigne répète beaucoup, mais avec quelle variété de ton et de style, paraissant toujours nouveau, bien qu'il soit souvent le même, ajoutant pu modifiant d'ordinaire, ce qui fait qu'on hésite entre plusieurs formes également heureuses, plusieurs nuances également délicates de la même idée I Si l'on rappelle seulement ses pensées, on craint de rencontrer ses paroles dans la mémoire de chacun. Enfin quel n'est pas l'attrait de cette prose admirable, si vive malgré ses répétitions , si précise dans son abondance, pleine d'images familières et saisissantes, quelquefois énergique et grave, le plus souvent gracieuse, piquante, toujours originale? N'est-il pas difficile de résister au plaisir de la citer, comme pour en jouir soi-même une fois de plus, ainsi qu'on aime à débiter de beaux vers, dût- on être le seul à y trouver du charme?

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