IL — LES DEVOIRS
L'homme a-t-il, dés cette vie, des devoirs en dehors du monde sensible, c'est-à-dire envers Dieu? La réponse à cette question est faite par la religion plutôt que par la morale. Montaigne surtout y doit répondre en renvoyant au christianisme, lui qui fait profession d'orthodoxie, dès qu'iLprononce le nom de Dieu, et qui exprime une conviction arrêtée, sinon profonde et ardente. Cependant, même sur ce point, les Essais contiennent quelques observations propres à l'auteur, et qui touchent à la morale. Ainsi, dans le chapitre Des prières^ il reproche aux hommes d'invoquer Dieu pour leurs desseins injustes, comme s'il n'était pas lui-même aussi juste que puissant, sans se dégager de leurs passions vicieuses, tandis qu'ils devraient s'amender en approchant de lui. Il insiste sur cette dernière idée, parce qu^il trouve sans doute un défaut de sincérité chez ceux qui se sei^ent de leurs prières a comme d'un jal^goui... espérant en tirer une expiation de leurs fautes. » Il taxe de folie et d'impiété ceux qui
accusent Dieu de leurs malheurs ^ Enfin il blâme les supplices volontaires en Thonneur de la Divinité, parce que « cette contexture naturelle regarde, par son usage, non-seulement nous, mais aussi le service de Dieu et des autres hommes ; c'est injustice de l'affoler à notre escient*. »
Rentrons sur le terrain propre de la morale, plus familier à Montaigne. Nous avons des devoirs envers nous-mêmes, envers nos semblables, même envers les êtres inférieurs de la création. Les premiers sont les plus impérieux de tous : <c Nous nous devons en partie à la société, mais en la meilleure partie à nous'. » Ce passage même constate l'existence de nos devoirs envers les autres hommes ; les Essais en parlent souvent ; il s'agit tantôt des obligations que la loi naturelle nous impose à Tégard des individus, tantôt de celles qui nous lient à la société, au genre humain, société de tous les hommes, à la nation, société de tous les citoyens. Il n'est pas jusqu'aux êtres inférieurs de ce monde qui n'aient quelque chose à réclamer de nous, « non les bêtes seulement qui ont vie et sentiment, mais les arbres mêmes et les plantes. Nous devons la justice aux hommes, et la grâce et la bénignité aux autres créatures qui en peuvent être capables *. »
Ce serait néanmoins dénaturer la morale de Montaigne que d'attacher une trop grande importance à la division que nous venons d'indiquer. Pour qui va
« Liv. ï, ch. !▼. — • Liy. H, ch. xn. — * Liv. H, ch. xvm. — * Liv. II, ch. XI.
au fond do sa pensée, notre devoir envers nousmêmes est le premier de tous ; ce n'est pas assez : il produit tous les autres ; nous paraissons nous acquitter de nos obligations envers autrui, mais c'est à nous-mêmes que nous nous devons. Montaigne suppose rhomme dans la société et ne lui permet pas de s en bannir pour acquérir ou conserver la vertu. Aussi sa morale est-elle' principalement consacrée aux relations établies par la société, et aux devoirs qui en naissent. Le solitaire n'aurait rien à prendre chez lui. L'essentiel , c'est ce que l'homme se doit, mais dans ses rapports avec les autres hommes, au milieu desquels sa nature' lui ordonne de vivre.
Le plus important des devoirs de Thomme envers soi-même est indiqué dans le passage suivant : a Ce grand précepte est souvent allégué en Platon : — Fais ton fait et te connois. — Chacun de ces deux membres enveloppe généralement tout notre devoir et semblablement son compagnon. Qui auroit à faire son fait verroit que sa première leçon, c'est connoitre ce qu'il est et ce qui lui est propre, et qui se connoit ne prend plus le fait étranger pour le sien, s'aime et se cultive avant toute autre chose ^.. »
En premier lieu, l'homme doit s'étudier. Avec quel scrupule Montaigne n'a-t-il point observé ce précepte, passant sa vie à se regarder soi-même et ne se montrant en détail aux regards du monde entier que pour mieux apercevoir ce qu'il signalait
* Liv. I, ch. m.
soigneusement à aulnii ! Comme il se plaint de ce que le dehors empêche les hommes de connaître ce qui est en eux, ce qui est eux-mêmes, livrés qu'ils sont à la science, à l'intérêt, à l'ambition, à la gloire, et comme il combat ces redoutables adversaires de la réflexion intime I Quelle ironie dans cette phrase : « Cette opinion et usance commune, de regarder ailleurs qu'à nous, a bien pourvu à notre affaire, » et dans le développement qui suit, où il félicite l'homme de s'arracher à soi-même, cet « objet plein de mécontentement, » où il traite de commandement paradoxe » le fameux précepte de Delphes, où il suppose le dieu s'adressant à l'homme pour lui dire : « Tu es le scrutateur sans connoissance, le magistrat sans juridiction , et, après tout, le badin de la farce ^ 1 »
En second lieu, il faut se cultiver soi-même. Précepte susceptible de sens nombreux et divers, qui les reçoit tous chez Montaigne. Nul homme n'a veillé sur sa propre existence avec une plus tendre et plus continuelle sollicitude. Loin de s'en défendre, il en tire gloire : « Autant que je puis, je m'emploie tout à moi '. » Il expose souvent ce qu'il fait, en avouant qu'il y a mieux à faire : tel n'est pas ici son sentiment.
n cherche à déterminer a le vrai point de l'amitié que chacun se doit, amitié salutaire et réglée, également utile et plaisante. » La connaître, c'est atteindre a le sommet de la sagesse humaine et de notre bonheur. » Elle produit tous les devoirs :
* Li?. ni, ch. IX. — * Liv. III, ch. xi.
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« On trouve dans son rôle qu'on doit appliquer à soi Fusage des autres hommes et du monde ; et, pour ce faire, contribuer à la société publique les devoirs et offices qui la touchent. Qui ne vit aucunement à autrui ne vit guères à soi : Qui sibi amieus est, scito hune amicum omnibus esse.ï> En somme, « bien et saintement vivre, » d'une part, d'autre part, ne pas se sacrifler à autrui, tel est le vrai point de cette amitié. Si Ton doit penser à soi, c'est pour acquérir la vertu.
La vertu n'est pas tout; songeons à ce. que nous pouvons avoir de bonheur ici-bas, avec une condition essentiellement imparfaite, et tâchons de nous le procurer. Voilà une nouvelle manière de nous cultiver nous-mêmes, non moins chère à Montaigne que la précédente. L'une et l'autre ne s'excluent pas. Cette félicité défectueuse que nous devons poursuivre exige bien des choses que la vertu permet sans les prescrire, auxquelles une perfection excessive pourrait seuls renoncer.L'homme, composé d'un cc»rps et d une âme, peut et doit satisfaire le premier comme la seconde. Pas de mortifications. Tant que la fortune clémente nous laisse jouir de la vie et de ses plaisirs, profitons-en, sans rechercher de volontaires privations, pour nous aguerrir d'avance contre des maux qui n'arriveront peut-être jamais, ou pour offrir à la Divinité un hommage qui ne saurait lui plaire, puisqu'il consiste à méconnaître ses lois et à mutiler son œuvre.
Les accidents qui peuvent troubler le bonheur sont de deux sortes : il en est que nous ne pouvons
éviter; il en est, au contraire, qui dépendent de nous-mêmes. Les premiers sont les maux physi* ques, les plus grands de tous, le chagrin que nous font éprouver les malheurs d'autrui, la perte de nos proches et de nos amis. Les seconds sont ceux que préparent Fambition, Tamour de la gloire, de la science, des richesses. Armons-nous contre les uns et les autres. Dépouillons les maux inévitables de la force que leur donne notre propre imagination ; c'est aux douleurs et aux infirmités du corps qu'il est le plus difficile de résister; encore peut-on arriver à les fuir par ruse, en profitant des heures de répit qu'elles nous laissent, des parties de notre personne qu'elles respectent, en faisant de la souf* france une habitude, ou en l'interrompant par la diversion. Si nous sommes incapables de défendre notre âme contre la tristesse que lui causent des morts répétées, les désastres de nos amis ou de notre pays, comme notre corps contre la maladie et la mort, du moins l'allégement nous est-il beaucoup plus aisé ; habituons-nous à faire peu de cas de ce qu'éprouvent les autres, arrivons à la tranquillité par rindifférence. Quant aux chagrins qui ne pro* viennent que de nous-mêmes, que de la direction donnée par nous à nos pensées, à nos efforts, des revers de la fortune ou des mécomptes de l'ambition, nous n'avons qu*à retrancher la cause qui dépend de nous pour échapper aux tristes effets sous lesquels nous nous sentons fléchir; redevenons tranquilles par l'obscurité de la vie et par la sage médiocrité des désirs.
L'homme qui comprend ainsi ce qu'il se doit ne s'impose pas le travail comme une stricte obliga* tion : « Il n'est rien pourquoi je me veuille rompre la tète, non pas pour la science, de quelque grand prix qu'elle soité Je ne cherche aux livres qu'à m'y donner du plaisir par un honnête amusement; ou, si j'étudie, je n*y cherche que la science qui traite de la connoissance de moi-même et qui m'in* struise à bien mourir et à bien vivre ^ » La lecture ne saurait avoir d'utilité qu'autant qu'elle inspire et développe le goût de la vertu. Mais que de fois Montaigne n'a-t-il pas reproché à la science et à la philosophie d'être impuissantes pour faire des âmes vertueuses et forles, donnant la préférence au paysan le plus ignorant, quand il ne la donne pas au plus grossier animal, sur les savants et sur les sages I Le moraliste ne songe pas que Thomme doive cultiver la science dans l'intérêt d'autrui pour éclairer le monde. Une telle idée serait contraire à un système qui concentre le travail de chacun sur sa personne et sur ce qui peut lui profiter.
Le travail, la réflexion mènent souvent à révoquer en doute les opinions les plus anciennes, les plus répandues^ les plus commodes. Qu'importe, dit-on, de nos jours surtout, si l'âme sacrifie sa tranquillité aux droits de la vérité ? Montaigne, ce sceptique, croit que l'homme doit se procurer le repos plutôt que la vérité ; il veut qu'on garde « les opi^ nions communes et reçues, qui nous portent de la
• Liv, il, ch. X.
satisfaction et du contentements » et rappelle que ^enfance et la simplicité ont été recommandées par la vérité même. Il se place volontiers sous le patronage de Torthodoxie.
Les moralistes se demandent si Thomme a le droit de se. donner la mort» quand il est las de la vie et se sent ou se croit incapable d'en supporter les souffrances accumulées. Un philosophe qui attache tant d'importance au bonheur et à la tranquillité ne pouvait manquer de poser une telle question, et il devait être tenté d*y répondre affirmativement. Montaigne s'en défend en plusieurs endroits. Il ne laisse pas voir clairement ce qu'il pense du suicide, quand il en traite ex professa dans le chapitre intitulé : Coutume de Ith de Céa *. Pour donner un exemple des humaines et vaines contestations, il rapporte ce qui a été dit pour et contre : <c La douleur et une pire mort lui semblent les plus excusables incitations. » Le chapitre, écrit en apparence par un rédacteur impartial, qui fait connaître les arguments des parties adverses et ne conclut pas, contient plusieurs cas de suicide que Montaigne ne se contente pas d'excuser, auxquels il donne une approbation visible, quoique discrète. Il a soin de citer des exemples pris à la Bible et à l'histoire ecclésiastique, pour se mettre a couvert sous leur jugement favorable. Dans d*autres passages il se gène moins. Il approuve le mot de Paul Emile à Persée, qui demandait à n'être pas mené en triomphe : ce Le sa-
* Liv. II, ch. XII. — ■ Liv. II, ch. m.
VOKÎAiaNE. 185
voir mourir nous affranchit de toute sujétion et contrainte, » dit-il sans réserve \ Ce n'est pas un adversaire du suicide que Thomme qui exprime à tout propos son admiration enthousiaste pour Caton d'Utique, le considérant comme « un patron que nature choisit pour montrer jusques où l'humaine vertu et fermeté pouvoit atteindre*, » appelant sa mort « une si noble action, un si bel exploit', » qui propose pour modèle au sexe féminin « trois bonnes femmes, » dont les deux premières ont poussé leurs maris à se tuer et sont mortes avec eux, dont la troisième, Pauline, s'est fait ouvrir les veines pour suivre le sien, Sénèque\ Enfin il examine s'il y a toujours du courage dans la mort volontaire, sans la blâmer en aucune façon, Tadmirant quand elle montre de la grandeur d'âme'.
Plus d'une fois déjà nous avons remarqué la conformité des théories de Montaigne avec ses propres inclinations. Qui sait si la faveur qu'il témoigne au suicide ne tient pas à la raison contraire, si cet homme profondément attaché à la vie n admire pas chez les autres le courage d'y renoncer, parce qu'il sent qu'il ne l'aurait pas?
La fin des devoirs que nous avons passés en revue est sur la terre, dans la vie même de chacun. Montaigne songe rarement à Timmortalité, s'il parle souvent de la mort, et il ne semble pas croire qu'elle puisse nous imposer des obligations, sans doute
« Liv. I, ch. XIX. — ' Liv. I, ch. xxxvi. — » Liv. II, ch. xi, xiii et xxTin. — « Liv. II, ch. xxxv. — » Liv. Il, ch. xiu.
parce qu'il tient à ne pas conduire la morale et à ne pas s'exposer lui-même sur un terrain réservé à la religion par le respect et par la prudence.
' Il fait les devoirs de l'homme envers lui-même trop étendus, trop absorbants pour qu'il reste dans sa morale une grande place aux devoirs envers au* trui. Une les conteste pas en principe, mais les renferme dans les limites les plus resserrées. Il est vrai qu'il ne prend pas ces devoirs pour mesure de ce qu'il est convenable et bon de faire envers les autres hommes. Notre propre intérêt exige davantage, rintérêt de notre vertu, qui se développe et se fortifie en s'exerçant au profit de nos semblables, Tintérét moins élevé, mais plus doux, de notre tranquillité, qui ne peut être assurée que si nous avons d'excellents rapports avec ceux qui nous entourent. Nous rendons ainsi aux autres ce que nous devons à nous-mêmes.
C'est à la justice qu'ils ont droit avant tout% sans distinction de pays'. Montaigne ne dit pas que la justice consiste seulement à ne faire pas de mal à autrui; il ne dit pas non plus qu'elle consiste à lui faire du bien. Si on lui avait demandé de poser une règle, il aurait sans doute gardé le silence, se réservant à lui-même et laissant à chacun la faculté d'apprécier et de faire ce que demanderaient les circonstances.
La justice nou» commande de respecter le droit d*autrui ; on peut se demander si elle prescrit de
* Liv. II, ch. XI. — * Liv. III, ch. ix.
MONTAItiKE. 185
servir son intérêt. Montaigne parait le croire quelquefois. Jl a une certaine indulgence pour Tivrognerie, parce que c'est « un vice lâche et stupide, mais moins malicieux et dommageable que les autres qui choquent quasi tous, du plus droit fil, la société publiques » ^^ Vune des raisons qui lui inspirent tant d'horreur pour le mensonge, c'est le tort que ce vice cause à tout le monde. Si la solitude lui semble avoir plus d'apparence et de raison, e c'est à ceux qui ont donné au monde leur âge plus actif et fleurissant*. »
Mais les hommes ne peuvent nous demander de renoncer à notice aise et de nous oublier nousmêmes pour être envers eux plus que justes : « Il faut... n'épouser rien que soi. » Montaigne se déclare « commodément facile et prêt au besoin de chacun, » mais à condition « qu'ils ne veuillent de lui chose négocieuse et soucieuse'. »
M'est-il pas cependant certaines classes de personnes envers lesquelles la justice même nous impose plus que la justice, celles à qui nous sommes enchaînés par des liens particuliers de sang, de choix, de services ou d'habitude, notre famille, nos amis, nos bienfaiteurs, nos serviteurs?
Dans la famille se trouvent d'abord les époux. Montaigne conseille, avec beaucoup de raison, la décence et le respect réciproques dans les rapports qui résultent du mariage\ 11 recommande par son propre exemple la fidélité conjugale*^. Mais il établit
• Liv. n, ch. II. — * Liv. I, ch. xxxviii. — ' Liv. III, ch. ix — * Liv. I, ch. XXIX. — » Liv. III, ch. v.
une absolue incompatibilité entre l'amour et le mariage : il déclare que le premier est impossible, qu'il serait funeste dans le second ^ : « Un bon mariage, s'il en estj refuse la compagnie et conditions de 1' mour : il tâche à représenter celles de l'amitié. C'est une douce société de vie, pleine de constance, de fiance et d'un nombre infini d'utiles et solides offices et obligations mutuelles*. » Le mari tient plus à sa femme et lui accorde plus d'estime qu'à sa maitresse. Tout cela suffit-il ?
Dans le chapitre de F Affection des pères aux enfants ', le moraliste veut que l'affection provienne uniquement de la raison et grandisse avec l'âge. Les nouveau-nés ne devraient inspirer aucune tendresse. Lui-même nous dit autre part : « J'en ai perdu en nourrice deux ou trois, sinon sans regret, au moins sans fâcherie*. » M'y a-t-il pas quelque affectation, même quand on a perdu ses enfants sans chagrin, à oublier leur nombre? « Une vraie affection et bien réglée devroit naître et s'augmenter avec la connoissance qu'ils nous donnent d'eux, et lors, s'ils le valent^ la propension naturelle marchant quand et quand la raison, les chérir d'une amitié vraiment paternelle, et en juger de même s'ils sont autres j nous rendant toujours à la raison, nonobstant la force naturelle'^. » Avec quelle sécheresse il applique ce dur principe I 11 « approuve ce-
* Liv. II; ch. XT. — ■ Liv. III, ch. v. — * Liv. II, ch. vui. — * L. I, ch. XL. — La mention de ces pertes répétées se trouve dans les Notes manuscrites publiées par H. le docteur Payen [Doc. inédits sur Montaigne, n. 3, 1855), pag. 13, 14, 25, 28. Elle est d'une sécheresse qui répond au passage des Essais. — ^ Lîy. II, ch. tiii.
lui qui aime moins son enfant, d'autant qu il est ou teigneux, ou bossu, et non -seulement quand il est malicieux, mais aussi quand il est malheureux et mal né,o s'autorisant, par une espèce de blasphème, du jugement que Dieu a porté sur un être si dis-» gracié par lui! Il est vrai que la justice qui prescrit ce refroidîssement doit le modérer ^ Mais com* ment un père trouve-t-il dans les imperfections de son fils le triste avantage de ne pas s'attacher à lui?
Cependant les conseils que Montaigne donne aux pères sont excellents sur beaucoup de points, comme les reproches qu'il adresse à ses contemporains sont bien fondés. Il a compris admirablement l'éducation. Quand les enfants sont jeunes, il faut les élever avec le plus grand soin, ou du moins les faire élever par un gouverneur habilement choisi. L'édu-* cation dresse les âmes pour l'honneur et la liberté ; aussi Montaigne en proscrit la violence, les verges, dont le seul effet est « de rendre les âmes plus lâches ou plus malicieusement opiniâtres*. » Il s'indigne contre les parents qui, dans la chaleur de la colère, punissent leurs enfants et les accablent de mauvais traitements : « Ce n'est plus correction, c'est vengeance'. » Les enfants avancent en âge ; les pères doivent se défaire de la jalousie qu'ils éprouvent à voir des fils marcher sur leurs talons • « Je trouve que c'est cruauté et injustice de ne les recevoir au partage et société de nos biens, et com*
* LiY. ni, ch. IX. — ' Liv. II, ch. yiu. — ' Liv. II, ch. xxxi.
pagnons en Tintelligence de nos affaires domestiques, quand ils en sont capables, et de ne retrancher et resserrer nos commodités pour pourvoir aux leurs, puisque nous les avons engendrés à cet effet *. »
Cette justice, qui est la mesure des obligations et la régie de la conduite imposées au père, est largement entendue. Chose étonnante chez un homme de son siècle et de son pays, chez un magistrat ap^ partenant aux provinces de droit écrit qui avaient gardé la tradition romaine I Montaigne se prononce contre les testaments; il blâme surtout ceux qui, après avoir retenu leurs biens toute leur vie, en laissent la jouissance à leurs femmes pour prolonger après leur mort la dépendance et la pauvreté de leurs enfants. Il va plus loin, nous Pavons vu, et demande aux pères de se dépouiller de leur vivant* Sans doute ceux-ci agiront prudemment en gardant la faculté de se dédire, en livrant à leurs fils la jouissance de leurs biens, sauf à la reprendre si l'occasion leur en est fournie, ou plutôt si la nécessité leur en est imposée, en retenant l'autorité d'ensemble, ne fût-ce que pour avoir le plaisir d'initier leurs successeurs à l'administration de leurs affaires. Mais que, sous couleur de conserver cette autorité, ils ne privent pas ceux qui viennent après eux de toute part dans leur fortune à Fâge où Ton jouit de la vie! Un vieillard n'a rien de mieux à faire que de se retirer dans Tendroit le plus
' liv. II, ch. viu
commode, mais le plus écarté de sa maison pour n'être pas gêné et ne gêner pas les autres.
Montaigne tient beaucoup à ce que les pères se fassent aimer de leurs enfants; pour y arriver, il faut qu'ils mettent de côté cette morgue qui ne permet pas à ceux-ci de prononcer le nom de père^ jugé irrévérencieux, et les force à dire moH'^ sieur, comme s'ils parlaient à des étrangers. C'est l'abandon qui inspire la tendresse. Tout le monde connaît le passage, admiré de madame de Sévigné, où Montaigne rapporte les plaintes du maréchal de Montluc, regrettant de n'avoir pas fait connaître à son fils vivant l'afTection qu'il avait pour lui. Montaigne ne veut point se préparer de tels regrets : « Je m'ouvre aux miens tant que je puis, » dit-il.
Pourquoi faut-il qu'« un petit bout d'oreille,échappé par hasard, » ne nous permette pas d'admirer sans réserve ce désir d'être aimé et cette facilité d'ouverture, d'y voir l'effet d'une générosité gratuite et désintéressée, la vertu d'une âme prête h se répan* dre en purs dons? Montaigne veut se procurer les douceurs de l'intimité, un commerce agréable avec ceux qui rapprochent; la morgue est également ennuyeuse pour qui la fait sentir et pour qui la subit. L'intérêt même n enseigne-t-il pas aux pères que la meilleure sauvegarde de leur puissance est l'affection qu'ils inspirent? Dans ce coin où ils se doivent retirer pour n'être pas importuns, quand ils arrivent à la vieillesse, ils sont exposés à être trompés s'ils veulent continuer à être redoutables, comme ce gentilhomme dont la voix tonnante et l'humeur
grondeuse étaient accueillies par une déférence et une frayeur simulées, mais dont on se moquait une fois le dos tourné. Les foudres de Tautorité paternelle trouvent leur Salmonée dans un Jupiter hors d'âge : « Il y a tant de sortes de défauts en la vieil* lesse, tant d'impuissance, elle est si propre au mépris, que le meilleur acquêt quelle puisse faire, c'est l'affection et amour des siens . d
Montaigne termine son chapitre de telle façon qu'il nous enlève toute illusion sur la profondeur de sa tendresse pour les enfants : « Ce que nous engen* drons par Tâme, les enfantements de notre esprit, de notre courage et suffisance, sont produits par une plus noble partie que la corporelle et sont plus nôtres; nous sommes père et mère ensemble en cette génération. » Tout ce qu il y a de bon en ces enfants vient de nous; ils nous font plus d'honneur : « ils nous représentent et nous rapportent bien plus vivement que les autres. » Après avoir cité de nom* breux exemples qui montrent la tendresse des auteurs pour leurs livres, Montaigne arrive à dire : « Ce seroit à l'aventure impiété en saint Augustin (pour exemple), si, d'un côté, on lui proposoit d'enterrer ses écrits, de quoi notre religion reçoit un si grand fruit, ou d'enterrer ses enfants, au cas qu'il en eût s'il n'aimoit mieux enterrer ses enfants. » L'auteur use d'une habileté qui lui est familière, en faisant passer sous l'abri de la religion une proposition, en elle-môme fort étrange, qui serait, sans aucun doute, condamnée par celle-ci.
Montaigne ne laisse pas échapper une occasion de
MONTAIGNE. 49i
prêcher Pinsensibililë aux pertes de famille : « Il faut avoir femme, enfans, biens et surtout de la santé, qui peut; mais non pas s'y attacher en manière que notre heur en dépende : il se faut réserver une arrière-boutique, toute nôtre, toute franche, y discourir et y rire, comme sans femme, sans enfans et sans biens, sans train et sans valets ; afin que, quand Toccasion adviendra de leur perte, il ne soit pas nouveau de nous en passera »
Il est bizarre de voir la femme et les enfants mis sur le même rang que les biens, le train et les valets, et après la santé. Pour ce complet détachement, Montaigne invoque l'exemple des anciens philosophes, et, comme il a besoin d'une autorité chrétienne, il la trouve, par un hasard étrange, dans saint Paulin, dont Pardente charité est connue. Tartufe et sa dupe n'avaient pas, comme on voit, professé, les premiers, le détachement des biens naturels, et Montaigne, avec ses maximes, avec son prompt oubli des enfants morts, eût pu se faire
dire :
Les sentiments humains, mon frère, que voilà !
Le motif de ce détachement poussé à Pexlrême, c'est le désir de garder une tranquillité inaltérable : « Notre mort ne nous faisoitpas assez de peur, chargeons-nous encore de celle de nos femmes, de nos enfans et de nos gens. » Cet homme, que la mort épouvantait, voulait en écarter la vue ; il lui deman-
* Liv. I, ch. xxxTTii.
dait de ne pas se montrer à lui quand elle viendrait pour le frapper, et il ne trouvait ni assez de consolation dans les derniers adieux, ni assez d'efficace dans les derniers sacrements, au prix de la terreur que les uns et les autres lui inspiraient : a II y a, disait-ilS plus de crève-cœur que de consolation à prendre congé de ses amis.... et oublierois ainsi volontiers à dire ce grand et éternel adieu. » Tout ce qu'il demandait, lui, mari et père, c'était de mourir au milieu d'inconnus, dans les voyages qu'il entreprenait seul.
A Dieu ne plaise que nous accusions Montaigne d'avoir méconnu complètement les sentiments naturels e^ de s*ètre montré insensible aux aiîections de famille 1 II doit en partie son immortalité à sa ten* dresse pour son père. Que de fois ne Ta-t-il pas ex-* primée dans ses écrits! de quelle manière touchantel Quelle piété dans son souvenir fidèle ! quel respect dans sa déférence prolongée I II ne songe pas à mesurer son affection pour une mémoire vénérée, à déterminer ce que la justice attend de lui et ce que son âme peut supporter. Reconnaissons que Montaigne n'était pas naturellement ou complètement égoïste , mais avouons qu'une si vive et si longue sympathie n'est pas en parfait accord avec sa sèche doctrine, et que, par un phénomène étrange, cet excellent fils n'a point tenu à honneur d'être un excellent époux et un excellent père, si nous en jugeons par SCS écrits.
* Liv. III, ch. fx.
Nul n'a mieux parlé de l'amitié que Montaigne, inspiré par le souvenir de la fioétie. Après l'avoir sentie, il a voulu l'analysera L*idée du devoir est étrangère à cette amitié parfaite dont sa mémoire lui offrait un si doux modèle. On y trouve une complète abnégation, une confusion de l'un dans l'autre, qui procèdent de la seule nature, <c d'une force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union. » Ils se cherchaient avant de s être vus, ces incomparables amis. A peine se furent-ils aperçus, a rien dès lors ne fut si proche que l'un à l'autre. » Ils ne se réservaient plus rien qui leur fût propre ; ils mettaient en commun tous leurs sentiments, toutes leurs pensées, si bien que chacun d'eux se connaissait et s'aimait moins qu'il ne connaissait et n'aimait son ami. Les services et les bienfaits n'entrent pas en compte dans ce noble commerce; s'aime-t-on mieux soimême à cause de ce que l'on a fait pour soi? L'obligé, s'il y en avait un, serait celui qui rendrait le service, et le bienraiteur celui qui l'accepterait. Que sont auprès d'une telle amitié et la proximité du sang et l'ancienneté des relations? Aussi quel vif chagrin la perte d'un ami si rare n*inspire-t-elle pas à Montaigne! avec quelle émotion profonde il raconte sa morti n croit ne plus vivre qu'à demi, et goûte du moins un certain plaisir à proclamer qu'une telle amitié l'a rendu meilleur, à vanter, peut-être à exagérer le génie de la Boétie.
A cette chère mémoire il sacrifie ses plus chères
* Liv. I, ch. xxTii.
idées. Nul ne s'est plus que lui moqué du désir qu'ont les hommes de faire durer leur nom après euxmêmes, et quand il publie un ouvrage de la Boétie: « Quoique des fines gens se moquent du soin que nous avons de ce qui se passera ici après nous, comme notre âme, logée ailleurs, n'ayant plus à se ressentir des choses de çà-bas, j'estime toutefois que ce soit une grande consolation à la faiblesse et brièveté de cette vie, de croire qu'elle se puisse fermir et allonger par la réputation et par la renommée : et embrasse très-volontiers une si plaisante et favorable opinion engendrée originairement en nous, sans m'enquérir curieusement ni comment ni pourquoi*. »
Un seul détail nous fâche; Montaigne, pensant, on le suppose, à la perte de cet unique ami, nous dit : a Je fus autrefois touché d'un puissant déplaisir, selon ma complexion, et encore plus juste que puissant : je m'y fusse perdu à l'aventure, si je m'en fusse simplement fié à mes forces. Ayant besoin d'une véhémente diversion pour m'en distraire, je me fis par art amoureux et par étude, à quoi l'âge m'aidoit; l'amour me soulagea et retira du mal qui m'étoit causé par l'amitié*. » On croit avec peine qu'un homme ressente une douleur assez vivement pour y succomber, quand son âme reste assez libre pour désirer et chercher un remède, pour le trouver dans le plaisir. Nous ne voulons pas dire que l'ami-
* Lettre de Montaigne à M. de Mesmes, pour lui dédier la traduction des Règles de mariage de PlutarquCf par la Boétie. — ' Liy. III, cb. IV.
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tié eût obligé Montaigne à mourir de chagrin ; mais il est telle diversion qui choque d'autant plus la morale, que la douleur à laquelle elle doit porter remède est ou parait plus profonde.
On ne saurait reprocher à Montaigne d'avoir supprimé la notion du devoir dans cette première et parfaite espèce d'amitié. La morale ne demande pas mieux que de s'effacer devant cette abnégation com* plète, toute-puissante et nécessaire. Elle n'irait pas jusqu à réclamer un sacrifice si continuel, si absolu; elle y applaudit quand elle le voit s'accomplir sans effort, et ne l'en admire pas moins parce qu'il semble ne rien coûter. Elle est heureuse d'être dépassée par la seule force de la nature.
Bien au-dessous de celte amitié rare et parfaite sont les amitiés ordinaires, que Montaigne connaît aussi. Il y applique et le mot de Chilon : « Aimez-le comme ayant quelque jour à le haïr; haïssez-le comme ayant à l'aimer ; » et celui d' Aristote : « 0 mes amis, il n*y a nul ami M d C'est de ces amis que Montaigne nous dit ailleurs : « Qui peut renverser et confondre en soi les offices de l'amitié et de la coiùpaignie, qu'il le fasse*. » Il blâme les hommes qui se tourmentent et se rompent la tète pour les affaires de leurs voisins et de leurs amis. Nous savons qu'ils ne doivent pas lui demander de service embarrassant. Le plus pénible de tous est celui des derniers adieux : il voudrait n'en faire pas aux autres et n'en recevoir pas d'eux, de ses amis pas plus que de sa famille.
* Liv. I, ch. XXVII. * Liv I, ch. xxsvni.
La justice impose des obligations spéciales à ceux qui ont reçu soit des bienfaits, soit des marques de la confiance d'autrui. Il n'en est pas de plus étroites, ajoutons de plus incommodes. Montaigne doit les goûter peu. Ce surcroit de justice est un lourd fardeau pour un homme dont la conscience est délicate et à qui la tranquillité est précieuse. Il se hâte de dire : a Je fuis à me soumettre à toute sorte d'obligation, mais surtout à celle qui m'attache par devoir d'honneur*. » 11 veut bien donner son argent, mais non se donner soi-même. Il évite soigneusement tout ce qui peut l'astreindre à la reconnaissance; il se garde bien de solliciter un service, une recommandation. La nécessité des bons offices réciproques dans la vie de chaque jour, la douceur qu'ils donnent au commerce des hommes, le frappent beaucoup moins que l'inconvénient de se sentir lié par une justice particulière, celle de l'honneur et de la conscience. Aussi arrive-t-il à souhaiter les offenses de ceux envers qui il est spécialement obligé. On dit qu'il est beau de faire des ingrats; Montaigne nous enseigne qu'il est doux d'en trouver. Ils nous délivrent. Nous ne leur devons plus que la justice commune. Autant de gagné pour notre tranquillité. C'est ainsi que nous nous félicitons de rencontrer des imperfections chez ceux qui nous touchent de près : ce sont des moyens de nous détacher d'eux. 11 est fâcheux qu'un moraliste ait un aussi pressant besoin d'ingratitude et d'imperfections.
' Liv. \\\, ch, IX
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Cet homme qui se renferme dans sa justice égoïste et tranquille a pourtant dit : « Si elle (la fortune) m'eût fait nallre pour tenir quelque rang entre les hommes, j'eusse été ambitieux de me faire aimer, non de me faire craindre ou admirer; Teiprimeraije plus insolemment? j'eusse autant regardé au plaire qu'au profitera » Et ce passage \ient après celui que nous citions à l'instant* Singulière inconséquence ou orgueilleuse prétention ! Vous ne voulez pas vous donner et cependant vous demandez qu'on se donne à vous! Quand vous ofTrez la justice, il vous faut en échange la sympathie ; sans qu'il en coûte rien à votre nonchalance et b votre fierté naturelles, vous espérez avoir le doux plaisir d^ètre aimé I Toutes les parties de votre être, les moins relevées comme les plus nobles, trouveront à leur portée leur entière satisfaction, même celles que vous aurez concentrées sur vous-même, auxquelles vous n'aurez point fait participer les autres! Ce n'est pas de la tendresse que nous trouvons dans ce passage de Montaigne, encore moins de la charité : c'est de la coquetterie.
Enfin Montaigne nous recommande de veiller sur nos rapports avec nos serviteurs : « Nous-mêmes, pour bien faire, ne devrions jamais mettre la main sur nos serviteurs, tandis que la colère nous dure*.» Ce n'est pas seulement parce que la passion peut nous emporter au delà de l'équité, c'est encore parce que celui qui est puni ne croit pas à la justice d'un maître irrité et s'estime toujours condamné
* Liv. ni, ch. II. — • Liv. n, cb. «w.
mal à propos. Nous devons à autrui la justice et l'apparence de la justice. Il faut en outre que le maître se place à la portée de ses serviteurs : « J'envie, dit-il S ceux qui savent s'apprivoiser au moindre de leur suite et dresser de Tentretien en leur propre train. » Il demande qu'on ne leur parle pas toujours le langage d'un maitre, les maintenant à distance. Non-seulement Tincapacité de se mettre à la portée de chacun indique une vraie faiblesse d'esprit, mais « il est inhumain et injuste de faire tant valoir cette telle quelle prérogative de la fortune, et les polices où il se souffre moins de disparité entre les valets et les maîtres lui semblent les plus équitables. » Ainsi la familiarité nous est imposée par la justice, et notre intérêt nous la recommande, puisqu'elle nous permet d'acquérir ou de déployer cette flexibilité de génie, signe de la vraie perfection.
En résumé, que faut-il penser de cet homme de bien , dépeint par Montaigne d'après lui-même? Il sera juste, et la justice n'est ni assez commune, ni assez facile pour que nous ne lui en fassions pas un mérite. Juste envers tous les hommes, auxquels il rendra ce qui leur appartient; juste envers sa femme, lui gardant la fidélité promise, lui témoignant une déférence respectueuse, à défaut d'amour et d'ardeur ; juste envers ses enfants, à qui il portera une affection exactement mesurée sur leurs mérites, dont il surveillera soigneusement Téducation, qu'il corrigera par équité, au lieu de les maltraiter par
Liv. IIÎ, cil. m.
MONTAIGNE. iUG
colère, au profit desquels il se dépouillera de ses biens, quand Tâge des jouissances sera venu pour eux et passé pour lui-même ; juste envers ses amis, s'acquittant des obligations spéciales qu'impose l'amitié, jusqu'au moment où une ingratitude attendue et souhaitée lui fournit l'occasion de s'en délivrer; juste envers ceux dont sa mauvaise étoile lui a fait obtenir la confiance ou recevoir les bienfaits; juste envers ses serviteurs, laissant, pour les châtier, venir l'heure du sang-froid et ne leur montrant pas une dédaigneuse hauteur qu'ils n'auraient pas méritée. Sa justice n'aura rien de sévère et de repoussant : dans le cercle où elle s'exercera, il sera goûté, peut-être aimé, certainement choyé; son abandon apparent provoquera un abandon véritable; sa constante égalité d'humeur et sa grâce facile d'esprit attireront à lui et retiendront autour de lui; les manières affables contribuent quelquefois plus puissamment que les services réels à inspirer l'atTection. Ses conseils seront toujours prêts, sa bourse même ouverte; il rendra, sinon avec empressement, ' du moins avec complaisance, tous ces bons offices que la vie met les uns dans la nécessité de demander aux autres et qui sont comme les anneaux dont se forme quelquefois Tamitié, d'ordinaire l'attachement, plus que rhabilude. D'un autre côté, « il fuit à se soumettre à toute sorte d'obligation. » Il reconnaît qu'on peut être lié envers certaines personnes par une justice plus étroite que la justice ordinaire due à tous, mais son désir est d'en rester libre, en échappant à la confiance et aux bienfaits d'aufrui,
OU d'en être affranchi par Tingratitude de ses amis, par les imperfections de ses enfants ; tout ce qui peut troubler l'impassible sérénité de sa vie lui est insupportable ; qu'on ne lui demande pas des services qui exigeraient de lui une certaine fatigue ou lui causeraient quelque émotion ; son abandon est légèrement trompeur ; comme ce roi de Macédoine qui devait son surnom à la facilité avec laquelle il faisait des promesses, sauf à ne pas les tenir, il laisse toujours croire qu'il se donnera et ne se donne jamais. En un mot, la charité, le dévouement et la tendresse n'ont pas de place dans sa morale.