TII. — DES VERTUS ET DES VICES EN PARTICULIER
Ce que Montaigne demande avant tout, c'est le respect de la vérité qui se montre, soit par la franchise, soit par la loyauté, soit par l'empressement à confesser une erreur quand on l'aperçoit : a C'est la première et fondamefntale partie de la vertu ; il la faut aimer pour elle-même. Celui qui dit vrai parce qu'il y est d'ailleurs obligé, et parce qu'il sert, et qui ne craint point à dire mensonge, quand il n'importe à personne, n'est pas véritable suffisamment ^ >> Montaigne n'en a pas moins le droit de dire et de constater avec bonheur que la liberté toute désintéressée de son langage lui a servi autant que l'aurait pu faire la prudence*.
* Liv. II, ch. XVII. — • Liv. III, ch. n.
L*intér6t de notre dignité s'accorde avec Tordre de la morale. Corneille, disant du mensonge :
Est-il vice plus bas, est-il tache plus noire?
repète en vers ce que Montaigne avait dit en prose : « De tous les vices, je n'en trouve aucun qui témoigne tant de lâcheté et bassesse de cœur^ » Mentir, c'est se cacher sous un masque, c'est, comme dit Plutarque, <x donner témoignage de mépriser Dieu et quand et quand de craindre les hommes*. 9 C'est la lâcheté du mensonge qui fait Tinjure du démenti.
11 n'est pas non plus de vice plus funeste à la s^ ciété des hommes ; le lien en est la parole; fausser la parole, c'est briser le lien et détruire la société. Si nous connaissions toute l'horreur du mensonge, ce serait à ce crime, avant tous les autres, que nous appliquerions la peine du feu'.
Aucun motif ne saurait permettre ou excuser le mensonge, ni l'intérêt personnel, ni le divertissement : « Si l'action n'est vicieuse, la route l'est *. » Les exigences du monde ne peuvent lui arracher une parole contraire à ses vrais sentiments. De là son horreur pour les lettres de cérémonie, où il faut enfiler des paroles courtoises et faire des offres dérisoires d'affection et de service*. Sa sincérité et sa fierté se soulèvent conire « l'usage présent, «contre cette a abjecte et servile prostitution de présenta-
* Liv. II, ch. XVII. — • Liv. Il, ch. xviu. — ' Liv. I, ch. ix. — • Liv. I, XX. — Cf. liv. I, ch. xxii. — * Liv. I, ch. xxxix.
tions. » Il se plaint a que nos lois défendent offenser la réputation d'autruî, et ce néanmoins permettent de l'ennoblir sans mérite ^ » Il va plus loin encore ; il ne veut pas employer cette innocente fiction, qui permet de faire un ouvrage par lettres adressées à un correspondant imaginaire ; une telle fiction ne trompe personne ; c'est moins la vertu de Montaigne qui en serait froissée que son intelligence, habituée à la sincérité, même dans les formes, qui en serait gênée.
Le seul mensonge que le moraliste se permette est celui qui consiste à exagérer le bien chez autrui. Il est toujours disposé à rendre justice à ses ennemis, plus que justice à ses amis. Mais, s^il consent à exalter les mérites de ceux-ci au delà de leur véritable valeur, il ne va pas jusqu'à leur en prêter lorsqu'ils en sont dénués. Il amplifie ce qui existe et n'imagine pas ce qui n'a pas d'existence'.
Il est difficile que l'habitude de la franchise ne donne pas celle de l'épanchement. Aussi Montaigne a s'abandonne-t-il à la naïveté et à toujours dire ce qu'il pense, et par complexion et par dessein, laissant à la fortune d'en conduire l'événement*. » Il est bien près d'ériger sa manière d'agir en règle, quand il dit : a Un cœur généreux ne doit point démentir ses pensées ; il se veut faire voir jusques audedans : tout y est bon, ou du moins tout y est humain *. »
* Lettre à M. de Foix, pour lui dédier les Poésies françaises de la Boétie. — * Liy. II, cb. xnf. — * Ifnd., ch. m. — Cf. III, ch. lu : < J'ai naturellement peine à me communiquer à demi/.. » —
* Liv. II, ch. xvo.
KONTAIGKE. 303
Ce n'est pas seulement la francliise du détail, l'exactitude de chaque parole, que demande Montaigne, c'est encore la franchise de l'ensemble; il faut se faire connaître tel qu'on est. La dissimulation est le mensonge de la conduite. Ce qu'il y a de honteux dans le mensonge, c'est précisément qu'il est destiné à tromper autrui, d'abord sur ce que nons disons, ensuite sur ce que nous sommes. Cependant Montaigne est trop fin, trop prudent, pour astreindre l'homme h dire tout ce qu'il pense et tout ce qu'il sait : « Il ne faut pas toujours dire tout, car ce serait sottise ; mais ce qu'on dit, il faut qu'il soit lel qu'on le pense; aulrement c'est méchanceté. »
Montaigne, aimant la franchise de la vie, comme celle du langage, en vient à dédaigner la gloire; il critique vivement l'ostentation dans l'exercice des fonctions publiques'; il regrette qu'en toutes choses on nous dresse à l'emprunt et à la quête*. La simplicité est à ses yeux une partie de la franchise ; c'est manquer a la vérité que d'altérer par l'imitation l'originalité naturelle qui distingue chaque homme de ses semblables.
L'éloge de cette franchise entière qui va jusqu'à livrer aux regards le fond de sa pensée et sa nature même parait convenir à Montaigne plus qu'à tout autre moraliste. C'est lui qui a fait « un livre de bonne foi; » il n'a songé qu'à se peindre luimême* sans rien rehausser, sans rien déguiser,
■ Liv. Il[, Oi.x. * Ut. I[[ , cb. xn. — * f Ajoutei-r, dît H. l'n!v(Ml-l>aradol (Étudei »ur Ut moraliiUt françaii : Honfat-
ne chercliant pas à donner à sa mémoire une recommandation que sa vie n'aurait pas méritée'. Lui qui n'aime pas la Réforme, il dit en plaisantant : « En faveur des huguenots qui accusent notre confession auriculaire et privée, je me confesse en public, religieusement et purement. Saint Augustin, Origène et Hippocrate ont publié les erreurs de leurs opinions; moi encore, de mes mœurs*. » Il s'est même complu dans cette confession publique et complète, à tel point qu'il semble heureux d'avoir éprouvé certaines faiblesses, pour en parler en connaissance de cause et en détail.
Comment se fait-il que nous puissions trouver dans sa libre confession un manque de sincérité? Montaigne proteste souvent qu'il écrit sans travail et au hasard. Il semble qu'il y ait, d'après lui, une espèce de mensonge dans le soin que les auteurs mettent à corriger, à efTacer, parce que la pensée ne se présente pas telle qu'elle est née. Hélas I il n'appartient qu'à un Jupiter de laisser échapper de son front divin une Minerve tout armée. Montaigne a subi la loi commune ; il a, comme les autres, corrigé ses manuscrits et ses éditions. Nous n'en admirons pas moins son style, quoique travaillé, et nous ne penserions pas à nous informer du temps et du soin qu'il prenait pour écrire, si notre attention n'était éveillée par sa prétention à donner toujours sa pensée sous sa première forme.
gne), cette sincérité sans égale qui est un exemple en même temps qu'un charme, et qui nous montre dans une complète ouverture de cœur la plus puissante séduction que puisse exercer un écrivain. » — * Liv. Il, ch. xxrra. — ■ Liv. III, ch. v.
Il y a longtemps qu'on a fait des réserves sur la sincérité de Montaigne :« Pendant que M. de Montaigne t'ait contenance de se dédaigner, disait Pasquier, je ne lus jamais d'auteur qui s'estimât tant que lui ^ » Balzac, en le félicitant d*avoir fait a son histoire domestique, » lui reproche d'avoir passé sous silence ses fonctions de conseiller au parlement de Bordeaux et d'avoir parlé de son page*. Port-Royal a répété ces reproches.
Rousseau, qui a pris aux Essais le dessein des Confessions et ne les a pas égalés, pensait' à mettre Montaigne à la tête de ces faux sincères qui veulent tromper en disant vrai : « Il se montre avec des défauts, mais il ne s'en donne que d'aimables ; il n'y a point d'homme qui n'en ait d'odieux. Montaigne se peint ressemblant, mais de protil. Qui sait si quelque balafre à la joue ou un œil crevé du côté
* M. Bigorie de Laschamps cite ce mot pour le réfuter. {Michel de Montaigne, sa vie, se$ œuvres et son temps, 2* édit., 1860; ch. m. Morale de Montaigne, p. 257.) — * n Quand il auroit voulu cacber son pays comme Homère cacha le sien , je Taurois découvert, à cette marque, de Périgord. De là il fut conclu que Montaigne avoit fait deux ikutes : la première d'avoir eu un page, et la seconde, plus grande que la première, d'avoir imprimé qu'il en avoit eu. [Dissertations critiques, XIX, Paris, 1665, in-^ t. II. p. 658.)— M. Guil. Goizot a défendu Montaigne, au moins sur un point. H n'admet pas que le moraliste ait songé à dissimuler sa vie judiciaire, ce qui, d'ailleurs, ne lui eût pas été possible. (Revue des cours liitéraire«, 3* année, 1865-1866, p. 140.) M. À. GrOn [loc, cit,) considère cette accusation comme absurde (ch. m, Montaigne magistrat, p. 89), quoiqu'il fasse sur d'autres points ressortir la vanité de Montaigne (ch. i, Ntnssance en noblesse de Montaigne, p. 9, et ch. vn, Montaigne citoyen romain, p. 201). — ' Débid des Confessions, tiré d'un manuscrit déposé à la bibliothèque de NeufchÂtel, d'après le premier brouillon de Rousseau, publié par la Revue suisse, en octobre 1850. — M. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. III, /.-y. Rousseau.
qu'il a caché n'eiU pas totalement changé sa physionomie? » On traite quelquefois avec bien de la dureté ceux qu'on imite.
La loyauté n'est autre chose que la franchise de la conduite. L'habitude de respecter la vérité donnerait celle de tenir les promesses, et, parla même raison, le mensonge mène à la perfidie^
La loyauté prescrit d'abord aux hommes de restreindre leurs promesses à ce qu'ils peuvent et à ce qu'ils veulent faire. Avec quelle énergie Montaigne ne condamne-t-il pas cette détestable habileté de certains juges, qui « attirent par fraude et fausses espérances de faveur ou pardon le criminel à découvrir son fait et y emploient la piperie et Timpudence'l »
Une fois la promesse faite, il faut la tenir. En vain aurait-on l'espoir de la violer, en ménageant les apparences par une interprétation subtile. Montaigne, dur pour les gens de robe qu'il connaissait, sans dire comment, veut laisser à la chicane du palais ces vils moyens si fréquemment employés par les plus illustres de ses contemporains'. Mais ne saurait-on avoir un motif légitime de manquer à sa parole, si, par exemple, elle avait été extorquée par violence? D'après Cicéron, on peut se dispenser de payer une somme d'argent qu'on a promise à des voleurs pour obtenir la vie*. Une doctrine si relâchée indigne Montaigne : « Ce que la crainte m'a fait une fois vouloir, je suis tenu de le vouloir encore, sans
• LÎY. II, ch. XVII. — * Liv. m, ch. I. — * I.iv. III. ch. i. .- * DeOfficiis, I, x; HI, xxix.
crainte; et, quand elle n^aura forcé que ma langue sans la volonté, encore suis-je tenu de faire la maille bonne de ma parole I Pour moi, quand parfois elle a inconsidérément devancé ma pensée, j'ai fait conscience de la désavouer pourtant; autrement, de degré en degré, nous viendrions à abolir tout le droit qu'un tiers prend de nos promesses et sermens. Quasi vero forti viro vis possit adhiberi. En ceci seulement a loi rintérét privé de nous excuser de faillir à notre promesse, si nous avons promis chose méchante et inique de soi ; car le droit de la vertu doit prévaloir le droit de notre obligation*. » Sur ce point, nul moraliste n'est plus sévère que Montaigne; peu le sont au même point. On ne l'accusera pas d'abaisser la vertu pour la mettre au niveau du vulgaire, quand il s'agit de la loyauté; il la replace si haut, qu'un très-petit nombre sera capable d'y atteindre.
Montaigne se montre religieux observateur de la règle sévère qu'il impose à autrui ; il va jusqu'à la superstition dans Texécution de ses promesses : « Il aimeroit bien plus cher rompre la prison d'une muraille et des lois que de sa parole*. »
Comme il n'y a pas de plus grande honte que de manquer à sa parole, il n'y a pas de plus sanglante injure à faire à une personne que de lui demander un acte de déloyauté comme un service'.
N'est-ce pas aussi la loyauté qui nous fait un devoir de la discrétion? La promesse de se taire est aussi sacrée que toute autre. Le secret qui nous est
* Liv. III, ch. I. — * Uv. ni, ch. ix. — ' Liv. III, ch. i.
confié, lors même qu'on ne nous demande pas de le garder pour nous, n'avons* nous pas implicitement promis, en le recevant, de ne pas le répandre et le trahir? Ainsi s'explique la liaison qui existe certainement dans la pensée de l'auteur entre la loyauté et la discrétion. Pour lui, il conserve aussi religieusement les secrets qu'il observe sa parole.
Du reste, il cherche à faciliter les devoirs qu'il trace : qu'on évite autant que possible de se lier par des engagements et de recevoir des secrets ; que l'on fuie la cour, où les occasions d'exercer la franchise et la loyauté sont trop fréquentes^ Plus la morale est sévère, plus la prudence nous est utile pour écarter les tentations.
Il n'est pas de relations où le respect absolu de la vérité et de la parole donnée ne doive être observé. Les hommes du seizième siècle, si prompts à trahir Tune et l'autre, aussi bien dans la vie privée que dans les choses publiques, se montraient surtout dépourvus de scrupules quand ils avaient affaire au sexe féminin. Il semble souvent que l'immoralité d'une femme dispense de tout devoir envers elle. Montaigne n'admet pas cette mise hors la loi. 11 s'indigne que les hommes puissent feindre l'amour pour obtenir les faveurs*. L'indiscrétion des amants heureux le choque profondément. Pour lui, se reportant avec une infatigable complaisance à son tendre passé, il se vante . d'avoir toujours été sincère dans l'expression de sa pensée, fidèle dans l'observation de ses
* Liv. I, ch. nv. — * Liv. III. ch. m.
promesses, faisant peu , mais faisant plus qu'il n'avait promis et qu'il ne devait, donnant, au détriment de son plaisir, des avis loyaux.
Enfin il rapproche, non sans intention, Topiniàtreté du mensonge. Il n'y voit pas seulement un <x signe exprès de bêtise^; » sans doute il y trouve plus encore. S'en tenir à son avis quand on est convaincu qu'il est mauvais, c'est faillir à la vérité, qui doit être proclamée aussitôt que reconnue ; c'est, en un sens, manquer de franchise et de loyauté.
L'amour de Montaigne pour la vérité apparaît dans les conseils qu'il donne aux pères pour l'éducation de leurs enfants. Il savait combien l'âge qui n'a encore ni le sens moral ni l'expérience est enclin à un vice dont le premier ne lui révèle pas l'horreur, et dont la seconde ne lui montre pas l'inutilité, que lui facilitent son apparence et sa réputation de candeur, et qui lui offre contre les premières peines, suivant les premières fautes, une protection d'un moment : « La menterie seule, dit-il^ et, un peu au-dessous l'opiniâtreté, me semblent être celles (les erreurs) desquelles on devroit à toute instance combattre la naissance et le progrès. » Il attache une importance égale à ce qu'on apprenne aux enfants à confesser leurs fautes et à se rendre à la vérité dès qu'ils l'aperçoivent.
La présomption est un vice qui ne se confond pas avec le mensonge, car la sincérité en est l'ordinaire caractère, mais qui s'en rapproche, parce que la
^ Liv. I| ch. IX. -^ ' Ib,t ziii.
vérité ca souffre très-fréquemment. Montaigne la redoute beaucoup ; il la décompose en deux défauts : s'estimer trop et n'estimer pas assez autrui ; l'un et Tautre consistent à méconnaître la vérité. Pour lui, il les évite tous deux, malgré la douceur qu'ils procurent, avec un soin égal, très-disposé à louer jusqu'à ses ennemis, et ne se permettant de légères inexactitudes que dans l'exagération des éloges dus à ses amis, d'une sévérité excessive pour lui-même, pour ce qu'il a, pour ce qu'il est, pour ce qu'il produite L'humilité est une des plus grandes vertus à ses yeux. Avons-nous besoin de rappeler encore quel mépris il professe pour la gloire, quels dangers il trouve dans la passion qu'elle inspire?
L'humilité doit se montrer dans la conduite, où elle prend la forme de l'obéissance. Le moraliste blâme ceux qui manquent aux ordres reçus, non pas même par infidélité, mais par désir de mieux faire; il ne voit qu'une usurpation dans le changement apporté aux instructions d'une autorité supérieure*. Il transporte l'obéissance passive dans la morale.
Il ne faut pas confondre la sincère humilité du cœur avec l'humilité feinte du langage, mensonge banal que réprouve la morale, avec cette autre « façon d'humilité subtile qui naît de la présomption', » qui . nous fait abandonner par calcul une qualité à laquelle nous ne saurions prétendre, pour nous en faire reconnaître une autre sans difficulté, espèce de transaction proposée par la vanité à la courtoisie.
* Liv. II, ch. XVII. — * Lit. I, ch. xVi. — ' Liv II, ch. xxxviti.
L'humilité a des bornes. C'est faillir, en manquant à la vérité, que de s'estimer trop ; c'est faillir également, dans un autre sens, que de se méconnaiire soi-même» II faut apprécier son propre mérite*. Sera-t-il permis de faire connaître aux autres son appréciation? A vrai dire, ce qui nous en empêche, c'est uniquement la cérémonie. La sincérité nous en ferait une loi plutôt qu'un crime. Les gens qui sont connus peuvent garder le silence; ceux qui ne le sont pas sont forcés déparier; comment les connaltrait:on? Montaigne, pour sa part, n'a pas plus hésité à nous révéler ses qualités qu'à nous confesser ses défauts.
Les contemporains, avec leurs nombreux traits de perfidie, n'avaient pu arracher de l'âme de Montaigne le culte de la franchise et de la loyauté. Leur cruauté ne le rendit pas cruel*. Il était naturellement compatissant ; la vue des souffrances d'aulrui lui faisait mal; il lie pouvait regarder avec fermeté Texécution des condamnations judiciaires. Aussi plaçait-il l'humanité parmi nos vertus. Il ne s'indignait pas seulement contre Tart où nos aïeux étaient passés maîtres k d'inventer des tourments inusités et des morts nouvelles, sans inimitié, sans profit, et pour cette seule fin de jouir du plaisant spectacle des gestes et mouvements pitoyables, des gémissements et voix lamentables d'un homme mourant eri angoisse. » Pour lui, «en la justice même, tout ce qui est au delà de la mort simple lui sembloit pure
* Liv, II, cb. tviu — * Livi 11, cli. xi.
cruauté. » Il n'osait pas encore demander que la société renonçât aux supplices raffinés, mais il voulait qu'ils fussent infligés aux cadavres ; la leçon serait aussi forte pour le vulgaire, et, du moins, d'inutiles souffrances seraient épargnées à des malheureux.
L'éducation développe trop souvent l'inhumanité comme la perfidie. Montaigne se plaint amèrement de ce que les mères voient avec plaisir un enfant tordre le cou à un poulet, blesser un chien et un chat, de ce que le père trouve magnanime le fils qui gourmande injurieusement un paysan ou un laquais sans défense, et prend <c à gentillesse, quand il le voit affiner son compagnon par quelque malicieuse déloyauté et tromperie. Ce sont pourtant les vraies semences et racines de la cruauté, de la tyrannie, de la trahison ; elles se germent là, et s'élèvent après gaillardement et profitent à force entre les mains de la coutume^. »
Montaigne parait n'être pas d'accord avec luimême sur le compte de la vaillance. Tantôt il en fait le plus grand cas, tantôt il est disposé à la rabais* ser. C'est qu'il n'attache pas toujours à ce mot la même signification.
La vaillance qu'il admire par-dessus tout, c'est cette vaillance «vraie, parfaite, philosophique,... qui est une force et assurance de Tâme, méprisant également toute sorte de contraires accidents, ëquable, uniforme et constante, de laquelle la nôtre n'est qu'un bien petit rayon*. » Le mot est pris ici dans
* Liv. I, ch. XXII. — • Li?. II, ch. vn.
un sens fort élevé, mais détourné du langage ordinaire. Cette vaillance, ce n'est autre chose ^e la constance philosophique.
A un degré moins haut se trouve la vaillance qui consiste à mépriser les maux et les dangers, et qui se manifeste principalement sous les armes. Si c*est une vertu, c'est que le siège en est dans le cœur et dans la volonté ; c'est la fermeté, non pas des jambes et des bras, mais du courage et de l'âme ; elle ne consiste pas en la valeur de notre cheval ni de nos armes, mais en la nôtres Ainsi entendue, elle participe de la constance, tout en gardant son caractère propre d'être une vertu militaire, faite pour les dangers et les maux physiques. C'est celle qu'on rencontre chez les sauvages d'Amérique ; elle manque aux peuples de l'Europe.
Les Européens, alors même qu'ils sont braves, sont au troisième et dernier degré. Ils n'ont que la vaillance exclusivement militaire, sans la fermeté de l'âme. Montaigne, qui hésite évidemment a la placer parmi les vertus*, s'étonne que les Français la mettent au premier rang. C'est celle qui se répand le plus aisément; elle devient vulgaire par l'effet de l'usage, de l'institution et de l'exemple, comme le montre Texpérience de la France durant les guerres civiles. Montaigne est frappé du grand nombre d'hommes vaillants que produit son siècle'. Mais il ne l'en estime pas davantage. Chose étonnante! ce siècle qui a fait « des âmes fermes jusqu'à la per-
* Liv. I, ch. Kx. — • Liv. Il, ch, vu. — ' Liv. Il, ch. xvii.
fection et en grand nombre si que le triage en est impossible à faire, d il lui reproche ailleurs sa lâcheté. C'est par couardise que ses contemporains sont cruels, qu'ils ont pris la funeste habitude d'introduire des seconds dans les duels ^ La contradiction n'est que dans les mots, non dans la pensée. Les hommes les plus braves en face du danger s efr frayent de laisser vivre un ennemi ; ils courent au combat, mais il faut qu'ils y trouvent un témoin, un compagnon. C'est que leur parfaite fermeté est toute physique ; la constance deTâme n'y entre pour rien.
Quand Montaigne renonce à trier des exemples parmi les vaillants, il pense à ces hommes «c auxquels, comme il dit dédaigneusement, on ne propose pour toute béatitude que Thonneur, et pour toute perfection que la vaillance*. » Ceux-là, il les voyait en grand nombre et il avait eu à les craindre plus d'une fois.
Nous arrivons à la partie la plus délicate de notre sujet, à celle sur laquelle Montaigne aime le plus à s'étendre et laisse le plus à désirer, aux mœurs proprement dites.
Il loue sans doute la chasteté, cette belle et utile vertu^, ordonnée par Dieu*. Mais quelle petite place occupent et Téloge et le conseil, et comme la faible impression qu'ils doivent produire est promptement effacée!. Le moraliste déclare que la pratique de cette vertu est presque impossible^ surtout aux femmes,
* Liv. II, ch. xxviii. — * Liv. II, ch. xvii. — ' Liv. I, ch. xxii. — ♦ Liv. III, ch. II. — * Liv. I, ch. xxii, et surtout, 1. III, ch. v.
qui sont particulièrement disposées pour Famour, qui y sont dressées dès l'enfance par l'éducation, excitées par la surveillance. La chasteté privé des plaisirs les plus doux, les plus vrais parmi ceux de la vie corporelle^ On ne persuadera pas facilement au genre humain de s'imposer une telle privation, après l'avoir averti qu'elle dépasse ses forces.
Pourquoi donc se Timposerait-il? Est-ce une grande faute, est-ce une faute que d'y manquer? Alors même que, pour se conformer aux idées morales en honneur, Montaigne proclame Toccupation de Tamour «vaine, messéante, honteuse et illégitime, » il ajoute que, conduite avec prudence, elle est « salubrc, propre à dégourdir un esprit et un corps pesants;... il Fordonneroit à un homme de sa forme et condition, » pour l'éveiller et le fortifier jusque dans la vieillesse'.. Mais l'exercice devient-il innocent parce qu*il est salutaire? On peut le soutenir; le plaisir excuserait le péché'. Du reste, nous connaissons la doctrine de Montaigne. La philosophie ne condamne pas les voluptés naturelles et recommande seulement d'en jouir avec modération, ne fût-ce que pour en jouir plus longtemps. Le corps a le même droit que l'âme à recevoir une entière satisfaction. Les exemples cités par Montaigne montrent qu'il applique celte doctrine à la volupté de l'amour.
Il ne lui suffit pas d'excuser ; il trouve qu'il y aurait injustice à corrompre les règles de la nature. Il s'autorise de César et d'Alexandre pour recom-
* Liv. II, cil. II et XX - s Liv. III, ch. v. — = Liv. III, cli. ii.
SiG LES MORALISTES FRANÇAIS DU XYI* SIÈCLE.
mander les plaisirs humains et corporels. On sait assez quels plaisirs peuvent se mettre sous la protection de ces grands noms. Les goûter, ce n'est pas relâcher son âme, c'est la fortifier en se soumettant par vigueur de courage à l'usage de la vie ordinaire^.
Dans ses additions manuscrites, Montaigne allait plus loin encore : « Jouir si pleinement des plaisirs naturels et, par conséquent, nécessaires et justes, » disait-iP.
Pour Montaigne, la chasteté est un effort exceptionnel de vertu, qui ne doit point figurer sur le programme d'une morale pratique et commune. Elle est mise à part pour les saints.
L'usage n'impose pas les mêmes obligations aux deux sexes. 11 semble se conformer à la nature même en se montrant indulgent pour le sexe masculin. Aussi Montaigne conseille-t-il au jeune homme de c< se rejeter souvent aux excès même, » pour ne devenir pas « incommode et désagréable en conversation, i> et recommande-t-il à ceux qui le forment de le rendre propre aux dérèglements, capable d'être le premier dans la débauche comme dans la vertu '.
On est plus sévère pour les femmes. La vertu quî leur est la plus difficile est aussi celle qu'on exige d'elles le plus rigoureusement ^. Sans doute il est beau de leur part de respecter le vœu de la virgi-
* Liv. III, ch. xm. — • Liv. V, ch. vii. — Voy. éd. Leclerc, 1844, t. III, p. 480, note. — ' Li?. I, ch. xxv. — * Liv. III, ch. ▼, ^ Liv. II, ch. vn.
MONTAIGITE. 217
nilé, « le plus noble de tous les vœux, comme étant le plus âpre ; . . . le plus ardu et le plus vigoureux des humains devoirs ^ » La crainte de Dieu, le prix d'une gloire si rare^ qui leur procurera, non-seulement une estime plus respectueuse, mais encore de plus fidèles et de plus ardentes amours, la peur de l'indiscrétion, si commune en ce siècle, voilà les trois motifs très-différents qui les engagent à l'observer. Viennent-elles à y manquer, la coutume exagère singulièrement leur faute. Elle n'est pas, en elle-même» plus grande que celle des hommes, puisque les deux sexes sont jetés dans le même moule. Elle mériterait même plus d'indulgence, si la continence est plus malaisée pour les femmes. L'inobservation de la chasteté peut trouver des excuses, devenir même digne d'éloges, par exemple, quand une femme se livre pour sauver son mari. Ce qui fait le prix de la chasteté, c'est la volonté. Quand celle-ci n'est pas dirigée vers le mal, le vice cesse d'être vice, ou tout au moins devient excusable.
L'obligation de la chasteté ne tient pas seulement à ce que nous devons à nous-mêmes, elle tient aussi à ce que nous devons à autrui. Montaigne ne s'en doute pas, lui qui dit : « Un galant homme n'abandonne point sa poursuite pour être refusé, pourvu que ce soit un refus de chasteté, non de choix... » 11 faut qu'il s'opiniâtre. Il y a une limite aux concessions de la femme vertueuse, non aux désirs et aux demandes de celui qui l'aime.
* Liv. m, ch. V.
218 LES MORALISTES fRÂJIiÇilS DU IVI« SIÈCLE.
La vie privée de Montaigne répond à sa doctrine. Lui-même raconte tout sans déguisement depuis sa précoce enfance. Faut-il dire qu'il s'en confesse ou qu'il s'en vante ? Certainement il s'y complaît. Le ton sur lequel il en parle n'est pas celui du repentir. Il se rend le consolant témoignage d'avoir toujours été, même dans le plaisir, un galant homme, respectueux et loyal, mais il ne sent nulle honte de s'être livré au plaisir ; il s'en croit peutêtre moins parfait, mais non pas moins honnête. Dans un seul passage % il prétend qu*il a été chaste à ses heures. On ne trouve guère où placer ces heures-là dans la vie dont il nous fait la piquante et fidèle narration.
Il faut tout éclaircir. Montaigne parle souvent de l'amour ; mais de quel amour? Nous ne sommes pas, avec lui, au dix-septième siècle, où le démembrement de l'âme et du corps, si redouté de notre auteur, est enfin consommé, où les lettres, plus pures que les mœurs, réduisent l'essence de l'amour au commerce immatériel des cœurs et des esprits, en écartant le reste comme grossier et surtout comme secondaire. Nous sommes à une époque où la paillardise^ selon le mot de Montaigne, domine tout% et Montaigne, qui résiste si vigoureusement aux autres vices de son siècle, trouve celui-ci trop doux pour le combattre. Il est comme Tartuffe qui tranche sur ses contemporains, les enfants du théâtre classique, non sans quelque étonnement de la part d'Elmire :
* Liv. II, cb,i. — * Liv. II, ch ii.
On ne peut aller jusqu'à vous satisfaire
Qu'aux dernières faveurs on ne pousse l'affaire.
Il n'aime pas à s'arrêter dans le chemin qu'il connaît bien. Il décrit avec sa finesse habituelle le manège de la coquetterie, les avantages de l'attente et des obstacles, enseigne aux hommes à garder en eux Tamour, si prompt à disparaître. Mais ce sont là préliminaires et accessoires. C'est au commercé même des sens que Montaigne va sans retard ; il s'en empare avec une curiosité insatiable ; sa mémoire l'aide sans défaillance ; il la dit faible, mais il Ta chargée à plaisir des histoires et des citations les plus licencieuses, n'hésitant pas à modifier une circonstance dans les premières, un mot dans les secondes, pour les rendre plus piquantes encore, 11 n'est pas dans la débauche de détail qui l'arrête ou plutôt qui ne l'attire ; il fait allusion à tout, il dit tout.
Il sait que sa liberté peut choquer des lecteurs. 11 se rassure en pensant « que fort peu de gens rechigneront à la lecture de ses écrits, qui n'aient plus à rechigner à la licence de leur pensée : il se conforme bien à leur courage, mais il offense leurs yeux*. » Voilà ceux qui l'estiment indécent taxés d'hypocrisie. C'est trop peu de l'excuse renfermée dans cette accusation. Il se confesse publiquement, car il ne demande qu'à être connu tel qu'il est. Il fait acte de courage et de franchise, il n'y a pas grand danger que son indiscrétion « passe en exemple
* Liv. ni, ch. V.
890 LES HOKâUSTES FRANÇAIS DU XVI* SIÈCLE.
et usage ; » les hommes tiennent trop à leur réputation. Mais cette prétendue indiscrétion n'est-elle pas pour avoir un bon effet? Si elle'était imposée à tous, ne s'abstiendraient-ils pas des actes qu'il serait honteux de révéler? Enfin, il arrive à demander pourquoi les hommes excluent certaines choses naturelles, nécessaires et justes des propos sérieux et réglés? Il faut, au contraire, en parler hardiment sans périphrase. La pudeur du langage n'est que vaine cérémonie*.
Faut-il accepter sans examen cette explication à trois degrés? Tous ceux qui tracent des tableaux licencieux prétendent que, si l'on se met la main devant les yeux en les apercevant, on a soin d'entr'ouvrir les doigts pour laisser passer le regard sans se compromettre. Ils opposent les secrets désirs aux publiques protestations. Autant vaudrait dire que la pudeur n'est jamais quegrimace,'et qu'il n'est pas d'âme sincèrement chaste, ce qui serait absurde. La licence que peut prendre la pensée du lecteur n'excuse pas celle que prend le langage de l'auteur. La pensée est capricieuse et vagabonde ; elle surprend ou opprime la volonté ; le langage n'a rien de fatal et d'involontaire. On ne devient responsable de sa pensée que par une libre et intelligente adhésion; on adhère à ce qu'on exprime. Renfermer en soi une idée mauvaise, c'est souvent la condamner, et la produire, c'est Tapprouver. Montaigne fait une confession publique, dit-il : singulière confes-
* Liv. II, ch. XVII.
K0NTAI6NE. 221
sion ! sans contrition, même imparfaite, où le regret de ne pouYoir recommencer remplace le remords d avoir commencé, dont le pénitent profite pour raconter voluptueusement ses fautes voluptueuses, et pour donner à sa curieuse imagination la satisfaction dont ses sens vieillis ont dû se priver, qu'il entreprend enfin, non pour éclairer et toucher les autres, mais pour pénétrer de la salle dans le cabinet des dames % pour mettre dans son livre la saveur du fruit défendu, pour se faire furtivement introduire et subitement cacher comme un amant ! L'emploi des mots propres n'est pas mieux justifié. Les logiciens de Port-Royal, qui goûtaient peu Montaigne*, disaient dans un langage très-noble, bien qu'un peu lourd : « Les mots d'adultère, d'inceste, de péché abominable ne sont pas infâmes, quoiqu'ils représentent des actions très-infômes, parce qu'ils ne les représentent que couvertes d'un voile d'horreur, qui fait qu'on ne les regarde que comme des crimes ; de sorte que ces mots signifient plutôt le crime de ces actions que les actions même ; au lieu qu'il y a de certains mots qui les expriment sans en donner de l'horreur, et plutôt comme plaisantes que comme criminelles, et qui y joignent même une idée d'impudence et d'effronterie, et ce sont ces mots-là qu'on appelle infâmes et déshonnêtes'. »
Il répugne de condamner Montaigne, comme la
* Liv. III, ch. ui. — • Premier discours. — 'I" partie, ch. xiv. — « Le plus grand lort du génie, c'est de faire rougir la pudeur et d'offenser la vertu » (M. Villemain, Éloge de Montaigne,)
Fontaine, avec une extrême rigueur. Dans la débauche de Tesprit, ils ont gardé tous deux une sorte d'ingénuité naturelle. Le mal n'a pas gagné Tâme tout entière. La franchise avec laquelle Montaigne s'ouvre lui-même paraissait à mademoiselle de Gournay l'excuser suffisamment. Tout au moins peut-il sembler qu'elle atténue sa faute. Mais ce serait être, ou trop aveugle que de nier Teffet corrupteur du cynisme et de la sensualité, ou trop indulgent que de se refuser à voir dans Montaigne un cynique sensuel.
Ce que Montaigne dit du mariage n'est pas fait pour exercer sur l'esprit une meilleure influence. Il y conseille, nous l'avons dit, la décence et le respect réciproque ; il recommande la fidélité et prétend l'avoir observée lui-même. Mais il n'admet entre les époux que Testime et l'amitié, non Tamour ; d'après lui, l'amour leur serait inutile ou plutôt funeste. Ainsi il ne laisse pas même à la passion qu'il excuse et qu'il excite la ressource d'une satisfaction légitime. Dans le choix des jeunes gens, il ne consulte pas l'inclination personnelle. Se marier, c'est obéir à une nécessité sociale ; le mariage devient l'union d'àmes desséchées et de corps épuisés. Quel plus sûr moyen de discréditer l'union légitime que de réserver pour l'autre tout ce qu'il y a d'attrayant et de gracieux, et comment y maintenir la fidélité après en avoir banni la douceur ?
La fidélité même a-t-elle tant de prix? Montaigne et son siècle sont trop famih'arisés avec l'adultère pour qu'il leur inspire de l'horreur. Il s'occupe
uniquement de celui des femmes, à cause de la honte et du ridicule qui attendent les maris trompés. C est afin de déterminer ceux-ci à l'indulgence qu'il démontre combien il est difficile au sexe féminin de résister à l'amour. Doivent-ils être si fort courroucés contre l'infidélité? Les vices de leurs femmes les touchent plus que leurs propres vices : (c C'est reflet de la plus vaine maladie qui soit en l'âme.
Quis vetat apposito lumen de lumine sumi ^? s
Les plus grands hommes ont été trompés sans en faire de bruit. Tout le monde est exposé à de pareils accidents. 11 n'est pas d'homme qui n'ait fait commettre un adultère à une femme mariée ; il faut se consoler par le souvenir de ce qu'on a fait souffrir aux autres et par l'exemple général ; il faut surtout se taire. Bien plus, il y dans les deux sexes c( mille corruptions plus dommageables et dénaturées que n'est la lascivité. » Ce qu'il y a de pire chez une femme, c'est la jalousie.
Nous trouvons ici la morale de Molière :
Ce sont coups de hasard dont on n'est point garant, Et bien sot» ce me semble, est le soin qu'on en prend '.
Le discours de Chrysalde' est du Montaigne mis en vers ; les idées que nous venons de résumer y sont développées :
C'est un étrange fait
Qu'en cela tous mettiez le souverain bonheur
* Liv. ill, ch. V. — • IJ École des femmes, acte I, scène u — * Ibid.f acte IV, scène vni.
Et ne conceviez pas au monde d'autre honneur!
Tout le mal, quoique le monde glose,
N'est que dans la façon de recevoir la chose; Et, pour se hien conduire en ces difficultés,
Il y faut, comme en tout, fuir les extrémités
Dans le monde je vois cent choses plus à craindre
Ce mal,
On peut le souhaiter pour de certaines causes, ... Il a ses plaisirs comme certaines choses
C'est cette résignation conjugale que Bossuet condamne avec ses fortes expressions : « On réprouvera le discours où ce vigoureux censeur des grands canons, ce grand réformateur des mines et des expressions de nos précieuses étale cependant au plus grand jour les avantages d'une infâme tolérance dans les maris ^ » La fin de la phrase : « Et sollicite les femmes à de honteuses vengeances contre leurs jaloux, D retombe aussi, quoique moins directement, sur Montaigne, qui, sans conseiller aux femmes de se venger de la surveillance exercée sur elle, représente combien elle les excite à s'affranchir de leurs devoirs.
Les plus sincères admirateurs de Montaigne, ceux qui défendent le plus vivement la pureté de sa doctrine, reconnaissent qu*il a quelques opinions fausses , dangereuses en morale, « que de jeunes lecteurs abuseraient peut-être de quelques-unes de se3 pensées » et remettent la lecture des Essais « à cet âge qui n'est plus la jeunesse et qui n'est pas encore l'âge mûr*. » C'est bien là condamner un moraliste.
* Maximes et réflexions sur la comédie. — * H. Droz, Éloge de Montaigne,