IV. — MORALE PUBLIQUE
Suivant Montaigne, le premier devoir est le respect de Tordre établi. Aussi place-t-il la nouveauté et le trouble parmi les vices S et s'indigne-t-il que les écrits de la Boétie aient été, contre ses intentions, exploités par les novateurs de France.
Cette régie qu'il pose, il la justifie en disant avec beaucoup de précision : a Est-ce pas mal ménagé d'avancer tant de vices certains et connus, pour combattre des erreurs contestées et débattables*? »
Toute mutation est à coup sûr désastreuse; aucune n'est à coup sûr légitime. La première idée et la principale est inspirée à Montaigne par le spectacle désolant que lui offre son siècle. Fût-on certain d'avoir avec soi la vérité, on n'aurait pas encore le droit d'entreprendre une guerre civile*. Tel était l'avis de Platon. Aussi ne faut-il pas tenter une réforme générale qui entraînerait nécessairement la ruine de l'Ëtat.
Ce serait vouloir « guérir les maladies par la mort^. » Mais où est la vérité? On sait quelles sont les doctrines philosophiques que Montaigne expose le plus volontiers. L'incertitude de la connaissance humaine, surtout aux affaires politiques, est telle qu'il ne nous est pas possible de découvrir la vérité pour en faire notre règle de conduite. Dès
* Li?. ni, ch. II. — « Liv. I, ch. xxii. — » Liv. III, ch. xii. — * Ut. ni, di. iz.
lors la nécessité pratique et la raison nous imposent le respect de Tordre établi. Peu importe la forme du gouvernement; celle qui existe, dans quelque pays que ce soit, est toujours la meilleure ; la seule autorité, pour les institutions politiques, est la possession ^
Mais que faire, quand l'ordre établi est mauvais? Ce qu'il y a de plus raisonnable, c'est encore de le maintenir tel qu'il est sans lui permettre d'empirer*. L'homme de bien ne fait pas davantage. 11 peut seulement prier Dieu de porter remède au mal, suivant le conseil que donne Platon et que les chrétiens doivent adopter avec empressement ^ La Providence « passe par dessus les règles auxquelles elle nous a nécessairement astreints, x> mais ce n'est pas pour nous en dispenser*.
Montaigne n'a que de l'aversion pour ceux qui troublent Tordre, en particulier pour les réformateurs. Ce n'est pas le fanatisme religieux, non pas même le zèle qui lui inspire un tel sentiment ; Montaigne zélé ou fanatique ! Il n'hésite pas à reconnaître que les troubles étaient nécessaires pour ranimer la faveur de TÉglise*, que les vices de ses ministres donnaient beau jeu à ceux qui contestaient la vérité de ses dogmes % et ce parti qui défend la religion et la police ancienne du pays^ est encore « le membre d'un corps vermoulu et verreux ^. » Il place des protestants, Théodore de Bèze,
* Liv. II, ch. XII. — Liv. III, ch. ix. — * Lit. Il, ch. xvii. — Liv. III, ch. IX. — ' Liv. III, ch. xii. — * Liv. I, ch. xxii. -*- ' Liv. IIj ch. XT. — 6 Liv. II, ch. XXXI. — '' Liv. II, ch. xix. — ' Lit. lU ch. IX.
Mondoré, La Noue, parmi les hommes les plus remarquables du siècle*. Mais il professe pour leur parti pris en masse l'antipathie la plus vive ; il l'exprime constamment, aussi bien à propos d'un petit détail, du changement apporté par la Réforme dans les noms de baptême', qu'au sujet des plus grands désastres. Cette antipathie vient de ce qu'il considère la réforme exclusivement par le côté politique, s' attachant à la première conséquence qu'elle eût produite, à la guerre civile. Il rejette dans l'ombre le principe religieux. On donne de beaux titres aux vices publics : a c'est pourtant pour réformer nos consciences et nos créances; honesta oratio est. Mais le meilleur prétexte de nouvelleté est très-dange-
reux'^. »
C'est pour la même raison que Montaigne juge si sévèrement la conduite de ce César, dont le génie lui inspire tant d'admiration*. Il accuse Dion d'avoir a le sentiment si malade aux affaires romaines, qu'il ose soutenir la cause de Julius Cœsar contre Pompeius, et d'Antonius contre Cicero*; » il a abomine les enhortements enragés de cette âme déréglée % » et déclare sa mémoire abominable à tous les gens de bien\ Il le traite de brigand*.
Les modernes ennemis qu*a retrouvés Jules
* Liv. H, ch. xvn. — * Li?. I, ch. xlvi. — * Liv. I, ch. xxn. — * Cette admiration a fait dire à H. Guvillier-Fleury : c César est l'enfant gâté de Montaigne. U aime Épaminondas comme le plus
excellent des hommes, César comme le plus grand Malgré tout,
ce miracle de nature l'attire. i>(Le César de Montaigne ^ Bulletin du bibliophile, 4855-1856^ p. 641.) — 8 Liv. II, ch. xxxu. — » Ut. Ilf, ch. I. — ^ Liv. II, ch. xxxm. — » Liv. II, ch. xi.
César se sont fréquemment servis des passages que nous rappelons ; mais ils les entendaient tout autrement que Montaigne. Us jugeaient comme lui le dictateur en raisonnant d'une manière différente. Ce qu'ils lui reprochaient, c'était d'avoir détruit la liberté romaine ; enfants d'un siècle pour lequel la liberté a été le plus précieux et le moins assuré de tous les biens, ils maudissaient rétablissement du despotisme sur les ruines d'une république. Quand les mêmes esprits se prononçaient sur les événements du seizième siècle, ils ne manquaient jamais de prendre parti pour les protestants qui représentaient à leurs yeux la liberté civile et religieuse. Pour Montaigne, il condamne encore les » protestants jusque dans César. Il n'est nullement attaché à la liberté politique ; les formes de gouvernement lui sont indifférentes ; il ne voit et ne redoute que la révolution menaçant Tordre, quel qu'il soit ; César a «c voulu chercher sa gloire de la ruine de son pays et subversion de la plus puissante et fleurissante chose publique que le monde verra jamais ^ »
La haine de Montaigne pour César ne Tempèche pas de proclamer que les meurtriers de celui-ci « jetèrent la chose publique à tel point qu'ils eurent à se repentir de s'en être mêlés*. » Tant il est vrai que l'état présent, ne lût-il ni ancien ni légitime, est toujours le meilleur.
Une double restriction est apportée à ce grand
Liv. II, ch. xxxiii, — Liv. II, ch. xxxyi. — * Uv. III, ch. a.
UONTAIGNE. 229
devoir, le respect de Tordre établi. En premier lieu, c'est la liberté d'action qui est enchaînée, non la liberté de jugement. Si le sage doit a retirer son âme de la presse et la tenir en liberté et puissance de juger librement des choses..., la société publique n'a que faire de nos pensées ^ » Chacun garde nécessairement la faculté d'apprécier les institutions envers lesquelles il est lié ; c'est le pur hasard de la naissance qui, en le soumettant à telle ou telle forme de gouvernement, la rend légitime et sacrée pour lui : « Quelle vérité est-ce que ces montagnes bornent, mensonge au monde qui se tient au delà *? » Comment Pesprit humain abdiquerait-il le droit de critique devant une légitimité de pur fait et une vérité fortuite? L'ordre établi ne perd rien à être critiqué : a La volonté et les désirs se font loi euxmêmes; les actions ont à la recevoir de l'ordonnance publique'. »
11 est également rare que les citoyens conservateurs gardent l'indépendance du jugement et qu'un esprit indépendant ne se jette pas dans l'opposition.
En second lieu, « la fortune nous présente aucune fois la nécessité si urgente qu'il est besoin que les lois lui fassent quelque place, et la discipline ordinaire d'un état qui est en sa santé ne pourvoit pas à ces accidents extraordinaires. » S'opposer à l'innovation, ce serait ruiner complètement et à coup sûr l'ordre établi. Montaigne ne permet pas encore de changer les lois ; il se résigne seulement
* Uv. I, ch. «II. — * Liv. H, ch. xii. — * Liv. III, ch. i.
230 LES MORALISTES FRANÇAIS DU Vfl* SIÈCLE.
à les laisser dormir pendant ] quelque temps ^ Chaque loi, en particulier, a droit au même respect que l'ordre politique tout entier : a II y a grand doute s'il se peut trouver si évident profit au changement d'une loi reçue, telle qu'elle soit, qu'ir y a de mal à la remuer'. » Cependant, la réforme isolée d'une partie de la législation civile ou criminelle ne présenterait pas les mômes dangers qu'une mutation dans la forme du gouvernement. Montaigne aurait été heureux de voir diminuer le nombre des lois qui régissaient la France', et adoucir les derniers supplices\
Le changement doit être évité jusque dans les moindres choses, dans les modes, dans les divertissements. Il corrompt les mœurs et fait mépriser les anciennes institutions '.
Du premier devoir, le respect de l'ordre établi, s'en tire un autre, l'obéissance au prince dans une monarchie, au magistrat dans une république \ Que le prince soit mauvais, le magistrat injuste, peu importe. On n'en a peut-être que plus de mérite. Aussi ne pouvons-nous réclamer de récompense pour les services que nous leur rendons : a N'en devons-nous rien à nos princes d'obligation naturelle ''? d II ne suffit pas de leur obéir. Il faut encore « celer leurs vic^s, aider de notre recommandation leurs actions indifférentes^. » Dans l'occasion, leurs vices même nous trouveront complaisants, et
* Liv. I, ch. xxii. — * 76. — ' Liv. III, ch. xiii. — ♦ Liv. II, cil. XI et XXVII. — * Liv. I, ch. xuii. — ® Liv. I, ch. ni, xxii, xxv. — Liv. III, ch. IX. — "^ Liv. III, ch. vi. — 8 Liv. I, ch. m.
le jeune homme formé par Montaigne rira, folâtrera, se débauchera avec eux^
Le second devoir ne va pas plus loin que le premier. Le respect de l'ordre établi ne nous empêche pas de juger les lois ; obéissons aux princes , mais (( l'estimation, non plus que Faffection, nous ne la devons qu'à leur vertu*. » Nous pouvons même exprimer les sentiments qu'ils nous inspirent. Il est si important de garder notre liberté d'esprit et de parole, qu'il nous faut éviter la cour où nous la perdrions nécessairement. Que le devoir public nous attache seul au souverain.
Nous sommes même affranchis de Tobéissance quand Iqs rois nous demandent quelque action honteuse, comme une perfidie.
Enfin le respect des lois et Tobéissance due aux princes rencontrent une autre limite. Montaigne déclare qu'il admire, mais qu'il n'imiterait pas la conduite de Socrate refusant <k de sortir de prison par l'entremise d'autrui, pour ne désobéir aux lois en un temps qu'elles étoient d'ailleurs si corrompues'. » C'est qu'il s'agit de la vie.
Montaigne ne donne pas d'opinion sur le tyrannicide ; son horreur pour la perfidie et la cruauté en général, comme pour les tristes exemples de son siècle, permettrait de croire qu'il eût condamné sincèrement l'assassinat politique. Peut-être en parlet-il avec trop de sang-froid, quand il compare Balthasar Gérard et Pollrot de Méré*. Son respect pour
* Liv. I, ch. XXV. — * Liv. I. ch. m. — ^ Liv. III, ch. ix. — ^ Liv. II, ch. XXIX.
233 LES MORAUSTES FRANÇAIS DU lYI- SIÈCLE.
Tordre politique, pour les princes et pour les magistrats ne se concilierait guère avec la doctrine révolutionnaire du tyrannicide. Cependant, ii se refuse à croire que Sénëque condamne volontairement « la cause de ces généreux meurtriers de César% » et Brutus, leur chef, lui parait un modèle de parfaite vertu. Il est vrai que César n'était pas un prince ou un magistrat légitime.
L'obligation d'obéir au prince et aux lois implique celle de les servir. C'est donc un devoir pour le citoyen de remplir les fonctions publiques. Le moraliste est loin de faire ressortir cette conséquence. Il est trop préoccupé de l'ambition qui pousse les hommes, ses compatriotes, ses contemporains à rechercher les honneurs, et il ne songe qu'à les blâmer : a Quant à ce beau mot, de quoi se couvre l'ambition et l'avarice^ que nous ne sommes pas nés pour notre particulier, ains pour le public, rapportons-nous en hardiment à ceux qui sont en la danse; et qu'ils se battent la conscience, si, au contraire, les états, les charges et cette tracasserie du monde ne se recherche plutôt pour tirer du public son profit particulier*. »
Montaigne recommande, par son propre exemple, le strict accomplissement de tous les devoirs qu impose la fonction acceptée. Faut-il le pousser jusqu'au dévouement, jusqu'au sacrifice même de la vie? Montaigne dit qu'il n'eût rien épargné pour le service du peuple, qu'il « étoit préparé à s'embesogner
* Liv. II. ch. X. — ■ Liv. I, ch xxxvm. — Liv. II, ch. xyu, où
est rapporté le mot du chancelier Olivier.
plus rudement un peu, s'il en eût été grand besoin*. » Mais il est prouvé par des lettres récemment mises au jour, que, s'il déploya dans de graves circonstances beaucoup de vigilance et d'activité, il s'abstint, étant maire, d'aller à Bordeaux, même de s'en approcher, pendant la durée d'une épouvantable épidémie*.
Montaigne est d'accord avec lui-même et avec la raison, quand il recommande à ceux qui ont obtenu ou accepté une charge, d'y fuir l'ostentation. Il s'en était bien gardé, quand il avait été maire de Bordeaux. Hélas I le charlatanisme est à la fois trop facile et trop profitable pour être jamais abandonné. Il n'est pas à regretter que l'opinion publique ait acquis de nos jours un empire presque absolu, mais il est bon d'observer que jamais plus grand pouvoir n'attira plus vile adulation à un souverain plus aisé à duper.
L'amour de la patrie, le premier des devoirs dans
* Liv. III, ch. X. — * M. Grûn (ch. viii, Montaigne maire de Bordeaux, p. 285). — Ce qu'il y a de curieux, c'est que Montaigne n'en disait pas moins aux jurais (Lettredu 30 juillet 1585] : a Je n'épargnerai ni vie ni autre chose pour voire service, d M. le docteur Payen ne peut admettre qu'un tel reproche soit adressé à Montaigne : « La vertueuse indignation de M. Grûn lui semble trop rigoureuse et aussi déplacée dans son érudition accusatrice que dans son irrévérencieuse indulgence, s [Recherches sur Montaigne, documents inédits, n<* 4, 1856). Lui-même, en publiant la lettre du 30 juillet dans ses Nouveaux documents inédits ou peu connus sur Montaigne, 1850, avait félicité son héros de « s'être montré esclave du devoir. Chargé d'une fonction publique dans un moment difficile, il déclare qu'il n'épargnera ni sa vie ni autre chose, si sa présence est utile. Mais, si d'un côté il ne recule pas devant la mort pour satisfaire aux obligations de sa position, d'un autre côté, en homme qui a pesé la valeur des choses, il ne juge pas à propos de braver gratuitement le danger, de défier le sort, s'il n'y a utilité pour personne. »
Tantiquité, n'occupe qu'un rang secondaire dans Tesprit de Montaigne : « Non parce que Socrates Ta dit, mais parce qu'en vérité c'est mon humeur, et à Taventure non sans quelque e:scès, j'estime tous les hommes mes compatriotes , et embrasse un Polonois pomme un François, postposant cette liaison nationale à l'universelle et commune ^ » Aussi accuse-t-il Socrate d'inconséquence pour avoir refusé de fuir par attachement pour sa patrie.
Lui-même n'est-il pas inconséquent à son tour, quand il impose au citoyen l'obligation d'embrasser un parti en temps de guerre civile? Il est vrai qu'il ne songe qu'à « l'application de dessein * ; » car il ne tient pas aux actes et il permet à ceux qui n'ont a ni charge ni commandement exprès » de « ne s'embesogner point. » Solon n'avait pas apporté une telle restriction à sa fameuse loi. Montaigne nous fait connaître ce qu'il serait disposé à faire, porter au besoin une chandelle à saint Michel, l'autre à son serpent, suivre le bon parti, mais jusqu'au feu exclusivement, et il se propose pour modèle le sage de Tégoïsme, Atticus.
Le parti auquel il faut s'attacher, sans se sacrifier, comme on voit, est naturellement celui qui défend l'ordre établi et les puissances légitimes. La difficulté commencerait, si la légitimité elle-même était en question, si les lois anciennes venaient à se contredire. Alors il serait permis de ne se prononcer pour aucun des deux partis ; il faudrait « ou se ca-
* Liv. ni, ch. IX. — • Liv. III, ch. i.
cher ou suivre le vent, ce que j'eslime loisible, dit Montaigne, quand la raison ne guide plus^ »
En revanche, on ne peut qu'approuver les conseils donnés par lui aux citoyens qui sont tout à fait engagés dans la guerre civile. Ils peuvent^e résumer ainsi : ne pas se livrer tout entier à son pprti, être loyal même envers ses adversaires*, garder tou^ jours l'indépendance de son jugement'. •
Montaigne, nous l'avons dit, est souvent préoccupé de ce qu'un individu doit au public, même dans sa vie privée. Une des raisons qu il fait valoir contre le mensonge, c'est que celui qui fausse la vérité « trahit la société publique...., rompt tout notre commerce et dissout toutes les liaisons de notre police*. » Il condamne l'escrime, « exercice d'autant moins noble qu'il ne regarde qu'une vue privée, » et recommande de s'exercer aux choses « qui assurent, non qui offensent notre police, qui regardent la publique sûreté et la gloire commune *. » Peutêtre même ne reconnait-il pas toujours aux droits de rindividu et de la famille leur naturelle étendue, par exemple, quand il fait ressortir ceux de l'Etat dans l'éducation des enfants, se plaignant qu'elle soit entièrement abandonnée aux parents qui châtient et frappent, « comme si ces esboittemens et esclochemens n'étoient pas des membres de notre chose publique*^, » quand il conteste au propriétaire le droit de faire un testament, de regarder des biens comme lui appartenant, « puisque, d'une
* Liv. III, ch. IX. — • Liv. III, ch. i. — ^ Liv. III, ch. x. — * Liy. II, ch. XVIII. — ' Liv. II, ch. xxvii. — ^ Liv. II, ch. xxxi.
prescription civile et sans nous, ils sont destinés à certains successeurs ^ » C'est l'humanité sans doute qui a dicté ces deux passages à Montaigne indigné, soit des mauvais traitements subis par des enfants, soit des actes de dernière volonté qui avaient injustement dépouillé de pauvres familles. Mais la raison, le droit individuel, et, chose plus remarquable! l'intérêt public lui-même protestent contre une extension abusive des pouvoirs de TÉtat, contre ses empiétements sur Texercice de l'autorité paternelle, ou sur la libre disposition des biens.
L'utilité publique peut se trouver en contradiction avec la morale. Laquelle des deux doit l'emporter? Le choix n'embarrasse pas beaucoup d'ordinaire. La . première a pour elle la pratique, la seconde la théorie. Montaigne ne veut sacrifier ni l'une ni l'autre. Il pense qu'on trouvera toujours des hommes empressés à remplir les offices que demande l'intérêt général, si honteux qu'ils soient; ils en déchargeront les honnêtes gens. Le mal sera fait par ceux à qui il ne répugnera pas et tous en profiteront : <x Le bien public requiert qu'on trahisse et qu'on mente et qu'on massacre : résignons cette commission à gens plus obéissants et plus souples*. » Il faut que la conviction de Montaigne sur ce point soit bien forte, pour qu'il absolve le mensonge luimême comme utile, comme indispensable, en ajoutant : c( Il y a des vices légitimes. »
En admettant que le mal soit jamais nécessaire à
• Liv. II, ch VIII. — * Liv. IIF, ch. i.
la société publique, il est faux que le crime reste propre à celui qui l'a commis et ne s'étende pas à ceux qui l'ont ordonné, désiré ou approuvé.
Dans un chapitre intitulé : des Mauvais moyens employés à bonne fin ^^IMontaigne, répondant à ceux de ses contemporains qui proposent de faire une guerre à l'étranger pour mettre fin à la guerre civile, refuse de croire « que Dieu favorisât une si injuste entreprise ; » mais il ajoute aussitôt : «Toutefois, la faiblesse de notre condition nous pousse souvent à cette nécessité de nous servir de mauvais moyens pour une bonne fm. t»
Qu'il est dangereux de persuader à Thomme que le mal lui est nécessaire I
Faut-il aller plus loin? y a-t-il des cas où le mal cesse d'être mal, même chez ceux qui le commettent ? Ici le ton de Montaigne est moins affirmatif : « Si la trahison peut être en quelque cas excusable, lors seulement elle l'est, qu'elle s'emploie à châtier et trahir la trahison *. » Cependant il absout le prince, « quand une urgente circonstance et quelque impétueux et inopiné accident du besoin de son état lui fait gauchir sa parole et sa foi, ou autrement le jette hors de son devoir ordinaire. » Certes, s'il était assez vertueux pour faire passer son devoir avant Tinlérêt public, il n'en serait pas moins estimable; mais il n'y est pas obligé * a Vice n est-ce pas, car il a quitté sa raison à une plus universelle et puissante raison ; mais, certes, c'est malheur. » Il faut du moins une
• Liv. II, ch. XXIII — « Liv. III, ch. i.
utilité publique très-apparente et très-imporlante, et le prince doit éprouver un vif regret d'ôlre réduit à une telle extrémité. Sa conscience rend ainsi ce qu'elle doit à Dieu et au devoir, pendant que sa conduite rend ce qu'elle doit au peuple.
Il est inutile dé montrer combien cette théorie est périlleuse. Elle se rattache à celle que nous rapportions tout à l'heure. Le mal est quelquefois nécessaire à commettre dans l'intérêt public. Si les princes ont à leur disposition des consciences prêtes à s'en charger, des bras prêts à l'exécuter, qu'ils en usent sans scrupule. Mais, s'il ne peut venir que d'eux, s'il s'agit, par exemple, de rompre un traité, force leur est de l'accomplir par eux-mêmes. L'ingénieux dédoublement, par lequel ils en profitent sans être responsables, devient impossible ; la nécessité changera leur crime en malheur.
La guerre a ses devoirs : « Il y a quelque chose illicite contre les ennemis mêmes ^ » Montaigne ne voit autour de lui que déloyauté, qu'inhumanité; s'il porte ses regards au delà de l'Océan, il contemple avec indignation les conquérants de l'Amérique ". Que de plaintes ne fait-il pas entendre '? a La guerre, dit-il, a naturellement beaucoup de privilèges raisonnables, au préjudice de la raison ; et ici fault la règle : neminem id agerCj ut ex alterius insdtia prœ* detury mais je m'étonne de l'étendue que Xénophon leur donne.... et ne consens pas à la mesure de sa dispense en tout et par tout. » C'est à la perfidie en
' Liv. III, cb. I. — s Liv. III, ch. vi — 5 yy. j. dj, y, ti, ixx.
particulier qu'il s'attaque, soit pendant la guerre même, soit dans les négociations ^
On ne trouve presque rien sur les devoirs spéciaux des princes. Ce n'est peut-être pas qu'il ne les ait étudiés *. Montaigne se propose de faire connaître sa propre conduite et donne des règles ou des conseils à propos de ce qu'il pense lui-même ; c'est par exception qu'il touche à un sujet qui lui est complètement étranger. Il nous communique les réflexions que lui suggère son siècle.
Il pense aux derniers Valois, quand il fait de l'activité le devoir des rois, quand il leur recommande de se mettre à la tête de leurs armées et d'exposer leurs jours, s'il est nécessaire, au lieu de se laisser
a appoltronir à des occupations lâches et vaines . »
Si le respect l'empêche de nommer les princes qui manquent à ce devoir, il lui permet de faire une claire allusion au premier Bourbon qui le remplit ', à ce roi futur, si bien fait pour s'entendre avec lui, qu'il eut l'honneur de recevoir à Montaigne, qui lui montra estime, confiance et affection, le chargea de délicates négociations, qui, au milieu des plus grands embarras comme des succès les plus déci-
* M. Payen, Recherchée sur Montaigne, 1856, donne une lettre écrîle aux jurats le 31 juillet 1585. Montaigne dit : < Quant au mauvais exemple et injustice de prendre des femmes et des enfants prisonniers, je ne suis aucunement d'avis que nous rinûtions, à l'exemple d'autrui. > — 'On lui attribue la rédaction d'avis adressés par Catherine de Hédicis à Charles IX. [M. le docteur Payen, Documents inédits ou peu connus sur Montaigne^ 1847.). Mais M. Â. Grûn réfute péremptoirement cette opinion. (Gh. vi, Mot^' taigne gentilhomme ordinaire de la chambre du roif p. 184.) — ' Ut. II, ch. XXI.
240 LES MORALISTES FRANrAIS DU XVI- SIÈCLE.
sifs, eut la pensée et trouva le temps de s'entretenir avec lui, de vive voix ou par écrit ^
On sait quelles furent les libéralités de Henri II et de ses fils, comment le domaine royal fut abandonné aux favoris, aux favorites, aux poètes. C'est un danger du pouvoir absolu que celui qui peut tout ne refuse rien ; l'intérêt ne limite pas sa générosité et Torgueil T étend sans mesure. Ceux qui Tentourent, connaissant à la fois son pouvoir et la disposition de son esprit, ne cessent de demander : c'est le public qui paye. Aussi Montaigne blâme-t-il avec vivacité cette prétendue « vertu de largesse » et déclare-t-il que, « si la libéralité d'un prince est sans discrétion et sans mesure, il l'aime mieux avare '. » U n'est nullement sensible à celle de César, a qui devint un voleur public pour fournir à celte profiision et largesse^. » Une pensée analogue lui fait blâmer les dépenses excessives des princes; il les engage à mettre en honneur la simplicité par leur exemple, dans l'intérêt de TÉtat et de la morale publique. Utile conseil à donner aux Valois! Il indique les principales réformes à opérer dans leur
cour*,
<c La vertu royale semble consister le plus en la justice '^. » Voilà une pensée générale qui, dans l'esprit de Montaigne, s'applique au seizième siècle. U recommande aux princes de son temps l'humanité,
i Sur les relations de Henri IV avec Montaigne, voy. notamment H. le docteur Payen (ib., p. 91, et Documents inédits sur Maniai' gne, n* 3. 1855» p. 16); — M. Grim, passim, — * Liv. III, ch. ▼!. — 5 Liv. II, ch, xzxiii. — * Liv. I, ch. xlhi. — * Liv. HI, ch. ▼!.
la vérité, la loyauté, la tempérance et surtout la justice, a marques rares, inconnues et exilées, o comme les plus sûrs moyens d'obtenir la faveur publique, d'acquérir le pouvoir et de le garder*. La loyauté, à laquelle il attache toujours un si grand prix, est, s'il faut Fen croire, plus utile aux princes, que la dissimulation et le mensonge, et ils ne doivent rien faire eux-mêmes, ni rien demander aux autres contre cette vertu *.
On ne voit pas que Montaigne ait pensé à la liberté de conscience. A la fin d'un chapitre, il indique brièvement quelques raisons pour et contre cette liberté, sans se prononcer, prêt à voir dans les ordonnances qui la reconnaissent la preuve de l'impuissance où est réduite la royauté'. Cette indifférence de Montaigne pour une question qui nous parait la plus importante du seizième siècle n'a rien qui doive étonner. La liberté de conscience profiterait aux huguenots, perturbateurs de la tranquillité publique; il n'est pas disposé à embrasser leur cause par intérêt pour eux, et il est plus éloigné encore de la défendre pour l'honneur d'un principe libéral qu'il ne soupçonne pas. Enfin sa réserve est extrême pour toutes les questions qui rentrent dans l'ordre religieux ou qui y touchent, soit que sa conscience lui intime l'ordre de se soumettre silencieusement à l'Église, soit plutôt que la prudence lui en donne le conseil.
* Liv. II, ch. XVII. — « Liv. III, ch. i. — » liv. Il; ch. xix
242 LES MORALISTES FRANÇAIS DU XVI* SIËaE.