‹ Les moralistes français du seizième siècleChapitre 14 sur 28 · V. — PRINCIPE DE LA MORALE DE MONTAIGNE · texte numérisé non relu

V. — PRINCIPE DE LA MORALE DE MONTAIGNE

Il n'est pas aisé de dire quel est le principe de la morale de Montaigne. Il parle de la difficulté qu'on éprouve à dresser « des lois éthiques. » 11 semble avoir flotté entre plusieurs idées très-différentes. 11 échappe peut-être à l'inconséquence par la mobilité. Après avoir émis un principe, si on lui reprochait d'y manquer, il répondrait qu'il l'a abandonné pour un autre. La réponse ne convient pas à qui l'étudié et se charge de présenter une doctrine. Ce dernier mot lui-même est répudié par lui : « Ce n'est pas ici ma doctrine, c'est mon étude*. » A défaut d'un principe unique, nous rechercherons chez lui ridée dominante.

On serait tenté de croire que Montaigne songe uniquement au plaisir* :« En la vertu même, dit-il % le dernier but de notre visée c'est la volupté. » Il explique aussitôt de quelle volupté il entend parler ; c'est bien de celle que procure la vertu, et il la fait ressortir en la mettant en parallèle avec la « volupté plus basse, si elle méritoit ce beau nom, » qui n'offre pas autant de charmes, qui coûte plus cher et ne laisse après elle que la satiété. Il s'efforce de prouver que la recherche de la vertu est facile et

< Liv. II, ch. VI. — ' ({ La morale n'a jamais été, aux yeux de Montaigne, que l'art d'être heureux. » (M. Léon Dumont, conférence à Valenciennes sur la Morale de Montaigne. — Revue de cour 9 littéraires t 3" année, p. 487.) — ' Liv. 1, ch. xix.

agréable. Mais rappelons-nous comment il en comprend la pratique. Non-seulement il attache la plus grande importance à la parfaite tranquillité de la vie, cherche lui-même et engage les autres à la passer exempte de travaux et de chagrins, proteste vivement contre Tascétique divorce du corps et de Tâme, réclame pour le premier, que la théorie sacrifie trop vite, contre la domination exclusive delà seconde; mais encore il veut démontrer que la vertu se prête fort bien à cette absolue quiétude et à la satisfaction des sens. Elle ne se contente pas de les tolérer, elle les assure. C'est elle qui nous apprend à devenir maîtres de nous-mêmes, à étouffer les passions, à écarter les soucis, à faire taire les sen* timents; c'est elle qui nous enseigne à donner à Pâme sa part dans les plaisirs du corps ; ajoutons qu'à la vertu est attaché un plaisir qui lui est propre, la satisfaction de la conscience ; ce plaisir est la seule récompense que l'homme vraiment vertueux puisse espérer ; mais il n'en est pas de plus précieuse. La volupté honnête dont parle le moraliste a un sens très-large. Admettons qu'il ait considéré comme simplement compatibles avec la vertu la tranquillité de la vie et les jouissances du corps, qu'il ait réservé pour la satisfaction de la conscience le rôle de principe essentiel. Encore serait-ce une doctrine dangereuse que la sienne. Chacun est disposé à prendre son plaisir où il le trouve, et ceux qui feraient volontiers de la volupté, telle qu'ils la comprennent et qu'ils la goûtent, le principe d'une vertu sans effort et sans mérite, seraient plus nom-

344 LES H0RALIS1ES FRANÇAIS DU IVI' SIÈCLE, breux que ceux qui commenceraient par admettre cet axiome, que la satisfaction de la conscience est la plus vraie et la plus complète des voluptés, pour y conformer péniblement leur conduite. Les premiers ne puiseraient que trop d'arguments dans les Essais.

Mais s'il y a plus d'une page d'où l'on peut conclure que la théorie du plaisir a séduit l'intelligence de Montaigne, comme la jouissance en a charmé sa vie, il est permis d'affirmer qu'elle ne domine pas chez lui. Loin de là! ne fait-il pas du désintéressement la condition indispensable de la vertu en général, et de toute vertu en particulier? L'espoir d'une récompense lui parait réduire le bien à un marché. 11 n'en admet qu'une seule, la joie pure et calme que donne une conscience satisfaite. Encore doit-on reconnaître que la récompense s'unit ici et se confond avec le mérite auquel elle est accordée. Le plus dur ascétisme ne pourrait l'en séparer. Nous dépasserions la pensée de Montaigne si nous disions que, d'après lui, la vertu, pour être désintéressée, c'est-à-dire, pour être la vertu, ne doit même pas désirer ou attendre ce prix. Hais nous y resterons fidèle en soutenant que l'espoir de l'obtenir n'est pointia raison essentielle de la verlu.

On n'est que trop fondé à considérer Montaigne comme un sceptique. Il a souvent pris à tâche de ruiner le fondement de toute science, même de toute foi. Cescepticismetrouvait une occasion toute naturelle de s'exercer à propos de la morale. Dès son avis au lecteur, il vante cette a douce liberté

des premières lois de nature, » qui lui aurait permis de se peindre a tout entier et tout nu. » Il énumère avec plaisir les usages les plus bizarres, les plus choquants des peuples barbares, pour établir que « les lois de la conscience, que nous disons naitre de nature, naissent de la coutume S » absolvant ainsi les habitudes indécentes et même monstrueuses qu'il vient de rappeler. L'ancienneté des lois est, d'après lui, leur seul titre à l'obéissance *. Toutes les coutumes, quelles qu'elles soient, sont légitimes dans une certaine mesure, parce qu'elles sont utiles, et leur utilité consiste à nous imposer la règle qui nous manque. Dans l'apologie de Raymond Sebond ', Montaigne commence par démontrer l'incertitude de la connaissance humaine; les intelligences diverses sont inégales, chaque intelligence est mobile ; la vérité ne pénètre donc pas en tous les hommes ni en chaque homme, à tout moment, avec une même force. Comment serions-nous assurés de la trouver en nous? Cependant c'est de nous-mêmes que nous prétendons tirer la règle de nos mœurs. Le meilleur conseil que nous donne la raison, c'est d'obéir aux lois de notre pays. Règle fortuite ! Chaque pays a ses lois et il eu change constamment. Parmi ces lois, dit-on, il y en a, en petit nombre, qui sont imposées par la nature et universellement adoptées; on n'en peut citer une seule qui ne soit contredite au moins par plusieurs nations : <x II est croyable qu'il y a des lois naturelles,

• Liv. I, ch. xxir. — * Liv. I, ch, xiiii. — Liv. III, ch. xin. — ^ Liv. II, ch. XII.

comme il se voil es autres créatures ; mais en nous elles sont perdues. » La faute en est à la raison humaine, à la philosophie qui a fait entendre les plus libres opinions sur le vice et sur la vertu. Montaigne ne laisse pas échapper cette occasion de raconter tous les traits immoraux qu'il connaît à la charge des philosophes antiques. Ses longs développements aboutissent à cette triste conclusion que l'homme est incapable de trouver la vérité, dans la morale comme dans toutes les sciences. On ne doit pas oublier que, dans Papologie de Raymond Sebond, Montaigne cherche à démontrer la nécessité de la foi chrétienne, en prouvant l'impuissance absolue de la raison livrée à elle-même. Peut-être est-ce pour le besoin de sa cause qu'il se refuse obstinément à laisser subsister dans l'âme un seul principe qu'elle ne tienne pas directement de Jé^us-Christ et de son Eglise. Mais ce n'en est pas moins sa pensée personnelle qu'il exprime sur le compte de la philosophie et de la raison.

Souvent cette pensée va moins loin. 11 reconnaît une semence de la raison universelle, « empreinte en tout homme non dénaturée » 11 parle de « la justice en soi, naturelle et universelle*. » 11 est des vices, il est vrai, que l'opinion des hommes a forgés, mais il en est « que la raison et la nature condamnent ', » et ce sont les pires de tous *. Est-il besoin, d'ailleurs, de chercher ici, dans tel ou tel passage, s'il reconnaît expressément rcxistencc

« Liv. m, ch. XII. — « Liv. III, ch. i. — * Liv. III, ch. ii. — * Liv. I, ch. xxif.

d'une morale naturelle et universelle, indépendante des lois changeantes et des coutumes locales? Que signifierait son enthousiasme pour la vertu, pour les grands hommes, pour les belles pensées, s'il ne croyait pas à une règle dont la vertu est l'application, faite par les grands hommes et conseillée par les grands écrivains? Ce serait de sa part un nonsens que de prêcher le désintéressement dans la vertu, s'il n'admettait pas qu'il y §ût un bien. Nous renonçons à pousser plus loin une démonstration trop facile. Montaigne, n'ayant pas été indifférent • entre le bien et le mal, n'a pu être complètement sceptique.

Est-ce à dire que nous ne devions tenir aucun compte de ses déclarations sur l'impuissance de l'esprit humain pour découvrir la vérité, sur l'impossibilité de retrouver la morale universelle et naturelle? Montaigne en reconnaît, bon gré mal gré, l'existence, mais il ne semble pas croire que l'homme la puisse découvrir. C'est à la science qu'il s'en prend. Mais une vérité que nous ne connaissons pas est pour nous comme si elle n'existait pas.

A défaut de l'ordre de la nature, trop difficile à discerner sous l'amas des plus bizarres coutumes et des doctrines les plus contradictoires, n'avonsnous pas Tordre de Dieu, qui nous a été communiqué par son Fils, qui est chaque jour renouvelé, enseigné, précisé par l'Église où réside son esprit? Si Montaigne démontre la vanité de la science humaine, c'est pour nous forcer de recourir à la foi.

pour nous faire connaître retendue de nos obligations envers Dieu , sans la révélation duquel nos mœurs seraient condamnées à la corruption, nos intelligences à Terreur? Montaigne se déclare attaché au catholicisme, et ce n'est point seulement par politique, parce qu'il y voit la religion de l'État et des maîtres, parce que la cause en est liée à celle de Tordre public et que les huguenots sont des rebelles. Non, il fait profession d'avoir la foi, nonseulement dans sa conduites mais encore dans ses écrits. Sans doute il n'est pas fanatique ; il reconnaît volontiers qu'il y a des hommes vertueux et recommandables parmi les protestants ; il blâme le zèle indiscret des premiers chrétiens contre les auteurs païens ' ; il connaît les vices de l'Église et n'est pas éloigné de croire que les troubles lui rendent le service de la purifier. Mais il se soumet respectueusement à tous les dogmes catholiques, comme à toutes les volontés de Dieu manifestées par les événements heureux ou malheureux'. Nous pourrions citer nombre de passages à l'appui de notre assertion ; il nous suffit de renvoyer au chapitre intitulé : des Prières^. Que dans sa soumission la prudence entre pour quelque chose, nous ne le nierons pas. Mais un homme si sincère aurait-il voulu tromper ses lecteurs sur un point si important ? Il est

* a Par suite de ses sentiments religieux, Montaigne, comme plus tard Racine, madame de Maintenon et d'autres, comme aujourd'Jiui encore les religieux de profession, figurait une croix au haut de toutes les missives qu'il écrivait lui-même. » [M. le docteur Payen, Documents inédits^ 1847.) — * Liv, II, ch. iix. — ' Liy. I, ch. XXXI. — * Liv. I, ch. Lvi.

vrai qu'il déclare avoir a engendré en soi quelque constance d'opinion, » parce qu'il connaissait sa mobilité naturelle, et devoir à ce parti son inébranlable attachement pour la religion ^ . L'attachement n'en existe pas moins et l'Ëglise ne se fût pas plainte qu'il provint d'un respect sans réserve pour l'autorité.

Il semblerait que Montaigne, chrétien sincère, dût suivre la morale chrétienne, catholique. Il vante la douceur et la facilité de la loi divine ' ; n'est-ce pas d'après cette loi qu'il trace le modèle d'une vertu facile et douce? Il n'en est rien. Chez Montaigne, le chrétien et le philosophe coexistent, vivent cdte à côte et en très-bonne intelligence, mais sans se confondre. Le moyen qu'ils prennent pour se mettre d'accord consiste à se céder la parole tour à tour. Ils n'ont pas de concessions réciproques à se faire, car ils ne semblent pas s'écouter l'un l'autre. Aussi n'y a-t-il rien à reprendre à l'orthodoxie du chrétien, et, d'autre part, la liberté du philosophe ne connaît pas de limites. Le partage n'est pas égal et le dernier y est singulièrement favorisé. Rien ne l'empêche, en métaphysique, d'émettre des opinions qui ruineraient complètement le fondement même de la révélation, en morale, de professer les maximes les plus contraires aux préceptes chrétiens.

L'idée fondamentale du christianisme*, c'est que la vie est une épreuve, une préparation, que nous

' Liv. II| ch. XII. -^ * Liv. I, ch. lvi.

sommes placés icî-bas pour travailler à notre destinée définitive qui sera bonne ou mauvaise, selon que nous aurons mérité ou démérité. Cette idée n est pas absente des œuvres de Montaigne. II se préoccupe de Tétat où se trouve la conscience à l'heure de la mort*; d'après lui, le plus assuré fondement de notre religion est le mépris de la mort, et ce mépris est très-juste, car « la mort est origine d'une autre vie*,» si nous en croyons la foi, qui seule nous assure la réalité de cette vie cachée à la raison'. Mais, pour que Montaigne croie à Fimmortalilé, il faut qu'il y pense. Il songe, sinon plus volontiers, au moins plus souvent, à la mort, et, quand il en parle en moraliste, il est bien près de la considérer comme une fin, non comme un commencement. De là cette terreur qu'il cherche à conjurer par les raisonnements; vain secours! Il se demande avec anxiété si l'homme n'a pas quelque moyen de s'habituer par avance à cette destruction inévitable. Tantôt il écarte la formidable pensée, tantôt il la présente à son esprit inquiet, comme cet héroïque chevalier qui se préparait à triompher d'un monstre, que nul n'avait vu plus d'une fois, en accoutumant son cheval à s'élancer sur une hideuse image. Mais jamais Montaigne ne cherche un encouragement ou une consolation contre la mort dans la pensée de la vie future, songeant uniquement à ce "qu'il sera forcé de quitter, nullement à ce qu'il pourra revoir; il se prépare en brisant tous

* Liv. I, ch vu. — • Liv. I, ch. xix. — ^ yy. tl, ch. xn.

les liens qui rattachent à la terre, non en formant des liens mystiques et indissolubles qui le doivent attirer au ciel. Sa terreur même n'est pas celle du chrétien tremblant devant le juge qui viendra, cuncta stricte discussurus; il ne s'effraye pas de la vie future et de la responsabilité qui nous y accompagne, mais du moment où la vie physique cesse d'animer notre corps. Sa morale n'a nullement pour principe la nécessité où est tout homme de travailler à son salut, en se conformant aux lois de celui qui dispose de Téternité : « A mon avis, dit-il, c'est le vivre heureusement, non comme le disoit Anlisthène, le mourir heureusement qui fait l'humaine félicitée »

Si le principe n'est pas le même, les applications sont singulièrement différentes. C'est pur hasard quand la morale de Montaigne s'accorde avec celle de l'Évangile. I^ charité et le dévouement n'ont pas de place dans la première, ils font l'essence même de la seconde. Toutes deux nous exhortent également à travailler à notre bonheur, mais la première le place dans ce monde et autorise ainsi Tégoïsme, la seconde nous le montre dans un aulre et nous apprend qu'il le faut mériter par le sacrifice. Que de fois Montaigne proteste contre les philosophes, qui démembrent l'homme et refusent au corps une légitime satisfaction! C'est protester, sans en avoir l'air, contre la religion qui enseigne à se méfier de la chair comme d'un péril et i la mor-

Liv. lîl, ch. II.

352 LES MORALISTES FRANÇ.US DU lYI- SIÈCLE.

tifier pour sauver Tâme, faite à l'image de Dieu. Nous savons en quoi consiste pour Montaigne la satisfaction du corps. La chasteté se recommande vai* nement de sa propre beauté qu'il reconnaît et de Tordre divin qu'il avoue, il la déclare contraire à la nature et ne la met pas dans ses préceptes, qu'il prétend conformer strictement à celle-ci. Le christianisme, il est vrai, ne fait pas de la chasteté une vertu plus nécessaire que les autres, mais il l'impose avec la même rigueur, et,comme elle est la plus difQcile, ce commandement est à la fois le plus important et le plus remarqué dans la morale ré* vélée. A la doctrine de Montaigne on pourrait opposer ces paroles de saint Paul où la doctrine chrétienne est contenue tout entière : « Ne devez rien à personne, n'ayez d'autre obligation que de vous chérir les uns les autres ; car celui qui chérit son prochain a rempli la loi. Ces préceptes : — Tu ne seras pas adultère, tu ne tueras pas, tu ne voleras pas, tu ne porteras pas de faux témoignage, tu ne formeras pas de désirs, — et les autres sont compris dans ce mot : — Tu chériras ton prochain comme toi-même. L'amour du prochain ne produit pas le mal ; la plénitude de la loi est donc l'amour*. » Alors même qu'une coïncidence fortuite fait retrouver sur les lèvres inspirées de l'Apôtre la règle la plus chère au moraliste : « Tu ne porteras pas de faux témoignage, » le principe en est tout différent. Chez l'un, c'est l'amour du prochain,

* Epidol. ad Romanos, c. XIII, 8-iO.

chez l'autre, c'est le respect de soi-même et la naturelle disposition d'une âme sincère. Nous l'allons voir*.

La volupté abaisserait l'homme, la philosophie régarerait, la religion réclamerait de lui l'impossible; c'eistà lui-même, c'est à sa propre nature que Montaigne demande une règle morale. Telle est, en somme, Tidée qui domine dans ses œuvres, sans y êlre clairement exprimée.

«Tant y a, dit-iP, que la plupart des vices, je les ai de moi-même en horreur. » Toute sa doctrine tient à cette heureuse disposition de sa nature. Le vice qu'il déteste le plus, qu'il maudit dans l'âge mûr, qu'il cherche à extirper dans l'enfance, c'est le mensonge sous toutes ses formes, mensonge de celui qui altère sciemment la vérité, mensonge de celui qui manque à sa parole, qui pro-

* On sait qu'un certain nombre d'auteurs ont travaiUé à faire de Montaigne un auteur exclusivement chrétien. Après la Dissertation sur la religion de Montaigne de dom Devienne [1773), il faut rappeler le Christianisme de Montaigne, ou pensées de ce grand homme sur la religion^ par M. L. (Labouderie) (1819). Cet auteur va jusqu'à dire : < Ce profond raisonneur n'est jamais plus victorieux que quand il presse un argument en faveur de la divinité de la religion chrétienne... V esprit de Dieu semblait dicter, et Montaigne tenir la plume, o — H. Bigorie de Laschamps {op. cit., ch. Vf Christianisme de Montaigne, p. 480) va moins loin : « Montaigne n'est, en résumé, ni un apologiste de l'Église, ni un athée» ni un sceptique, il est philosophe et chrétien. » C'est le plus qu'on puisse dire. — M. A. Grun (ch. ii, Principes généraux de la conduite de Montaigne, p. 45) démontre que son auteur fut sincèrement catholique , mais sans rechercher si la foi religieuse eut quelque influence sur les doctrines des Essais. — On comprend que bien des passages autorisent à révoquer en doute même la foi intime de Montaigne : c'est ce que parait faire notamment M. Havet [Étude sur les Pensées de Pascal, en tête de son édition des Pensées, p. XIV et suiv.). — ■ liv. II , ch. xi.

met sans intention de tenir, qui garde son opinion, la sachant fausse. Sans doute il montre d'une manière générale tout ce qu'un pareil vice a de hideux eh soi, de périlleux pour la vie privée et les affaires publiques. Cependant sa haine ne vient pas de cette laideur ni de ces dangers, mais de la sincérité naturelle de son âme. Que de fois ne nous parle-t-il pas de cette sincérité? Quelle irrécusable preuve n'a-t-il pas prétendu en laisser, quand il a fait confession publique, sans rien cacher, nous le savons ?

Il se révolte contre l'inhumanité ; il ne veut pas même que les hommes maltraitent les animaux. C'est qu'il « a une merveilleuse lâcheté vers la miséricorde et mansuétude \ » — « Je ne crains point à dire la tendresse de ma nature, si puérile, que je ne puis pas bien refuser à mon chien la fête qu'il m'offre hors de saison ou qu'il me demande*, d Mais, s'il est tendre et miséricordieux pour les autres, il ne Test pas moins pour lui-même ; rien ne lui coûterait plus que de faire du mal à autrui, et il veille très-attentivement à n'en pas recevoir, à n'en pas chercher, pour quelque intérêt que ce soit. Ce soin du repos qu'il pousse jusqu'à l'égoïsme, il le croit légitime, le sentant naturel, et il le conseille aux autres, comme il leur en donne Texemple.

S'il est un vice auquel sa nature le porte, il le traite avec indulgence; à peine lui laisse-t-il le nom de vice :

Un père, en punissant, madame» est toti^iours père. * Liy. I, ch. I. — • Uv. II, ch. xi.

Il en vient à le tolérer, à l'excuser, à le louer. Est-il besoin de dire à quel vice nous faisons allusion? La chasteté n'est ni imposée ni même recommandée par Montaigne. Quand il parle des fautes commises contre cette vertu, il n'hésite pas à se mettre au nombre, dirons-nous des coupables, si nous voulons rester un moment fidèle à Tesprit de son livre ? Un exemple emprunté à lui-même ne lui fait jamais défaut. Il nous ouvre son âme; il nous la montre préparée par la nature pour la sensualité, s'y laissant prématurément entraîner et tardivement retenir. Heureux de s'être enlevé à plusieurs reprises le droit de jeter la première pierre, il absout avec empressement, il va.jusqu*à réclamer comme une dette de Thomme envers lui-même la satisfaction complète des sens, et rejette la domination exclusive de l'âme, au nom de la nature commune que lui fait connaître sa propre nature soigneusement examinée.

Nous pourrions reprendre successivement toutes les idées que nous avons recueillies dans les Essais^ et il nous serait facile de constater qu'il n'est pas une proposition générale sur la morale qui ne corresponde exactement à une disposition individuelle du moraliste. Faut-il s'en étonner? Ce serait méconnaître singulièrement son œuvre et son esprit. Qu'est-ce que son œuvre? Une étude, non une doctrine* 11 ne songe qu'à se peindre. Il est vrai qu'il obéit fatalement à une des plus nobles lois de l'intelligence humaine, en étendant la tâche, en examinant ce que sont les autres hpmmes et même ce

qu'ils doivent être, en recherchant la règle après avoir montré le fait. Le sujet principal du livre, ce n'en est pas moins lui-même. Pour se peindre, il a fallu quUl se contemplât longtemps, avec attention, avec amour. Le résultat d'une telle contemt>lation est inévitable. Il en est de celui qui n'étudie que soi comme de celui qui ne vit que pour soi. Le monde entier disparait dans l'individu. La loi de tous est la nature de l'individu aux yeux du premier, l'intérêt dej'individu aux yeux du second.

Montaigne ne s'est-il pas défendu contre l'opinion que nous venons d'exprimer? « Il semble à chacun, dit-il ^, que la maîtresse forme de l'humaine nature est en lui ; selon elle, il faut régler tous les autres : les allures qui ne se rapportent aux siennes sont feintes et fausses. Quelle bestiale stupidité ! » Montaigne ici blâme ceux qui refusent de croire à des actions qu'ils ne seraient pas capables de faire, parce qu'ils jugent qu'elles dépassent la nature humaine. Pour lui, il ne s'étonne nullement dé voir des hommes au-dessus de lui, notamment parmi les anciens; il se fait un bonheur de les considérer, un devoir de les admirer, tout en reconnaissant son impuissance à les égaler : « Si mes forces n'y vont, au moins mon jugement s'y applique très-volontiers. » Ce qu'il demande, c'est la foi, c'est l'admiration. Il ne cherche pas à diminuer la distance qui le sépare d'un héros ou d'un saint. Pourvu que chacun trouve en soi les semences de l'héroïsme ou de la vertu et

^ Uy, II, ch. XXXII.

ne conteste pas l'un ou l'autre, il a rempli l'obligation que lui en impose la vue. Quand Montaigne exprime une opinion relâchée, il a trop de raison pour n'en apercevoir pas le côté faible, trop d'instruction pour ignorer qu'il est contredit par de grands exemples ; il se tire d'embarras en mettant ceux qui les ont donnés dans une place d'honneur sur laquelle le vulgaire doit porter ses regards respectueux, mais où la modestie et le bon sens ne lui permettent pas de prétendre. Voilà encore une différence avec le christianisme.

Pour un plus noble usage il réserve ses saints.

Il ne lui suffit pas qu'on les admire, il veut qu'on les imite.

Faut-il une preuvre de plus de la manière dont Montaigne comprend la morale et la ramène à soi ? Ne dit-il pas que, s'il avait à revivre, il serait heureux de mener une seconde existence pareille à la première, ni meilleure ni pire? Parmi les hommes qui, en étudiant leurs mœurs et celles de leurs voisins, doivent apprendre à devenir exigeants envers eux-mêmes, y en a-t-il beaucoup qui se rendent un pareil témoignage? Quand une âme passe devant nous, si légère sous le fardeau des fautes passées, nous devons croire qu'elle a pris l'habitude de regarder ses qualités et ses vertus comme les seules essentielles ou du moins comme les plus nécessaires, et de mettre ses défauts et ses vices sur le compte de l'humaine et inévitable fragilité.

Toute morale se ressent nécessairement de Finfluence du temps et du lieu où a vécu le moraliste ; celui-ci ne songeât-il qu'à reproduire les caractères les plus généraux et les plus constants de l'humanité, ils ne peuvent apparaître, avec la vie qui seule en donne Tintelligence, que fixés dans les individus dont il est entouré. L'influence doit être plus sensible encore dans une morale qui est individuelle par essence et par système.

Montaigne ne professe qu'indifférence pour son pays, qu'horreur pour son siècle. Cette horreur a fait en partie sa doctrine.

Les hommes rabaissent toujours le présent, dont ils sentent les maux et les vices, au profit du passé, dont ils se rappellent seulement les avantages en les exagérant. Les moralistes surtout sont sévères pour leurs contemporains, dont les travers et les fautes ont attiré leur attention, déterminé peut-être leur vocation. Montaigne n'est pas un moraliste comme un autre; il porte son observation sur lui-même plus volontiers que sur autrui, et il a une tendre indulgence pour le sujet ordinaire de son étude. Ce n'est pas le mécontentement ou Tindignation qui lui met la plume à la main ; la sévérité du jugement qu'il porte sur son temps ne tient donc pas à la nature même de l'ouvrage qu'il a entrepris, à la pensée qui le lui a inspiré. Bien plus, il renvoie à la vieillesse cette habitude de louer le temps passé et de blâmer le présent, qui vient, d'après lui, de ce que nous faisons trop de cas de nous-mêmes, de ce que nous croyons le monde destiné à vieillir et à mourir

avec nous*. En effet, il ne conçoit pas trop d'illusions sur les temps qui ont précédé celui où il vit, et, à Toccasion, reconnaît très-volontiers les vices des ancêtres. S'il y a chez lui un parti pris, il consiste, non à mettre les pères en regard des fils, ses contemporains, mais à opposer les anciens aux mo^ dernes. Comme tous les écrivains du seizième siècle, il pense que ni les vertus ni le génie des anciens ne peuvent être surpassés ou même égalés. Son regard, ébloui par la splendeur de la gloire antique, retombe avec découragement sur les ténèbres des âges nouveaux.

Mais, dans les temps modernes, le seizième siècle mérite une place à part pour ses malheurs et pour ses crimes. Montaigne l'assure et Thistoire ne le dément pas. Il vit au milieu delà guerre civile, il voit avec tristesse les maux qu'elle entraîne, dont il peut, dont il a failli devenir victime, l'anarchie qu'elle entretient, le défaut de sécurité qui en résulte dans tout le royaume, surtout en Gascogne ; il voit avec dégoût les vices qu'elle fait naître ou qu'elle développe, particulièrement la perfidie, la cruauté, au sein même des familles, entre les pères et les enfants. L'ambition est sans scrupule ; l'honneur est tellement oublié que les gentilshommes eux-mêmes se mettent à voler : « Qui n'est que parricide en nos jours et sacrilège, il est homme de bien et d'honneur '. » Le jugement se corrompt comme les mœurs, les hommes sont devenus aussi incapables

* Liv. II, ch. XIII. — * Liv. II, ch. xvii.

de comprendre la vertu que de la pratiquer. Montaigne <c se consoleroit aisément de cette corruption, pour le regard de l'intérêt public..., mais pour le

sien, non . »

Voilà le très-rapide résumé des jugements que Montaigne porte à chaque instant sur ses contemporains. Yoilà, en grande partie du moins, l'explication de sa morale. S'il est porté à prendre sa nature pour règle, c'est qu'il se rend le juste témoignage de valoir mieux que les autres. 11 pense que le monde serait trop heureux si chacun avait autant de vertu que lui ; d'un autre côté, il craindrait en se montrant plus exigeant, de décourager complètement les hommes, incapables d'un généreux effort. Il demande que la vertu soit désintéressée; cette vertu, flexible aux événements, docile aux passions, habituée cependant à dominer les sentiments de l'âme, préparée d'avance au déchirement suprême par le détachement secret, mais complet, de toutes choses et de toutes personnes, n'est pas incompatible avec l'égoîsme ; mais son égoîsme a pour limite le droit, et même, sur certains points, l'intérêt d'autrui. Il ne s'astreint pas au dévouement, a l'abnégation. Peut-être ne s'en croit-il que plus autorisé à condamner cette ambition féroce, cette impitoyable avarice qui faisaient couler tant de sang. Nous avons vu quelle importance il attache à la sincérité; ce n'est pas seulement pour obéir à sa nature qu*il en fait la première des vertus, c'est aussi

* Liv. III, ch. IX.

parce que le mensonge et la déloyauté sont les vices les plus répandus dans son siècle. C'est à a des bêtes furieuses » qu'il recommande Thumanité. C'est à des hommes doués du plus hardi courage, mais sans force d'âme pour le diriger, qu'il apprend quelle est la plus vraie et la plus glorieuse vaillance. Les idées qu'il exprime sur la morale publique sont plus visiblement encore inspirées par les événements du temps. Nul écrivain ne se montre plus fidèlement attaché à Tordre établi, quel qu'il soit; trop clairvoyant pour se dissimuler l'indignité des rois auxquels la France est soumise, il proclame que les citoyens de tous pays sont obligés de respecter la forme de gouvernement, d'obéir aux hommes qui gouvernent, sans perdre le droit de critiquer la première et déjuger les seconds, mais au dedans d'euxmêmes, pourvu qu'ils ne changent pas les institutions, qu'ils ne renversent pas les puissances ; il a une telle crainte de la révolution, ce témoin affligé et menacé des guerres civiles, que les innovations l'effrayent et que les améliorations Tinquiéteraient. De là son inflexible antipathie pour les protestants, conjurés à la fois contre l'ordre politique et contre Tordre religieux de leur pays, son indifférence pour la liberté de conscience devenue, à ses yeux, un prétexte de rébellion. Tous les rebelles lui sont odieux ; de là sa haine pour César, qui rétablit Tordre, mais en violant les lois. Montaigne ne distingue pas un coup d*État d'une révolte. Il demande que les fonctions publiques soient exercées consciencieusement, mais sans ostentation ; il proscrit Tap-

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parence du zèle; le zèle lui-ihôme ne lui parait pas très-nécessaire, et, pour sa part, il n'est prêt à s'engager dans un parti qu'à la condition de ne s'y compromettre pas. Nous louons sa modestie et nous blâmons sa froideur. L'une et l'autre viennent de ce que les fonctions publiques étaient, autour de lui, avidement recherchées, mal remplies, fastueuse-* ment exploitées, de ce que le zèle était, chez les uns, poussé jusqu'au fanatisme par l'esprit de parti, chez les autres, simulé par rhypocrisie. Montaigne a sous les yeux les fils déplorables de Henri II, quand il considère l'activité comme le devoir des rois, quand il les engage à se garder d'une prodigalité ruineuse pour leurs peuples, s'ils l'estiment glorieuse pour eux-mêmes, à donner l'exemple de la simplicité dans leur vie et dans leurs vêtements.

Il est un point sur lequel Montaigne a complaisamment subi l'influence de son siècle : « Nous sommes, dit-iP, beaucoup plus jetés à la paillardise que nos pères. » En parlant de son opinion sur la chasteté, nous avons montré qu'il n'avait point combattu ce vice contemporain. Rien n'eût été plus nécessaire cependant. L'indulgence n'est pas permise pour l'immoralité et l'impudeur de la cour des Valois. Montaigne avait énergiqucment résisté aux vices de son siècle, quand il les avait trouvés contraires à sa propre nature, menaçants pour son repos et pour sa vie ; il n'éprouvait pas de remords à y céder, quand ils contribuaient à lui faire une agréable existence.

* Liv. Tl, cb. II.

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