‹ Les moralistes français du seizième siècleChapitre 15 sur 28 · VI. — INFLUENCE DES PHILOSOPHES ANCIENS SUR MONTAIGNE · texte numérisé non relu

VI. — INFLUENCE DES PHILOSOPHES ANCIENS SUR MONTAIGNE

Si nous ne nous sommes pas trompé sur le principe ou plutôt sur l'esprit de sa morale, on doit supposer qu'il a peu emprunté aux anciennes philosopliies. Quand on veut tirer tout de soi-même, on n*a rien à demander aux autres. Au premier abord cette supposition parait contredite par le grand nombre de ses citations ; ne lui faut-il pas sans cesse des autorités ? Comment prétendre qu'il soit original? Les deux écrivains qu'il cite le plus volontiers, ce sont deux moralistes, Sénèque et Plutarque; n'est-ce pas qu'il s'est fait le disciple de l'un ou de l'autre?

Il y a quatre auteurs dont les doctrines morales furent certainement familières à Montaigne : Cicéron, Épicure ou plutôt son école, Sénèque et Plutarque. Nous allons voir que leur influence s'est réduite à peu de chose.

Celle de Cicéron est nulle. Montaigne le cite de temps en temps, consent même à s'approprier tel passage des Tusculanes ou du Traité des devoirs. Mais il le juge avec la dernière sévérité. Ce n'est pas seulement au style des ouvrages philosophiques qu'il s'en prend, reprochant à l'auteur une façon d'écrire ennuyeuse, à cause de ses « longueries d'apprêts, » se plaignant de ne trouver en lui que du vent," de ne tirer aucun profit de saleclure*;

^ Liv. il, ch. X.

au LES MORALISTES FRANÇAIS DU XV1> SfËCLE.

c'est encore le caractère de l'homme qu'il attaque : il lui reproche sa « mollesse, » sa « vanité ambitieuse. »

Cicéron aimait la gloire et a ne savait pas s'en taire. » Cet amour, Montaigne, qui prétendait ne l'avoir pas, le condamne vivement ; il va jusqu'à ; voirie signe de la dernière bassesse de cœur'. II accuse Cicéron d'avoir manqué de sincérité, d'avoir vanté la liberté sans être capable de la payer de sa vie, d'avoir traité du mépris de la mort sans être capable de la mépriser : « 11 ne vous donne point de cceur, car lui-même n'en a point *. » Montaigne ne prend en passant la cause de Cicéron que lorsqu'il le trouve en parallèlle avec Antoine ; l'antipathie à laquelle il reste le plus fidèle est celle que lui inspirent César et les siens, des rebelles- Montaigne n'estime pas assez Cicéron pour faire de lui son maître. De temps en temps, il se met en contradiction avec lui. Cette doctrine qu'il trouve fausse et molle, qui dispense de tenir une promesse arrachée par la contrainte, elle est adoptée par Cicéron'. Ici le moraliste français se montreplus rigoureui que le philosophe romain. Au contraire, quand il rappelle la comparaison faite par celui-ci entre le sacrifice héroïque de Régulus et la paisible existence de Thorius, son goât le porte à préférer la vie la plus calme et la plus obscure, tandis que l'ancien consul exalte le dévouement glorieux de son pré-

La morale de Cicéron né se rattache pas à un système philosophique arrêté d'avance. Bien plus, elle semble contraire à la doctrine que Tauteur embrasse, quand il s'occupe de logique ou de métaphysique, celle du probabilisme, scepticisme peu déguisé ; rien de plus dogmatique que la morale de Cicéron. Son doute, purement théorique, ne dépasse pas les limites où l'intérêt public et le bon sens veulent qu'il se renferme. Or, l'intérêt de tous et le sens commun n'admettent pas le scepticisme en morale ^ Ce que nous disons ici de Cicéron, pourrait à peu près s'appliquer à Montaigne. Toutefois celui-ci est beaucoup moins préoccupé que celui-là de l'utilité politique qu'offre une morale incontestée; il raisonne en particulier clairvoyant, non en homme d'État. Si la morale de Cicéron ne fait point partie intégrante d'une philosophie, si elle n'emprunte pas une indispensable autorité aux principes de celle-ci, elle forme à elle seule un tout, non-seulement dogmatique, mais encore systématique. Dans plusieurs passages fréquemment cités, Cicéron développe éloquemment cette idée fondamentale qu'il y a une loi naturelle, universelle, éternelle S II est vrai qu'ailleurs il fait du souverain bien la fin de l'homme et nous donne pour règle la conformité à la nature qui nous procure ce bien ^ Mais la première idée le domine constamment et il cherche à y ramener la seconde. Fait-il autre chose,

* Voy. les Devoirs, Essai sur la morale de Cicéron, par M. Arthur Desjardins, surtout les ch. i et ii. — Paris, Didier, 1865. — * Kot. de Leg., \, xii. — ^ De Fin., V, ix.

dans le Traité des Devoirs, quand il démontre l'identité de l'honnête et de l'utile, résultant de la subordination de l'utile à l'hunnéte? Or une doctrine, un système, c'est trop pour Montaigne.

tes points sont nombreux sur lesquels Montaigne s'écarte des règles posées par Cicéron, sans lui faire l'honneur de le prendre directement à partie. L'avantage est en général pour le philosophe païen qui recommande ta chasteté, la pudeur, le dévouement, dùt-il en coûter bien des ennuis; l'active participation à la vie publique, dût-elle exposer à bien des périls. Peut-être dira-1-on que Cicéron écrivait en philosophe au lieu d'écrire en homme, et que la supériorité de sa doctrine vient de ce qu'il ne se prenait pas pour modèle. N'est-ce pas chez un moraliste un mérite que de bien choisir son modèle, quand il serait forcé de le prendre hors de soi-même, et n'est-ce point aux leçons qu'il faut juger une morale ? Disons en oulre que Cicéron a été rabaissé à l'excès : les reproches que Montaigne lui adressait ont été souvent répélés et le sont encore. Il a été puni par où il a péché. Il aspirait tant à être connu qu'il s'est fait trop bien connaître. Il a mis au jour ses propres faiblesses. Le plus redoutable témoin qui ail déposé contre lui, c'est lui-même. N'abusons pas d'un excès de confiance. Croyons l'histoire. Dans la vie privée, Cicéron se montra honnête, fidèle à ses amis, profondément attaché à sa famille; Montaigne seul, qui avait disposé son cœur de manière à tout perdre sans regret, l'eût blâniè d'avoir pleuré sa Elle. Ce fut un homme d'État plus gêné-

reux que ferme, plus clairvoyant qu'habile, dévoué peut-être à sa gloire plus encore qu*à sa patrie, mais certainement à sa patrie et à son devoir plus encore qu'à son intérêt ; on ne lui impute que des défaillances dans un siècle où, sauf Gaton, tous commirent des crimes : il eut Thonneur de recevoir courageusement la mort, après avoir eu celui de s'y exposer.

La vie de Montaigne est celle d'un épicurien ; en est-il de même de sa morale? Il court le danger de le faire croire en louant à l'excès Épicure et ses disciples. Il semble intéressé à défendre leur philosophie, quand il dit : «En fermeté et rigueur d'opinions et de préceptes, la secte épicurienne ne cède aucunement à la stoïque^ » et quand il rapporte qu'un épicurien est passé au Portique, parce qu'il trouvait la première route « trop hautaine et inaccessible. » Cette rigueur s'accorde-t-elle avec les principes de la secte ? Montaigne rend bien à Épicure ce témoignage qu'il a vécu « très-dévotieusement et religieusement, » mais en reconnaissant que ses dogmes sont a irréligieux et délicats. » Ce sont la délicatesse et l'irréligion qui peuvent faire croire à l'influence d'une morale sur Tautre. Montaigne prend à Epicure son remède contre la douleur, contre les dangers, contre la crainte de la mort, la diversion, qui a transfère la pensée des choses fâcheuses aux plaisantes'. » Sans rechercher les citations elles emprunts, c'est au fond de la doctrine qu'il faut

* Uv. Il, ch. XI. — * Uv. III, ch. IV.

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nousaltacher. Si, d'après la secled'Ëpicure, l'homme doit avant tout chercher le bonheur, si le bonheur consiste dans le repos de l'âme et si celui qui peut être retiré du plus grand développement donné a l'activité physique ou morale ne mérite son nom qu'à la condition de ne troubler pas cette complète quiétude, Montaigne ne se range-t-il pas dans cette école, lui qui prise avant tout le calme du cœur et de l'esprit, qui repousse au loin tout travail, tout sentiment capable de l'altérer? Nous savons qu'il légitime les exigences diverses de nos sens, que la satisfaction lui en parait juste, parce qu'elle est désirable. Comme les épicuriens, il veut que les hommes se rendent propres aux plaisirs, sans s'y laisser dominer. Comme em, il admet que les lois sont d'institution purement humaine et qu'elles tirent de notre intérêt bien entendu leur droit à l'obéissance. Ces ressemblances sont incontestables; par goût instinctif et, dans une certaine mesure, par résolution arrêtée, Montaigne estun épicurien. Mais les épicuriens ont un système et il n'en a pas. Ce n'est pas lui qui rattache toute une philosophie à celte idée que la vie entière de l'homme se réduità i sensation présente ; il ne supprime pas la vertu ans le chapitre du devoir, même pour la rétablir nsuite dans celui de l'intérêt. Le plaisir, soit qu'il èsulte de l'activité, soit qu'il consiste dans le somleil profond de l'apathie, est lebutuniquede la vie, elon les épicuriens, et la règle de l'homme est de 3 poursuivre sans cesse, en se gardant de déployer ans sa poursuite même un effort qui commencerait

par la rendre inutile. Pour Montaigne, la vertu exisie par elle-même, la règle est de la pratiquer. Le plaisir n^est que toléré, largement il est vrai, mais sans avoir la prédominance. Différence considérable! Montaigne, par honnêteté naturelle, par habitude d'esprit, peut-être sous Tinfluence d'une éducation chrétienne, conserve le principe delà morale. Cette différence ne se fera-t-elle pas sentir dans l'application ? Les épicuriens font bon marché des devoirs civiques; rien de plus contraire à l'apathie, dans laquelle consiste le suprême bonheur, que de se mêler à la vie publique, citoyen ou magistrat, soit qu'on y cherche, par unégoïsme maL dissimulé, la gloire, la grandeur ou la fortune, également inutiles ou plutôt funestes à l'homme, soit qu'on se dévoue sans réserve aux intérêts de tous et qu'on sacrifie le repos de son âme et la santé de son corps aux plus assidus travaux, aux soucis les plus dévorants. L'homme peut et doit se tenir à l'écart. Montaigne ne va pas jusque-là : quoiqu'il ne soit fanatique ni de son pays, ni de son gouvernement, ni de son parti, il sert le premier, obéit au second, reste fidèle au troisième. Pour lui, Je devoir, ce n'est pas de s^abstenir des fonctions publiques, c'est de les remplir avec simplicité, sans ostentation. Il ne se croit pas obligé de perdre sa précieuse tranquillité, mais, pour la conserver, il ne se permet pas de se soustraire aux charges qui pèsent sur tous les citoyens. Il ne se livre pas tout entier à son parti, mais il en a un. L'amitié tient une place considérable dans la doctrine épicurienne : « La modéra-

!70 LES SrOKALlSTES ITtiNÇAIS DC XVl- SIÈCLE.

tion et l'amilié, a Ailun écrivain distingué', voilà tout Tépicuréisme. » L'amitié impose d'élroites obligations, un dévouement absolu et désintéressé ; la perle d'un ami est te seul chagrin duquel le sage n'ait pas à se défendre; y rester insensible serait la marque d'un cruel égoïsme. L'ami dévoué, à jamais désolé, de la^Boétie,celui qui trouve tant de charmes dans ses pleurs et dans ses regrets ne comprenait-il pas de même l'amitié? Peut-être la comprenait-il mieux encore. Épicure blâmait ceux qui enseignaient que le sage doit se contenter de soi-même et n'a pas besoin d'un ami; mais il lui en fallait un pour veiller à son chevet, s'il était malade, pour le secourir dans les fers ou dans la pauvreté '. Il faisait naître l'amitié de l'intérêt, quoiqu'il lui demandât de produire le désintéressement, non sua poma. Sénëque combat longuement cette opinion et dit: « Il est nécessaire que l'origine et la un s'accordent entre eUes^ » Aussi Montaigne, assignant la même fin à l'amitié, lui donne-t-il une autre origine, une disposition secrète et irrésistible des âmes à s'unir et à se confondre, une sympathie préétablie, un besoin de s'oublierdans un autre soi-même, reconnu aussitét qu'aperçu. Si ce n'est pas la vertu qui forme cette liaison, ce n'est pas non plus l'intérêt, c'est la nature et une nature qui ne saurait être qu'excellente. Il est vrai que l'amitié ainsi comprise devient un rare phénomène et que le moraliste se

Denis, UMoire (fe« thioriet et du idée» morale» dani liU. t. I, p, 28*. — • Sénéque, EpUt., n, 1 et 6. —

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fait une moindre idée de rattachement vulgaire qui porte le même nom.

Les deux moralistes les plus chers à Montaigne sontSénèque et Plutarque : « Je n*ai, dit-il*, dressé commerce avec aucun livre solide, sinon Plutarque etSénèque, où je puise comme les Danaides, remplissant et versant sans cesse. » Il fait entre eux un parallèle ingénieux *. Il les défend tous deux en même temps '. Ce ne sont pas seulement des auteurs de prédilection; ce sont pour lui des amis, des conseillers, irons-nous jusqu'à dire des maîtres? Il les met à part et au-dessus des autres écrivains, parce qu'eux seuls nous peuvent apprendre la pratique de la vertu. Aussi, lui qui est si dur pour les défaillances de Cicéron, se montre-til plein d'indulgence pour l'auteur de la Consolation à Polybe^ cherche-t-il derrière l'expression adulatrice de l'exilé ou du courtisan la pensée du sage, lui sachant gré de cette hardiesse cachée qu'il lui prête, lui imputant ainsi une dissimulation digne d'éloges. Où l'admiration peut-elle conduire l'homme le plus épris de la franchise? 11 ne veut croire aucune des accusations portées contre le précepteur de Néron, et, pour les repousser, prétend s'appuyer sur le témoignage de Tacite, qui les a rapportées en laissant penser qu'il y ajoutait foi *.

L'école de Sénèque a sa part dans l'admiration de Montaigne. Il cite avec honneur Épictète et Zenon, le grand Zenon, a le premier homme de la

* Liv. I, ch. XXV. — * Liv. II, ch, x. -^ ' Liv. II, ch. xxxii. -— * LiY* m, ch. IV.

première école philosophique et sur intendante des autres ^ » Il appelle ailleurs les stoïciens «les pères de l'humaine prudence. » Caton d'Utique et le second des Brutus sont ses héros.

Les emprunts faits à Sénèque, et par conséquent à la philosophie stoïcienne, sont innombrables. Il est tel chapitre presque entièrement traduit du latin *. Ce ne sont pas toujours des règles ou des conseils de morale que Montaigne s'approprie. Le plus souvent même il recueille des observations, des faits psychologiques ou historiques, de belles ou piquantes pensées. Ne faisons pas de lui un stoïcien, parce qu'il cite souvent un stoïcien. Du moins faut-il voir d'abord quel est le sujet des citations, et si Tauteur en adopte la doctrine.

D'après Montaigne, la condition essentielle de la vertu dans l'âme de Thomme, c'est la volonté constante et désintéressée d'être vertueux. Les stoïciens pensaient de même : « Clëanthe enseigne, dit Diogène de Laerte ', que la vertu existe par elle-même, non par la crainte ou l'espérance, ou par quelque raison étrangère. » Il est trop évident que les mouvements heureux de la nature sont insuffisants, puisque la raison, cette forme de la nature supérieure et vraie, cette loi universelle, doit seule diriger tous nos actes, disent les stoïciens. La volonté d'être vertueux est imposée à toutes les conditions et, dans chacune, s'applique à toutes les situations. L'homme ne peut arriver à la vertu

* Liv. II, ch. XII. — * Liv. I, ch. xii. — ^ yj,, yu^ cap, i^ ^^ 9.

que par la constance qui lui soumet les passions, et lui permet de braver tous les maux. Montaigne explique Timpassibilitë stoïcienne, qui ne consiste pas à se défendre des premiers mouvements, inattendus, inévitables, mais qui a pour effet d'arrêter la passion dès qu'elle apparaît à la suite. Sénèque ne s'exprime pas autrement ^ Les stoïciens n'eussent pas désavoué l'auteur des Essm^ vantant les douceurs de la vertu et conseillant de la pratiquer, non-seulement pour satisfaire à une impérieuse obligation, mais encore pour y trouver le bonheur, eux qui faisaient de la vertu le bien suprême ou plutôt le bien unique *. Sur ces points fondamentaux de la morale, l'accord est parfait entre Montaigne et Sénèque. Il se retrouve dans plusieurs applications de principes communs. Le moraliste français, si profondément attaché à la vie, ne peut parler du suicide sans subir l'influence de la secte qui a professé le plus . complet dédain de la vie, sans admirer dans la mort volontaire une voie toujours ouverte à la liberté. Au premier rang des devoirs il place la justice envers tous, comprenant parmi ceux qui y ont droit tous les hommes, quelles que soient leur condition, leur patrie, nous imposant certaines obligations à l'égard des animaux et des plantes même.

Tout le monde, cependant, refuserait de voir dans Montaigne un stoïcien, et l'on aurait raison. Il est en désaccord avec Técole sur la manière

* Sénèque, de Ira, I, xvi, 6 et suiv. — * Sénèque, Epist. nxi, 4,

même dont la vertu peut être enseignée ; car il déclare que tous les livres sont inutiles à qui veut l'apprendre. Les leçons scolastiques n'ont jamais réformé ceux qui les recevaient^; la science ne porte guère de fruits et ne nous donne pas de force*; elle ne saurait nous rendre ni heureux ni vertueux. Montaigne oppose complaisamment le paysan, l'animal au philosophe. L'école, au contraire, croyait que l'instruction était indispensable. Chrysippe voulait corriger en ces termes la fameuse épitaphe de Sardanapale : « Persuadé que tu es mortel, perfectionne ta raison par les sciences. x> Sénèque renvoie les passions à ces barbares qui n'ont aucune instruction, aucune culture des lettres '.

Montaigne croit sans doute à l'existence de la vertu; il veut qu'elle soit pratiquée pour ellemême ; mais, quand nous avons cherché quel était le principe de sa morale, nous ne l'avons pas trouvé. 11 suivait en tout sa nature propre. Rien de plus contraire à cette doctrine des stoïciens, que la nature à laquelle il faut se conformer est la nature commune, et par conséquent la nature humaine*. Leur règle est tirée de la raison universelle ; elle est donc universelle. Non-seulement Montaigne ne songe qu'à sa nature propre, mais ilr en accepte toutes les parties. Il s'indigne contre ceux qui ne veulent pas laisser subsister autre chose que la

* Liv. III, ch. xiu. — * Liv. III, ch. xn. — ^ De Ira^ III, xvii, 1 . Ailleurs, il dit que la femme, a imprudens animal est et, nisi scieniia accessit ac tnulta erudilio, ferum, cupiditatum incontinens. » (De Cofistantia$aj)ietUis, xiv, 1.) -• Dlog. L., bc. cU,, VII, i, 89.

raison dans l^homme, et reproche également à Aristippc de nous avoir réduits au corps, à Zenon de nous avoir réduits à Tâme^ On sait quel avocat empressé le corps a trouvé en lui, et comme il se montre facile aux plaisirs de l'amour, si redoutés des stoïciens. Ceux-ci n'ont reculé devant aucune exagération, ni dans leur doctrine ni dans leur pratique. Us proposent à l'homme Tégalité avec la Divinité : « Nous paraissons à un grand nombre, dit Sénéque ', promettre plus que ne permet la condition humaine. Ce n'est pas sans raison. Us regardent au corps ; qu'ils retournent à Tâme ; ils mesureront Thomme d'après Dieu, d Montaigne a trop de sens pour admettre une telle mesure : « Combien insolemment rebrouent Bpicurus les stoïciens, sur ce qu'il tient Tétre véritablement bon et heureux n'appartenir qu'à Dieu, et Thomme sage n'en avoir qu'un ombrage et simiUtude ' I » Il ne craint pas d'appeler absurde le désir que forme Sénéque de s'élever au-dessus de l'humanité *, en disant : « C'est à notre foi chrétienne, non à sa vertu stoïque, de prétendre à cette divine et miraculeuse métamorphose*. »

Ce n'est pas chez les stoïciens une moins grande erreur, ni une moins orgueilleuse exagération que de chercher à trouver ici-bas dans la vertu le parfait bonheur, un bonheur qui ne saurait être détruit ni même altéré par les maux physiques, par les

* LiY. III, ch. «II. — * EjMt. Lxxi, 6. — * Liv. II, ch. «i. -* ♦ JV«/. qtueêi,, i, prtcf. — Voy. de PraMerUiaf vi, 5. « Fertc lortitor hoc est, quo Douin antcccdatis. » — ' Lit. II, ch. xiii.

peines morales^ par les événements du dehors. Prétention démentie par la réalité, qui nous montre les meilleurs, non-seulement frappés des coups les plus cruels, mais encore sensibles au mal sous toutes ses formes, lors même qu'ils tiennent de la nature ou qu^ils demandent h la foi en Dieu la force de le supporter avec résignation I Montaigne n'était disposé, ni à se contenter du pur bonheur que donne la vertu, ni à se croire heureux quand il souffrait, surtout de la maladie. C'était au milieu des plus tristes événements, aux jours où la décadence de la Grèce devenait irrémédiable, pendant les guerres civiles et les proscriptions, sous les Césars, que le Portique offrait à ses disciples un inaltérable bonheur sous l'aile de la vertu et sous la protection de la mort, dans le refuge de la conscience. Montaigne, témoin de guerres non moins sanglantes, entouré de crimes et de périls, était plus triste encore qu'inquiet. Il ne croyait pas que le bonheur fût possible dans son siècle. Les peines morales Teussent plus facilement trouvé stoïcien, c'est-à-dire impassible : « Celui qui recherche son cher enfant après qu'il ne lui est plus donné de le voir, disait Marc Aurèle, est aussi insensé que celui qui chercherait des figues sur un figuier pendant l'hiver. » Montaigne était prêt à perdre toute sa famille sans regret. Il se rapproche encore des stoïciens, quand il parle des honneurs, de la fortune, de la gloire, choses indifférentes, d'après lui comme d'après eux. Mais, si un stoïcien voit d'un œil sec mourir les êtres les plus chers, c'est

pour mettre sa vertu à l'abri de toute passion ; s'il repousse de son cœur l'ambition et le désir de la renommée, c'est pour travailler sans obstacle à se rendre meilleure Montaigne raisonne autrement : c'est son repos qu'il veut conserver, en se prémunissant contre les chagrins, en se conBnant dans l'ombre et dans la médiocrité.

Il trouve de Texagération dans la manière dont certains stoïciens pratiquent la vertu, comme dans ridée qu'ils s'en font. Il n'approuve pas ceux qui cherchent des difficultés pour s'exercer. Nous avons rapporté plus d'un passage où il critique les mortifications excessives. Le dévouement lui est inconnu ; que nous dit le stoïcisme?

Non sibi, sed toti genitum se credere mimdo.

On peut voir quel effet cette maxime produit sur Montaigne *. Il veut bien suivre les stoïciens, quand il s'agit de mettre sur le même rang ses concitoyens et les autres hommes ; mais ni pour les uns ni pour les autres il n'est tenté de se sacrifier. Il ne cherche même pas à se flatter de' cette noble illusion qu'il doit se conserver dans l'intérêt bien entendu du monde, de sa patrie ou de sa famille ; il lui suffit de rintérêf qu'il a dans sa propre conservation.

Il est cependant un point sur lequel Montaigne se montre plus sévère que le Portique : il n'admet

Voy. les Moralistes sous l'empire romain, philosophes et poètes, par M. Martha, p. 161. — Paris, Hachette, 1866. — « Liv. I, ch.

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iT8 LES MORALISTES FRANÇAIS DU SVl- SIÈCLE.

pas qu'on manque i son engagemenl, l'eût-on contracté sous l'empire de la violence. Sénique dis' pense, dans certains cas, celui qui a promis un bienfait de tenir sa parole '. Il nous faut répéter ce que nous avons dit. Monlaigne n'a pas de règle; c'est une morale instinctive que la sienne. Ainsi s'eiplîqueni tant de différences entre sa morale et celle des stoïciens qu'il admire, et à laquelle il fait de fréquents emprunts.

Il préfère Sénèque et Plutarque h tous les autres écrivains, et le second au premier. H lui trouve une « façon » plus virile et plus persuasive ; passant du style jusqu'à l'ame, il le considère comme ayant été mieux réglé, plus sûr de lui-même *. Bodin reproche à Plutarque d'avoir cru légèrement à des récits fabuleux , d'avoir été, dans ses parallèles, trop partial pour ses compatriotes ; Montaigne reproche h Bodin sa propre hardiesse ; il veut que tout soit vraisemblable el juste dans Plutarque, comme tout est noble dans Sénèque'; il déclare que, parmi les auteurs, Plutarque est celui « qui a mieux mêlé l'art à lanalureet le jugement à la science*. »

Que lui a-t-il pris? Plutarque n'a pas de doctrine. Il ne commence pas plus que Montaigne par établir des principes; s'il en a, il ne les exprime point. L'un et l'autre déploient une grande érudition en matière philosophique, mais le Grec ne lire pas un système de tous ceux qu'il connaît, et Is Français discrédite volontiers ceux dont il parle.

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La morale de Plutarque est une réunion de préceptes ou plutôt de conseils inspirés par le bon sens, par Tantipathie pour ce qui est exagéré, impraticable, par une longue expérience des choses humaines, par l'étude attentive de la vie privée, même dans l'histoire et chez les hommes publics, par un attachement naturel aux idées élevées et honnêtes, par l'intelligence des besoins qui se rencontrent dans toute société, l'humanité, la patrie, la familles Le défaut de caractère scientifique, d'exposition systématique dans la morale de Plutarque, lui donne une grande ressemblance avec celle de Montaigne, mais nous ne disons pas que ce dernier, en prenant la forme capricieuse des Essais^ et en disséminant une doctrine dans une conversation, s'est fait Timitateur du premier* C'est une analogie que nous remarquons et non une influence. Encore Tanalogie n'est-elle pas complète : Plutarque écrit ses traités pour autrui ; Montaigne, même en écrivant, ne songe qu'à lui; il prend plaisir à se peindre et veut profiter de Toccasion pour se former ou se réformer.

* Voy. H. Gréard, de la Morale de Plutarque, — M. Ch, LéYÔque {un Médecin de Vàme chez lei Grecs, Plutarque, êa vie et êa morale t à propoi d'un ouvrage récent — Revue deê Deux Mondes, \n octobre 1807) a dit cependant : « Au fond, il (Plutarque] n'a qu'un principe, c'est qu'il faut fauver l'âme par Tàmc cllc-mômei et pour cela ne sacrifier aucune force vilalo, mais les stimuler toutes par l'action, maltresse de la volonté. Quoique Plutarque ne l'ait pas présentée (cette conception morale) dans un cadre systématique, elle apparaît à chaque page de ses œuvres. » S'il faut admettre cette conception morale, nous avons à signaler une différenco de plus entre Plutarque, chez qui elle hcrait dominante, ( t Montaigne, à l'esprit duquel elle ne s'est certainement pas présentée.

280 LES MORALISTES PRÂMÇâlS DU IVI* SIÈCLE.

L'influence du moraliste grec sur le moraliste français ne pourrait être sensible que dans le détail des conseils. On ne l'y aperçoit pas. Montaigne prend chez Plutarque des anecdotes, des observations psy« chologiques, mais il se charge d'en tirer lui-même la conclusion. Il n'y aurait encore que des ressemblances presque fortuites à signaler. Un traité de Plutarque^ est consacré à prouver que le plus grand bien est la tranquillité, qu'il est accessible à tous les hommes, quelle que soit leur condition, que la plus sûre manière de l'obtenir est d'avoir une bonne conscience. Tous deux paraissent avoir été indifférents à la perte de leurs enfants. Montaigne en a oublié le nombre ; Plutarque, cherchant à consoler sa femme après la mort d'une fille, lui conseille le calme d'esprit et redoute la douleur qui troublerait la séré* nité de la maison *. Prenons les plus beaux côtés : Tun et l'autre ont recommandé ladouceur enverstous les êtres, même envers les animaux'; Pun et l'autre ont longuement réfléchi sur Péducation des enfants, compris la nécessité de former leur intelligence plutôt que de charger leur mémoire, de leur apprendre à travailler sur eux-mêmes*. Mais Plutarque a plus de respect pour l'union conjugale ; il n'enchâsse pas à dessein l'amour' ; il ne prononce pas ces maximes, trop fréquentes chez Montaigne, qui la discréditent en faisant paraître les autres liaisons aussi charmantes qu'excusables, semences pernicieuses

* De la Tranquillité de Vârne. — * Jjetire à Timozène, i et n. — ^ Vie de Coton V Ancien y v et xxi. — ^Sur les Moyens de connai" trc les progrès qu'on fait dans la vertu. — '^ De V Amour.

qui trouvent toujours un sol fertile. Comme la plupart des philosophes de Tantiquité, Piutarque assigne dans Tamitié une place à Tintërôt personnel^ même dans la plus parfaite, dans celle qui ne peut naître qu'entre deux personnes. Montaigne fait de Fabnégation absolue l'essence de cet irrésistible sentiment où se confondent du premier moment deux Ames destinées l'une à l'autre. Montaigne est prêt à se déclarer citoyen du monde pour se dispenser de ses devoirs civiques envers son pays ; Piutarque est plein d'amour pour la patrie, pour la grande comme pour la petite, pour la Grèce comme pour la Béotie. En somme, ni Sénèque ni Piutarque ne peuvent réclamer une part considérable dans la morale de Montaigne. Elle est à lui; elle est de lui. Il les admire parce qu'ils enseignent vraiment la pratique de la sagesse*. Cette sagesse, cependant, il ne se l'est pas appropriée. Ce qu'il goûte réellement en eux, à son insu peut-être, c'est la forme beaucoup plus que le fond. La « longuèrie d'apprêts, » le soin apparent du langage, l'ostentation du style, comme celle de la vie, lui sont à charge ; il aime une idée ingénieuse présentée sous une forme saisissante, de manière à frapper l'attention et à se graver dans la mémoire, le trait, en un mot. De là son penchant pour Sénèque; il ne pense point à se demander s'il n'y a pas autant d'art et d'apprêt dans l'antithèse que dans la pé«

* Du Grand nombre de» amis, iv, v et vi. — ■ Sur le caractère pratique de la philosophie enseignée par Sénôque, au moins dans ses lettres, voyez M. Martha, op. cit. (la Morale pratique dans les IMres de Sénèque).

riode ; ne lisant que pour extraire, il n'est pas touché de la fatigue que produit la lecture continue du sentencieux et brillant stoïcien ; son goût, si fin qu*il soit, est surpris par sa mémoire; on se rappelle facilement Sénèque, et il gagne beaucoup à n'être que cité. Montaigne ne peut souffrir une exposition didactique, tout ce qui sent la doctrine, cetle composition savante qui fait le système complet et le livre ordonné. Il trouve dans Plutarque une suite de faits intéressants, de remarques judicieuses et aimables, qui ne sont pas réunies en un tout philosophique par un effort fatigant même pour l'élève, qui se présentent à nous dans Tordre où ils se sont présentés au moraliste, autant d aisance dans le style que dans la composition, une bonhomie que Thistorien communique à ses héros, Técrivain à ses lecteurs, une û* nesse piquante, à laquelle ajoute encore le « françois d'Amyot. »

Quant aux autres philosophes de l'antiquité, Montaigne ne les connaît pas. Il a recueilli avec empressement ce qu'il y avait de bizarre et surtout d'immoral dans leurs opinions ; il ne les a pas sérieusement étudiés. Les deux maîtres de la science, Platon et Aristote, lui sont étrangers. S'il les cite, pour justifier ce qu'il pense ou ce qu'il fait, ce n'est pas qu'il leur demande conseil, c'est qu'il a rencontré après coup leur approbation. Après avoir laissé former ses mœurs à la nature, il a cherché des secours et des exemples, et il en a rencontré un grand nombre \ Ainsi il rapporte avec éloge ce précepte

* liy. II, ch XII

de Platon : «c Fais ton fait et te connaisS » comme résumant tous les devoirs. Il est heureux de dire que Platon invite la morale au Banquety à cause de « la douceur de sa conversation ; » qu'il prend, dans les Loisy un grand intérêt aux divertissements delà jeunesse*, qu'il a en horreur les changements les plus légers', qu'il recommande aux citoyens de souffrir avec patience les plus mauvais gouvernements, en priant Dieu d*y porter « sa main extraordinaire. t> — c( J'étois platonicien de ce côté-là avant que je susse qu'il y eût de Platon au monde\ » Montaigne est fort aise d'invoquer de temps à autre une si grande autorité ; mais il n'est nullement l'élève, il est à peine l'admirateur de Platon, dont les Dialogues lui paraissent traînants, pleins de « longues interlocutions vaines et préparatoires'. » Si Platon a contribué dans une certaine mesure à former Montaigne, c'est en traçant le portrait de Socrate et avec le concours de Xénophon. Montaigne a longuement étudié Socrate ; il l'a contemplé avec tendresse ; il a subi l'empire de ce grand homme, comme un jeune esprit subit l'ascendant d'un écrivain dont le beau langage lui révèle avec éclat et précision des idées qui existaient en lui, mais confuses et obscures. Tourné par la nature vers la simplicité des mœurs, vers la sagesse douce, vers l'étude patiente de soi-même, Montaigne en a mieux compris l'importance et les a recommandées avec plus de confiance, après avoir admiré l'exemple de Socrate; il a été singulièrement sensible à cette

* Liv, I, ch. iir. — • Liv. I, ch. xxv. — ' Liv, I, ch. xliii. — * Liv. III, ch. XII, — 8 Liv, 11^ ch. x.

apparence de facilité et de plaisir que celui-ci donnait à la vertu.

Montaigne appelle la secte péripalélique « la plus sociable, d et lui sait un gré infini d'avoir également pourvu au bien-être des deux parties dont Thomme est composée II cite quelques traits isolés, quelques opinions d'Aristote ; mais il n'aimait pas assez la régie pour aimer celui qui la donnait de son temps. Il demandait à Téducation de former des hommes qui fussent en état de penser par eux-mêmes ; il en eût volontiers banni les principes d*Aristote, qui exerçaient depuis si longtemps sur les intelligences une autorité despotique.

Malgré les emprunts et les ressemblances, Tinfluence de Tantiquité sur Montaigne se réduit à peu de chose. Peut-être a-t-il pris ou du moins cherché des guides, mais pour se faire conduire par eux dans la direction où le portait sa propre nature. C'était plutôt des compagnons qu'il se donnait, écoutant leurs discours d'une oreille attentive, les répétant d'une voix empressée, s'appliquant à soi-même leurs observations, se les appropriant, et sur tout sujet disant un dernier mot, le sien.

* Liv. II, ch. xvii.

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