‹ Les moralistes français du seizième siècleChapitre 16 sur 28 · PIBRAC · texte numérisé non relu

PIBRAC

Si nous ne considérions dans les ouvrages que rétendue, nous n'aurions pas à nous arrêter aux Quatrains de Pibrac. Nous n'y trouvons même ni théories nouvelles, ni talent supérieur. Ils offrent cependant pour nous un vif intérêt. Cette sagesse dégagée ou dénuée de principes philosophiques et de prescriptions religieuses, qui est répandue, égarée dans Montaigne, seconcentre chez Pibrac en de brèves sentences. La France entière est allée Ty chercher avec empressement et fidélité, attirée par une forme qui ne donnait aucune peine à la mémoire, par un style simple quelquefois jusqu'à Texcès : « Cet ouvrage, dit un éditeur de Pibrac, Tabbé de la Roche, a été comme Tinstituteur de la jeunesse de France, jusqu'au temps de nos derniers pères, c'est-à-dire jusqu'au milieu du dix-septième siècle, qu'il s'est vu comme relégué à la campagne par les réformateurs de notre langue^ »

* ÏM Belle vieilleMe, ou les anciens quatrains des sieurs de Pi" brac, du Fnuret. Mathieu, éd. Paris, 1747, préface.

Ce grand succès a été prouvé par de nombreuses éditions en France, par des traductions à l'étranger. Non-seulement on a fait passer Pibrac dans les langues grecque et latine, cbmme pour lui donner autant d'honneur qu'il avait de popularité; mais, s'il faut en croire l'abbé de la Roche, toutes les nations ont voulu se Tapproprier, jusqu'aux Turcs, aux Arabes et aux Persans.

La sagesse de Pibrac, comme celle de Montaigne, s'adresse, en effet, à toutes les nations. L'éditeur « convient qu'il y a quelques pensées, quelques expressions même qui ne sont pas dans Tanalogieet la pureté de la religion chrétienne. Mais son dessein n'étoit pas de faire le docteur, et il paraît qu'il n'avoit d'autre vue que de dresser une morale purement humaine et capable de faire d'honnêtes gens. »

Cette morale purement humaine a une grande analogie avec celle de Montaigne ; elle n'offre pas au-

tant de défaillances, non-seulement parce que l'auteur, ayant un moins long chemin à parcourir, a moins d'occasions de tomber, mais encore parce qu'il prend cette forme dogmatique dont l'auteur des Es* sais aurait eu peur.

Il n'y a d'heureux ici bas que le sage,

Hais où est-il, las! au siècle où nous sommes^?

dit Pibrac, attristé du spectacle que lui offre son temps. Le sage est toujours libre, riche, «et jamais étranger ; » c'est un vrai roi ; il ne craint rien et n'attend que de soi-même ce qu'il a mérité»

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On ne peut être et il ne faut pas se croire sage du premier coup. La sagesse demande un travail de toute la vie*.

On ne saurait avoir trop de reconnaissance pour celui qui enseigne a à bien parler et surtout à bien faire'; » mais c'est en soi-même qu'on doit chercher cet enseignement. Pibrac, avec un grand nombre de ses contemporains, compare celui

Qui lit beaucoup et jamais ne médite

au mangeur avide à qui la nourriture ne profite pas*. Au contraire,

Qui a de soi parfaite connaissance N'ignore rien de ce qu'il faut savoir.

La sagesse ne sert qu'à devenir vertueux :

Vertu et mœurs ne s'acquiert par l'étude, Ni par argent, ni par faveur des rois, Ni par un acte, ou par deux ou par trois, Âins par constance et par longue habitude *.

C'est la doctrine de Montaigne, celle des jurisconsultes exprimée par Pibrac, mais avec une netteté presque triviale.

La vertu qui s'acquiert ainsi

... Git entre les deux extrêmes, N'excède en rien et rien ne lui défaut *,

Jusqu'au cercueil, mon fils, veuilles apprendre

Et tiens perdu le jour qui s'est passé,

Si tu n'y as quelque chose amassé

Pour plus savant et plus sage te rendre (30).

et dans son exercice elle se confond avec l'honneur ^

Quoique Tauteur ne cherche pas dans la religion le fondement de la morale, il met au premier rang les devoirs envers Dieu, ce Dieu auquel tous les humains peuvent croire sans croire à une révolution. Il prescrit, suivant cependant le Décalogue, de l'honorer comme le créateur de Tunivers, de F admirer dans son œuvre, de mettre en lui son espoir, de rapporter à lui tout le bien que l'on fait. Il invoque la pensée de Dieu, le respect, Tobéissance qui lui sont dus, pour recommander toutes les vertus , la charité envers le pauvre, pour assurer la prédominance de Tâme, dont il est le père et qu'il a desti** née au ciel.

L'homme se doit respecter soi-même autant qu'il fait les autres. Aussi ne lui suffit-il pas de cacher ses vices h tous, puisqu'il ne peut se les dissimuler, de se donner l'apparence de la bonté, s'il n'est bon en réalité. Il travaille à son bonheur, mais en sage, en bannissant de son cœur et craintes et désirs.

Heureux Pibrac, s'il eût toujours dominé lui-même ses désirs I Nous savons par de Thou' qu'une passion rebutée pour la reine de Navarre, dont il était chancelier, fit son tourment.

Il y a dans les quatrains plus d'un conseil utile de conduite : l'auteur recommande l'activité, qui ne se repose ni sur le lendemain ni sur autrui ; il engage

' Aime l'honneur plus que ta propre vie, J'entends l'honneur qui consiste a a devoir, Que rendre on doit, selon l'humain pouvoir, A Dieu, au roi, aux lois, à ia patrie (32) .

* Mémoires de la vie de J.-A. de Thou, liv. III, p. 77.

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