CHAPITRE V
Bodin n'est pas un moraliste : c'est un publiciste qui n'a étudié que le droit et l'histoire. Il ramène à trois les formes de gouvernement. Chacune, légitime en soi, est comme un principe dont il dégage les conséquences. Quelle est la meilleure conduite à suivre, quels sont les droits et les obligations de chacun, selon que le gouvernement est populaire, aristocratique ou royal? Bodin ne va pas au delà de ces questions ; il ne recherche pas, par exemple, s'il est des droits communs à tous les hommes, quelle que soit la constitution sous laquelle ils sont placés , s'ils ont des obligations qui tiennent à leur nature, non au principe de leur gouvernement. U se résigne sans peine à cette « monarchie seigneuriale où le prince est fait seigneur des biens et des personnes par le droit des armes et de bonne guerre, gouvernant les sujets comme le père de famille ses esclaves, » ne veut même pas la considérer comme tyrannique et, forcé de reconnaître qu'elle est contraire à la loi de nature, s'en console en démontrant
qu'elle est conforme au droit des gens^ Ce n'est pas qu'il reste complètement étranger à la morale. Sa préface peut faire croire qu'il n a eu d'autre intention que de combattre Machiavel , de rendre à la justice la place que celui-ci lui refusait dans la politique, d'introduire dans la vie publique le spiritualisme de Platon. Mais, en général, ses théories sont inspirées par l'intérêt du gouvernement établi sous une certaine forme, fortifiées par des arguments que fournissent les lois écrites ou les principes reconnus : politique et droit, voilà Bodin. Ses maîtres ne sont pas Socrate ou Sénëque, mais Papinien et Gratien. Que de fois, suivant l'exemple des jurisconsultes célèbres, ne demande-t-il pas au droit romain la solution des problèmes les plus graves et les plus intéressants, réduit à détourner un texte de son sens naturel pour l'adapter à un droit public entièrement inconnu des anciens ! Les seuls philosophes qu'il semble connaître sont ceux qui ont écrit de la politique, c'est principalement Aristote*. Bien plus, il parait faire sur la République une théorie générale ; au fond et pour la plus grande partie, son livre est comme une autre Franco-Gallia, et l'on est étonné de voir réduites en maximes universelles, presque philosophiques, des règles tout à fait propres à notre ancienne monarchie'.
* Liv. n, ch. II. — * Cependant M. Baudrillart [Jean Boditit p. 232) dit de lui : d II est spiritualiste et positif; il s'attache à concilier Platon et Âristote, ou plutôt il est décidément, en morale, de l'école platonicienne, et, en politique, il s'inspire de préférence de l'esprit et de la méthode du philosophe stagyrite » — 5 Voy. notamment liv. III, ch. iv. Ce chapitre est consacré à l'examen de la question suivante : Quelle obéissance le magistrat
Nous trouvons cependant chez lui une théorie importante et originale sur la fin de rhomme. 11 en parle pour justifier la définition qu'il donne de la république : « La vraie félicité d'une république et d'un homme' seul est tout un, dit-il % et le souverain bien de la république en général, aussi bien que d'un chacun en particulier, gît es vertus intellectuelles et contemplatives, comme les mieux entendus ont résolu. » C'est Aristote que Bodin désigne par ces mots : les mieux entendus. Il ne croit pas qu'il soit nécessaire de travailler à la fois au bonheur du corps et à celui de l'âme ; il ne songe qu'à ce dernier et ne consent même point à le faire dépendre en partie de l'action, c'est-à-dire de la vertu morale qui soumet les appétits à la raison. Cette action est louable assurément, elle est nécessaire à la contemplation, mais elle est inférieure, et cette contemplation une fois goûtée procure par elle-même, à elle seule, le vrai et souverain bien'. Bodin fait passer les vertus intellectuelles, comme il dit, avant les vertus morales : théorie dangereuse, qu'un écrivain célèbre a reproduite de nos jours, à son insu sans doute, en disant : « Une vie de science vaut une vie de vertu, » singulièrement difficile à comprendre quand il en faut faire l'application à un peuple, et mal éclaircie par ces paroles : « Ce peuple-là jouit
doit-il au souTerain? Il n'y est question que des rapports établis par Tusage entre les rois de France et les parlements. — * Liv. I, ch. I. — * Cf. liv. IV, ch. lY : c La nourrice de toute sagesse et piété est la contemplation, que les honmies enveloppés d'affaires n'ont jamais savourée ni goûtée; et, néanmoins, c'est le but, c'est le comble, c'est le plus haut point de la félicité humaine. »
du souverain bien quand il a ce but devant les yeux de s'exercer en la contemplation des choses naturelles , humaines* et divines , et rapportant la louange du tout au grand prince de la nature. »
Bodin déclare la vertu nécessaire, mais sans lui donner son rang. Il est, à certains moments, bien près de lui ôter son prix. Il y a un chapitre inquiétant pour ceux qui regardent la liberté comme en étant la condition essentielle. Il fait remarquer, avant Montesquieu et après Aristote, Tinfluence des climats sur le caractère, sur les mœurs, sur la forme de gouvernement ; il leur attribue des mérites qu'il refuse aux hommes ou des vices dont il décharge ceux-ci : « Les peuples des régions moyennes sont plus propres à commander et gouverner les républiques (que ceux du Midi ou du Nord), et plus justes en leurs actions*. » La justice devient Teffet d'un climat tempéré. Il en est de mêmedeThumanité. Bodin ne veut pas qu on loue les septentrionaux de leur chasteté ; c'est l'impuissance naturelle qui les met à Tabri de l'incontinence, comme la sottise qui, les rendant incapables du mal, leur donne les apparences de la vertu, de l'intégrité, de la bonté : « Car celui ne mérite point la louange de sa bonté qui n'a point d'esprit et qui ne peut être méchant pour ne savoir aucun mal, mais bien celui qui le sait et peut être méchant et néanmoins est homme de bien. » Maxime judicieuse mal appliquée. L'accroissement de la
* Liv. V, ch. I.
298 LES MORALISTES FRANÇAIS DU \Sb SIÈCLE.
population dans le Nord ne permet pas d'ajouter foi à l'impuissance naturelle de ses habitants, et il n'a que trop souvent, que trop récemment démontré de quoi il est capable en politique. Du reste, Bodin termine le chapitre en disant que ces « naturelles inclinations des peuples n'emportent pas de nécessité. » Pour montrer a combien la nourriture, les lois, les coutumes, ont de puissance à changer la nature, » il cite les peuples d'Allemagne qui « n'a\oient, du temps de Tacite, ni lois, ni religion, ni science, ni forme de république, et maintenant ils ne cèdent point aux autres en tout cela. »
En outre, Bodin croit à l'astrologie : comment déclarer que Thomme est libre, capable et responsable du bien et du mal, quand on s'incline devant cette science qui prétend découvrir et qui présuppose l'action irrésistible de Dieu sur le monde par Tintermédiaire des astres*? En toute matière, Bodin est prêt à sacrifier la liberté.
Néanmoins il s'en faut qu'il nie formellement, soit l'existence de la vertu, soit l'obligation où est l'homme d'être vertueux. Il définit la vertu « l'obéissance à la raison, qui est toujours conforme à la volonté de Dieu. Voilà, ajoute-t-il, le premier et le plus ancien commandement qui soit, c'est à savoir de la raison sur l'appétit bestial*. » Il comprend et proclame que la vertu doit être désintéressée. Mais, en homme qui connaît le monde, il recommande au législateur d'y engager les sujets
Liv. IV, cb. II. — * Liv. I, cli. m.
par l'appât des récompenses ^ Elle n'en sera pas moins utile à TÉtat pour être moins méritoire. C'est, aux yeux de Bodin, une des principales parties du souverain que de répartir convenablement les récompenses et les peines. Peut-être s'exagèret-il rinfluence d'une telle répartition. La vertu est comme le génie : la protection et les récompenses peuvent l'honorer plutôt que la produire.
Bodin est animé du même esprit, dirons-nous qu'il commet la même erreur ? quand il donne tant de regrets à la censure romaine. H demande une institution analogue pour châtier les vices que ne peuvent atteindre les lois ; il la proclame plus nécessaire de son temps qu'elle ne fut jamais ; il admire l'usage qu'en font les deux Églises, protestestante et catholique; il signale les principaux désordres qui ne peuvent être réprimés que par des censeurs : c'est d'abord l'abus des comiques et des jongleurs, peste pernicieuse à la république : a Les paroles, les accents, les gestes, les mouvements et actions, conduits avec tous les artifices qu'on peut imaginer et d'un sujet le plus ord st le plus deshonnête qu'on peut choisir, laissent une impression vive en l'âme de ceux qui tendent là tous leurs sens. Bref, on peut dire que le théâtre des joueurs est un apprentissage de toute impudicité, lubricité, paillardise, ruse, finesse, méchanceté. » C'est la pensée, presque le langage de Bossuet : singulière rencontre de l'esprit politique et de la foi reli-
' Liv. IV, ch. IV. — Il en conclut que les offices doivent être annuels ; il se rappelle les républiques anciennes.
500 LES UORAUSTES PRATJÇAIS M! XVI- SIÈCLE.
gieuse. Bodin, comnie Montaigne; reconnaît T impuissance des lois soraptuaireB;'n]àis, moins clairvoyant que lui, il ne l'attribue qu'au déEaut dé magistrats chargés de les Faire exécuter. Les censeurs doivent, suivant lui, étendre leur: pouvoir jusque sur l'institution etsur les observances irèlir gieuses'. ' ■
Nous voilà loin de Hontaigne, .loin de là morMej avec celle vertu qu'inspire le désir des récompenses, ou qu'impose la crainte de la censuré; , i ' ' ■ ^
Se livrer à la contemplation/c'est-à-diré à l'étude, c'est un grand, un vrai devoir', dont rh(Anrae est tenu envers soi-même. Bbdiri y attache ùneim,porlàncc capitale, mais il n'en fait qu'utie. simple mention. Le sujet de son' livre ne lui pertnet-d^tudier que les devoirs des hommes entre eux^endorè faul-il qu'ils se rapporlent' à la chose publique; '. ''
Parmi les devoirs communs à tous, il.en est àeù\ que Bodin signale : le respect du bien d'autrui, celui de la foi promise. Il indique plusieùi^'appli.^ cations du premier; il. a laisse en arrière l'opiiiion de ceux qui chérclient l'égalité es: républiques ;jà formées, prenant le bien d'autrui ; » il Màme,-cenrormémentà'la'loi deDieu,. l'usure entre! tousJés sujets, même à un tauii modéré^ les parties eussentr elles recours à la forme tolérée par l'Église .d!uïié renie consUtuée.*;' enfin c'estau nom, du nléiné devoir qu'il recommande aux.hommes.d'éviferitout "pTimmerce avec les femmes, mariées, l'honneur.:de
X5' ^"^ VI, ch. I. — ' Ut. ¥, cL II. . . ,' :;
:...;. BÔDIN. 301
cellas-cL'éiant la propriété de leurs époiîx, et celui qui le. ravirait n^ pouvant être considéré que comtne un voleur *.': Le respect de laf foi promise lui parait être le se.ul f ondeinenl des sociétés hùrnàiftes ;' c'est un ' devoir' aùssi^ impérieux . par ' lui-rnêine qu'important pour le-sâlut de tous; la perfidie est un des plus détestables Ivices,'pèut-êfré le plus danget'eux*. Ilfaûtéclaitoir'ce qui est obscur .dans -les cQnvehtions, au lieu de se ménager un moyen d'y mapquer; en y introduisant des équivoques'.' Le sermient rend là promesse 'encore plus respectable. Nul criime' n'est ^gîal au' parjure'; on' croirait presque'entendi^e Montaigne-' quand Bôdin s'exjirimc ainsi, daïis' un stylé plus ferme que n'eût fait ce dernier ::« Le parjure est plus exéérable» que l'athéisme, d'autant que Tathéiste qui rie croit' pas de Dieu ne lui fait pas autatit d'injure, ne pensant point quHl y eh ait, que celui qui le sait bien et. le parjure par moquerie : dp telle sorte qu'on peut dire que laperfidie est toujours conjointe avec, une impiété et une lâcheté de cœur : caf celui qui jure pour tromper, il montre évidemnient; qu'il se nioqùe dé/ Dieu, et ne craint que son ennemi*. » Néanmoins robligation de tenir! soq serment n'est pas absolue : s'il porte sur une.prpmçsse injuste, il est bien d'y manquer, «il eât étérmjeùx encore 'de ' ne pasie prêter. U^né lie-pâsiquand il !est-prété « en conventions desquelles la loi pernrct dé se départir, ».. à n^oins:qu'eiles ne* soient ' hbiinêtes et râi-
* Livil, ch. »i.-r* Liv..VI, ch, iv. — * Liv. V, ch. vi. — * Liv. Y,
sonnables^ Ici, Bodin saisit roccasion de contredire le droit canon, qui, voulant avant tout pourvoir au salut des âmes, déclarait le serinent obligatoire dans tous les cas, même pour ceux qui renonçaient aux protections de la loi civile. Enfin n'oublions pas que le devoir, chez Bodin, repose sur Tutilité sociale : le serment n'oblige pas, quand celui qui le reçoit n'a pas d'intérêt appréciable à ce qu'il soit tenu.
Les relations des époux entre eux, celles des parents avec leurs enfants, des maîtres avec leurs serviteurs, intéressent l'État au plus haut point. Bodin reconnaît au mari un pouvoir trés-étendu sur la femme, en lui faisant une loi de ne la point maltraiter; il est partisan du^ divorce : « D'autant qu'il n y a point d'amour plus grand que celui du mariage, comme dit Artémidore, aussi la haine y est la plus capitale, si une fois elle prend racine '. » Uniquement occupé de l'intérêt public, il veut que les époux se puissent quitter sans faire connaître leurs motifs et sans en justifier : « car en ce faisant l'honneur des parties est au hasard, qui seroit couvert quand la séparation ne porteroit point de cause, » selon l'usage des Hébreux et des premiers Romains. Bodin épargne un scandale à la société, mais il sacrifie le plus exposé des deux époux, en lui retirant la protection de la loi et des tribunaux.
Le père doit a nourrir l'enfant tant qu'il est en puissance, et l'instruire en tout honneur et vertu '. »
Liv. I, cil. VIII. — • Liv. I, ch. m. — ' Liv. I, ch. iv.
Pour Bodin, l'institution de la jeunesse est la principale charge de la république ; il se plaint qu'elle soit méprisée, et la disposition ordinaire de son esprit à chercher partout le droit comme l'intérêt de rÉtat apparaît dans cette phrase : a Ce qui devroit être public est laissé à la discrétion d'un chacun, qui en use à son plaisir, qui en une sorte, qui en une autres»
Les devoirs des enfants sont beaucoup plus nombreux et plus étroits que ceux des parents : a Aimer, révérer, servir, nourrir le père * et ployer sous ses mandements en toute obéissance; supporter, cacher et couvrir toutes ses infirmités et imperfections, et n'épargner jamais ses biens ni son sang pour sauver et entretenir la vie de celui duquel ils tiennent la leur '. » Le fils ne peut jamais employer la force contre son père, soit pour défendre sa vie injustement attaquée par celui-ci, soit même pour faire périr en lui un ennemi de la république. Montaigne trouve la puissance paternelle trop vigoureuse, et se plaint de Tostentation avec laquelle elle est exercée. Bodin l'estime relâchée ; en vrai disciple de Brutus, il la voudrait rétablir telle qu'elle existait chez les anciens Romains, avec « la puissance de la vie et de la mort que la loi de Dieu et de nature leur donne, » seul moyen de restaurer a les bonnes mœurs, l'honneur, la vertu, l'ancienne
* Liv. VI, cb. I. — Bodin avait inauguré son cours de droit, û Toulouse, par un discours de Instiiuenda in republica juverUtUe, (Bayle, Dict,, v* Bodin,)— • C'est un jurisconsulte qui parle, non un moraliste; aussi, dans son discours, est-il question du père, non de la mère. — • Liv. I, ch. iv.
splendeur des républiques. » L'idée morale s'absorbe dans ridée juridique et politique.
Bodin traite longuement de l'esclavage. Bien ne montre mieux quels sont ses maîtres. Il emprunte aux anciens leurs arguments pour discuter une question dès longtemps résolue. Aussi ne lui ferons-nous pas un grand mérite de s'être prononcé contre une institution si absolument condamnée'. De son temps, néanmoins, il semblait que la discussion pût renaître; on faisait des esclaves en Amérique; Montaigne avait eu pitié de leur sort. Bodin eût donné à la fois un intérêt théorique et une utilité pratique à son développement, s'il eût défendu les Indiens asservis, au nom de principes éternellement vrais, qui devaient être méconnus encore pendant plusieurs siècles. Il ne s'est pas assez occupé d'eux .
En recherchant quelle puissance doit avoir le seigneur sur F esclave, il n'a point songé davantage à déterminer les règlesde la domesticité. Tout ce que nous savons, c'est qu'il regrettait d'y voir trop de mépris envers les maîtres *. Il voulait fortifier l'autorité de ces derniers, comme celle des maris et des pères.
Quand il s'agit de la morale publique, Bodin n'est pas mieux disposé pour la liberté. S'il fallait en croire Bayle, notre auteur se serait placé dans un juste milieu, ce qui lui aurait attiré les reproches des deux partis extrêmes, monarchique et républicain. Lui-même, dans son épltre latine à Pibrac', se
* Liv. I, ch. V. — • Liv. VI, cb. I.—' Imprimée en tôte de la République,
fiODIN. 305
justifie d'avoir soutenu le pouvoir absolu. Q a enseigné, dit-il, contrairement à la plupart des jurisconsultes, que les monarques ne peuvent imposer des tributs sans le consentement des peuples, qu'ils sont plus étroitement obligés à observer les lois divines et naturelles que leurs sujets eux-mêmes, qu'ils sont liés par leurs conventions. On peut être plus libéral que la plupart des jurisconsultes sans l'être beaucoup. Bodin rappelle non-seulement son langage, mais encore sa conduite. Le monde a vu souvent les écrivains abandonner les doctrines qu'ils avaient soutenues le jour même où ils arrivaient aux affaires. Bodin a donné un exemple contraire. Député aux états de Blois en 1576, il s'y est fait remarquer par son indépendance, à l'égard du roi comme à l'égard de la maison de Lorraine, sur les questions politiques comme dans les affaires religieuses; il a, par une heureuse et rare inconséquence, dépassé dans l'assemblée les limites qu'il avait, en écrivant, tracées aux représentants de la nation ^ Sachons-lui gré de cette inconséquence.
* Bayle, au mol Bodint texte et note 1. — Hézeray, Paris, 1085, t. ni, p. 433 et 434. •— c Un homme qui fut, comme publiciste» le précurseur de Montesquieu, Jean Bodin, député du Vermandois, se distingua dans cette lutte, en déployant, pour la cause qu'avait défendue l'Hospital, de grands talents et un noble courage. Chef de l'opposition bourgeoise contre la Ligue et contre la cour, il entreprit de tenir tète aux députés du tiers état parisien, aux commissaires des deux autres ordres, et aux commissaires du roi. N'ayant pu faire que, dans le cahier de son ordre, la demande de réunion à un culte unique fût suivie des mots : sans guerre, il rendit la guerre impossible, en provoquant, à force d'habileté, un refus péremptoii^ de tout subside. » (U. Aug. Thierry, Essai sur l'histoire du tiers-état j ch. v.)
mais reconnaissons l'esprit général de son livre . Les partisans de la monarchie absolue, au seizième siècle, étaient bien exigeants s'ils lui adressaient des reproches. Il s'indigne contre les esprits « qui, sous voile d'une exemption de charges et de liberté populaire, font rebeller les sujets contre leurs princes naturels, ouvrant la porte à une licencieuse anarchie, qui est pire que la plus forte tyrannie du mondée » Comment peut-on soutenir la supériorité des États sur le prince? Le gouvernement idéal est celui où les états s'assemblent, mais uniquement pour supplier le prince, « sans avoir aucune puissance de rien commander, ni décerner, ni voix délibérative *. » La théorie est faite, comme toutes celles de Bodin, pour s'adapter à la France : soutenir que ce. n'est pas une simple et pure monarchie est a non-seulement absurde, mais capital '. »
Un écrivain qui n'admet point la liberté dans l'Etat n'y saurait souffrir les partis qui naissent d'elle et qui lui sont nécessaires. D'ailleurs, au seizième siècle, pouvait-on comprendre le mécanisme ingénieux du régime constitutionnel, cet équilibre résultant de l'élévation successive de deux partis qui possèdent des forces à peu près égales, représentent des idées et des désirs différents, mais légitimes, satisfont tour à tour aux besoins variables des peuples? Bodin déclare les factions pernicieuses en toutes républiques*.
* Préface. — « Liv. 1, ch. vui. — » Liv. II, ch. i. — * Liv. IV,
ch. vu.
Le sujet doit l'obéissance d'après la loi divine et naturelle*. Mépriser un prince, c'est mépriser Dieu, « duquel il est l'image en terre'. » Mais l'obéissance n'a-t-elle pas des limites? Il ne faut pas contrevenir aux lois du prince « sous voile d'honneur et de justice'. » Que le prince défende l'exportation du blé en temps de famine et ne lève pas la défense quand l'abondance est de retour, le sujet ne doit pas la violer, même pour aider les étrangers en leur faisant part des biens donnés par Dieu. Pour que Tordre du prince pût être méconnu, il faudrait qu'il fût directement contraire à la loi de Dieu et de nature.
Que faire, cependant, si un tyran se trouve à la tête de l'État ? Est-il permis d'attenter à sa personne? Bodin peut-il poser cette question, lui qui prêche Tobéissance absolue? D s'agit du tyran, non du prince. Le tyran est a celui qui, de sa propre autorité, se fait prince souverain, sans élection, ni droit successif, ni sort, ni juste guerre, ni vocation spéciale de Dieu*. » Les moyens ne manquent pas pour être prince légitime : celui qui a eu l'imprudence ou la maladresse de ne les employer pas ne peut acquérir cette légitimité, qui lui fait défaut, que par la prescription, un moyen juridique, « s'il n'y a eu opposition ni protestation de sujets au contraire. » En vain obtiendrait-il la ratification des états, s'il n'avait abdiqué avant de la solliciter : « Car on ne peut appeler consentement ce que les tyrans font faire au peuple dépouillé de sa puissance. » Bodin a
* Liv. T, ch. vm. — * Liv. I, ch. x. — s Lit. I, ch. viii. — * Liv. n, ch. V.
des observations judicieuses ; il est fâcheux qu'il n'indique pas le seul moyen véritable de légitimer un pouvoir mal acquis, le bon exercice de ce pouvoir. C'est le meurtre de ce lyran, défini par Bodin, que les anciens permettaient et louaient, sans distinguer comment il avait usé de la tyrannie. La mort est la peine portée par les lois elles-mêmes contre celui qui veut se mettre au-dessus de ses concitoyens dans un État républicain, usurper les marques de la souveraineté dans un État monarchique : cette peine doit être appliquée par la justice, quand la tyrannie n'est qu'en projet; celle-ci est-elle établie, il faut recourir aux voies defait.Bodin admire trop Jules César pour approuver ses meurtriers, mais il reconnaît que le meurtre était inévitable^ Cependant il faut toujours user de prudence ; si le tyran n'a pas d'héritiers présomptifs, ce qu'il y a de plus sage, c'est d'attendre 'sa mort pour détruire la tyrannie; s'il en a et que, pour affermir sa race, il fasse périr les grands et supprime les magistratures, il est nécessaire de recourir aux moyens violents '.
Mais le prince légitime peut-il être tué a s'il est cruel exacteur et méchant à outrance'? d Bodin ne résout pas non plus cette seconde partie de la question par des raisons morales. Ses arguments sont juridiques. Quel est le principe du gouvernement? Si la souveraineté réside dans le peuple, comme à Rome, sous l'empire, et à Lacédémone, en Allemagne, à Venise, en Danemark et en Suède, le prince devenu
* Liv.lY, ch. I. — « Liv. IV. ch. m. — » Liv. Il, ch. t. — Cî. liv. H, ch. !▼.
tyran peut être poursuivi judiciairement, et, dans le cas où les voies judiciaires seraient fermées, la violence est permise contre lui. Le prince est-il absolument souverain comme en France, en Espagne, en Angleterre, en Ecosse, en Ethiopie, en Turquie, en Perse, en Moscovie, ses sujets n^ont pas plus le droit de le tuer que celui de le juger. Distinction subtile que fortifie médiocrement un assemblage d'exemples incohérents. Du reste, la décision importante, c'est celle que Bodin donne à propos du prince absolument souverain et qu'il applique à la France. Il n'invoque pas seulement à Pappui les textes des lois et l'Écriture sainte ; il s'arme des paroles de Calvin et de Luther ^ Il renvoie les tyrans à leur conscience, comme Bossuet renvoie les mauvais rois à l'éternité*. C'est une entreprise malaisée que d'exhorter les peuples à une patience qui peut prolonger leurs maux, en leur faisant espérer une vengeance dont ils ne seront pas les témoins. La perspective obscure de peines infligées dans le secret de l'âme ou ajournées jusqu'à l'autre vie ne saurait effrayer et arrêter les oppresseurs, ni rassurer ou satisfaire les opprimés.
Les magistrats, les moindres d'entre eux', ont droit à l'obéissance et au respect, tout comme le prince. Il n'est jamais permis de se venger de leurs injures ; on ne peut les repousser par la force que dans de rares circonstances, si elles sont commises hors de l'exercice des fonctions publiques, ou s'il
* Liv. II, ch. Y. — ■ Politique tirée des propres paroles de V Écriture sainte. — ' Liv. III, ch. ly.
510 LES HORAUSTES FRAHÇilS DD STI* SliCLE.
en doit rèsuller un dommage irréparable, la perte d'un membre ou de la vie*.
Enfin, a la chose qui doit être plus recommandée à tous sujets en général et à chacun en particulier, est la conserration du bien public'. » Bodin se plaint quede son temps et dans son pays onn'y aîtpasassez d'yard et que les étals soient tous accaparés par un petit nombre.
Parmi les sujets, les sénateurs et les ma§^strat$ ont des devoirs spéciaux : a La principale qualité et la plus requise en un sénateur, c'est qu'il ne tienne rien des autres princes et seigneuries, soit en foi et hommage, soit par obligation mutuelle, soit pour la pension qu'il en tire; et, combien que c'est la chose la plus dangereuse à un État, si est-ce qu'il n'y a rien de plus fréquent au conseil des princes.» Il est honteux pour les siècles passés d'avoir rendu nécessaire un tel conseil. D en était encore sous les seconds Valois comme sous Louis XI, et l'honnêteté des < sénateurs » consistait à refuser de donner les quittances, non de recevoir l'argent*.
Bodin examine longuement' quelle est la mesure
■ LîT. m, ch. T. — * Liv. n. ch. iT. — > Ci»nïiKS, (d. de mademoitelle Dnpont, lit. IV, dt. rai, t. I, p. 360. — Cf. Ségodalùmt, lettres et pièce! dàena relativet ait règiie de FranfoU IL publiées par H. LouU PSris dans la collectioa des Mémoira tur l'hîMoire de France. L'Aubespine s'occupe cODslamment des préseuls destinés aux uiinistres espagnole (p. 51, 41, 81 et 84). L'Aubespîne lui-même siait reçu des promesses du duc de Savoie, Pbilibert-KumuDuel, pour lui faire ofalenir des ciHidilions fnvoraMes au traité de Cateau-Cambrésis, et peut-être ces promesses furent-elles tenues. {Hotice de M. Louù Pdrii, p, ii.) — ' Lit. III, cb. n, etsurtont It». ïl, ch. i.
BODIU. 311
de Tobéissance due par le magistrat au souverain. Son chapitre est consacré au droit public. Une seule question se présente où la morale est engagée : Le magistrat est-il tenu de se conformer aux prescriptions injustes? Le distinguo reparaît. Il faut obéir, si l'ordre est contraire au droit des gens ou au droit du pays, sauf à user de remontrances et à dégager sa responsabilité personnelle, non si Tordre est contraire à la loi de Dieu et de la nature, ou même si Ton croit que cette loi est violée, ne le fût-elle pas. Quoi donci le magistrat quittera-t-il son état plutôt que d'exécuter un ordre condamné par la raison et par la justice? Voilà un point délicat de morale pratique, et c'est une douloureuse extrémité que d'être réduit à résigner un emploi pour demeurer fidèle à la loi de Dieu et de la nature. Eh bien, le magistrat honnête prendra ce parti. Mais deux restrictions fort importantes sont apportées à cette réponse d'héroïque apparence. En premier lieu, il faut exécuter, si les autres magistrats ou la plupart d'entre eux approuvent Tordre du prince ; autrement, un moyen trop facile serait ouvert à tous les sujets de rejeter les édits, et chacun pourrait quitter la république en danger sous ombre d'une opinion de justice. En second lieu, s'il n'y a plus de remèdes aux fautes du prince et qu'il les veuille faire excuser devant ses sujets, il vaut mieux obéir et le discalper que de jeter le manche après la cognée. Un jurisconsulte a le courage de blâmer le mot qui coûta la vie h Papinien : « Il est plus facile de commettre le parricide que de Texcuser. » Il semble qu'on puisse
contester Tautheiiticité du mot^ mais non condamner celui qui Faurait prononcé.
Les devoirs des rois sont d'autant plus sévères et d'autant plus difficiles à remplir, que la royauté est plus dégagée d'entraves : « La puissance de comman* der en souveraineté, dit Bodin\ a cela de malheu* reux qu'elle fait souvent l'homme de bien devenir méchant, l'humble arrogant, le piteux cruel, le vaillant poltron. » Ainsi Fox devait plus tard dénoncer l'influence pernicieuse que l'absolue souveraineté avait exercée sur tous ces empereurs romains qui n'étaient ni du même sang, ni de la même race, mais du même pouvoir.
Dans sa vie privée, le prince doit se rappeler qu'il aura certainement des imitateurs et que le vice est plus aisé à contrefaire que la vertu*. Il évitera singulièrement la volupté, dangereuse pour son pouvoir même'. Mais, avant tout, on lui demande compte de sa vie publique ; il est trop évident qu'il est soumis aux lois divines et naturelles. Bodin s'indigne contre Machiavel, qui a pris pour fondement de son État l'impiété et l'injustice*, tout en reconnaissant que l'utilité de la république, « si elle est fort grande, couvre aucunement l'injustice ; » il demande seulement que ce profit ne commande pas à la raison et que l'utilité publique ne devienne pas la seule règle de conduite'.
Le prince est-il soumis aux lois du pays? Les légistes du moyen âge ont trouvé dans le droit ro-
« Uv. IV, ch. I.— « Uy. IY, ch. ti. — » Liv. IV, ch. i. — * Préface. — » Uy. III, ch. IV.
BODID. 313
main un texte qui l'en dispense : grande cause de faveur pour eux-mêmes et pour leur science. Bodin s'accorde avec eux, s'il est possible de saisir sa pensée à travers de fort longs développements et des distinctions innombrables. D'après lui, pour que la question se pose, il faut que le prince ait juré d'observer les lois, et, même dans ce cas, il n'est obligé que si le serment revêt l'apparence d'une promesse, d'un contrat ; alors il n'y peut déroger sans le consentement de l'autre partie ; c'est ce qui arrive quand il accorde aux états leurs requêtes moyennant des subsides ^ Bodin se montre fort sévère dès qu'il s'agit de contrats : a II n'y a crime plus détestable en un prince que le parjure : c'est pourquoi le prince souverain doit être toujours moins supporté en justice que ses sujets, quand il y va de la promesse. » Les mêmes devoirs s'imposent aux souverains et aux sujets : le premier, comme les seconds, doit respecter le bien d'autrui; Bodin se prononce avec énergie contre l'opinion qui permet au pape et à l'Empereur de s'approprier les choses des particuliers* sans juste cause; il propose même de restreindre la confiscation, peine contraire à la loi de Dieu et de la nature, plus propre à faire des criminels, en réduisant toute une famille à la misère et au désespoir, qu'à diminuer le nombre des méchants et à rassurer les bons'^. S'il est nécessaire de prélever des impôts sur la fortune privée, du moins qu'on y emploie seulement des moyens honnêtes^; que
* Liv. I, ch. Tiii. — * Liv. I, ch. vui. — ' Liv. V, ch. m. — * Liv. V, ch. II.
314 LES MORALISTES FAAUÇâIS DU XVI* SIÈCLE.
ces impôts a soient à rhonneur de Dieu, au profit de la république, au souhait des gens de bien, au soulagement des pauvres, » qu'ils frappent spécialement les objets de luxe.
La fortune publique ainsi acquise ne doit pas être dissipée à la légère : « Si la magnificence est digne d'un grand et riche monarque, aussi estelle malséante à un prince indigent; car il faut écorcher les sujets et les ronger jusques aux os. d Les princes sont enclins à la prodigalité ; elle leur est douce; on leur enseigne qu'elle leur est honorable ; ils croient qu'elle leur est utile et facile ; ils vident leurs trésors et sont réduits ensuite à employer la violence pour le remplir*; ils avaient attendu la reconnaissance, ils recueillent l'ingratitude des uns, la haine des autres. Leurs libéralités ne sont pas seulement excessives, elles sont encore mal placées; ils manquent au devoir qui leur est imposé de récompenser le mérite et «les justes loyers des gens de bien et des sujets » sont « distribués aux vicieux étrangers et indignes. » Bodin cite à trois reprises* l'exemple de la France, dont les finances, florissantes sous François I*', ont été si vite épuisées sous ses frivoles successeurs.
Les peines, comme les récompenses, dépendent des rois; ils sont coupables, s'ils ne savent pas infliger les unes comme accorder les autres, selon les œuvres de chacun ; T équité est très-différente de la miséricorde*, et « les princes et
* Uv. V, ch. IV. — * Dans les deux passages cités, et liv. lï, ch. IV. — * Liv. III, ch. V.
magistrats qui affectent la gloire d'être miséricordieux versent sur leur tête la peine que les coupables ont déservie*. » — La grâce ne devrait pas être accordée aux crimes commis contre la loi de Dieu, mais seulement aux violations de la loi civile *.
Bodin, tristement préoccupé de ce qui se passe sous ses yeux, recherche « si le prince es factions civiles se doit joindre à l'une des parties, » et il lui recommande avec instance de se tenir à l'écart et au-dessus des unes et des autres, sous peine de devenir chef de faction et de risquer sa vie même dans les troubles religieux'.
Les devoirs d'un prince envers les princes et les peuples voisins, tiennent une assez large place dans la République. Les uns sont indépendants des traités, les autres en résultent. Parmi les premiers se trouve celui qui consiste à ne pas « faire révolter les suets d'autrui sous ombre de protection ou d'amitié. » Cependant le prince qui « connaît Toutrageux traitement d'un tyran envers ses sujets être irréconciliable doit en prendre la protection d*un cœur haut et généreux, » comme Hercule ou Tamerlan\ L'étranger n'est pas lié comme les sujets envers le prince'. Les prétextes d'intervention ne manqueront pas à ceux qui voudront devenir, non pas des demi-dieux comme Hercule, au moins des conquérants comme Tamerlan. D'un autre côté,Bodin« appelle voleurs et méchants tous ceux-là qui font injustement guerre, et qui ravissent à tort le bien
* Uv. IV, ch. VII — » LiY. I, ch. X. — s Liv. IV. ch. m. — • Liv. V, ch. VI. — » Cf. liv. II, ch. v.
d'autrui. » Il faut tirer vengeance d'eux, « quelque litre royal qu'ils portent, » et, par conséquent, habituer les sujets aux armes pour être toujours prêt à les poursuivre. Mais, de même que, après avoir défendu rintervention,Bodin fournissait aux souverains ambitieux un prétexte pour intervenir chez leurs voisins, de même, après avoir sévèrement condamné les guerres injustes, il indique des raisons de prendre les armes, qui ne sont nullement équitables : conserver un État et le garantir des guerres civiles, le purger des larrons, meurtriers, fainéants, vagabonds, qui ne manquent jamais, entretenir chez le peuple Thonneur et la vertu*. Les droits du voisin sont facilement sacrifiés à notre intérêt. Montaigne se montre plus scrupuleux que Bodin, lui qui doute que la Providence bénisse une guerre entreprise par un État pour se débarrasser des rebelles et des criminels. Bodin ne songe qu'à la politique ; la doctrine qu'il expose est faite pour l'État populaire, et il n'affirme pas qu'elle doive s'appliquer aux autres. La forme du gouvernement, voilà quel est toujours son principe.
Il étend le pouvoir absolu des princes au delà de leurs frontières ; il ne les soumet pas plus au droit des gens qu'aux lois de leur pays et leur permet d'y déroger en tout ce qui n'est pas ordonné par Dieu et par la nature*.
Il n'en est pas des traités qui imposent des obligations spéciales à un prince, comme des usages
* Liv. V, ch. ▼. — • Liv. I, ch. vin.
qui ont établi des obligations communes à tous ; le prince qui les a signés et jurés ne peut les violer* . <c Puisqu'il est ainsi que la foi est le seul fondement et appui de justice, sur laquelle sont fondées toutes les républiques, alliances et sociétés des hommes, aussi faut-il qu'elle demeure sacrée el inviolable es choses qui ne sont point injustes et principalement entre les princes, eux qui répriment chez les sujets la violation de la foi jurée. » Bodin combat cette opinion très-singulière de Bartole qu'on n'est pas tenu de tenir sa foi à ses ennemis ; il enseigne que la parole donnée oblige même envers les peuples qui ne sont pas chrétiens. Ce qu'il y a de pire et ce qui arrive souvent, c'est de jurer avec rintention de manquer à son serment. Peut-on s'en dégager après coup? Bodin attaque vivement les moyens employés ou les prétextes allégués par les princes pour se soustraire au respect des traités ; il ne veut pas que des obscurités y soient laissées à dessein ; lui qui, d'ordinaire, étend au droit public les règles romaines faites pour le droit privé, il proteste que la contrainte du vainqueur ne dispense pas le vaincu de tenir ses promesses, et, s'il énumère les différentes causes qui font prononcer la rescision des contrats, c'est pour se plaindre que les princes songent à les invoquer. Celui qui a promis n'est pas tenu, quand il a fait une promesse contraire à la loi de Dieu et de nature. 11 est dégagé quand la partie avec laquelle il a contracté, man-
' Liv. I, ch. VIII, et liv. V, ch. vi.
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que à sa parole ^ Hors ces deux cas, un traité oblige toujours. La même obligation est-elle imposée aux successeurs du prince qui a jurée? La question, en ce qui touche les conventions internationales, comme en ce qui touche les contrats faits avec les sujets, est résolue à l'aide d'un grand nombre de distinctions et par les principes du droit privé*.
Nous n'avons pas encore parlé des devoirs envers Dieu, devoirs communs au prince et aux sujets. Il est curieux de voir ce que Bodin pense sur la pratique et la liberté des cultes. Lui-même était, selon toute apparence, fort dénué de croyances religieuses. Tour à tour protestant et catholique, même ligueur, on prétendit qu'il mourut juif, sans doute parce qu'on était persuadé qu'il ne croyait pas à Jésus- Christ. Il n'est pas certain qu'il ait étudié la magie, mais il aimait l'astrologie et y croyait. Les jésuites et les ministres réformés Tattaquèrent, vivant ou mort, avec une égale énergie; ses livres étaient mis à l'index à Rome, corrigés à Genève. Encore avait-il gardé en manuscrit celui de tous qui contenait le plus d'impiété, YHeptaplomérè^. Les plus incrédules ne sont pas toujours les plus tolérants. Bodin raisonne de la religion en politique, fort touché de l'utilité qu'elle procure à l'État. Peutêtre n'ose-t-il pas imprimer un livre sans y faire preuve de zèle : c< Celui qui doute s'il y a un Dieu,
' Liv. V, ch. Yi. — ■ Liv. I, ch. vni. — » Bayle, loc. cit,^ texte, notes 0 et P, m fin, — Cf. Nouvelles de la république des lettres, art. III, éd. La Haye, 1737, t. I, p. 65. Bayle y parle avec un certain détail de VHeptaplomérès, et montre le penchant de Bodin vers le judaïsme et le naturalisme.
dit-il S mérite qu'on lui fasse subir la peine des lois sans user d'arguments. » Et ailleurs : « Entre les peines capitales, il n'y en a pas de plus agréable à Dieu que celle qui est établie pour Finjure faite à sa majesté *. » Il faut bien qu il recommande et la croyance en Dieu et le respect de Dieu , lui qui réclame pour les princes et pour les magistrats la vénération due aux dépositaires de l'autorité et aux représentants de la personne divines. Voici à quelle conclusion il arrive : « La religion étant reçue d'un commun consentement, il ne faut pas souffrir qu'elle soit mise en dispute : car toutes choses mises en dispute sont révoquées en doute; or, c'est impiété bien grande révoquer en doute la chose dont un chacun doit être résolu. » A l'appui de cette thèse, l'auteur cite les exemples peu concluants de l'Orient, de l'Afrique, de l'Espagne, de la Moscovie, des Hébreux, etc., l'utilité sociale delà religion, reconnue par les athées eux-mêmes : a II faut bien prendre garde qu'une chose si sacrée ne soit méprisée ou révoquée en doute par disputes ; car de ce point dépend la ruine des républiques'. » Pour faire ressortir le caractère tout politique de ses recommandations, Bodin ajoute : « Je ne parle point ici laquelle des religions est la meilleure, » tout en introduisant pour la forme dans une phrase suspecte cette parole prudente : « Combien qu'il n'y a qu'une religion, une vérité, une loi divine publiée par la bouche de Dieu. » Ce qu'il y a de ri-
» Liv. III, ch. V. — « Liv. I, ch. t. -- ' Cf. I, Uv. V ch. i.
320 LES MORALISTES FRANÇAIS DU XYI* SIËaE.
goureux dans la doctrine de Bodin est atténué par le conseil qui suit : « Si le prince qui aura certaine assurance de la \raie religion veut y attirer ses sujets divisés en sectes et en factions, il ne faut pas, à mon avis, quMl use de force; car plus la volonté des hommes est forcée, plus elle est revèche ; mais bien, en suivant et adhérant à la vraie religion, sans feinte ni dissimulation, il pourra tourner les cœurs et volontés des sujets à la sienne sans violence ni peine quelconque*. » Si indirecte, si prudente que fût cette exhortation à la tolérance, elle suffit au seizième siècle pour faire considérer Bodin comme un athée notoire*. Au dix-neuvième siècle, elle ne suffira pas pour lui faire acquérir la réputation d'un esprit libéral. 11 donne des conseils de politique, il ne s'occupe pas des droits à respecter. Il fait dépendre la foi religieuse de l'exemple séducteur ou corrupteur donné par le prince. D'ailleurs, il n est en désaccord avec les intolérants que sur les moyens ; il reconnaît que leur dessein est légitime ; il est vrai qu'il s'attache, non pas à Tintérêt religieux, mais à rintérêt politique; mais c'est quand l'État se croit intéressé au maintien d'un culte que l'intolérance est à craindre ; on ne la doit redouter que de ceux qui ont la force en main et il faut tout attendre des puissants qui se trouvent en danger.
En résumé, Bodin fait bon marché de la vertu auprès de la science. Aussi s'occupe-t-il peu de la morale; peut-être n'y croit-il point ; s'il n'en révo-
* Liv. V, ch. vui. — • Çaylc, /. c.
que pas en doute les principes, c'est qu'il craint de nuire à la société, dont ils sont les fondements ; mais il ne songe ni à les démontrer, ce qui lui semblerait trop difficile, ni à les invoquer, ce qui lui semblerait inutile; à peine leur rend-il de temps à autre un hommage arraché par cette foi naturelle au bien dont les plus sceptiques ne se débarrassent pas entièrement. Le droit est pour lui la science par excellence, principale, non pas unique ; dans son insatiable besoin d'apprendre, il a pénétré jusqu'à celles qui ont tristement mérité le nom d'occultes; il connaît l'histoire autant qu'homme de sou siècle; le savoir, au lieu d'étouffer en lui la réflexion, l'aide et lui fournit une riche matière. Aussi ne faut-il pas le confondre avec les autres jurisconsultes, non pas même avec ceux qui ont appliqué le droit privé à la politique pour en tirer le droit public. Chez Bodin, le droit sert aussi souvent qu'il commande. Quant à cette politique dont la jurisprudence est tantôt le guide, tantôt l'appui, elle est inspirée par la vue des maux qui ont accablé la France au seizième siècle et par le désir d'y porter remède; toute maxime est un commentaire sur un abus ou sur un crime dont Bodin avait pu être témoin. Le vice le plus odieux de cet âge, celui qui humiliait et inquiétait le plus les honnêtes gens, c'était la perfidie qu'avaient dévcr loppée les guerres civiles en développant la haine ; il est si malaisé de garder la foi à un ennemi ! Perfidie des princes qui déchiraient les traités ou les lois, des sujets qui violaient leur serment de fidélité ou les contrats passés entre eux. Bodin fait du
'il
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respect de la foi donnée la plus nécessaire vertu des uns et des autres. Nul n'était assuré de conserver le bien qu'il avait reçu de ses pères ou acquis par son traviail ; la confiscation , ce vol du pouvoir, ou le brigan^ge pouvaient à chaque instant le lui ravir. Bodin impose à tous l'obligation de respecter le bien d*autrui. Il se fonde sur la même obligation pour condamner l'adultère si fréquent, si honoré sous le règne d'un François P' ou d'un Henri III. Tant de perversité, tant de désastres avaient anéanti partout la discipline et le respect; Tanarchie régnait dans la famille et dans l'Etat; les assemblées nationales étaient impuissantes, les guerres civiles odieuses. Il n'y avait qu'un moyen de sauver la société, le rétablissement de l'autorité dans l'Etat comme dans la famille ; de là vient la prédilection de Bodin pour la monarchie absolue, son désir de la faire reconnaître en France, de la fortifier et de la légitimer. Il condamne également la résistance aux ordres du prince et l'attentat contre sa personne. Il n'a pas seulement les guerres civiles en horreur, il ne laisse aux états généraux que le droit de former des vœux, au parlement que celui de donner des conseils. Lui-même ne croit ni à la religion dominante, ni probablement à Dieu ; mais, si ceux qui n'y croient pas plus que lui exprimaient et répandaient leur opinion, la société serait ébranlée, Tautorité perdue ; celle-ci maintiendra une croyance et n'en souffrira qu'une seule. Le seizième siècle, il est vrai, à côté des désastres que produit l'anarchie, faisait voir les abus les plus honteux du despo-
tisme. Bodin demande à la monarchie absolue de se régler et de se contenir elle-même ; qu'elle soit ferme et modérée, assez ferme pour empêcher les partis de grandir et de courir aux armes, pour appliquer les peines aux criminels et se priver du droit de grâce devenu un abus; assez modérée pour observer les lois jurées, les promesses faites aux sujets, pour s'abstenir de leurs biens, solliciter leur consentemenl aux nouveaux impôts, appliquer les ressources de l'État à ses vrais besoins, répartir équitablement les peines et les récompenses, tolérer les cultes dissidents, respecter les droits des autres États et les traités conclus avec eux, en toutes choses se conformer à l'intérêt public, sinon à la justice, car il est dangereux pour celle-ci de se trouver en opposition avec celui-là. Malheur au faible État dont le puissant voisin a besoin de faire la guerre I il est exposé à lui fournir un lieu d'exercice pour ses soldats ou de déportation pour ses criminels. Nous en avons dit assez pour montrer le dessein de Bodin et Tesprit de sa politique, on ne peut dire de sa morale. Hélas I que d'esprits droits, mais lassés ou effrayés, dont l'idéal est, pendant quelque temps au moins, un despotisme dirigé vers l'intérêt public et tempéré par la sagesse du despote 1 Mais pourquoi faut-il qu'il vienne toujours un moment où la direction change et où la sagesse fait défaut?