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CHAPITRE VI

DU YAIR

Guillaume du Yair appartient au commencement du dix-septième siècle par ses grandes fonctions et par son rôle politique, à la fin du seizième siècle par ses écrits, au moins par ceux où il traite de la morale. Il y en a trois principaux : l'un que réditcur de ses œuvres place parmi les Traités de piété: la Sainte philosophie^ deux autres qui sont désignés sous le nom de Traités philosophiques ; la Philosophie morale des sto'iqaes et de la Constance et consolation es calamités publiques. Tous les trois se complètent mutuellement. Si l'on ne lisait que la Philosophie morale des stoiques^ on pourrait croire que du Yair se borne à exposer les doctrines morales de l'école de Zenon ; pure œuvre d'érudition, analogue à celle de Juste Lipsc. Le traité de la Constance et comolation es calamités publiques montre qu'il n'a rien exposé sans être prêt à renseigner, qu'il a pensé trouver la vérité chez les stoïciens. S'est-il contenté de les étudier? sa morale est-elle exclusivement empruntée à l'antiquité païenne? Il y a dans le

traité de la Constance plus d'un pij^sage qui prouve le contraire, et la Sainte Philosophie tout entière nous fait voir cette doctrine, qui paraissait purement humaine, recevant de la religion la plus sainte et la plus efficace autorité.

L'influence des stoïciens se manifeste singulièrement par rimporlance que du Vair attache à l'enseignement de la philosophie, à la science. Comme Achille alla à l'école de Chiron pour apprendre à se servir du bouclier de Vulcain, nous devons suivre celle de la philosophie, pour apprendre à user de la prudence. Une passion nous menace-t-elle ? il faut examiner quelle puisssance nous avons en nous pour la régler, et le moyen de fortifier cette puissance, c'est « d'avoir quelques beaux préceptes et courtes sentences, touchant chaque passion, dont nous puissions couvrir la raison en y ajoutant des exemplesS). Aussi, quand du Vair est prêt à succomber sous le malheur public, à rejeter la philosophie comme incapable de le consoler, fait-il des efforts pour se convaincre lui-môme qu'il se trompe, que la philosophie ne guérit pas tous les maux, mais qu'elle aide à les supporter *.

La Philosophie morale des stoiques est un ouvrage méthodique. L'auteur commence par nous prouver que nous devons aspirer à la vertu ; il montre ensuite que le moyen d'y arriver est de nous « purger » des passions ; enfin il nous parle de nos devoirs.

• philosophie morale. — * De la Constance.

Pourquoi faut-il aspirer à la vertu ? Toutes choses ont une fin. L'homme en a donc une; il ne peut être heureux qu'en l'atteignant ; cette fin, c'est le bien. Notre intention générale nous y pousse, mais, « pour ne pas connaître où est ce en quoi consiste notre bien et prendre souvent ce qui est aulour de lui pour lui-même, nous éloignons fort nos actions particulières de notre générale intention ». Il convient de chercher le bien qui « n'est autre chose, sinon l'être et l'agir selon la nature ». Agir selon la nature, telle est en effet la règle des sloïciens, mais telle est aussi celle de Montaigne. Elle n'est pas entendue de même par celui-ci ou par ceux-là. Du Vair, avec les premiers, la fait consister en l'usage de la droite raison, c'est-à-dire, en la vertu, « laquelle n'est autre chose que la ferme disposition de notre volonté à suivre ce qui est honnête et convenable ».

Dès que le bien de l'homme consiste dans la vertu, tout ce qui est étranger à celle-ci doit être considéré comme indifférent, la santé et la richesse, par exemple ; ce sont des moyens pour arriver au bien principal, mais la maladie et la pauvreté servent au même usage, et qui songea les regarder comme des biens? « Or n'y a-t-il nul doute qu'en nous le principal mouvement de nos actions ne soit l'entendement et la volonté; le bien donc que nous cherchons doit être leur perfection, leur repos et leur contentement. » Rien de plus propre à nous troubler dans cette tranquille satisfaction que de considérer la richesse et la santé comme des biens véritables.

Ajoutons que la fin des choses doit être en rapport avec leur force : la nature ne saurait avoir fait exception pour Thomme, en lui proposant une fin qu'il ne peut atteindre par lui-même, des biens dépendant de la seule fortune. Ces prétendus biens sont inégalement répartis entre les hommes; cependant la fin est la même pour tous ; c'est que la na ture leur a « à tous donné une égale puissance de bien user de leur corps et de leurs biens, quels qu'ils soient ». Que l'âme soit contente, l'homme doit être heureux ; il est arrivé à sa fin. Nous sommes loin des théories de Montaigne sur les deux parties de l'homme qui ont un droit égal à être satisfaites.

Dans la Sainte Philosophie^ du Yair se propose également de faire connaître la vraie félicité ; mais «le spectacle auquel il nous invite, c'est cette sapience, laquelle on peut dire être la vérité et connaissance de toutes choses, mais principalement des divines». ^

Pour devenir vertueux, il faut d'abord a purger » Tesprit des passions, sinon les préceptes ne profiteraient pas.

Nous ne suivrons pas du Vair dans la psychologie équivoque par laquelle il cherche à établir la supériorité de la raison sur les sens, et la nécessité de subordonner les mouvements de l'âme concupiscible, qui passent dans l'âme irascible, à la vertu, pour obtenir le repos. Il arrive à la conclusion suivante, qui doit être constamment présente à notre esprit : « Le bien de l'homme et la perfection

de sa nature consistent en une droite disposition de sa volonté à user des choses qui se présentent selon la raison, et son mal, au contraire, est une vicieuse et déréglée disposition d'en abuser... Or cette disposition de notre volonté est en notre puissance, et par conséquent notre bien et notre mal. »

Âpres cette démonstration, vient l'indication des moyens fournis par la nature et par la philosophie pour dominer les passions. Il faut et Ton peut disposer son opinion de telle sorte qu'elle n'adopte jamais que ce qui lui est prouvé par le sens ou par le discours, son désir, de telle sorte qu'il recherche seulement ce qui est conforme à la nature, et fuie ce qui lui est contraire. Il est essentiel de distinguer entre les choses qui sont en notre puissance et celles qui n'y sont pas. Nous «tiendrons notre volonté droite pour les guider (les premières) et conduire à leur vrai et naturel usage : nous recevrons les secondes comme amenées par Tordre universel et continuel des causes ou par une Providence particulière, sans aucune émotion, de manière à en tirer le meilleur parti possible ». Parviennent-elles là remuer notre âme? L'étude du mouvement même, a connaissance de la passion qui en peut naître, de la vertu qui lui est opposée, de la puissance que nous avons pour la régler, l'autorité des exemples et des préceptes, nous rendent les plus forts.

Dans toute cette partie, du Vair parait occupé de notre intérêt bien entendu plus encore que de notre devoir; il cherche à nous procurer la tran-

quillitë et le bonheur. Dans sa Sainte Philosophie^ le bonheur n'est plus seulement le repos de Tâme ici-bas, c'est la vie éternelle, pour employer, selon Tauteur, le langage de la religion, cette vie qui ne peut être méritée que par l'obéissance aux lois divines. Dès lors, ce qui condamne les passions, c'est l'ordre de Dieu, que l'intérêt de notre âme immortelle ne nous permet pas de violer. Le devoir religieux domine dans la Sainte Philosophie. Du Vair énumère et décrit les passions, à la fois pour en inspirer l'horreur, et pour nous mettre en garde contre des ennemis connus d'avance. Il écrit en stoïcien, aussi ne serons-nous pas surpris qu'il nous refuse le droit de nous affliger quand nous perdons les nôtres, « même nos enfants ». Il dédaigne l'exil comme Sénèque : « Toute terre est pays à rhomme sage, ou plutôt nulle terre ne lui est pays. Son pays est le ciel où il aspire, passant icibas seulement comme pour un pèlerinage, et s'arrêtant aux villes et aux provinces comme en des hôtelleries. » Le christianisme peut revendiquer cette pensée; Sénèque se contente d'admirer le ciel, même dans l'Ile sauvage où Claude l'a relégué, de l'embrasser par la vue et de pénétrer au delà par l'imagination ^ ; il réclame pour le genre humain l'honneur d'en. être issu, mais il ne lui accorde pas celui d'y aspirer et d'en faire sa patrie. C'est, en revanche, le stoïcisme qui nous défend la colère, même contre les méchants triomphants.

* Cona. ad Helviam, cap. ix.

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Les vices du siècle onl instruit du Vair ; i! complète sur plus d'un point la morale stoïcienne. Il a vu l'élévation des méchants susciter l'envie des bons; mais qu'ont à réclamer ceuï-ci? Pour avoir honneurs, richesses et faveurs, h il faut flatter, i) faut endurer des aH'ronts, des injures; il faut perdre sa liberté. L'on n'a rien pour rien en ce monde. Les richesses, les dignités, les faveurs se donnent à ceux qui complaisent et s'accommodent aux voluptés et aux passions d'autrui. » Comment se plaindre de n'obtenir pas ce qu'on ne voudrait pas payer de son pris? Montaigne gourmande et maudit son siècle, mais s'en fait le complice quand il parle de l'amour. Du Vair n'imite pas cet exemple : si on admire la beauté du corps, « c'est comme nous faisons le soleil et la lune, pour l'excellence qui y est. Que si la loi, ajoute-t-il, nous en permet quelque particulière jouis-;ance, que ce soit à la fin que la nature désire et sans que nous perdions l'usage de la raison. N'en usons point (de ce plaisir), s'il est possible, avant que d'être mariés : car, outre qu'il efface la pudeur en la jeunesse, il fait perdre la douceur qui se trouve en mariage à ceux qui n'en ont point usé auparavant, qui est la soudure de l'amitié conjugale, et nous nourrit en la licence d'un vague et déréglé plaisir. » Cet éloge de la chasteté dans le célibat comme dans le mariage, courageux au seizième siècle, est certainement inspiré par la morale chrétienne. La concupiscence est attaquée avec la plus vive énergie dans la Sainte Philosophie, et c'est au nom de la loi divine; nous

devons respecter dans nos corps les temples de Dieu lui-même.

L'exposition de nos devoirs termine la Philosophie morale des stoïques. Du Vair les définit d'une manière assez bizarre, « les effets de cette affection tempérée de l'homme envers les autres choses du monde » qui demeure en lui, quand il s'est «purgé» des passions. Le philosophe ne peut prêter à des païens l'intention de prendre l'ordre d'un Dieu révélé pour fondement de leur morale. II raisonne ainsi : La lin de Thomme est d'être heureux par le bien ; le bien consiste à vivre selon la nature, c'est-à-dire à faire régner en soi l'âme et dans l'âme la raison; la raison rend l'homme heureux en le dégageant de ses passions, mais non en rompant ses relations avec les autres choses du monde; ces relations où il se porte libre de tout mouvement tumultueux sont les offices ou devoirs. Du Vair expose une philosophie du bonheur.

En première ligne, viennent nos devoirs envers Dieu ; la prière inspire à du Vair la même réflexion qu à tous les auteurs contemporains. Ils avaient entendu adresser au ciel tant de vœux injustes I « Demander quelque chose contre sa Providence, c'est vouloir corrompre le juge et gouverneur du monde. » Le stoïcien proclame qu'un cœur pur est le sacrifice le plus agréable à Dieu ; puis, se soumettant, comme un ancien, aux lois de la cité, ou lassé, comme un moderne, des querelles religieuses, il ajoute : « Non qu'il ne faille observer les cérémonies accoutumées au pays avec une honnête mode-

ration, sans luxe et sans avarice, mais avec cette opinion que Dieu veut être servi de Pesprit. » Ce qui trahit davantage encore le chrétien, c'est le conseil d'honorer, après Dieu, les puissances celesteSy « dont le ministère est employé à la conservation et protection des hommes ».

La révérence est due ensuite à ceux « par le moyen desquels, comme des canaux choisis de Dieu, nous passons en ce monde. » C'est, d'abord, la patrie, comprenant tous les êtres envers qui nous sommes obligés; ce sont, en second lieu, nos parents. Les enfants ne viennent qu'en troisième; pour eux moins de respect, mais plus de soin, car nous répondons de leur institution à Dieu, au pays, à nous-mêmes qui aurons besoin d'eux dans notre vieillesse.

Les femmes trouvent à la suite des enfants une place que leur avait assignée l'antiquité, et qu'elles avaient changée contre une meilleure depuis l'avènement du christianisme. Du Vair les dédommage en nous recommandant de n'avoir à part d'elles ni biens, ni pensées, ni affections.

Au dernier degré dans la famille sont les parents . Du Vair ne s'inspire guère de son siècle en met- . tant plus bas encore les amis. Lui-même, cependant, devait éprouver plus tard ce sentiment d'amitié qui, dans un temps où tout se corrompait, resta pur en devenant ardent. On a gardé le souvenir de sa docte intimité avec Peiresc*. Quand il écrivit la Philoso-

i M. Sapey, Études biographiques pour servir à Vhistoire de V ancienne magistrature française [Guillaume du Vair, p. 69).

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phie morale, y était-il étranger? Il est permis de le croire, car il donne tout à la vertu dans ce commerce où les cœui s expérimentés réclament pour l'inclination naturelle et Tabandon spontané des âmes. Il n'entend certainement pas Tamitié comme Montaigne. Se lier par vertu avec des personnes vertueuses, dont l'intimité rendra plus vertueux, voilà l'idée que du Vair s'en fait, d'après les stoïciens, peut-être avant de l'avoir connue.

Il est très-important de déterminer l'ordre des différents devoirs, pour savoir auquel s'attacher quand ils sont en lutte ; on violera un serment plutôt que d'offenser Dieu par un acte contraire à sa loi ; on abandonnera son père plutôt que Dieu et la raison. Enfin, revenant, pour ainsi dire, à son point de départ, du Vair « ramène les affections de l'homme à sa propre personne comme les lignes à leur centre. » Mais sa philosophie du bonheur n'aboutit pas à l'égoïsme; ce que l'homme se doit à lui-même, c'est le respect qui l'empêche de rien dire, de rien faire qui soit malséant, même dans la solitude; s'il prend soin de son corps, c'est comme d'une chose « qui est en tutelle de Tesprit, à laquelle il doit de la sollicitude, non du service ». Il conserve son indépendance en se mêlant le moins possible au vulgaire, ou en se comportant dans le monde comme aurait fait Socrate ou Zenon ; mais son indépendance ne va point jusqu'à choquer les bienséances; il se conforme aux mœurs de son pays, il accepte les nécessités de sa position, sans raffinement el ^ans affectation.

Le dernier et le plus utile conseil que nous donne la Philosophie, c'est de faire sur nous-mêmes un double examen . Sachons d'abord « quel doit être le progrès et la fin de ce que nous entreprenons, et mesurons nos forces, et voyons comme elles sont proportionnées à nos desseins ». Puis, chaque jour, faisons une censure de nos actions. L'examen de conscience quotidien finit par un élan vers Dieu, par une prière où l'auteur n'a dit rien de la vie éternelle pour demeurer fidèle à son programme stoïcien, mais où il n'a pas su éviter une autre infidélité. Il demande à Dieu cette action directe sur l'âme que les chrétiens appellent la grâce.

Aussi est-ce la Sainte Philosophie qui coniienUdi vraie doctrine de Tauteur. On y trouve les mêmes conseils; les mêmes vertus y sont énumérées, mais ramenées à Dieu, dont la loi les prescrit, dont la grâce les donne ou les assure. De même que les idées chrétiennes pénètrent dans l'exposition de la morale stoïcienne, les définitions et les divisions de Tantique philosophie se mêlent aux principes évangéliques; pour faire connaître la justice, du Vair commence par dire, avec Laclance, qu'elle unit les hommes à Dieu et entre eux, puis il reprend la fameuse définition des jurisconsultes : honeste vivere... vivre honnêtement, ne blesser personne, rendre à chacun le sien. Il reproduit également la division classique des quatre vertus, sans la mettre en relief, il est vrai, et en l'appropriant à sa doctrine. C'est ainsi qu'il montre la justice « arrivée à la perfection, et passant aisément jusqu'à la charité »•

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Le Traité de h Constance cl une Ictlrc intitulée Exhortation à la vie civile, contiennent un cours de morale publique. La Philosophie morale nous enseignait à fuir l'ambition, cette passion qui, loin de détruire toutes les autres, les cache et les tient en réserve pour le moment où elles pourront se produire avec impunité; mais elle nous recommandait « d'accepter modestement et d'exercer sincèrement » les charges où nous appellerait le témoignage de notre conscience, Tutilité de notre pays, la faveur de nos amis. De la pure abstraction, le Traité de la constance et VExhortat'mi nous transportent dans la réalité, au milieu de calamités publiques « telles que les plus gens de bien ont perdu toute espérance. » Du Vair ne manque pas de présenter un effrayant tableau de son temps et de son pays. Chose remarquable ! ce n'est plus l'ambition qu'il faut combattre, c'est le découragement, l'abandon des charges publiques, a cette rouille et moisissure qui s'accueille en l'âme par tels accidents », qui « ruine et difforme son courage, abâtardissant sa puissance, endormant et assoupissant sa vertu, lorsqu'il la faudrait éveiller ». A Dieu ne plaise qu'on embrasse la vie monastique en ce siècle troublé, comme si les premiers chrétiens n'avaient pas attendu le triomphe de l'Église pour chercher la solitude, comme s'ils n'avaient pas, môme après Constantin, commencé par donner au monde leurs plus vigoureuses années I C'est violer la piété et la charité que de manquer à ses obligations envers autrui, dont les plus étroites sont envers la patrie.

3M LES tlORAlISTES FRANÇAIS DU XVI* SIÈCLE.

Les efTorts des gens de bien sont inutiles, dit-on ! Excuse des lâches: « La fortune, c'est-à-dire, cette puissance de Dieu, imprévoyable aux hommes, » est telle, que rien n'est jamais désespéré, et d'ailleurs on n'abandonne pas les siens au lit de mort. Mais il y a des choses qu'un liomme de liien ne peut supporterl C'est à guérir des désordres que nous sommes appelés; on lait ce que l'on peut, non ce que l'on veut ; les chrétiens ne doivent pas reculer devant la peine, eux pour qui la patience a été un instrument de conquête et est restée un devoir. Enfin les peuples reviennent avec le temps à la sagesse et à la sanlé : qu'on se réserve pour cet heureux événement.

Mais que faire au milieu de ce peuple abattu? Avoir de la constance et en montrer pour l'exemple. )1 est vrai que du Vair ne comprend pas cette vertu comme tout le monde. Il y joint la prudence, même l'habileté ; s'il n'ose être de ceux qui blâment espressément Papinien, il se gardemil bien de l'imiter : «Nous avons été contraints de dissimuler beaucoup de choses pileuses, à dire viai, contre les lois de l'État et le devoir de nos offices. Souvent j'ai disputé en moi-même s'il ne falloit pas, quand telles occasions se présentoient, s'opposer courageusement au mal et plaider la cause de la justice avec le hasard de sa vie. » Mais pourquoi se perdre à crédit et de gaieté de cœur, en luttant contre la force établie? Il n'y a là rien de louable. Les gens de bien s'etTorcent de rompre les mauvaises entreprises B par beaucoup de doux et de gracieus moyens ».

On ne cède pas à l'injustice tant qu'elle peut être vaincue. On lui résiste même par la force. Si elle a renversé les lois, « je ne voudrois pour cela, dit Tauteur, jamais consentir à une chose injuste, sinon pour en éviter une plus mauvaise et plus injuste qui autrement en adviendroit ». Et plus loin : « Le bon citoyen doit bien avoir pour son but le salut public et la justice dont il dépend. Mais, quand le chemin ordinaire ne l'y peut amener, si faut-il qu'il s'y conduise par celui qui reste le plus commode. »

Aussi, quand des partis se forment dans l'État, l'homme de bien est contraint d'embrasser le plus juste, mais au commencement, lorsque les séditions s'apaisent sans difficulté. Une fois les choses trop avancées, il y a bien des raisons pour qu'il ne soit pas tenu de montrer au prince sa bonne volonté, en sortant de la ville, en quittant le pays où triomphe la mauvaise cause : la nécessité, qui ne connaît pas de lois, l'ordre commun du monde, qui ne permet pas de résister à la force, la crainte de la pauvreté où il tomberait, s'il laissait derrière lui tous ses biens, car la pauvreté excuse, non le méchant, mais celui qui ne fait pas tout ce qu'on pourrait rigoureusement exiger de lui. On ne cesse pas d'être homme de bien, parce qu'on s'est laissé envelopper dans un parti illégitime par nécessité a ou par un honnête dessein de secourir son pays », et l'on y peut rendre service à ce pays en « fléchissant doucement les volontés de ses concitoyens à reconnaître le bien et à le désirer ».

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Ainsi raisonnaient, d'après du Vair, pendant le siège de Paris, ceux à qui Ton reprochait de n'avoir pas suivi jadis le roi légitime chassé de sa capitale et qui, troubles peut-être au fond de leur conscience, cherchaient à se réconcilier avec eux-mêmes , en se promettant de travailler doucement et sans se perdre au rétablissement de la paix et de Tautorité royale.

Du Vair écrit, au moment où le long travail du seizième siècle porte ses fruits, où se développe une morale distincte, indépendante de la morale chrétienne. Le germe de la nouvelle doctrine est dans les doctrines qui ont ileuri avant la conversion du monde à l'Evangile. La religion des païens a été vaincue, maison s'arme de leur philosophie pour démontrer l'inutilité de la religion révélée ; à quoi a-t-elle servi,sionapu,sansêtreinstruitpar elle, connaître et enseigner la sagesse et la vertu ? Du Vair, élevé dans le respect de la religion et de l'antiquité, veut prévenir ou faire cesser tout antagonisme entre elles, sans sacrifier ni Tune ni l'autre. Il élève la philosophie aussi haut que possible ; il ne souffre pas qu'on lui conteste V honneur d'avoir soutenu l'immortalité de l'âme pour l'attribuer exclusivement au christianisme ^ Parmi les doctrines anciennes, il choisit celle dont la morale est la plus pure, la plus chrétienne ; il semble n en faire qu'une fidèle exposition, mais, en effet, il la complète, il l'épure encore, il donne à ses préceptes une autorité d'une

* De la Corutance, liv. III.

nature différente ; il y fait une grande place aux devoirs envers Dieu ; il compte sur Dieu pour assurer Vobservaiion de toutes ses vertus. Il offre à son siècle un Zenon chrétien, comme Balzac devait faire pour le siècle suivant un Socrate chrétien. Vains efforts I de son vivant même, du Vair verra la plupart des observations qu'il a faites, appropriées par Charron à un système qui dispense de la religion, quand il ne la contredit pas.

La morale publique, telle que renseigne du Vair, n'a plus rien de commun avec le Portique. Ce n est pas Térudition, c'est Texpérience qui fait parler l'auteur. L'écrivain délicat qui a raconté sa vie avec une vive sympathie pour sa personne, n'a pu y dissimuler certaines faiblesses. Du Vair avait l'âme plus droite que sa conduite n'était ferme. Il fut trop peu énergique, dans ces temps de sagesse et de santé dont il avait avec raison espéré le retour. On l'applaudit d'avoir signé l'abolition de la paulette en 161 8, mais on ne comprend pas qu'il en ait signé le rétablissement en 1621 \ Il voyait autour de lui et chez les gens de bien une égale honnêteté d'intentions, une égale timidité dans l'action; il espéra et proclama que leur manière d'agir, qui était la sienne, était conforme au devoir. Mais qu^ils sont dangereux, le conseil ou la permission de commettre une injustice, à laquelle on va donner l'irrémédiable certitude du fait accompli, pour en prévenir une sur laquelle plane encore l'incertitude de

* M. Sapey, p. 116.

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lavenir ! Ce n'est qu'une application de la fameuse maxime : La fm justifie les moyetis. L'intérêt personnel fera comprendre à tous les égoïstes qu'ils doivent se réserver pour le moment où Tordre sera rétabli, et il ne leur en coûtera pas beaucoup d'aider à ce rétablissement par de simples conseils, par « de doux et gracieux moyens ». On ne peut dire que la doctrine de l'auteur soit absolument contraire à la vérité, que Fintérét public et le devoir du citoyen n'exigent pas toujours de la prudence , et quelquefois même des ménagements pour l'injustice ; mais est-il sage de fournir des excuses a l'égoîsme et à la faiblesse? N'a-t-on pas souvent abusé de l'intérêt de l'État pour couvrir, ou son ambition, ou son avarice, ou sa lâcheté? La morale doit se garder de ces préceptes dont l'application est ou mauvaise ou bonne, selon que l'intention de celui qui les met en pratique est elle-même perverse ou pure. Les stoïciens de l'Empire romain résistaient courageusement à un pouvoir qu'ils ne pouvaient ni convertir ni renverser ; ils ne sauvaient ni Rome ni leur propre vie, ils sauvaient la dignité humaine.

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