I. CARACTÈRE GÉNÉRAL DU TRAITÉ DE LA SAGESSE
Il n'y a pas beaucoup de livres aussi déhués d'originalilc que le Traité de la Sagesse àe Charron. Pour demeurer fidèle à Tesprit de son maître, Montaigne, il se moque de la science, « grand amas et provision du bien d'aulrui, soigneux recueil de ce que Ion a vu, ouï dire et lu aux livres...., petit et stérile bien au prix de la sagesse », qui «c ne sert point à la vie^ ». Le nosce teipsum est sa règle, comme celle de Montaigne. Est-il possible de se faire une telle illusion sur la nature de son esprit et de ses ouvrages, de prêcher la réflexion quand on n'écrit jamais que de souvenir? La Sr/^es.^?^ est un recueil de pensées étrangères mises dans un ordre méthodique. Les citations, les exemples, tout y est de seconde main. C'est surtout dans les Essais que puise Charron, el, comme il est très-difficile i\ ceux
* Liv. Ul, ch. xiz, n* 15 et 10
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qui imitent Montaigne de séparer les idées et les expressions, il n'hésite pas à tout prendre. Mais, quoique les Essais contiennent bien des choses, ils ne forment pas un ouvrage méthodique et complet. A défaut de Montaigne, les auteurs qui lui ont été les plus chers servent de guide à Charron, Sénèque et Plutarque*. Le chapitre xi du troisième livre, intitulé Du bienfait ^ obligation et reconnaissmce^ n'est que le sec résumé du beau, mais long traité de Beneficiis. Les anciens ne sont pas seuls appelés à combler les lacunes de Montaigne. Charron nous avertit lui-même qu'il a fait des emprunts considérables à Juste Lipse pour traiter de la prudence politique*. Nous n'avons pas besoin d'être prévenus pour reconnaître un grand nombre de passages pris par lui à Bodin. Un de ses apologistes, Sorel, reconnaissait, dès le dix-septième siècle, « que sa description des passions étoit tout entière de M. du Vair' », et un écrivain moderne a relevé, non pas les imitations, mais les reproductions de ce dernier auteur dans un tableau sur deux colonnes*. Charron était habitué à ne point penser de lui-même, et, s'il recommandait l'originalité, c'était par imitation.
C'est à Montaigne qu'il a pris le caractère général de sa doctrine. Nous n'avons pas besoin de rappeler leurs relations tardives, leur affection réciproque, cette dernière malice de Montaigne , laissant ù un
*■ Préface^ à la fin. Le père Garasse lui reprocha vivement d'avoir
pillé Sénèque. Voy. M. Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. XI,
Charron^ 2»« article. — * Liv. III, préface du ch. ii. — ' Bayle
BicL, V» Charron, Rem. 0. — * M. Sapey, op. cit.y p, 156 et
uiY.
prêtre le droit de porter ses armes que celui-ci ne peut transmettre à une postérité. Sans doute, Charron, introduit dans la famille, fut d^aulant plus disposé à embrasser les idées, et Tobligation de les réduire endoctrine lui parut être une charge du legs honorable qui lui était fait. Plus (in, ou seulement plus judicieux, il eût reculé devant une pareille lâche,et,sans manquer de respect aux intentions de Montaigne, il eût montré qu'il comprenait son génie. Le traité de la Sagesse eût été désavoué en toute hâte, tout au plus protégé dédaigneusement par Montaigne. 11 s'y serait reconnu, mais en se trouvant bien changé. Montaigne touche à tous les sujets, ne s'appesantit pas, effleure, mais à plusieurs reprises ; il aime à poser les questions les plus délicates, à les discuter ; mais il fuit la nécessité d'y répondre nettement ; on ne sait pas toujours discerner sa pensée au milieu des arguments et des objections ; on craint de confondre les opinions et les traits d'esprit ; il demeure original en citant, comme on ne cesse pas d'être soi-même, parce qu'on s'habille de vêtements laissés par autrui. Nulle prétention à être chef d'école ; tout ce qu'il demande, c'est de n'être pas disciple ; il donne le tableau de sa vie, de ses mœurs, de ses opinions, et se défend sans cesse de proposer une régie à autrui. Charron professe ; chez lui, le doute affirme, l'esprit a disparu, rien n'est effleuré, toute question reçoit une réponse; les réponses se lient les unes aux autres ; voilà un système, non pas une espèce de mémoires psychologiques. C'est un Montaigne pédant, qui ne sourit jamais et qui ne
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s'épanche pas. On a fait observer que Montaigne disait : « Que sais-je? )> Charron : « Je ne sais. » Il faut ajouter que Charron ne se rendait pas compte de la différence et croyait répéter la devise de son maître. C'est le propre des imitateurs de dénaturer une pensée en l'exagérant pour la préciser.
On ne peut même dire que les idées d'emprunt soient toujours mises dans un ordre satisfaisant. Charron recherche les moyens qu'on a de se connaître soi-même. Il emprunte à Montaigne ces deux idées qu41 ne faut juger un homme, ni « par quelque acte singulier, qui sera quelquefois échappé sans y avoir pensé, poussé par quelque nouvelle, rare et forte occasion, et qui sera plutôt un coup de fortune ou une saillie de quelque extraordinaire enthousiasme qu'une production vraiment nôtre, » ni par le dehors : « Pour le bien connaître, il faut le voir en son privé et en son à tous les jours ^ ». D'accord ; le conseil est bon, donné à un homme qui en veut connaître un autre ; il ne sert pas à celui qui veut se connaître soi-même. Charron tenait à placer quelque part ce qu'il avait trouvé chez son maître. Il commençait par nous prévenir qu'il ne faut pas juger de nous-mêmes par autrui ; il a été, sans le savoir, entraîné à dire comment on s'y doit prendre pour juger autrui.
Il trouvait un écueil de plus dans la doctrine qu'il avait choisie. Le scepticisme répugne à la nature humaine. Pour se faire accepter, il faut qu'il soit
* Lif. I, oh. I, 6.
aimable ou douloureux. Il est aimable, quand, paré avec grâce, il lance sans obstination et comme sans dessein ses traits acérés, mais délicats, contre les parties faibles qui ne manquent jamais dans les doctrines les plus solides et les plus respectées, séduisant par un esprit que ne gène aucun scrupule et que n'embarrasse aucune démonstration, rassurant par sa légèreté même, donnant aux croyants la faculté de s'estimer indépendants parce qu'ils écoutent une moquerie sans gravité apparente. Il est douloureux, quand Tâme parait faire à la force de la raison le sacrifice des convictions où elle goûtait la paix, et noluit eonsolari quia non sunt, soit qu'elle regrette la foi perdue, soit qu'elle cherche avec anxiété le symbole nouveau, incertaine, errante, déchirée. L'esprit amuse, la souffrance émeut; elle inspire la compassion et le respect ; les croyances ébranlées ou détruites ont la tristesse des ruines. Un scepticisme lourd et froid, un scepticisme d'école et pour ainsi dire dogmatique, est fait pour ennuyer sans intéresser ; il n'excite qu'un étonnement peu flatteur ; on comprend ceux qui jurent sur les paroles d'un maître, non ceux qui doutent par ordre.
On nous reprocherait de l'injustice, si nous ne reconnaissions que, de temps à autre, il y a dans le livre de Charron des observations fines, suggérées sans doute par aulrui, mais exprimées par lui pour la première fois, que son style, toujours abondant, offre par moments, des manières de dire piquantes, saisissantes même.
Le traité de la Sagesse se divise en trois livres : le premier est consacré « à la connaissance de soi et de l'humaine condition »; le second, « aux instructions et règles générales de la sagesse ; » le troisième, « aux avis particuliers de sagesse par les quatre vertus morales. » Ainsi présenté, ce plan paraît excellent ; il semble qu'il embrasse toute la morale et que les diverses parties ne puissent empiéter les unes sur les autres. Mais Charron n'a pas su éviter la confusion et les répétitions. L'étude de la condition humaine lui révèle des vices que condamnent les règles générales de la sagesse et qui sont contraires aux quatre vertus morales. Il est peu de sujets qui ne se présentent pas à trois reprises devant le lecteur surpris.