‹ Les moralistes français du seizième siècleChapitre 22 sur 28 · III. — DE LA VERTU EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

III. — DE LA VERTU EN GÉNÉRAL

Avant tout, la sagesse, comme la vertu et l'habileté, par la réunion desquelles elle est formée, tend à la pratique. Charron, qui a souvent imité Bodin, ne s'accorde guère avec lui sur le rang à donner à la contemplation, à la science. Il rejette avec un certain dédain cette sagesse des théologiens et des philosophes, « le souverain bien et la perfection de Tentendement '. » — « La prudhomie, dit-il ailleurs', est le premier et le principal et qui de loin passe la science...., et de fait pour entendre et savoir les belles, bonnes et honnêtes choses, ou méchantes et deshonnêtes, Thomme n'est bon ni méchant, honnête ni deshonnête, mais pour les vouloir et aimer. » C'est le langage de Ylmitation de Jésus-Christ. « Les discours sublimes ne font pas l'homme juste et saint, mais la vie vertueuse rend ami de Dieu*. » Charron met le savoir au-dessous de la vertu et de l'habileté, à côté de la dignité, de la noblesse, de la valeur militaire ou immédiatement après. Les sciences pratiques sont celles qu'il apprécie le plus, d'abord les sciences morales •, économiques, politiques, dont nous apprenons à bien

* Liv. Il, ch. X, 3. — ■ Préface. — * Liv. î, ch. m, 1. — • Lit. I, ch. I, 5. — ^ Les livres qu'il faut mettre aux mains des enfants sont ceux « qui règlent les sens, les opinions, les mœurs. » (in, XIV, 11.^

vivre et à bien mourir, puis les sciences naturelles^ Quant aux autres, il ne faut les étudier que sommairement*. Encore fait-il une concession, quand il reconnaît que les sciences morales nous peuvent enseigner Fart de la vie. Il est, d'ordinaire, plus disposé à suivre l'avis de Montaigne qui les déclare absolument inutiles, et, comme celui-ci, il oppose les paysans aux savants pour démontrer que l'étude ce apporte plus de mal que de bien'. » Il se plait à soutenir que la sagesse et la science sont presque toujours séparées, que les tempéraments qui produisent l'une et l'autre sont tout à fait contraires, a car celui de la science et mémoire est humide, et celui de la sagesse et du jugement est sec*. »

Nous arrivons à la vertu proprement dite.

Elle n'existe pas sans la volonté d'être vertueux. Aussi ne la trouve-t-on pas chez ceux qui vivent a constamment bien réglés et modérés en toutes choses », sans se connaître, si cela est possible, par nature ou discipline, 'non par raisonnement^ Gardons-nous delà confondre, soit avec la prudiiomie naturelle, a dite bonté,» qui permet de suivre sans effort « la raison universelle, » dégoûtée par soi-même de la débauche et du vice*, soit avec l'im puissance naturelle % telle que celle de la vieillesse qui réclame vainement un respect peu mérité, et condamne les voluptés, parce qu'elle ne peut plus en jouir *. La volonté d'être vertueux se manireste

» Cf. ibid., 22. — «Liv. I, ch. ltii. — » Liv II, ch. m, 6. — ♦ Liy. m, ch. XIV, 19. — » Préface, — • Lit. II, ch. m, H et 12. — ' Ibid. — * Liv. I, ch. xxxri, 5.

ordinairement par Peffort. La vertu est «difficile, pénible et laborieuse^ ». Elle lutte contre les tentations. Une telle prudhomie est déjà supérieure à l'innocence naturelle. Mais elle-même est inférieure à celle qui arrête les vices à leur naissance, non dans leur progrès, « tellement que la vertu est passée en complexion et en nature'». La volonté n'a plus besoin d*efforl. C'est dans ce troisième degré que se trouve la perfection. Pour y arriver, il faut joindre à d'heureuses dispositions Tétude de la philosophie. C'était celte perfection, qu'avait obtenue saint Jean-Baptiste, que cherchaient avec les seules ressources de l'humanité les stoïciens et les épicuriens. Les grands obstacles que rencontre la vertu viennent des passions. L'homme doit régler sa volonté qui seule est en sa puissance, par laquelle il est bon ou méchant', maintenir l'ordre dans son âme, comme dans un État, en prévenant contre les surprises des sens le jugement, faculté intermédiaire, qui pourrait remuer les passions, égarer l'entendement *. Celui qui n'a pas le bonheur d'échapper aux mouvements maladifs par la félicité de sa nature, c'est-à-dire, par la santé même, peut choisir entre quatre remèdes. Le premier, qu'on ne recherche pas volontiers, est la stupidité; le second, aussi dangereux que le mal, est une contre-passion plus forte; le troisième consiste à fuir les tentations ; il est bon sans être le meilleur, puisqu'il fait défaut quand les tentations arrivent ; « le quatrième et meilleur

* Uv. II, ch. III, 12. — « Ibid., 13. — » Lîy. I, ch. ni, 1. — Li?. I, ch. xz, 3.

GHARROn. SM

de tous est une vive vertu, résolution et fermeté de rflme, par laquelle on voit et on affronte les accidents, sans trouble, on les lutte et on les combat'.» Du reste, il s'agit de dominer les passions, non de les détruire; un fou seul essayerait de changer la' nature *.

Cette théorie est, à peu de choses près, empruntée & Montaigne, quoique du Vair y ait aussi sa part. Mais l'harmonie en est singulièrement troublée par une malencontreuse imitation de Bodin. Charron reproduit la doctrine de celui-ci sur les climats*. Il admet la division du monde en trois parties, midi, nord, zone tempérée, et dresse le tableau composé des influences propres à chacun : le tempérament des septentrionaux est ramenéà la bêtise qui produit en eux la cruauté; celui des méridionaux à la mélancolie qui les rend constants, contemplatifs, ingénieux, religieux, sages comme l'éléphant, voluptueux et cruels ; car la cruauté est un effet commun aux deux principes. La conclusion de cette beUe doctrine est que les mœurs des différents peuples « ne sont à vrai dire ni vices ni vertus, mais œuvres de nature ». La vertu ne saurait les corriger entièrement ; tout ce qu'elle peut faire, c'est d'adoucir, tempérer, ramener les peuples des extrémités à la médiocrité. Ainsi la volonté est presque entièrement subordonnée à une puissance étrangère ; Charron lui ôte la force de remplir le rôle immense qu'il lui a donné.

« Liv. H, oh. i, tt-10. — « LÎY. U, eh. n, '2. ^ » Ut, I, ch.

SIIVIU.

Quelle que soit la part qui lui est faite ou l'indépendance qui lui est laissée, elle doit être désintéressée. Le désintéressement, nous l'avons dit, manque, d'après Charron, à la morale religieuse ^ Ce n'est pas être vertueux que de faire le bien, non par devoir, mais pour le profit, pour la gloire, par espérance, crainte ou imitation '. Des actions qui paraissent belles peuvent être inspirées par de mauvais motifs. Aussi ne jugeons pas d'un homme par l'extérieur, pénétrons au dedans'. Charron, comme Montaigne, redoute beaucoup Tamour de la gloire, non-seulement « cette grande faim d'honneur et de réputation basse et bélitresse », qui fait rechercher toute espèce de gens et employer toute espèce de moyens, mais cette passion des nobles âmes qui produit souvent les grandes actions. C'est une ambition, utile au inonde et en certain sens permise. Mais les actes qu'elle inspire, pour profiter au public, n'en valent pas plus par eux-mêmes ; elle ne donne que les apparences de la vertu et cache les vices sans les ôter ; rien ne garantit qu'ils n'apparaîtront point, quand ils ne compromettront plus une réputation faite, une puissance acquise*.

Voilà pourquoi on distingue trois sortes de vie : privée, domestique et publique. Charron représente la première comme celle où Tordre est le plus rare, la dernière comme celle où il se présente le plus fréquemment : « Ce qui se fait en public est une

* Liv. II, ch. V, 29. — * Liv. I, ch. ti, 4. — ' Liv. II, ch. m, 2. — Cf. liv. I, ch. xLix, 2. — ♦ Liv. I, ch. xxii, 1. 8, 10 et 12. •^ Cf. liv. III, ch. xLii, 2 et 5. Tout ce développement est copié sur du Vair.

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farce, une feinte ; en pri^é et en secret, c'est la vérité : et qui voudroit bien juger de quelqu'un, il le faudroit voir à son à tous les jours, en son ordinaire et naturel ; le reste est tout contrefait ^ »

Quand la vertu sort de Tàme pour passer dans l'action, la modération y devient nécessaire. La sagesse a est un maniement doux et réglé de notre âme, se conduisant avec mesure et proportion, et gît en une égalité de vie et de mœurs' ». Paix et petiy telle est la devise qu'adopte Charron ; il ne comprend pas qu'on impose à Thomme des règles qu'il nepeut suivre, que les a prêcheurs et législateurs » obligent ainsi l'homme à être en faute'. Pour lui, il s'accommode des plaisirs, comme son maître. L'homme est trop misérable pour se priver des faibles biens qu'il peut goûter ici-bas. Il y en a a qui évitent la santé, Tallégresse, la joie comme choses mauvaises*». C'est une fantaisie dénaturée que de renoncer aux plaisirs. Le grand art, la grande affaire, c'est de vivre et de vivre en homme, conformément à la nature. Ceux qui prétendent supprimer toute jouissance tentent l'impossible ; ils veulent a faire les divins et font les sots ; ils se veulent transformer en anges et se transforment en bétes ». L'homme, composé d'un corps et d'une âme, doit satisfaire l'un et l'autre. La nature a rendu agréables les actes qu'elle a faits nécessaires. Obéissons à son ordre excellent. Charron est sans pitié pour ceux qui se mortifient : il ne fait même pas, comme

* Ut. I, ch. xLix, 1. — •Liv.n, ch. it, 1. Cf. Préface. -^ • Liv. I, ch. XLTH. — * LiY. I, ch. Ti, 5.

Mont^igne, une exception à moitié ironique, en faveur des saints et des religieux. Tout ce que prescrit la sagesse, c'est de régler les plaisirs, el la règle consiste à en user peu, naturellement, avec modération, par rapporta soi^ En un mot la sagesse se charge elle-même de régler la débauche*.

Cette modération dans la doctrine permet seule d'acquérir la flexibilité qui est nécessaire à la vertu. Le sage est propre à toutes les façons de vivre, prêt aux situations les plus diverses : « La plus belle façon est d'être souple et ployable à tout, et à l excès même, si besoin esty pouvoir oser et savoir faire toutes choses et ne faire que les bonnes. 11 fait bon prendre des règles, mais non s'y asservir*. » Ceux qui sont trop Taibles pour acquérir cette flexibilité sont exposés à déplaire en conversation, à rougir de leur impuissance devant des compagnons qu'ils ne sauraient imiter. Nous reconnaissons la doctrine de Montaigne. Charron offre aux jeunes gens le même modèle que celui-ci, Alcibiade*.

La sagesse est d'autant plus difficile que la vie a plus de parties et demande plus de flexibilité : ce Des trois vies, interne, domestique, publique, qui n'en a qu'une à mener, comme les ermites, a bien meilleur marché de conduire et ordonner sa vie, que celui qui en a deux, et celui qui n'en a que deux est de plus aisée condition que celui qui les a toutes trois*. ttS'il en est ainsi, ne faut-il pas simplifier Texis-

* Liy. n, ch. VI, 2. — ■ Uv. III, ch. xiv, 16. — ' Liv. I, ch. iv, 13. Cf. liv. II, cil. IX, 2. — • Liv. UI, ch. xiv, 34. — » Liv. I, cli.

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