IV. — DES DIYOIRS
Il n'est pas de devoirs plus impérieux que ceux dont rhomme est tenu envers Dieu. La piété est «le premier office de sagesse ». Mais il n'est pas facile de s'y gouverner. Il faut se méfier de la supersti-
* Liv. I, ch. III, 6. — ' LiT. II, ch. vin, 8. — * LW. Il, ch. m, 18 et 10.
tion quMui ressemble assez pour tromper un grand nombre. La superstition naît dans les âmes faibles, les remplit de crainte, leur inspire une crédulité ridicule, fait faire des prières sans fin ; elle vient de ce qu'on n'estime pas assez Dieu. Quant aux prières en général. Charron semble d'abord en révoquer en doute Tefficacité, puis il en donne les règles ; on ne doit demander à Dieu rien qui soit contraire à sa loi et à sa providence^ Notre présomption nous empêche d'avoir de lui une idée assez pure ; « l'on entreprend de le mener, flatter, ployer, composer avec lui, afin que je ne dise braver, menacer, gronder et dépiter ». Les exemples pris à Montaigne viennent à lappui de cette idée d'abord exprimée par lui. Enfin Charron se moque de ce que toutes les religions ont imposé des mortifications ; il a beau citer exclusivement des exemples païens ; il est évident que ses railleries retombent sur le christianisme*. Voilà les trois points où il insiste un peu. Pour le reste, il renvoie aux prescriptions de l'Église qui a sur nous une autorité absolue '.
Dans la morale humaine, nous trouvons la justice*. Le devoir qui contient tous les devoirs est celui de l'homme envers soi-même ; a se souvenant que la principale et plus légitime charge que nous avons, c'est à chacun sa conduite* », il travaillera à bien vivre*. C'est une erreur que d'aller à Tavenlure, que de se servir de la vie pour faire autre chose ;
* LW. I, ch. Tii, 2. — « Lh. n, ch. t, 10. — » U)id., 18-24.
— « Liv. III. ch. ▼, i. — » LW. II, ch. n, il. Cf. IW. 1, ch. i. 1, 4.
— • Liv. II, Préface.
368 LES HORAMSTES FRANÇAIS DU XYI* SIÈaE.
« c'est aller contre ce qu'un chacun se dok, qui est de vivre sérieusement, attentivement et joyeusement », afin de bien vivre et de bien mourir; c'est la tâche d'un chacun ^
Se connaître soi-même, telle est la première partie de ce devoir. Nous savons déjà quelle importance Charron donne à ce devoir et comment on s'en acquitte. L'homme prend l'habitude de vivre en soimême et arrive à pénétrer le fond de sa propre nature par la méditation. Il a besoin d'un but « et train de vie certain ». Il choisira une profession à laquelle il soit propre, en se conformant comme toujours à la morale universelle. Voilà un avantage de plus qu'il trouve dans la connaissance de soimême. Il n'étudie pas seulement l'élat dans lequel il veut entrer ; il mesure ses forces pour ne point prendre un trop lourd fardeau. S'est-il trompé: il lui est permis de se dégager. Quelquefois, il est vrai, la bienséance le lui défend, et il est forcé de rester avec constance au joug où il est attaché *. Charron, ordinairement ennemi de la bienséance, luidonne ici un grand pouvoir; il met delà modération jusque dans son antipathie.
Sachant qui il est et ce qu'il doit faire, l'homme se cultive et profite de toutes choses. Il corrige ce qu'il a de défectueux', devient un sage, grâce à la réunion de la vertu et de l'habileté. Il règle son esprit en le préservant des folies, en l'entretenant de choses utiles, st rieuses, en cherchant à l'ordonner
Voir tout le chapitre : De la justice et devoir de V homme à sot'tnéme. — * l.iv. JI, ch. iv. — * Liv. I, ch. i, 17.
plutôt qu'à relever. Il s'affranchit en même temps ; « c'est une belle chose que savoir bien ignorer et douter, et la plus sâre » ; il s'instruit par les pré- ' ceptes et par les exemples, par les voyages ^ ; il ne se confine ni dans son temps ni dans son pays ; il arrive à n'admirer rien, comme à ne rien recevoir par crédit *. Il règle sa volonté en la soumettant à la droite raison, plutôt qu'à Topinion, qui doit être tenue pour suspecte, qu'à la passion, qui doit être tenue pour mauvaise. Il établit ainsi dans son esprit la tranquillité, qui est a le souverain bien, le fruit de tous ses labeurs et études » . Ce n'est pas une complète oisiveté, une solitude délicieuse, mais « une belle, douce, égale, unie, ferme et plaisante assiette et état de l'âme, que les affaires, ni l'oisiveté, ni les accidents bons ou mauvais, ni le temps ne peut troubler, altérer, élever, ni ravaler ». Les fondements en sont la piété, la modération, la bonne entente avec soi-même ; les moyens de l'acquérir sont la pureté de conscience et la fermeté de courage; les modèles où on Tadmire sontSocrate, Épaminondas, Scipion le premier Africain '. Le corps a ses droits : le sage entretient en lui la santé , ce bien préférable à tous les autres, même à la sagesse ; en quoi la sagesse servirait-elle à un apoplectique ? La prudhomie toute seule, « la santé de l'âme » est-elle d'un plus haut prix *? C'est bien le langage d'un philosophe formé par Montaigne. Nous ne se-
* LiY. m, ch. XIV, 25. — « Ibid., 30 et 31. — Ui. H, ch. vu, 7. *— 5 Liv. U, ch. xm. C'ôrt ordinairement le second Alricain que Montaigne propose comme modèle.— ^ Liv. I, ch. zi, 1.
rons pas surpris de lui entendre dire que la douleur est le plus grand, le seul mal, celui qui se fait le plus sentir et contre lequel on a le moins de remèdes Ml ne suffit pas d'écarter la maladie; le corps réclame des satisfactions, des plaisirs, et nous avons vu que Charron condamne l'excès de vertu qui tend à l'en priver.
Le moraliste ne met pas cependant les deux parties de notre nature sur un pied d'égalité. S'il veut qu'en général l'homme, pour jouir de la vie, maintienne l'harmonie entre Tune et l'autre, associe l'esprit aux plaisirs du corps, lui demande de les assurer en les réglant *, il reconnaît que le second est fait pour servir le premier. L'interversion d'un tel ordre serait « la plus vile, injuste, honteuse et onéreuse servitude de toutes' ». Car a le commencement de toute justice, le premier et le plus ancien commandement est de la raison sur la sensualité* ». Ainsi s'exprimait Bodin. Quand nous sommes accablés par la maladie, nous ne sommes pas diminués, et nous pouvons chercher dans l'âme un contentement qui doit nous suffire '.
Les deux parties sont inévitablement séparées par la mort. Quelque importance que Charron reconnaisse à la vie, il ne s* y attache pas avec la passion inquiète de Montaigne; il recommande une juste modération ; n'estimer la vie, ni trop, en la goûtant pour elle-même, ni trop peu, en pensant
* Liv. III, ch. xin, 1. — Cf. liv. I, ch. ti, 4. — • Ui. II, ch. ▼I, 2. — * Uv. III, ch. ▼!, 8 — * Uy. III, ch. ▼, 2. — » Uv. I,
ch. XZXTI, 1.
caiRRON. %n
que la meilleure est la plus courte. Le sage s'accommode doucement à un marché fait sans lui, et vit «t tant que le vivre vaut mieux que mourir^ ».
Dans cette dernière phrase, Charron semble approuver le suicide. Est-ce le sage qui peut apprécier lui-même si la mort vaut mieux que la vie? Mais il est grave de donner au suicide une approbation expresse. Après une longue discussion, Charron le condamne, tout en réservant les cas très-graves où il peut être légitime *.
Il nous parle de bonne mort ; il nous recommande de nous préparer au moment suprême. Il ne se préoccupe pas de l'opinion qu'on laisse de soi : et La plus sotte vanité de toutes, dit-il, est ce soin pénible de ce qui se fera ici après qu'en serons partis' ». Songe-t-il à la vie future, où nous devons arriver convertis, absous? Cela est peu vraisemblable. S'il croit, comme prêtre catholique, à l'immortalité de Tâme, il ne l'admet pas comme philosophe; bien plus, il la rejette, parce qu'il trouve que l'attente d une récompense ou d'une peine corrompt la pureté de la morale ; « cette impression que les vices qui se dérobent à la vue et connaissance de l'humaine justice demeurent toujours en butte à la divine, qui les châtiera voire après la mort*, » est probablement sans influence sur lui. 11 nous semble qu'il entend de deux manières la préparation à la mort*. Il fauty arriver sans crainte et sans chagrin ; autrement que devient cette tranquillité d'esprit où
* Liv. I, ch. Dxvi, 1. — • Liv. II, ch. xn, 18. — ' Ui. I, ch. m, 3. — • Liv. I, ch. xt, 15. — * Liv. I, ch. xii, 1 et suiv.
572 LES MORÂUSTES FRANÇAIS DU XYI- SIÈCLE.
réside le souverain bien? De pins, on doit faire mourir ses vices avant soi, non afin de paraître pur devant le souverain juge, mais pour se conformer à la raison universelle, pour compléter sa tâche en complétant la rëformation de son être.
Charron ne rejette pas cet adage, qu'il faut commencer la charité par soi-même. D'après lui, la loi divine : c Tu aimeras ton prochain comme toimême 0, laisse l'amour du prochain au second pian. Ce n'est pas une égalité qu'a voulu établir le Christ ; il nous a montré le type duquel cet amour devait se rapprocher ^ Cependant le devoir envers soi-même et le devoir envers autrui se limitent l'un l'autre. Si grands que soient les avantages de la solitude pour celui qui veut être sage , il n'est pas toujours permis de la rechercher : a S'enfuir et se cacher, ayant moyen de secourir à autrui et secourir au public, c'est être déserteur, ensevelir le talent, cacher la lumière , faute sujette à la rigueur du jugement*. » La fréquentation du peuple est dangereuse ; il est bon de la fuir, car on devient avare, débauché, à la vue de l'avarice et de la débauche ; mais c'est dans son âme le plus souvent qu'on est réduit à faire la solitude en « tenant pour suspect tout ce qui plait et est approuvé du peuple »« Telle est la solitude recommandée par les sages'.
Ce que nous devons à nous-mêmes restreint plus souvent ce que nous devons à nos semblables. La moindre obligation cède à la plus grande. Il y a
* Ut. m, ch. V, 1. — « Liv. I, di l, 2. * » Uy. U, ch. Ji,
2 et 4.
deux opinions extrêmement répandues : Tune qu'il faut s'oublier pour le service d'autrui, surtout pour celui du public; l'autre qu'il est nécessaire de s'y porter avec agitation, zèle, affection ; sinon Ton est regardé comme manquant de chaleur et de charité. On s'asservit à tout, on se mêle de tout. Les hommes « sont bien ménagers ou avares de leur bourse, mais prodigues de leur âme, vie, temps, affection et vo* îonté ». Étrange et injuste erreur I a C'est ne savoir ce qu'un chacun de nous se doit et de combien d'offices un chacun est obligé à soi-même. » Nos affaires délaissées en souffrent. Celles même d'au* trui sont d'autant moins bien dirigées que nous y apportons plus d'ardeur : « Le souverain remède est de se prêter à autrui et de ne se donner qu'à soi, prendre les affaires en main, non à cœur. » On n'en rend pas moins tous les offices dus au public, aux amis, mais on se porte seulement à ce qui est juste et encore sans trouble ^
La passion, qui force la volonté, ne respecte même pas le jugement. Elle nous fait voir toutes les qualités dans notre parti, tous les vices au parti contraire. Gardons avec soin l'indépendance de notre esprit*.
C'est toujours un palimpseste sous lequel nous retrouvons les Essais. Charron cite, après son maître, le mot de Statilius à Brutus, pour prouver que le sage n'a pas d'obligations envers.les hommes'^ ; il répète les railleries de ce même maître contre
Uv. II, çh. II, 7-H. — » Ibid , 11. — » Liy. I, ch. m, 1. ;
l'axiome stoïcien que nous ne sommes pas nés pour nous, mais pour le public ^
En revanche, il suit Sénèque de préférence à Montaigne, quand il parle de la compassion. On sait en quel honneur elle est dans l'âme tendre et miséricordieuse de ce dernier. Charron, vrai stoïcien cette fois, y voit la passion d'une âme faible ; il lui rereproche de produire des efTets injustes, celui qui compatit ne regardant qu'à la fortune présente, non au mérite de chacun*: a II faut secourir aux affligés sans s'affliger'. » Charron, qui fait un traité, est sans peine plus conséquent à lui-même que Montaigne qui peint sa propre nature.
Ce que nous devons à autrui, c'est la justice. Avec l'école , Charron distingue la justice philosophique et la justice usuelle : la première parfaite, la seconde imparfaite ; il se contente volontiers de celle-ci dans la vie pratique*. La justice usuelle reçoit elle-même une double division : en premier lieu , elle est ou égale, c'est-à-dire strictement conforme aux lois, ou équitable ^ ; l'opposition qui existe entre la légalité et l'équité a plusieurs fois attiré Tattention du moraliste , excité même son émotion , chose rare : a Voilà, dit-il', un richard qui a ruiné et mis au désespoir de pauvres familles, mais c'a été en demandantcequ'ilapenséétresien etce par voie de justice : qui peut le convaincre d'avoir mal fait? Oh I combien de bienfaits sont omis et de méchancetés se
* Liy. I, ch. xxn, 12. — ■ Liv. I, ch. xxiv, 2. — ' Liv. III, ch. XI, 11. — Cf. liv. I, ch. m. - * Liv. UI, ch. v, 3 — » Ibid., 4. — • Liv. I, ch. VI, 11.
GfiARROM. 375
commettent sous le couvert des formes, lesquels l'on ne sent pas ! x> En second lieu, la justice usuelle est commutative ou distributive. Charron ne manque pas une si bonne occasion de rabaisser l'homme en montrant combien les tribunaux laissent à désirer. Il les blâme à tort de distribuer des peines, non des salaires; mais il a raison, lorsqu'il fait remarquer les inconvénients infaillibles d'une poursuite, même suivie d'absolution ^
La justice défend d'interpréter mal les belles actions d'aulrui, par exemple d*attribuer la mort de Caton à la crainte de César ou à l'ambition. La corruption nous rend ou jaloux de la vertu chez autrui, ou incapables de la comprendre '.
S'abstenir de toute injure envers ses semblables ne suffît peut-être pas pour être juste. Charron nous excite à faire du bien par toute sorte déraisons que lui fournissent les exemples de Dieu, de la nature, surtout notre intérêt personnel; nous enchaînons celui qui reçoit. Mais les bienfaits, comme toutes nos actions, doivent leur valeur morale à l'état de notre âme, à notre intention, et le désintéressement en est la loi essentielle'.
Des devoirs spéciaux résultent, dans la vie privée : du mariage, de la paternité, de l'amitié, des relations domestiques en général ; dans la vie publique, de la souveraineté, des fonctions, de la qualité de citoyen ou de sujet. Dans la description de ces de-
* Liv. m, ch. Y, 5. — • Liv. 1, ch. vi, 9 et liv. I, ch. xvi, 15, -* Liv. in, ch. XI.
voirs, rinfluence de Bodin sera plus sensible encore que celle de Montaigne.
Charron fait du mariage « une douce société de vie, pleine de constance, de fiance et d'un nombre infini d'utiles et solides offices et obligations mutuelles, une compagnie, non pas d' amour j mais d'amitié... peu de mariages succèdent bien qui sont acheminés par les beautés et désirs amoureux ^. » Yoilà du Montaigne; voici du Bodin. La répudiation ah libitum, qui tient en bride les femmes superbes et les maris fâcheux, vaut mieux que le divorce avec juste cause, qui déshonore les deux époux. Charron est partisan du divorce. L'indissolubilité du mariage lui parait une des raisons qui rendent l'amitié conjugale imparfisiite, parce qu'elle est contrainte*. L'adultère devrait être puni de mort ; il produit seulement le divorce et la séparation de compagnie, fâcheuse innovation de Justinien qui subissait l'influence deThéodora'.Dans (out lechapitre, Charron s'occupe fort peu de ce que réclament la morale et la société. Les objections contre le mariage sont tirées des inconvénients que présente un ménage mal assorti, des soins matériels qui absorbent l'esprit,de Tinfluence féminine qui empêche les grandes entreprises et les voyages. En y répondant, l'auteur fait beaucoup de concessions ; il semble regarder les heureux ménages comme rares, comme exceptionnels, le mariage comme une école de vertu, où la perfection est d'autant plus méritoire qu'elle est
* Liv. I, ch. xLii, 6. — • Liv. III, ch. yu, 6. — ^ Jbid., 12.
moins commune, et se contente de reproduire les règles des anciens ou des chrétiens sur la situation réciproque des époux, sur le divorce. Il défend la monogamie, mais avec la froideur d'un apologiste oUBciel.
Les devoirs communs des deux époux, ceui qui sont propres à chacun d'eux sont traités dans deux chapitres fort courts ^ Nous ferons seulement observer que Charron maintient toujours la supériorité de l'homme sur la femme \ que « vaquer à la ménagerie 0 lui parait « la maîtresse qualité » de celle-ci, enfin qu'il recommande, avec beaucoup de raison, mais toujours d'après Montaigne, la modération dans les plaisirs de l'union conjugale. Il se sert à peu près des mêmes termes : « C'est une religieuse et dévote liaison, d
La fidélité est un devoir commun aux deux époux. Mais qu'ils ne soient pas jaloux l'un de l'autre ; la jalousie a engendre une curiosité pernicieuse de son mal, auquel il n'y a point de remède qui ne l'empire et ne Tengrège ; car ce n'est que le publier, arracher de l'ombre et du doute pour le mettre en lumière, et le trompetter partout, et étendre son malheur jusques à ses enfants^». Ainsi Molière nous parlera
Bes curiosités d'apprendre
Ce que l'on tremble de savoir *,
et recommandera aux maris trompés la discrétion,
* Liv, iïl, (h. XII et xni. — * Cf. liv. IIÏ, ch. vu, 6. La faiblesse de la femme est le second obstacle à la perfection de l'amitié entre époux; les égaux seuls peuvent être unis par une amitié parfaite. — * Liv. I, ch. xsx, 3. — * Amphytrion,
378 LES HURIUSTES FRAHÇUS DU XVI* SIÈCLE.
surtout dans leur intérêt. Avant lui et après Montaigne, Charron proteste contre la fausse opinion qui fait de la situation de mari trompéun si terrible mal, et demande s'il y a une plus grande folie « que d'estimer moins une personne pour le vice d'autrui qu'il n'approuve pas* ». Voilà un conseil pour l&s maris. Il est inutile d'en donner aux femmes ; la jalousie leur est trop nalurelle.quoiqueleurintérêt leur prescrive de toujours fermer les yeux *.
Charron s'attache à celte puissance paternelle attaquée par Montaigne, et défendue par Bodin avec une égale vivacité. Il croit qu'elle sei'ail nécessaire pour tenir les enfants en crainte, punir leurs fautes sans les publier, assoupir les différends de famille, et il en déclare l'abolition funeste aux républiques*. Dans d'autres passages, le disciple de Montaigne reparait. Peut-il être question de puissance pour celte vieillesse si faible, si méprisable, qui ne doit chercher que l'affection, « car le commandement et la crainte ne sont plus ses arnies'u I Le père doit, de son vivant, faire participer ses enfants b l'administration et k la jouissance de ses biens, s'ils en sont capables, à sa mort, leur laisser ce qu'il possède, selon la loi du pays *. Il n'y a pas beaucoup de publicistes assez inconséquents pour demander le rétablissement de la puissance paternelle et condamner le testament.
Charron n'a guère fait que s'inspirer de Montaigne pour tracer les obligations des parents * : « Les pa-
> Liv. I, ch. VI, 4 et g. — LW. [II. cb. tut. 3.— >Uv. III, cb. ixxt, *. — * Lit. I, cb. jun, 2 et 3. — • Lit. I, ch, iiit, 5. — Lit. m, cit. UT, 38 ei 39. — ■ Toul le diap. m du IÎt. m.
rents, dit-il, sont doublement obligés à ce devoir (d^ëducation), et parce que ce sont leurs enfants et parce que ce sont des plantes tendres et Tespérance de la république. C'est cultiver sa terre et celle du public ensemble. » Ce dernier intérêt fait regretter que l'éducation soit entièrement abandonnée aux parents, et que tous les enfants ne soient pas élevés de même, suivant Tordre de l'État. Charron n'a pas le tact judicieux de son maitre; aussi prétend-il donner des préceptes même pour la conception et la grossesse; mais, après la naissance, il retrouve un guide et marche plus sûrement. Il n'est pas le premier qui fasse aux mères une loi de nourrir ellesmêmes les nouveau-nés. Quant à l'éducation, nous n'avons pas à esquisser un système qui n*a rien d'original sur un sujet qui ne rentre pas tout à fait dans notre cadre. Disons seulement qu'il tend à former le sage, comme le comprend Charron, maître de son jugement et de sa volonté, en recourant le moins possible à l'autorité, en habituant l'enfant à se cultiver soi-même par la lecture et surtout par la réflexion.
Les parents doivent se montrer doux et tendres avec leurs enfants. C'est mal remplir le devoir d'éducation que d'y employer la rigueur, « les coups, les injures, comme il se fait au collège ». Qu'on les traite libéralement, usant de douces remontrances, de manière à « engendrer au cœur les affections d'honneur et de pudeur ». Que les pères ne refusent pas ce nom même qui leur appartient, qu'ils ne montrent pas toujours leur autorité et leur mor-
3W LES lOItALISTBS FBAHÇAIS DV ITI* SifiCLS. gue, qu'ils oaTrent leurs bras à leurs enrants, qu'Us laissent servir leur forluoe aux plaisirs de ceux-ci.
La douceur et l'abandon ne sont que les apparences de l'afîection. Quant k rafTection elle-même, die n'est pas due au titre d'enfant, mais seulement aux qualités naturelles et acquises qui apparaissent peu h peu. Comme Montaigne, Charron dispense de l'aHection envers les fils infirmes ou laids, en conformité de la volonté divine qui les a disgraciés, pourvu qu'on garde, mémedans le refroidissement, de la modération et de la justice*.
CharrtHo traite avec un moindre détail des devoirs imposés aux enfants; il les considère à la fois comme plus étroits pour ceux-ci, comme moins importants pour le public que les devoirs des parents*.
Il distinguée son tour deux espèces d'amitié, l'une parfaite, a » peine bien conçue par imagination », l'autre commune et imparfaite. Nous ne reproduirons pas, même en résumé, un parallèle emprunté à un auteur que nous avons déjà étudié. La seconde oblige à. aimer, mais sans jamais sacrifier la piété, la vérité, la vertu ; ceux qui la ressentent se réservent la faculté de haïr plus lard; ils secourent leurs amis sans en élre priés, ils se gardent de leur être importuns. Obligations et i*estrictions sont également inconnues dans l'amitié parfaite où deux Ames sont confondues sous l'empire de la vertu, au point de n'en former plus qu'une seule*.
Le meilleur offîced'amitié, c'est « radmonition ». Q faut aimer sainement pour courir le danger de blesser un ami par intérêt pour lui^ Charron prétend donner un conseil pratique ; il s'agit donc ici de la deuxième espèce d'amitié. Mais celle-ci estelle assez solide pour supporter, sans se rompre, le choc toujours redoutable d'une admonition, fûtelle la plus utile du monde à celui qui la reçoit?
Après Tamitié, mentionnons la relation spéciale créée par le bienfait, la reconnaissance, qui n'en est pas moins strictement obligatoire pour être parfois embarrassante*.
Il est permis, il est indispensable de former les liaisons diverses dont nous venons de parler, mais le sage n'en dépend pas'. Toutes les personnes envers qui nous sommes enchaînés par des devoirs spéciaux, époux, parents, enfants, amis, nous pouvons les perdre. Leur perte inspire un chagrin que Charron condamne et veut consoler en même temps. C'est pour soi-même qu'on pleure et non pour ceux qui ne sont plus ; effet d*égoîsme et de faiblesse 1 Qu'on se fasse d'autres amis : « L'amitié est un des plus grands biens de la vie, aussi est-il des plus aisés à acquérir*. » Ce n'est évidemment pas de Tamitié parfaite que Charron entend parler ici. Mais est-ce la peine d'avoir si longtemps étudié l'âme humaine, pour feindre d'ignorer qu'il est d'incon-» solables chagrins, des pertes irréparables? La con-
« Ut. ra< ch* IX, i. ^ « LiY. III, ch. xi, 45 et suit. — » Li III, âh. Yi. — * Liv. III, chw xxtii.
982 LBS MORALISTES FRANÇilS DU lYI* SIÈCLE.
stance des stoïciens et Fégoisine de Montaigne ont ici mal inspiré le moralisle.
Charron s'occupe enfin, mais très-brièvement, des relations qui doivent exister entre les maîtres et les serviteurs. Aux premiers il recommande Thumanité; il engage les seconds, non-seulement à Pobéis* sance, mais encore à la fidélité du cœur, au dévoue^ ment^ 11 condamne naturellement l'esclavage*.
Dans la morale publique, nous trouvons en pre* mier lieu les devoirs des princes : « Leur vie, pour être innocente, est infiniment laborieuse'. »
Après la connaissance de leur état, « la première des choses requises est la vertu* », d'abord parce qu'il convient que les plus haut placés soient les meilleurs, et surtout parce qu'ils doivent ménager leur réputation et donner le bon exemple. Charron ne fait plus ici de la morale désintéressée ; il est vrai que le chapitre est consacrée à la prudence politique.
Il recommande spécialement la piété, la justice, la vaillance, la clémence.
La piété prescrit au prince, non-seulement de craindre et d'honorer Dieu, comme tout autre homme, pour son salut, mais encore de conserver la religion dans un intérêt politique. Ceux qui craignent Dieu n'attentent pas au pouvoir et tout changement apporté au culte entraine un changement dans l'État '.
* Liv. III, ch. XV. — • Uv. ï, ch. xliv. — ' Liv. I, ch. xlv, 7. — * Liv. III, ch. XI, 2, et pour tout ce qui suit, même chapitre. — 5 Cf. liv. m, ch. XVI, 1 .
GHARROn. 383
Le prince n'est pas dispensé d'obéir à la justice, comme on a osé le soutenir quelquefois ; le devoir est plus rigoureux pour celui dont le pouvoir est plus étendu ; un prince juste observe les lois de Dieu et de la nature; Tune de ces lois l'astreint à tenir ses promesses, excepté dans les cas où les particuliers pourraient être dégagés des leurs, et même celles de ses prédécesseurs, si elles tournent au profit du public ou s'il est 1 héritier de ceux qui les ont fait es ^ Ici Charron résume encore Bodin. Les lois faites par le prince ne Tobligent pas avec la même force que ses promesses, parce que le propre droit de la souveraineté lui permet de les changer « à son plaisir »; mais son honneur et son intérêt lui prescrivent de s'y tenir tant qu'elles sont en vigueur', il veille à ce que bonne justice soit faite à ses sujets ; c'est sa principale dette envers eux * , aussi ne prend-il point parti entre les diverses factions*; il dirige toutes ses actions vers le bien public, sans songer à son profit particulier'.
Une des parties où il est le plus important et le plus difficile d'observer la justice est celle des finances. Charron distingue les moyens légitimes et les moyens illégitimes de remplir le trésor. Il blâme fortement tout trafic fait par le prince, surtout celui des honneurs. Si les emprunts ne peuvent être remboursés qu'au moyen d'impôts nouveaux, il ne veut pas qu'ils soient levés sans le consentement
« LiY. III, ch. xTi, 3. — « LiY. III, ch. xti, 4. — Cf. IW. 1, ch. XLw, 3. — ' Liv. III, ch. xvj, tt. — ♦ Liv. III, ch.^iv : vui, 2. — > li?. III, ch. xn, 7.
des sujets; il exige que les impôts destinés à les amortir soient réels, non personnels, de mnnièi*e à peser sur les nobles, et que la répartition en soit parfaitement égale.
La justice ne permet pas de faire la guerre aux princes voisins, si ce n'est pour une cause légitime, c est-à-dire, la défense de soi-même ou de ses alliés, et afin d'obtenir la paix et le reposa Ajoutons que c'est une noble entreprise que de soustraire un peuple étranger au joug d'un oppresseur*. Il est moins beau, mais il est si utile qu'il peut devenir nécessaire, et par conséquent permis, de faire la guerre au dehors pour se débarrasser des citoyens turbulents.
La justice est moins étroite pour les souverains que pour les particuliers. Sans doute il n'est jamais permis aux premiers d'être perfides et tout à fait injustes, mais ils peuvent mêler Futile et Thonnête à trois conditions : que le bien public l'exige , que ce soit pour se défendre et se conserver, non pour attaquer et s'agrandir , enfin que ce soit avec mesure et discrétion. La défiance, qui n'est pas nécessaire aux particuliers, la dissimulation, qui leur est défendue, sont indispensables aux princes. Quand ils en viennent à l'action, ils peuvent gagner les ca-^ pitaines, les conseillers, les amis, jusqu'aux femmes des ennemis ou des sujets suspects, non des alliés ou des amis ; il est moins sûr que les subtilités, les équivoques, les belles paroles et promesses soient
« Liv. III, ch. m, 20 et 21. — « Liv. III. ch. xti, ii.
GHARROM. 385
licites ; mais, « en cas de nécessité grande, temps trouble et confus, pour promouvoir le bien, pour détourner un grand mal de TÉtat et contre les méchants, ce n'est pas grande faute, si c'est faute ». Charron absout la plupart de ses contemporains. Il énumère ensuite un certain nombre de faits, plus honteux, « parce qu'ils tiennent beaucoup de Tinjustice avec quelque grain mêlé de justice ». Il cite des sentences qui servent à les excuser, se garde lui-même de les condamner et ajoute, comme Montaigne, « pour la justification ou diminution de leurs fautes, que, se trouvant les princes en telles extrémités, ils ne doivent procéder à tels faits qu'à regret et en soupirant. »
On demande si, à la guerre, il est permis au prince d'user de ruses. Charron, moins scrupuleux que Montaigne, n'hésite pas à répondre : « La guerre a naturellement des privilèges raisonnables, au préjudice de la raison. En temps et lieu est permis de se prévaloir de la sottise dés ennemis aussi bien que de leur lâcheté ^ » La guerre civile donne apparemment les mêmes privilèges que la guerre étrangère, car le moraliste permet au prince de calmer une sédition par de belles promesses, en termes ambigus, et de ne pas les tenir, parce qu'elles lui auront été injustement extorquées*.
La troisième vertu du prince est la vaillance, a sans laquelle à peine mérite-t-il le nom de prince. »
* Liv. m, ch. III, 38. — « Liv. m. ch. nr : ix. 2,
La quatrième est la clémence ; Charron en fait un grand éloge dans la première partie de la prudence politique, « qui est de la prévision »; mais, une fois venu à la seconde, « qui est de l'action b, c'est la sévérité qu'il recommande ^
A ces quatre essentielles vertus, il ajoute la libéralité, la modération dans la colère, la dignité dans es mœurs. Il semble, du reste, ne parler de la libéralité que pour en blâmer l'excès et en signaler les dangers; il la montre blessant et ruinant le peuple, menant droit aux exactions, aux impôts exagérés, aux confiscations : « Elle se porte bien avec la tyrannie même. » Il se plaint qu'on l'enseigne aux j eunes princes : « car il est dangereux d'imprimer la libéralité en celui qui a de quoi fournir autant qu'il veut aux dépens d'autrui. » Un peu plus loin, il dit avec une énergie bien rare dans son livre : « Les grandes libéralités et donations démesurées envers quelques particuliers mignons, les grands bâtiments superbes et non nécessaires, sont odieux aux sujets qui murmurent qu'on en dépouille mille pour en vêtir un, que Ton piaffe de leurs substances, Ton bâtit de leur sang et leur sueur. »
Charron passe presque entièrement sous silence la conduite privée du prince*. Sans doute il le renverrait à ce qu'il dit des parliculiers. Il est assez remarquable qu'il ne dise rien de la chasteté, recommandée par Bodin dans un intérêt tout politi* que. Avait-il peur de blâmer indirectement Henri IV ?
« Liv. III, ch. III, 5. — « Voy. seulement liv III, ch. ii, 15 et liv. III, ch. III, 13.
Auprès du prince sont les conseillers ; au-dessous de lui, avant d'arriver au peuple, se trouvent ceux qui remplissent des fonctions publiques, les magistrats, les officiers.
Aux conseillers, Charron demande la fidélité, la prudence, la liberté, la fermeté, la discrétion*. C'est à eux qu'il appartient de remplir envers les princes ce devoir d'admonester, le premier de tous entre amis du même rang*.
Les premières questions qui se présentent à propos des fonctions publiques sont celles-ci: Est-il permis de les rechercher ? quand faut-il les accepter? Comme tous les moralistes, Charron condamne l'ambition en elle-même; il reconnaît cependant qu'elle peut être utile au public, parce qu'elle pousse aux belles actions ; mais elle lui est funeste, quand, au lieu de tondre à la gloire, elle aspire à la grandeur et au commandement ; elle conduit alors au crime'. Que devons-nous faire? « Si l'on nous présenle une charge dont nous soyons capables, acceptons-la modestement et l'exerçons sincèrenjent*. » Acceptons-la modestement sans l'avoir briguée, à plus forte raison sans l'avoir achetée, après nous y être préparés en réglant nos passions*^, après nous être soigneusement examinés nousmêmes •. Exerçons-la sincèrement, sans ostentation, sans autre vue que de remplir un devoir''.
• Liv. m, ch. II, 17. — » Liv. HI, ch. ix, 2. — s Liv. I, ch. «ii, 1,5 et 6. — * Liv. III, ch. xm, 3. L'antithèse est empruntée à du Yair. — » Liv. III, ch. xvii, 2. — « Liv. H, ch. iv, 2. — i Liv. III, ch. XLii, 3.
Les obligations du magistrat sont doubles. Il en a envers le souverain ; il en a envers les particuliers. Sur refendue de Tobéissance due au premier, Charron répète ce qu'a dit Bodin : exécuter les lois générales comme les mandements spéciaux ; attendre pour ceux-ci un second ou un troisième ordre, après avoir présenté les remontrances, quand ils sont contraires au droit et qu'ils ne contiennent pas la clause dérogatoire, quand ils blessent Tintérét public ou que la religion du prince a été surprise ; quitter sa charge au contraire et tout souffrir plutôt que de se prêter à la violation des lois divines ou naturelles ; enfin passer condamnation sur les crimes commis par le prince plutôt que de « l'irriter et perdre tout » comme fit Papinien. N'oublions pas ce conseil que rapporte Charron : « Aucuns sont d'avis de les choisir (les officiers) d'une douce et médiocre vertu, car les outrés et les invincibles qui se tiennent toujours sur la pointe et ne veulent rien quitter, ne sont communément propres aux affaires*. » La partie des devoirs envers les sujets ne contient rien de remarquable, si ce n'est une exhortation nouvelle à la sévérité*.
L'élève de Montaigne tient par-dessus tout au respect de l'ordre établi, dans toutes ses parties ; d'après lui, le suprême devoir des citoyens est de le maintenir : « Il n'y a rien plus grand en ce monde que l'autorité qui est une image de Dieu, un messager du ciel*. » La loi des lois, la règle des règles
« Liv. ni, ch. II, 19. — « Liv. UI, ch. xyii, 3 et suiv. — » Liv
If, ch. T11I, 1.
< est de suivre et observer les lois et coutumes du pays où Ton est ». Le fondement de leur autorité,ce n'est pasla raison, c'estleur existence même; celuilà pèche qui leur obéit, parce qu*elles sont justes, car il usurpe le droit de les juger. Toute innovation est à éviter ; le bien en est douteux, le mal en est certain. Quel orgueil que de troubler un Ëtat pour établir ses opinions^! Les changements ne doivent être introduits dans Tordre législatif qu'en cas de nécessité ou pour une évidente et grande utilité; encore doivent-ils y être faits inf^ensiblement'. Mais, s'il ne faut pas détruire les lois, il est permis de les tourner : a car il vaut mieux leur faire vouloir ce qu'elles ne peuvent, puisqu'elles ne peuvent ce qu'elles veulent' ».
Au premier abord, rien de plus facile que le devoir qui vient d'être indiqué, mais il devient embarrassant en plus d'une circonstance, au milieu des factions qui se disputent le pouvoir, si elles en viennent à la sédition, si cette dernière se transforme en rébellion, enfin quand la guerre civile, le plus grand des maux, éclate dans le pays. Ceux qui sont libres de tout engagement doivent-ils en contracter un ? Charron hésite; cependant a il lui semble que les hommes illustres peuvent et doivent se ranger du parti qu'ils jugeront le meilleur ». Comment discerner le meilleur parti ? La difliculté est grande quelquefois, ce et puis il y a plusieurs choses à penser outre la justice et le droit des parties ».
* Ibid., 7. — • Liv. II, cli m, 7. — » Ut. HT, ch. iv : xr.
I ci le moraliste ne s'occupe pas du grand nombre et, s'il dit un peu plus loin en termes généraux, que « la neutralité n'est ni belle ni honnête », il entend parler de rindifférence, il songea la pensée, non à l'action, car il propose comme exemples « ceux qui sont communs aux actions, offensifs à nuls, officieux et gracieux à tous, se complaignant du mallieur commun. » Une fois engagé dans un parti, il convient de s'y comporter avec modération, s'abstenant de participer aux excès, gardant l'indépendance de son jugement à l'égard des amis comme des ennemis ^
L'ordre établi est représenté par la personne du prince. Les sujets ont trois devoirs envers lui: Thonorer comme portant l'image de Dieu, lui obéir, lui souhaiter toutes sortes de prospérités et prier pour lui*. Le second est peut-être le plus important que contienne la morale publique, car « est beaucoup plus dangereux le déni d'obéir ou le mal obéir que le mal commander' ». Les imperfections du prince ne dispensent pas de Tobéissance; elles en font un salutaire exemple pour la postérité*. Quant au troisième devoir, il expire à la mort du prince; alors il peut être jugé par chacun ; il devrait être jugé publiquement ; « Ce que justice n'a pu sur sa tête, c'est raison qu'elle l'ait sur sa réputation et sur les biens de ses successeurs*. » Est-ce raison, en effel? Si les souverains apprennent de Montaigne et de Charron à mépriser la postérité, dont l'opinion n'ira
• Liv. III, ch. IV ; xii. — • Liv. III, ch. xvi, 9. — ' Liv. I, ch. XLi, 7. — * Liv. m, ch. XVI, 12. — * Ibid.
pas les réveiller dans le tombeau, qu'importe cette juridiction reconnue aux consciences ou conférée à un tribunal sur leur réputation ? Il est vrai que les philosophes peuvent prendre les hommes tels qu'ils sont et mettre 5 profit les sentiments dont ils blâment le principe et reconnaissent Texistence, comme le désir de la louange, la crainte du blâme. En revanche, la seconde sanction ne peut se justifier d'aucune manière ; c'est un singulier moyen de punir une personne que de frapper exclusivement ses successeurs.
Ce que nous venons de dire montre assez quel est, d'après Charron, Tunique fondement des devoirs envers le prince: c'est l'utilité publique.
Faut-il traiter le tyran comme le prince? Nous retrouvons ici Bodin. Le tyran est d'abord celui qui usurpe le pouvoir : qu'il en use bien ou mal, on doit lui résister de toute manière, par voie de justice, si l'on peut, sinon par voie de fait. Il est vrai que, une fois le tyran installé et reconnu, la sagesse prescrit de le souffrir et de lui obéir pour n'exciter pas la guerre civile ^ Le même nom est donné au prince légitime qui abuse de la souveraineté. Est-ce en violant les lois divines et naturelles'? Il n'a plus droit à l'obéissance, mais tout ce qu'il est permis de faire, c'est de souffrir ou de s'enfuir. Est-ce en se portant aux derniers excès sur les biens et sur les personnes de ses sujets ? Ceux-ci n'en sont pas moins tenus aux trois devoirs envers lui. Enfin
* Liv. m. ch. rr : K. — « Cf. liv. HI, ch. in, 9.
S9S LES MORALISTES FRAfiÇilS UU XVI* SIÈCLE.
est-ce ponr changer la forme de l'État? La résistance en justice ou par voie de fait est permise, imposée, mais seulement aux tuteurs naturels de FÉtat, aux électeurs, aux princes, aux étals généraux^.
L'inégalité des rangs dans la société produit la diversité des obligations. Les grands veillent d'une part au maintien de l'État et à la défense du prince, d'autre part ils protègent les petits ; abuser de ceux-ci, a de leurs corps et biens, est chose contraire à la vraie grandeur et noblesse. Les petits s'inclinent devant tous les grands; à ceux d'entre eux qui sont bons, ils doivent de plus l'inclination du cœur qui est estimer et aimer *. »
Tels sont, en résumé, les devoirs que la morale privée ou publique impose à l'homme envers ses semblables. Mais toute relation produit une obligation pour lui. C'est manquer à la morale que mépriser les animaux, « en abuser et eiercer cruauté, chose gui rejaillit contre le maitre commun et universel qui les a faits, qui en a soin et a dressé des ois pour leur bien et coîiservation^ ».