‹ Les moralistes français du seizième siècleChapitre 25 sur 28 · Y. DBS PASSIONS ET DES VERTUS · texte numérisé non relu

Y. DBS PASSIONS ET DES VERTUS

Ce qu'il nous reste à étudier des doctrines morales de Charron est contenu dans la théorie des passions et dans celle des vertus. Nous avons déjà beaucoup emprunté à Tune et à l'autre, et, forcé

* Uy. III, ch. xn, 9. — « Ut. III, ch. xnu. — » Ut. I, ch. Tn. 5.

d'abandonner Tordre de Pécrivain pour éviter ses redites, nous avons à peu près épuisé d'avance notre dernière partie.

A vrai dire, ces deux théories se confondent Tune dans l'autre. On peut à son gré prendre la morale par les passions à éviter ou par les vertus à pratiquer. Charron veut d'abord délivrer l'âme des mouvements tumultueux comme des fausses opinions, mais la vie ne se compose pas de deux parties distinctes, l'une où Ton débarrasse le ten*ain des impuretés qu'y a déposées la nature, l'autre où Ton y élève le solide édifice de la sagesse : Tordre de l'auteur n'est pas celui de Dieu. Ce sont les circonstances, c'est la peine de chaque jour qui fournissent en même temps à l'élève de la philosophie l'occasion de fuir ou de dompter le mal et de faire le bien.

Le moraliste énumère quinze passions. Il emprunte à la scolastique et à la théologie la division des quatre vertus : la prudence, la justice, Isi force, la tempérance; il répète ou rappelle, à propos de la force, par exemple, ce qu'il a dit de l'amour charnel , de l'ambition. C'est à la théorie des vertus qu'il faut s'attacher, de préférence à celle des passions. C'est laque Charron dépose la conclusion et enferme le fruit de son enseignement.

Les quatre chapitres de la prudence^ contiennent les règles imposées, soit aux princes, pour le gouvernement des États , soit aux particuliers, « pour les

« Liv. m, ch. i-nr.

affaires difficiles et les mauvais accidents tant publics que privés. » Les préceptes qui font Thomme habile s'y mêlent aux principes qui le font vertueux. Les premiers sont étrangers à notre sujet; les seconds nous sont déjà connus.

Dans la partie consacrée à la justice, nous retrouvons les devoirs de Thomme.

Une des parties importantes de la justice est le respect de la foi donnée. Le disciple de Montaigne dit, comme lui, « que la foi est lien de la société humaine, fondement de toute justice, et que surtout elle doit être religieusement observée* ». Il lui emprunte un développement sur la perfidie et le parjure , plus exécrables que Tathéisme. 11 n'est pas permis de manquer à sa promesse quand on avait le pouvoir de la faire, qu'elle a été faite à celui qui pouvait la recevoir, qu'elle est juste et peut êlre mise à exécution. Charron, cependant, en cas de dol, de violence ou d'erreur, tend à prononcer la nullité, à moins qu'il n'y ait eu confirmation avec serment ; encore autorise-t-il celui qui a juré à poursuivre en jugement réparation du dol ou de la violence , après avoir exécuté. Un autre point où la promesse ne lie point est celui où la partie qui la recevait a demandé une garantie'. Voilà , chez le disciple, une tolérance que le maître n'eût pas admise; pour rester d'accord avec le second, le premier eût dû se borner à dire : « L'on est bien plus prisonnier sous la parole que sous la clef. Il vaut

* Liv. III, ch. VIII, 1. — * Ibid., 4.

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mieux être attaché par les liens civils et publics que par la loi d'honnêteté et de conscience ^ » Encore généralise-t-il, peut-être à tort, ce que Montaigne a révélé de ses propres dispositions.

Valable à l'origine, la promesse cesse d'être obligatoire, quand celui qui l'a reçue manque lui-même à sa parole*.

L'intérêt public autorise-t-il les fausses promesses? « Platon permet, et le style est tel, en plusieurs endroits , d'attirer par fraudes et fausses espérances de faveur ou pardon , le criminel à découvrir son fait. C'est par injustice, piperie et impudence vouloir arriver à la justice '. » Mais cette pratique , mauvaise par elle-même , le moraliste la cite comme exemple des cas où il faut se servir de mauvais moyens en vue d'une fin légitime, et il déclare que la justice « ne peut subsister et être en exercice sans quelque mélange d'injustice».

Nous avons vu qu'il permet au prince d'apaiser une sédition en promettant sans tenir.

« A l'observation de la foi, appartient la garde du secret d'autrui* ».

Elle-même se rattache à une obligation non moins étroite, le respect de la vérité. Il y a trois manières de blesser la vérité : la flatterie, particulièrement dangereuse pour les princes et pour les femmes ; le mensonge, déshonorant, parce qu'il est lâche, si pernicieux pour la société humaine qu'il le faudrait

* Liv. III, ch. XI, 15. ~ 8 Liv. III, ch. viii, 4. — * Liv. ï. ch IV, 7. — ♦ Liv. ni. ch. VIII, 8. — Cf. liv. III, ch. xliv, 8.

poursuivre à^fer et à feu*; enfin, la dissimulation, qualité naturelle des courtisans, indice d'une âme basse, permise seulement aux princes dansTintérèt de rÉtat, aux femmes dans l'intérêt des bienséances. Il est à peine besoin de dire que le devoir de la vérité n'empêche pas de contraindre ses vices naturels, et n'oblige pas de révéler bien des choses qui doivent être cachées *.

La franchise trouve une pénible mais honorable occasion de se montrer dans la confession des fautes qu'on a commises. On devrait s'habituer à faire connaître ses mœurs et ses opinions : « Ce seroitun moyen de ne rien faire ni penser qui ne fût honnête et publiable. x> La franchise de la vie s'ajouterait à celle du langage'.

L'opiniâtreté est encore une offense à la vérité, en môme temps « qu'un signe ordinaire de bêtise et d'ignorance accompagnée de folie et d'arrogance * ». Il faut reconnaître la vérité dès qu'elle se présente. On sait combien Charron tient à ce que Tâme soit libre, universelle, prête à accepter tout ce qui se montre à elle, même en la surprenant.

Aussi l'un des plus grands soins de ceux qui président à l'éducation des enfants doit-il être de détruire en eux toute disposition au mensonge et à l'opiniâtreté*.

Les deux dernières vertus, la force et la tempérance pourraient être réunies en une seule, la con-

* Cf. liv. III, ch. xuT, 3, à propos de la tempérance. — • LW. III, ch. X. — » Liv. II, ch. III, 19. — * Liv. I. ch. vn, 8 et liv. II, ch. IX, 9.— * liv. III, ch. X, 5

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stance^ Le terme parait emprunté à la langue du stoïcisme; le développement est presque tout entier emprunté à sa doctrine. C'est contre les maux de tout genre que s'exerce particulièrement la force proprement dite; c'est au milieu des biens et des plaisirs que la tempérance est nécessaire.

La force est mieux nommée vaillance ; Charron reprend ici l'expression de Montaigne; il a, comme ce dernier, soin de faire observer qu'il ne s'agit pas de la vaillance militaire, la plus pompeuse, la moins glorieuse, commune aux bétes et aux hommes, supérieure chez celles-là, mais de la vaillance philosophique, d'une fermeté d'àme qui n'a rien de commun soit avec la force corporelle, soit avec la vile industrie de Tescrime, et qui n'est fondée que sur le devoir, non sur la passion ou sur l'intérêt; le sage, du reste, ne peut éviter un tressaillement au premier coup et cherche à détourner le mal avant de le combattre; les stoïciens l'ont ainsi décidé ".

Les maux auxquels la force tient tête sont externes ou internes. Les premiers sont eux-mêmes ou publics ou privés; les uns et les autres doivent être supportés avec résignation , puisque les subir est une loi de notre nature^. Los maux publics sont envoyés par Dieu ; en murmurer est une impiété comme «une folie; il faut les accepter et Ton se console même, en songeant que l'on n'est pas seul à souffrir. Quant aux maux privés, le premier remède est de les apprécier d'après les règles de la sagesse,

* De la force, préface du ch. xix, liv. IH. — • Liv. UI, cli xix. — * Ut. II, ch. VII, 13.

non d'après les vulgaires préjugés.L'hommedebien ne peut souffrir une injure* ; le mal de Texil est seulement dans l'opinion'; l'infamie elle-même n'est pas à craindre, tant est grande la vanité des jugements populaires'. Il n'en est pas de même de la douleur physique*, de l'extrême misère'^. Il suffit d'adoucir les maux véritables par la diversion®; la souffrance finit par diminuer et pai* disparaître, grâce à l'habitude, chez le vulgaire, à la méditation, chez le sage''. Enfin il est possible d'en tirer avantage pour s'exercer, se retenir ou se corriger®. Les maux internes sont les passions. 11 n'est pas toujours indispensable de lutter avec elles. Il en est contre lesquelleson peut essayer de la diversion, comme la tristesse % qu'il est prudent de satisfaire légèrement, au lieu de se ronger soi-même en les contenant, comme la colère *% bien qu'il vaille mieux les dompter, si l'on en a la force. Ne leur laissons pas les beaux prétextes dont elles se parent quelquefois : « Mais quoi, direz-vous, la vertu verra-t-elle l'insolence du vice sans se dépiter? Aura-t-elle si peu de liberté qu'elle ne s'ose courroucer contre les méchants? La vertu ne veut point de liberté indécente ; il ne faut pas qu'elle tourne son courage contre soi, ni que le mal d'autrui la puisse troubler". » Le sage est impassible. Nous avons vu avec quelle sévérité Charron proscrit la compassion en recommandant

* Liv. III, ch. ix. — * Liv. III, ch. xxiv. — ^ Liv. III, ch. ixxi. — * Liv. III, ch. XXII. — ' Liv, III, ch. xxv. — ^ Liv. IH, ch. iv, 12. — 7 Liv. H, ch. VII, 17 et 18. — » Liv. HI, ch. xxi. — » Uv. III, ch XXIX. — ^^ Liv. III, ch. xxxi. — *' Liv. I, ch. xxvu, 5.

l'assistance. Qu'on se garde de tout excès. Ainsi l'avarice « est passion vile et lâche des sots populaires » et Charron la combat avec des raisonnements cl des arguments aussi lourds dans ses écrits que spirituels chez d'autres, en soutenant sérieuse ment, avec du Vair, que Tor est méprisable, puisque la nature l'a placé sous nos pieds et a rendu stérile la terre où elle est enfermée. Mais il ne faut pas non plus rejeter la richesse, et par là c< refuser les moyens de bien faire et pratiquer plusieurs vertus ». Se gouverner est plus difficile dans l'abondance que dans la pauvreté; celle-ci ne réclame qu'une seule vertu, la fermeté ; celle-là en demande plusieurs : la tempérance, la modération, la libéralité, la diligence, la prudence. Mais se dépouiller, c'est faiblesse d'âme; Sénèque lui-même l'atteste S

Le moraliste fait valoir la force qui sert à dompter lespassions,enmontrantau fonddc celles-ci, non-seulement la faiblesse, mais encore la lâcheté. Comme Montaigne, il soutient que la cruauté vient de la couardise*. Si Ton tue son ennemi, c'est pour se débarrasser, non pour se venger de lui, car il vaudrait mieux lui faire sentir la souffrance'.

Le rôle de la tempérance est de modérer les jouissances et non de les interdire , car la morale elle-même enseigne à vivre , c'est-à-dire à jouir de la vie : « Volupté est une percepiion et sentiment de ce qui est convenable à nature» ; les épicuriens ont décrié comme à plaisir leur doctrine en donnant ce

* Liv. I, ch. xixiii. 3 et 4 — - * Liv I, ch. xxxii> *2. — » Liv. 1 cb« xzxi, 5«

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nom au calme parfait, ù la privation du mal où ré* side , selon eux , le souverain bonheur. Charron n'adopte pas cette définition, mais il ne la rejette pas tout à fait, « car ce chatouillement qui semble nous élancer au-dessus de l'indolence ne vise qu'à l'indolence comme à son but » ; Tappélit ne tend qu'à Tapaisement du désir. Faut-il condamner la volupté? Il est bien des jouissances de différentes sortes. La sagesse nous apprend à nous y gouverner par la tempérai! ce. Elle ordonne de rejeter celles qui ne sont pas naturelles, dont on abuse, ou qu'on se procure par des moyens factices. Pour que les jouissances naturelles elles-mêmes soient légitimes, il faut qu'il n'en résulte aucune offense pour autrui, qu'on ne se nuise pas à soi-même, qu'on les goûte avec modération*.

Nous rema rquerons dans cette partie cequi regarde l'amour des sens : « Ce qui le fait tant décrier, c'est que très-rarement y est gardée modération », c'est que des maux terribles le suivent souvent. Les hommes ont corrompu une chose que la nature avait faile excellente, et qui se retrouve dans sa pureté chez les bêtes. Singulier exemple à proposer quand on ajoute à titre de reproche : « L'art humain trouve meilleure toute autre entrée que par la porte et légitime voie, ou tout autre moyen écarté que le commun du mariage*. » En somme, Charron reconnaît d'une manière générale que le sage peut satisfaire entièrement son corps ; il trouve en particulier que

* Liv. m, ch. XXXVIII. — * Liv. I, ch. xxiv, 3.

la continence esl fort difficile et peu méritoire *. Cependant il rappelle qu'il y a plus de gloire à vaincre la volupté qu'à la posséder; sans doute la continence lui paraît un excès de perfection auquel le vulgaire n'est pas tenu , excepté dans le mariage où elle se confond avec la fidélité*, et où le moraliste en fait un devoir envers autrui plutôt qu'envers soimême.

Son indulgence pour la conduite s'étend naturellement au langage. Dans sa préface, il réclame le .droit de tout dire : « La faiblesse populaire et délicatesse féminine qui s'offense de cette hardiesse et liberté de paroles est indigne d'entendre chose qui vaille» » Comme son maître, il se plaint que la cérémonie empêche de nommer les choses naturelles et qu'elle ne laisse point parler de ce qu'il est permis de faire*. Néanmoins il recommande la chasteté du langage* ; mais sans doute il ne croit pas y manquer lui-même , et prétend la concilier avec une liberté qui est une loi de la nature.

C'est toujours pour se conformer à la nature qu'il condamne les vêtements, au risque de comprendre la pudeur dans sa condamnation*. Il n'admet même pas cette excuse, que les vêtements préservent du froid. Il ne serait pas tout à fait impossible que celle apologie, qui, surtout dans nos climats, serait aussi incommode qu'indécente, lui eût été inspirée par Tantipalhie du luxe, dont il avait pu contempler les

* Liv. III; ch. XLi, 2. — « Ibid., 3. — » Liv. I, ch. m, 7. * Liv. III, ch. XLiv, 4. — ' Liv. 1, ch. xiv, 2.

excès sous Henri IIP. La réaction est assurément excessive.

Nous reconnaissons sans difficulté dans toute cette doctrine sur la continence Montaigne, aux penchants duquel Charron a une fois de plus conformé ses préceptes généraux. Mais, formant ou suivant une doctrine, au lieu d'obéir à un tempérament, il n'apporte pas autant de complaisance que son maîlre dans l'exposé des idées qui leur sont devenues communes.

Quelle impression doit nous laisser le livre de Charron? Charron ressemble à un homme honnête et crédule, qui n'aimerait rien tant que de vivre de son fonds et qui n'en aurait pas. Un bienfaiteur, inconnu de lui seul, lui ferait passer l'argent nécessaire à sa subsistance, et une heureuse erreur lui permettrait de se croire propriétaire des écus déposés chez lui. Il ferait beau l'entendre dire aux jeunes gens peu réglés qu'il ne faut pas emprunter, qu'il convient d'avoir une fortune, si modeste qu'elle soit, et de s'en contenter; il proposerait son propre exemple. Le respect qu'inspirerait sa bonne foi n'empêcherait pas de sourire, et, afin de suivre ses conseils, on se garderait de le prendre pour modèle. Charron a eu beaucoup de bienfaiteurs ; il a sans doute connu l'origine de leurs dons, qu'il encaissait marqués encore à leur effigie. Cet habile homme est cependant parvenu à se persuader qu'il vivait de son propre bien et non d'emprunt, qu'il faisait des écrits qui

*■ Liv. III, cb. XL.

étaient de lui , qu'il ayail une philosophie qui était à lui; il a recommandé à tous degarder comme lui l'indépendance de leur jugement et l'originalité native de leur caractère. Sans doute on se trouvera bien de suivre ses recommandations, mais on n*est pas tenu de partager les illusions qu'il se faisait sur son propre compte, et nous pouvons, dans cette vaste collection d'emprunts, rendre à chacun ce qui lui appartient.

Il faut étudier les auteurs dans leurs écrits plutôt que dans leurs imitateurs; il faut chercher le mélange aimable du stoïcisme et du bon sens chez Montaigne, chez du Vair la fermeté stoïque, chez Bodin une grande théorie du droit public, et, en remontant plus l)aut, chez Plutarque les faits et les observations psychologiques, chez Sénèque les sentences et les règles précises. Mais c'est précisément par son défaut d'originalité que Charron peut nous intéresser; cet imitateur qui a pris des idées de côté et d'autre, sans prendre les fortes et précieuses qualités de ses modèles, vient à la fin du seizième siècle comme pour en donner la conclusion. Il n'a pas de théories propres, mais il reproduit celles qui se sont formées autour de lui et qui sont assurées du succès. Le succès qu'il obtient lui-même montre qu'il est bien inspiré. La docilité de son esprit, qui a besoin de maîtres, ne lui permet pas d'inventer des doctrines qui courraient le risque de rester isolées. L'assemblage confus des autorités auxquelles il s'attache successivement représente assez fidèlement la diversité des influences qui se sont exercées sur ses

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conlemporains. Ainsi la lecture de la Sagesse facilite la tâche de celui qui veut enfin connaître et juger d'ensemble la morale du seizième siècle.

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