DÉVELOPPEMENT ET CARACTÈRE 1)E LA MORALE
Au commencement du seizième siècle, il n*v avait qu'une loi morale, comme il n'y avait qu'une foi religieuse. C'était la même autorité qui les imposait toutes deux en même temps à des esprits soumis et tranquilles. La loi morale était pure, sévère, mais difficile à suivre. Depuis de longues années, les hommes la reconnaissaient, mais ils la violaient souvent, dans la vie privée comme dans la politique. L'Église, chargée de renseigner et de la faire observer, avait fini par se relâcher de son zèle ; ses prêtres avaient cessé d'instruire les fidèles ; leur propre conduite avait diminué Tautorité de leurs prescriptions. Il arrivait, par un étrange abus, qu'on mêlât, qu'on fit même servir la religion à Timmoralité; on cherchait à tromper un esprit simple par des sophismes théologiques, en confondant les sentiments divers réunis sous le nom commun d'amour; les vœux impurs se mêlaient aux prières du matin et du soir, et l'on se gardait d'interrompre les pratiques
pieuses en se livrant aux actes les plus coupables. Une immense révolution se produisit enfin ; les abus moraux que TÉglise n'avait pas su corriger à temps donnèrent Tidée d'attaquer ses dogmes, sa discipline. Érasme se demanda s'il n'était pas pos* sible d'arrêter le désordre des mœurs et de prévenir le déchirement du monde chrétien ; il remettait en lumière et en honneur la partie morale du christianisme, en laissant la partie dogmatique dans une ombre où les dissentiments s'apercevraient si peu, qu'on les croirait effacés, en demandant à l'Église la suppression de ce que sa discipline paraissait avoir d'imprudent ou de gênant. Tous les chrétiens ne devaient-ils pas êlre d'accord sur les principes moraux? Ces principes n'étaient-ils pas ce qu'il y avait d'essentiel dans la religion si longtemps commune à tous? Vaine tentative! Les questions de dogme excitent trop de passion et ont trop d'importance pour qu'on puisse les éviter ainsi. C'en est fait d'une religion le jour où la parlie morale en est détachée comme la seule essentielle, la seule qu'il faille retenir ; elle perd ses titres à l'obéissance quand elle renonce à parler au nom d'un Dieu, et c'est y renoncer que de traiter avec indifférence la théologie. Ce premier essai pour retenir dans l'unité de la morale évangélique ceux que les discussions dogmatiques poussaient vers des Églises différentes devait échouer, et même celui qui en était l'auteur connaissait trop bien la profondeur des convictions et la chaleur des passions religieuses pour en espérer le succès.
Caractère de la morale au ivi« siècle. w
Nous pouvons rapprocher du nom d'Érasme celui de L'Hospital. Avec beaucoup moins d'érudition et d'esprit, mais avec la gravité d'un magistrat, avec Fautorité d'un homme politique, L'Hospital parla aussi d'une morale tirée de l'Évangile , commune aux deux partis. Il avait vu trop de luttes pour imaginer qu'il fût possible de rétablir l'unité ; peutêtre n'en formait-il pas le vœu, s'il était secrètement attaché à la réforme. Mais, en laissant subsister la diversité d'opinions sur le dogme, il travaillait à une réconciliation purement morale, dont le principal effet devait être la paix par la tolérance au sein de l'État, protestants et catholiques s'entendant au moins pour pratiquer les vertus chrétiennes.
Les sectes nouvelles prétendirent, en réformant la foi, réformer les mœurs. Elles tirent tomber les restrictions, excessives ou vaines, disaient-elles, que l'ancienne religion avait apportées à l'exercice de la liberté ; elles assurèrent qu'elles apprenaient à l'homme à faire désormais de cette liberté mieux comprise un usage irréprochable et désintéressé. L'une d'elles, peu contente de la vertu, y ajouta l'austérité. Mais les prétentions et les efforts des réformateurs n'eurent pas tout le succès qu'ils avaient attendu ; ils avaient cru changer l'humanité; quelques hommes seulement puisèrent dans un changement de doctrine une ardeur nouvelle pour la vertu ; un grand nombre gardèrent les habitudes de leur âme et de leur vie.
La lutte s'engagea entre les religions nouvelles et
l'ancienne. Aux maux que celle-ci avait laissés naître, que ne purent faire disparaître celles-là, vinrent s'ajouter ceux que la guerre, la guerre civile surtout, amène toujours avec elle. Un demi-siècle de luttes intestines ensanglanta notre malheureuse patrie, épuisa complètement des ressources, déjà presque consumées en plaisirs et en prodigalités ; la corruption des mœurs fit encore des progrès ; pas un vice ne disparut et beaucoup se développèrent, le fanatisme, qui ne recula devant aucun excès, la cruauté, la perfidie. L'ordre dans l'État était menacé en même temps : rautorité royale perdait chaque jour sa force et son prestige; elle en était réduite à ne pouvoir plus protéger le pauvre peuple dans les campagnes où il était offert comme une proie aux pilleries des gens de guerre, aux brigandages des gentilshommes ruinés ; la dynastie et le royaume étaient à la veille de se perdre ; personne n'était sûr du lendemain.
Il sembla nécessaire que la morale rompit avec ces religions diverses, trop ennemies les unes des autres pour avouer des principes communs ; qui avaient des exigences insupportables, mais ne savaient pas les faire respecter ; qui se rendaient odieuses par des luttes sanglantes où se trouvaient exposés les plus modérés et les plus indifférents. Des principes que tout le monde pût accepter et pratiquer, voilà ce que le siècle, enfin lassé de souffrir et peut-être de croire, demandait à grands cris.
La succession qui paraissait s'ouvrir ne pouvait-elle pas être recueillie par l'antiquité ? La renaissance
GARAfiTÈaE DE U MORALE AU XYl* SIECLE. 400
coïncidait avec la réforme ; la sagesse des anciens reparaissait à temps pour donner au monde une règle dont il avait besoin et comme une autre bonne nouvelle. Elle s exprimait dans le plus magnifique langage; comment les esprits les plus distingués n'auraient-ils pas préféré ses leçons toujours éloquentes et claires aux subtiles distinctions, au mauvais latin de la scolastique? Elle ne faisait entendre que de nobles maximes, elle les montrait appliquées par des héros ; on voyait les chrétiens en trop grand nombre et de trop près pour se dissimuler aucune de leurs faiblesses ; on ne connaissait au contraire que les grands noms de Tanliquité.
En dehors de Técole où Aristote n'avait pas encore perdu son empire et où Platon commençait à être connu, les deux hommes en qui se personnifiaitla morale antique étaient Plutarque etSénèque, celui-ci que toute personne instruite lisait sans peine en latin, celui-là que la traduction d'Amyot popularisa avec une extraordinaire rapidité.
Que d'exemples dans la vie, que de leçons dans les écrits de Plutarque ! Il avait vécu à Rome, on croyait généralement qu'il y avait occupé les plus hautes positions, et l'ambition n'était pas entrée dans son âme; aux honneurs qui l'attendaient encore, à la gloire dont il jouissait déjà, il avait préféré d'obscurs emplois dans sa bourgade, ne songeant qu'à se rendre utile aux siens, à ses chers compatriotes; il avait aimé sa patrie, la Grèce, mais sans se faire d'illusions, sans rêver le rétablissement de la liberté; tout au contraire, il avait ensei-
gné la soumission à un pouvoir contre lequel il eût été impossible de lutter, mais, en même temps, il avait détourné du découragement. La vie privée lui avait offert des douceurs dont il avait su jouir, des devoirs qu'il avait remplis de bonne grâce. Il avait mis le bonheur dans la tranquillité ; sa grande tâche avait été d'instruire la jeunesse, de la former d'après lui-même, de la rendre propre è Faction et à la réflexion, laborieuse, patiente, chaste. Il n'avait refusé ni ses consolations ni ses conseils à qui en avait besoin, n'écrivant pas avec Tinsupportable dogmatisme d'un chef d'école, combattant les erreurs ou les vices, quand il les rencontrait, avec les armes du bon sens, mais toujours sans système préconçu, sans prétentions outrées. Rien d'exclusif^ rien d'excessif. Il avait été le médecin de l'âme chez les Grecs ^
Vers ce médecin devait aller naturellement un siècle malade, dont le premier besoin était la tranquillité, celle de l'âme, celle de l'État. On était heureux de ne compter qu'avec le bon sens, de n'avoir à faire aucun effort sur soi-même pour croire à la parole de Tauteur, ni même pour se conformer à ses conseils. Par lui était réhabilitée la vie de province que l'ambition faisait déserter pour la cour et que regrettait L'Hospital,Ia simplicité des mœurs, de la table, des habillements ; il rappelait ces affections de famille presque oubliées dans un temps où les haines religieuses et politiques changeaient les
M. Ch. Léyêque, art. cité.
enfants en bites furieuses^ comme dit Montaigne. 11 apprenait à plier devant la nécessité, à tirer le meilleur parti possible des circonstances les moins heureuses ; en toutes choses, il enseignait la rectitude, la modération ; de là sa popularité, constatée avec bonheur par Técrivain^ qui a délicatement exposé sa morale, ces témoignages d'admiration recueillis dans tous les auteurs du siècle. Ce n'étaient pas seulement les savants qui le lisaient : les dames a en régentoient les maîtres d'école, » dit Montaigne, et le prince qui devait apporter à ses contemporains le calme tant désiré par eux, en faisait son bréviaire. Qui ne connaît la prédilection de Henri IV pour Plutarque?
Sénéque ne plaisait pas moins par d'autres côtés. Bien des esprits étaient fort aises de trouver la morale stoïcienne aust^i pure qne la morale chrétienne et de pouvoir se demander ce que TÉvangile avait apporté de nouveau.. La philosophie ancienne n'avait pas eu besoin d'une révélation pour nous promettre, non qu'elle ferait, après la mort, pénétrer Tâme dans le séjour divin, mais qu'elle l'égalerait aux dieux sur la terre même, sans secours étranger, par la seule force de la science et de la vertu. L'on admirait ceux qui avaient eu le cœur assez haut pour concevoir de si grandes espérances, quoique l'on fût trop pénétré du péché originel pour les partager. On espérait s approprier cette philosophie qui avait relevé lésâmes au temps de Néron où Ton
* M. Gréard, op. cit. Introduction.
se croyait revenu. Les mêmes hommes, qui eussent désiré la tranquillité de Plutarque, cherchaient à se donner la constance de Sénéque; parmi tant de maux, ils avaient envie de la première, besoin de la seconde. Celle-ci était nécessaire, non-seulement pour les âmes, toujours rares, qui rêvaient d'héroiques dévouements, mais pour le grand nombre qui, ne pouvant échapper aux périls et aux désordres, n*avait d'autre ressource que de se soustraire à la crainte et à la douleur.
Les attaques de Sénéque contre les passions ravissaient ceux qui en sentaient le germe en euxmêmes et qui surtout en redoutaient les elTets chez autrui ; ils gagnaient en vertu s'ils en profitaient , en sécurité, si c'étaient les autres. Le philosophe était peut-être excessif dans son austérité, mais il n'en condamnait que plus énergiquement un siècle maudit de ses enfants; il exprimait l'indignation publique. Cette austérité n'était pas suspecte comme celle des diverses religions qui semblaient adoucir, sinon oublier, pour leurs fanatiques partisans, les règles dont elles reprochaient la violation à leurs adversaires. C'était surtout envers le sage que le Portique s'était montré exigeant. Encore avait-il reconnu la force inévitable des premiers mouvements et tempéré quelquefois sa rigueur, au moins dans Sénéque, faisant la part des circonstances difficiles et des caractères faibles, pour se contenter du possible. La vie de Sénéque n'avait pas été exempte de défaillances, mais il les avait rachetées par sa mort courageuse. Enfin ses écrits, comme ceux de Plu*
CARACTÈRE DE LA MORAii!: AU XVI* SIÈCLE. 4<3
tarque, abondaient en observations fines et bien exprimées; sa psychologie était trop exacte pour que sa morale ne dût pas être vraie.
Le développement de la science juridique contribua au succès du stoïcisme. Les jurisconsultes ne se contentaient pas d'étudier le texte des an~ ciennes lois; ils prenaient l'esprit de ceux qui les avaient écrites. Une grande partie de leur existence intellectuelle appartenait à ce passé païen, d'où ils ne sortaient que pour trouver autour d'eux un régime plein d'iniquités à corriger. Les maîtres de la science avaient embrassé les principes stoïciens, et ces principes pouvaient servir à rectifier dans la société nouvelle ce qui était faux et injuste : double raison pour qu'ils fussent embrassés par les modernes jurisconsultes. Ceux-ci, maîtres à leur tour, en inspiraient Tadmiralion à leurs innombrables disciples, c'est-à-dire, à tout ce qui dans la jeunesse française pouvait ou voulait s'instruire. Après avoir quitté Técole, on n'abandonnait aucune des études qu'on y avait faites, et, dans les écrits comme dans les discours, à propos des lois et des coutumes comme à propos de la pure morale, on invoquait encore les leçons et l'autorité du Portique.
Si la jurisprudence contribua à répandre la morale stoïcienne, la morale antique en général ne dut pas moins au mouvement poétique de la Pléiade, qui n'était lui-même qu'un épisode important et un peu tardif dans le grand mouvement de la renaissance. Les esprits furent portés à attendre de l'antiquité la règle des mœurs comme celle du goût.
Tous les ouvrages grecs et latins furent mis à contribution; les sentences y furent singulièrement remarquées. Le stoïcisme trouva encore son profit dans cette influence des lettres anciennes, mais la philosophie d'Épicure, ou plutôt celle du plaisir, se répandit aussi à la faveur des vers et de l'érudition. Avant les grands malheurs, sous les deux premiers Valois, on ne pensait qu'à célébrer ce que le plaisir avait de plus doux ; plus tard, ce qui était la principale occupation devint la diversion, et ceux qui ne voulaient se laisser entraîner par aucun excès, même par réaction contre la corruption des mœurs, demandèrent aux poètes le moyen d'excuser les jouissances, Tart de les assurer en les modérant. Ainsi on s'armait.de constance en soupirant après la tranquillité ; on se réservait dès le présent et surtout pour l'avenir le droit de jouir de la vie.
Ce n était pas, à l'origine, dans une pensée hostile au christianisme qu'on avait étudié, exalté la philosophie antique. Érasme, nous l'avons dit, n'admirait aucun écrivain autant que Plutarque; il était disposé à prier Socrate, les saintes âmes de Virgile et d'Horace, mais il ne connaissait d'autre morale à professer que la morale chrétienne, et le plus grand éloge qu'il donnât aux doctrines de certains anciens, c'était qu'elles se rapprochaient du christianisme. La philosophie païenne lui paraissait servir de confirmation et d'ornement à la morale chrétienne. Telle ne fut pas la pensée de ceux qui vinrent après Érasme, excepté peut-être L'Uospital. Mais ils ne songèrent pas immédiatement à élever
aulel comic aulel; ils mirent Tun et l'autre enseignement sur un pied d'égalité, sans chercher à les confondre ni à les opposer; les jurisconsultes citaient saint Paul et saint Thomas, les poètes repoussaient avec énergie Taccusation dirigée contre eux de relever le paganisme et de réhabiliter ses mœurs : rien de plus austère que les vers protestants de Marot, et, quarante ans plus tard, rien de plus enflammé que les vers catholiques de Ronsard ; enfin, un peu avant que le siècle se terminât, du Yair dressait deux programmes de morale, l'un chrétien, l'autre purement stoïcien, en donnant la prédominance au premier. Mais bientôt la philosophie, d'abord la servante de la religion, puis son égale, devint son adversaire. La prolongation des troubles écarta des églises, qui en paraissaient responsables, les esprits les plus modérés et les plus amis du repos. Tout le monde continuait à faire ostensiblement partie d'une communion chrétienne; il était, d'un autre côté, bien difficile du s'en détacher tout à fait et du fond de l'âme ; Ton retrouvait presque toujours, au moins à la mort, sa vieille croyance. Mais la morale fut rendue indépendante et des pratiques et des dogmes religieux. Charron proclama la séparation ; il refusa de donner pour motif à la vertu l'assurance d'une autre vie où nous attendrait,, soit la peine, soit la récompense. Les moralistes, rejetant l'intermédiaire de la scolastique et de la philosophie chrétienne, furent les continuateurs des moralistes anciens, de ceux qui n'avaient pas connu l'Evangile.
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Montaigne et Charron se faisaient anciens en écartant toujours la morale évangëliqne, en imilast souvent rantiquitë, nous Tavons vu. Mais ce n était pas dans l'intention de reproduire les doctrines de telle ou telle école qu'ils se mettaient à écrire. Leur grand désir, c'était de réagir contre les excès et les vices de leur siècle. Ce désir était celui du plus grand nombre : de là leur succès.
C'est par réaction que le seizième siècle devint sceptique. Il sembla que les événements qui s'étaient passés durant quatre-vingts ans eussent prouvé l'impuissance de la foi pour empêcher le mal et sa déplorable disposition à dégénérer eo fanatisme. On ne crut pouvoir éviter d'être fanatique qu'en cessant d'être fidèle. S'il y avait dans la con^ viction une force secrète qui nepermU pasà l'homme de garder pour lui-même la vérité, et si, pour I9 répandre, il ne devait reculer devant aucun moyen, mieux valait que la vérité restât cachée à tous. On retirait le droit au prosélytisme et à l'intolérance, en prouvant que nous sommes incapables de rien savoir. D'ailleurs le doute s'introduisait naturellement dans les esprits, après tant de discussions sur les choses qui avaient longtemps paru les plus certaines.
Ce scepticisme, né de la méfiance qu'avait produite Tabus des affirmations, de Thorrèur qu'inspirait le fanatisme, se transforma en système sous la plume de Montaigne et de Charron. On réunit laborieusement des preuves pour Tappuyer; on emprunta à ceux qui l'avaient soutenu autrefois ; on
lui donna tine autorité scientifique. Mais n'y cherchons pas le principe des théories morales adoptées par ces auteurs. Comment serait-il possible de l'y trouver ? S'il n'y a pas de certilude, il n'y a pas de science, et la morale est une science. Elle est universelle et ne peut être que si elle est universelle ; or a-t-on le droit d'émettre une proposition qui s'applique à tous les hommes, à tous les temps, à tous les lieux, quand on conmience par nier que la vérité d'une proposition puisse être démontrée? Le seul moyen d'avoir une morale avec le scepticisme, c'est de s'attacher, non à la distinction du bien et du mal, mais à Futilité publique ou privée; mais personne n'a recommandé le désintéressement dans la vertu, le respect de la justice pour elle-même, en termes plus absolus que Montaigne et son disciple.
A vrai dire, quand nous avons cherché quel était le principe de leur morale, nous avons été fort embarrassé. Ce principe n'existe pas, car ce n'en est pas un que la conformité à la nature, quand on se reconnaît incapable de savoir ce que c'est que la nature. L'eût-on découverte et en fût-on sûr, ce qui est impossible, fût-on arrivé à définir la raison universelle, pourquoi obéir à cette raison universelle plutôt qu'à ses propres dispositions? La légitimité de la règle n'est pas plus facile à démontrer que son existence à prouver.
La réaction inspire la morale, comme toute la philosophie, à la fin du seizième siècle. Les hommes sont profondément corrompus; on tâche de lesren
dre un peu moins mauvais. Sachant que la vertu parfaite n'est pas de ce monde, on juge inutile de la leur demander ; ils se rejetteraient dans une pire corruption, s'ils sentaient trop fortement leur impuissance absolue d^atteindre un bien idéal. Le premier caractère de la nouvelle morale, c'est d'être pratique, d'être faite pour le plus grand nombre et pour des contemporains, sous leur influence ; elle n'impose pas un fardeau qui ne pourrait être supporté que par une élite ou par un autre siècle. Mais ce n'est pas se montrer sévère à l'excès que de réclamer contre les \ices les plus odieux. Il y en a trois principaux qui se sont développés dans le courant du siècle ; la cruauté, la perfidie, la débauche. Montaigne poursuit les deux premiers avec la plus grande énergie ; ce sont, en effet, ceux que le fanatisme a engendrés à la faveur des guerres civiles. Le troisième trouve en lui une grande indulgence ; c'est que la débauche lui parait tenir à la nature humaine plus qu'aux circonstances. Il juge, par lui-même, qu'il serait trop difficile d'amener les autres à y renoncer ; de plus, elle diffère de la perfidie et de la cruauté, au moins d'après lui, en ce qu'elle ne nuit pas à autrui, si celui qui s'y livre n'emploie pas de mauvais moyens. Or les devoirs dont la morale no^ivelle recommande le plus vivement l'observation, ce sont les devoirs qui régissent nos rapports avec nos semblables. On veut former un homme de qui nul ne puisse se plaindre, de qui tout le monde ait à se louer, d'un commerce parfaitement sûr, toujours agréable, pour les gran^
comme pour les petits. L'amour était souvent exploité par les gentilshommes, même par des princes assez habiles pour l'inspirer là où était la richesse. Le tort qu avait Montaigne de permettre l'amour sans réserve et sans distinction était atténué par le mérite d'y apporter lui-même, d'y exiger des autres la loyauté et le désintéressement. Ainsi Ronsard exigeait que Tamant heureux restât fidèle à la femme séduite.
De tels préceptes sont faits pour tout le monde. A défaut d'autre autorité, ils ont celle du bon sens, de la nécessité. Cette morale sera la morale de la nature, obligatoire pour tous. Suffira-t-elle pour tous? 11 y a des âmes qui ont besoin d'une \ertu supérieure, il y a des religions qui l'exigent. Il faut admirer les premières ; on peut reprocher aux secondes de forcer la nature et de se mettre au-dessus de riiumanité, en se mettant au-dessus du vulgaire qui la compose pour la plus grande partie. Mais une liberté entière est reconnue à ceux qui veulent ajouter aux prescriptions de la loi commune et naturelle celles de leur conscience et de leur religion. Il semble que les religions ne soient pas fondées à se plaindre; on vient à leur secours en mettant l'incrédule lui-même dans l'obligation de suivre une partie de leurs préceptes, et Ion n'empêche pas le fidèle de se conformer au reste.
Dieu n'est pas oublié dans la nouvelle morale. Le contraste n aurait-il pas été trop choquant si elle avait omis de rappeler nos devoirs envers lui? Mais quel est ce Dieu que les hommes doivent tous prier
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et adorer? Les obligations sont exprimées en termes assez généraux, assez vagues pour s^accorder avec toute religion fondée sur le monothéisme, ne fûtelle pas chrétienne. Que fait encore ici la nouvelle écolo? Elle nous trace le minimum de devoirs envers la Divinité, minimum nécessairement commune tous les cultes, et renvoie, sans le diie, à chacun d'eux pour le délail et la précision, si l'on veut.
Il faut mettre ce qu'elle exige de vertu, ce qu'elle en déclare indispensable et conforme à la nature, à l'abri des tentations. Elle rehausse l'idée du bien en même temps et par la même raison qu'elle en rend la pratique facile. Plus de vertu à ses yeux sans un complet désintéressement; il suffit d'ouvrir la porte à Tintérôt pour qu'il se rende maître de Tàme, et, s'il porte au bien aujourd'hui, il en peut détourner demain. On exclut jusqu'à l'espoir de l'éternelle récompense, qui transformerait le devoir en marché, et, si Ton ne condamne pas la satisfaction de la conscience, c'est qu'il n'y a pas moyen de détacher l'ombre du corps. Il n'est pas possible de revenir à la vertu, une fois qu'elle a été abandonnée ; on ne croit pas à la sincérité du repentir ; fùl-il sincère, il serait inutile, car il ne saurait être durable.
Après les grands malheurs du seizième siècle, on pouvait croire qu'il était permis a chacun de penser à soi-même. La nouvelle morale, qui subissait l'influence du temps et croyait se conformer à l'ordre de lu nature, réclamait pour l'homme le droit de veiller à son bonheur après avoir rendu aux autres ce
qu'il leur devait. A vrai dire, le devoir et l'intérêt de l'homme se confondaient souvent, par exemple, dans Tapaisement des passions, dans le travail nécessaire pour acquérir la constance. L'intérêt bien entendu suffirait pour rendre la conduite digne d'approbation, à condition qu'il n'entrât pas en lutte avec la vertu et surtout qu'il ne prétendit pas se substituer à elle. Les hommes pouvaient donc enfin goûter la tranquillité» et jouir de la vie sans trembler devant un confessionnal ou devant un tribunal des mœurs.
Sans nul doute, une vie qui se serait exactement conformée aux conseils de Montaigne, aux principes de Charron, aurait été en progrès sur les mœurs ordinaires du seizième siècle. L'humanité, la simplicité des mœurs, la sécurité et la grâce dans les relations quotidiennes, la probité portée jusqu'à la délicatesse, la loyauté et la sincérité ont un prix in* comparable; chaque homme n'a pas, à ce qu'il semble, le droit d'en demander plus à ses semblables. Faut-il jeter la pierre à celui qui se réserve la faculté d'être heureux et tranquille? Mais le bonheur le rendra doux et tolérant envers les autres. Il bannit la sévérité de son existence ; peut-être fait-il des efforts pour bannir de son âme les croyances incommodes. Qu'en lésultera-t-il? c'est qu'il ne sera ni dur ni fanatique.
Néanmoins, il faut le reconnaître, la morale, en se séparant de la religion pour se rendre indépendante, était allée au-devant de sa propre déchéance. En premier lieu , elle se condamnait à manquer
4» LES HORALISTES rRANÇAIS DD XV1< SiftCLE.
d*autorité en manquant de principes. On ne saurait trop insister sur ce point capital; la morale n*est pas pour être mise à part et rester debout dans la ruine de toute croyance religieuse, de toulecerlitude philosophique; il lui faut un fondement, l'ordre ou la raison. Qu'on écarte l'ordre, qu'on nie la raison, la morale tombe et ne peut être relevée. 11 n'est pas permis à un sceptique de donner des lois, car il lui est impossible de démontrer quelles sont ces lois et pourquoi on est obligé de les observer. A quoi sertil d'être exigeant sur les conditions où s'exerce la vertu, de la vouloir absolument désintéressée? La fera-l-on pratiquer? C'est de la pratique cependant que se préoccupent surtout Montaigne et Charron, puisque le principal tort des religions, à leurs yeux, est d'imposer des lois impraticables. Mais les lois plus faciles qu'ils donnent ne seront pas suivies, si l'on partage leur scepticisme. Ces principes fondamentaux peuvent sans doute se retrouver ailleurs que dans la religion révélée, mais non pas avec une autorité égale sur la conduite des hommes, pour une raison évidente : la religion a seule l'empire de la mort. Du moins ils ont de quoi convaincre la raison et dominer la conscience ; mais ce n'est pas le scepticisme qui les peut fournir, c'est le spiritualisme.
En second lieu , l'adoucissement même que la nouvelle école se vante d'apporter aux réglesde notre conduite dépose contre elle. On dit que la morale ne se fait pas obéir quand elle est trop sévère. Mais qu'arrive-t-il quand elle ne l'est pas assez? Elle ren-
ferme nécessairement quelques prescriptions qui ne sont pas toujours commodes à suivre; celles-là, on les écarte de sa mémoire et de sa conduite ; ce qu'on ne manque jamais deretenir,ce sont les concessions faites à Thumaine faiblesse. Montaigne a-t-il empêché beaucoup de mensonges ? En revanche , n'a-t-il pas servi à excuser, peut-être à commettre beaucoup de fautes contre les mœurs? Deux giiives reproches peuvent être adressés à son école : elle ne prescrit pas le dévouement, et par conséquent elle n'étend pas assez les devoirs envers autrui ; elle autorise trop facilement les jouissances, et par conséquent elle exagère les droits prétendus derhomme. Elle aboutit nécessairement à l'égoïsme et à la dissolution des mœurs ; c^est ce que prouve l'histoire de ceux qui Ton mise eu pratique au dix-septième siècle. Quoi doncZ ne faut-il pas tenir compte de rinfirmité humaine? Et pourquoi la condamner à des fautes inévitables en lui imposant des devoirs impossibles à remplir? Ici encore nous apparaît le vice fondamental du système ; ces devoirs dépendent-ils de nous? Si nous sommes tenus de les remplir, c'est qu'il y a une autorité supérieure à nousmêmes, qui a le droit de nous commander et qui ne nous consulte pas pour les établir.
Le christianisme s'accommodait à l'infirmité humaine, mais tout autrement, en faisant de la vertu la condition du salut, et du salut, la fin unique de la vie mortelle, en admettant, en provoquant le repentir, changement sincère et pur d'une âme qui a péché, en promettant aux hommes, toujours faibles
malgré leur bonne volonté, un secours nécessaire pour Taccomplissement de la loi, la grâce mystérieusement distribuée par Dieu. A qui la suite des faits donna-l-elle raison? Les verlus, audix-septiéme siècle, furent toutes d'origine chrétienne.
Quelques années après la publication de la So^e^xe, un homme bien supérieur à Charron, comme écrivain et comme penseur , saint François de Sales publiait Y Introduction à la vie dévole. Il y montrait c( que la dévotion est convenable à toutes sortes de vocations et de professions^ » et combattait l'erreur, Thërésie qui bannissait la vie dévote de la compagnie des soldats, de la boutique des artisans, de la cour des princes, du ménage des gens mariéâ. Dans un style aussi aimable, aussi persuasif que celui de Fènelon, il apprenait le moyen d'être vertueux, selon l'Évangile, sans quitter le monde, sans se fier aux seules pratiques, par un libre et constant amour de Dieu. Il s'exposait à l'accusation de relâcher la morale chrétienne, tant il la faisait paraître douce ! mais celui qui aurait invariablement suivi ses conseils serait arrivé à la perfection, et, sans décourager personne, il enseignait la vraie vertu.
La morale publique inspirée par le seizième siè* cle se résume en un mot : l'obéissance. Il n'yestpas question de libéralisme. Les hommes de notre âge, éclairés par de grandes leçons, placés par les événements, qu'il a plu à la Providence d'amener ou de permettre, dans des conditions où ne s'étaient ja-
* I** partie, ch. m.
GiRàGTÈRS DE U MORALE AU XVI* SIÈCLE. 485
mais frotrvés leurs devanciers, ont les premiers prononcé le mot et conçu Tidée du libéralisme, de cette doctrine qui reconnaît dans la liberté le droit de tout homme venant en ce monde, et en fait le principe de la vie sociale et politique ; qui la consi* dére comme la meilleure garantie de stabilité pour les gouvernements dont elle restreint le pouvoir, de sécurilé pour les gouvernés dont elle accroît la res~ ponsabilité ; qui laisse chacun maltredeses croyances comme de ses discours, de ses actes comme de ses écrits, tant qu'il ne porte pas atteinte au droit égal et identique d'autrui, de l'individu ou de la société ; qui appelle enfin tous les citoyens à participer à l'administration des affaires publiques, soit par l'expression individuelle ou collective de leur opinicm, soit par le choix des hommes destinés à contrôler, conseiller, diriger les chefs de l'État, soit par l'exercice même du pouvoir législatif et par la délibération en commun sur les intérêts du pays. Ce n'est pas qu'il y ait une seule partie de cette doctrine qui ne se puisse autoriser de quelque illustre exemple ou de quelque ancienne théorie. De tout temps les opprimés ont trouvé l'oppression, non-seulement pénible et cruelle, mais encore injuste ; ils ont cherché à démontrer leur droit en exhalant leur plainte. Il s'est aussi rencontré des esprits généreux ou clairvoyants qui, exaltés ou éclairés par lesouvenirdes anciennes républiques, ont condamné tout gouvernement où le pouvoir d'un seul remplaçait l'action de tous. Enfin il est certains peuples privilégiés qui ont trouvé des garanties dans leurs an-
ciennes coutumes, qui les ont gardées, même développées sous l'empire de circonstances, pénibles en apparence, heureuses en réalité, plutôt que par l'effet d'une volonté réfléchie. Mais les premiers ont paru trop intéressés pour se faire croire, et l'on a surpris Técbo de leurs gémissements jusque dans leurs dé-r monstrations. Les secondsont confonduleurs regrets et leurs vœux, et plus souvent regardé le passé que le présent. Les derniers ont été fiers de leur histoire, mais n'ont guère senti le besoin de consulter la raison ; ils ont vu ordinairement dans leurs plus belles institutions un bien particulier et patrimonial. Une vraie et complète doctrine n'appartient qu'à notre siècle.
Au seizième siècle, les droits du peuple et du citoyen furent réclamés avec une grande énergie et successivement par les deux partis en présence. On rechercha Torigine du pouvoir royal pour en rechercher les limites; on soutint que les sujets pouvaient lui résister, même le renverser. Les deux partis ne différaient d'avis que sur un point. Selon les protestants, le peuple devait attendre l'impulsion d'un grand, d'un magistrat; selon les catholiques, il jouissait d'un droit propre et n'avait besoin ni de mot d'ordre ni d'autorisation pour en user. Ni les uns ni les autres ne reculaient devant la suprême ressource du meurti^e.
Ce qu'il y avait de juste dans les théories des deux écoles trouva peu de crédit. Elles étaient trop visii)(ement inspiréespar les circonstances. Les réformés avaient commencé par tout attendre de la royauté,
CiUUCTÈRB DE LA MORALE AU XVi* SIECLE. 487
par lui offrir, avec d*opulentes dépouilles, un pouvoir absolu ; ils n'avaient pensé à la liberté que dans les pays et à partir du moment où la royauté s'était tournée contre eux. Les catholiques, après avait fait sonner bien haut l'intérêt des rois pour les exciter contre la réforme, avaient dépassé les hardiesses de celle-ci, dès que les rois leur avaient manqué. Les uns et les autres n'avaient jamais dissimulé qu'ils ne demandaient pas la liberté pour elle-même, qu'ils cherchaient une révolution dans l'intérêt de l^urs parlis respectifs. Leurs théories étaient beaucoup plutôt révolutionnaires que libérales. Quand ils parlaient de limiter l'exercice du pouvoir royal, ils ne disaient pas leur dernier mot ; il n'y avait pas de moyen terme dans la pensée de la plupart ; c'était le renversement du pouvoir qu'ils désiraient, parce que c'était la domination, non la liberté qu'ils voulaient obtenir. Chez eux déjà Fesprit révolutionnaire poussait au crime. Enfin les deux partis ne s'en étaient pas tenus aux théories ; les guerres civiles avaient éclaté; l'insurrection avait chassé de la capitale le roi légitime; des massacres avaient eu lieu, des assassinats.
On comprend que la grande masse du peuple ait désiré faiblement, ait fini par redouter ces droits qui lui étaient offerts comme des biens précieux, et dont Tusage paraissait la mener fatalement à la ruine, qu'elle ait conçu un vif ressentiment contre les deux partis extrêmes qui essayaient de l'abuser sur ses prérogatives pour l'entraîner dans les révolutions. L'ordre qui lui avait manqué longtemps lui
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était nécessaire avant tout; elle ne pouvait le demander qu'à Tautorité.
Sans doute le stoïcisme n'a rien de commun avec le libéralisme tel que nous l'entendons. Du moins il avait habitué autrefois les âmes à l'indépendance, en leur donnant la constance ; ne pouvait-il pas se répandre et habituer les peuples à la liberté? Quelle indomptable ardeur dans le Traité de la servitude volontaire! 11 y avait là une force républicaine suffisante pour renverser tous les royaumes ; on en vit Teffèt, quand le traité fut publié au milieu des guerres religieuses. Mais le stoïcisme n'aurait jamais pénétré dans la foule. L'élite même des hommes instruits qui voulaient se l'approprier trouva ses leçons trop difficiles à suivre. D'ailleurs elle ne désespérait pas du pouvoir, comme le stoïcisme romain. Au contraire elle s'offrait à lui. Quelle distance n'y avait avait-il pas de La Boétie à du Yair, du Trmté de la servitude volontaire au Traité de la constance et consolation es calamités publiques ! Le tyrannicide même cessait d'être soutenu et admiré, malgré l'autorité des écrivains classiques , et l'homme qui écrivait la Philosophie morale des stoh ques conseillait de plier devant le parti injuste, une lois qu'il seraitau pouvoir, de ramener l'usurpateur au bien par de doux avis plutôt que de s'exposer en l'irritant par une résistance inutile.
Le grand, l'unique devoir des sujets, ce fut de ne rien faire qui pftt, même de la manière la plus indirecte, contribuer à une révolution, ce fut d'obéir en tout, soit au souverain, soit aux lois écrites, soit
aux coutumes reçues* Il fallait repousser le cbangement jusque dans les plus petites choses, car les légères innovations auraient donne legoût des grandes. Ce n'était pas seulement l'intérêt public ou privé qui imposait une stricte obéissance, c'était la justice même. Que nous disent Montaigne, Pibrac, Charron? La forme du gouvernementlégitime, c'est, dans chaque pays, celle qui existe; les lois justes sont les lois établies et anciennes. Que nous dit Bodin? Il y a trois formes de gouvernement, toutes trois légitimes, dont il étudie les conséquences ; la première obligation de ceux qui sont soumis à Tune d'entre elles est de se conformer à sa nature.
Ce qui domine dans la République de Bodin, c'est l'idée de rétablir Tautorilé dans toutes les institutions, non-seulement au sommet de la société politique, mais dans la famille même : autorité du mari sur la femme, du père sur les enfants , du maître sur les serviteurs. Ainsi des mêmes événements se tirent des conclusions différentes. Ce que Montaigne croyait nécessaire pour raffermir Tintégrité morale, c'était l'adoucissement de la puissance paternelle ; il voulait que la tendresse, au moins apparente, présidât aux relations domestiques, y inspirât la con* fiance, plus sure que le respect. Bodin, se plaignant que celte puissance fût trop relâchée, n'attendait le salut de la famille que d'un redoublement de
rigueur.
Certes le pouvoir royal avait eu sa bonne part dans les malheurs et dans les excès. Les rois avaient donné l'exemple du luxe et de l'immoralité, de la
cruauté et de la perfidio. Après avoir jeté au hasard le pays dans des guerres étrangères qu*ils avaient mal conduites, ils n'avaient pas su le garantir des guerres civiles ; ils s'y étaient mêlés d'une manière déplorable. Leurs fautes de tout genre étaient bien connues de leurs sujets, et, cependant, se détachant d'eux, pure de leurs vices et de leurs forfaits, la royauté apparaissait toujours aux regards comme la protection et le salut. On ne se lassait pas d'espérer en elle. On était convaincu qu elle rétablirait Tordre et la paix dans la malheureuse France.
La royauté, h qui était due une obéissance presque sans limite, avait-elle des devoirs elle-même? Et comment les sujets pouvaient-ils l'astreindre à les respecter?
La royauté était tenue des lois divines et naturelles, plus rigoureusement que les sujets eux-> mêmes, car elle était établie pour en assurer l'observation au grand avantage de ceux-ci. 11 ne lui était donc pas permis de manquer à la parole donnée. La première de ses fonctions était une administration aussi parfaite que possible de la justice, soit civile, soit criminelle ; aussi ne devait-elle pas prescrire aux magistrats leurs arrêts ; on n'avait vu que trop d'exemples de Timmixtion royale dans les délibérations judiciaires. On se rappelle Tantipathie des moralistes pour le droit de grâce et d'abolition, leurs exhortations à la sévérité. Ils avaient vu trop souvent des cessations scandaleuses de poursuites, dues à Targent ou au crédit. Une grâce accordée à un gentilhomme coupable d'assassinat jetait la ter-
reur dans le pays ; le roi, pour maintenir Tordre, avait besoin de se montrer dur justicier. Les lois di* vines et naturelles liaient envers les étrangers comme envers les sujets ; elles prescrivaient le respect des traités ; elles prohibaient ce vol de nations qu'on nomme la conquête ; les moralistes se rappelaient tristement les guerres d'Italie.
Le sens moral avait trop souffert dans un siècle où la conscience s'était familiarisée avec le crime pour qu on imposât des obligations invariables aux hommes politiques. On reconnaissait qu'ils étaient quelquefois dans la nécessité absolue de manquer aux lois divines et naturelles elles-mêmes. Pas un moraliste de la nouvelle école n*ose soutenir qu'en politique la fin ne justifie pas les moyens. Ceux qui gouvernent sont, tout au moins, autorisés à faire faire des actes honteux par d'autres, pourvu qu'ils ne s'en chargent pas. On admet des hypothèses, qu'on n'ose prévoir en théorie, où le prince en agissant luimême peut se mettre au-dessus des lois divines et naturelles. L'horreur du mensonge n'égale pas celle qu'inspirent les rebelles; aussi Charron excuse t-il le prince qui trompe ceux-ci par de fausses promesses. D'après Bodin, les traités sont des contrats qui lient le prince et ses successeurs, mais il n'en est pas de même du droit des gens ; le publiciste con«damne la conquête, mais il trouve juste qu'on fasse la guerre à son voisin pour tirer le mauvais sang de sa propre nation. Que dire, enfin, si les lois naturelles ont été violées sans nécessité, si un crime a été commis? Il est encore plus sûr de justifier le
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prince que de l'accabler : on n'approuve pas, on excuse ; on blâme ceux qui refusent de remplir envers le coupable ce triste devoir; qu'on ne suive pas l'exemple de Papinien. Dans ces défaillances de doctrine, il faut bien reconnaître Tinfluence fatale du scepticisme. C'est à consacrer remploi du mal en vue d'un bien que mène le manque de principes. Il n'y a pas de morale sans une loi morale*
Quantaux lois du pays, elles dépendentdu prince, excepté les lois constitutionnelles qui lui donnent son titre. 11 n'y a qu'un factieux comme Languet qui enseigne qu'elles lui sont supérieures, qu'il ne peut les changer sans le consentement des États, qu'une fois faites, il ne lui est pas permis de s'en dédire, qu'elles sont encore moins à sa disposition que la monnaie. L'école qui veut rétablir l'autorité presque ruinée se garde bien de telles propositions ; elle ne fait que supplier le prince de respecter les lois , en invoquant Tintérèt de son État et de sa gloire, mais en reconnaissant qu elles sont établies par lui, qu'il a le droit de les modifier.
Qu'il est immense, ce pouvoir qui s'étend jusque sur les lois du pays, qui ne s'arrête que devant les lois de Dieu et de la nature, qui en est même dispensé dans certains cas, auquel il est toujours loisible de s'en dispenser lui-même, sûr dêtre justifié quand il les aura violées I Les sujets n'ont-ils pas le droit de s'assurer qu'il n'en sei*a pas fait un mauvais usage?
Les publicistes, depuis L'Hospital jusqu'à Bodin, les moralistes n'acceptent pour l'autorité que des
conseils. Us ne veulent pas que la représentation populaire puisse, ou lui donner une impulsion, ou lui imposer des entraves. Les états généraux du seizième siècle^dont nous recherchons aujourd'hui les débats avec un intérêt si passionné, pour y retrouver l'origine et l'image de la liberté parlementaire, avaient fini par lasser et inquiéter le pays. On ne leur savait aucun gré des sages réformes qui leur étaient dues dans les parties les plus importantes de notre légis lation ; on ne songeait pas à voir en eux le commencement des institutions libres; on ne leur pardonnait pas de s'être comme interposés entre le peuple opprimé et le pouvoir protecteur de la royauté pour gêner celui-ci : a Ce ne sont, disait PasquierS en vrai parlemenlaire, que belles tapisseries qui servent seulement de parade à une postérité. ... un leurre pour le peuple. » Bodin professe que la France est une pure monarchie, et que, si les états doivent s'assembler, c'est uniquement pour supplier le prince.
Il n'est pas besoin de rassembler les états pour leur faire supplier le prince; cette tâche peut être remplie par les sénats, par les parlements. Contre les commandements injustes il n'y a rien au delà du droit de remontrance, et l'Hospital, malgré son expérience, le croit suffisant pour faire revenir le prince qui a dû être égaré par des conseils pervers.
C'est au prince que les moralistes demandent de se modérer et de se régler lui-même. Ils ne se font aucune illusion sur la difficulté d'un tel système : ils
* Interprétation des InUUutes de Justinien. Introduction] de M. Giraud, p. lxvii.
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ont VU les fils de Henri II, et, se réservant le droit de juger au fond de Tâme ceux auxquels ils rendaient en public l'obéissance et le respect, ils les ont méprisés. Mais il n y a rien de plus funeste que de ruiner Taulorité du prince, sous le prétexte qu'il faut Tempécher de nuire à l'État par ses vices et par ses fautes. Au-dessous du prince et participant à son pouvoir, soumis à lui seul, sont les ministres, les officiers. Leurs obligations se résument en deux mots : qu'ils soient fidèles au prince, qu ils respectent les lois divines et naturelles.
Les mêmes obligations lient les magistrats ; mais ils sont de plus étroitement obligés envers le public. Nous n'entrerons plus dans le détail de leurs devoirs spéciaux.
, Tout ce qu'on désire en France à la fin du seizième siècle, les moralistes comme les autres, c'est le despotisme, exercé, il est vrai, par un prince et des subalternes actifs, intelligents, honnêtes, mais c'est le despotisme.
Tel est le fruit amer des discordes civiles.
Il ne faut pas faire retomber sur le dix-septième siècle seul les théories absolutistes, peu honorables, à nos yeux, pour ceux qui les ont soutenues jadis. Sans doute, elles se sont développées sous le règne de Louis XIV; elles ont pris alors assez d'assurance pour n'admettre pendant un certain temps aucune contradiction ; mais, sous le même règne, d'abord par un effet de la lassitude inévitable qui ne permet pas à l'esprit humain de s'en tenir toujours aux mêmes
doctrines, ensuite par celui des désastres que l'abus du pouvoir absolu amène à son tour, la réaction se prépara en faveur de la liberté, et la royauté commença à perdre les litres que les guerres religieuses, travaillant pour elle, lui avaient fait acquérir à la toute puissance.
La morale publique s'accordait avec la morale privée. Les hommes voulaient jouir enfin de la tranquillité; il ne leur fallait plus de luttes, même civiles; ils tenaient au repos autant qu'à la vie. C'est un doux régime que celui du pouvoir absolu ; il supprime lexistence des devoirs sans cesse renaissants dont lexercice entraîne une lourde responsabilité, expose à des préoccupations, à des ennuis, à des inimitiés ; il les remplace par un devoir unique et facile à remplir, l'obéissance, dont l'indifférence est une forme. La nation tout entière laisse la gestion des intérêts publics à rhomme en qui elle a confiance; elle peut se livrer à ses affaires multipliées, s'abandonner à ses molles jouissances, si complètement sûre du présent, qu'elle ne songe paë à s'assurer de l'avenir, si heureuse d'appartenir à un Henri IV, qu'elle ne craint pas de tomber entre les faibles mains d'un Louis XllI, qui pourrait ne pas trouver de Richelieu.
N'y a-t-il point uneautre affinité à remarquer? Ceux qui prêchaient et cette facile morale et cette absolue obéissance n'étaient-ils pas les mêmes qui refusaient à l'homme la faculté de connaître le vrai avec certitude? Le scepticisme empêchait de croire à l'existence d'une justice absolue, hors de nous, et, par conséquent^ de la rechercher; il réduisait à trouver
la morale dans le bon sens, dans Tinstinct de chacun, dans une prétendue conformité à la nature de tous. En même temps, il enlevait aux âmes la force dont elles avaient besoin pour les luttes et les sacrifices de la liberté ; il apprenait à contempler d'un œil indifférent et les diverses lois et les formes de gouvernement, sans permettre d'affirmer que l'une fût meilleure que Tautre, à se maintenir toujours avec satisfaction dans l'état présent , parce qu'il n'y en avait pas qui pût valoir davantage. Les pays où l'on croit sont les seuls où Ton puisse être libre. Le scepticisme aurait dû servir au moins à faire consacrer comme un droit la liberté de conscience, il n'en fut rien. Depuis THospital jusqu'à Charron, par l'effet de sentiments divers, tous s'accordèrent pour proclamer l'unité de religion indispensable à la société politique, pour déclarer que le roi était obligé envers Dieu et envers l'État à maintenir l'ancien culte, à n'en pas laisser établir de nouveau. La possession d'état faisait la légitimité en matière religieuse comme en matière politique. Il est vrai que les moralistes défendaient au roi de tirer l'épée pour la cause de Dieu; ilcondamnaientlapersécution,mais moins comme la violation d'un droit quecommeun détestable moyen de conservation ; ils revenaient à la tolérance, sinon à la liberté de conscience, et par une voie détournée. La morale faisait comme la royauté, elle transigeait.
TROISIEME PARTJIE
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