CHAPITRE PREMIER
Parmi les moralistes du seizième siècle, on ne saurait omettre THospital; il na pas seulement, comme les autres, donné des conseils ou des leçons; il a trouvé Toccasion, il a eu le mérite de les appliquer dans un rang où chacun de ces actes était un service rendu au pays, un exemple laissé à la postérité. Sans doute il n'a pas fait de traité sur nos devoirs, mais son esprit était naturellement porté à chercher le bien, le juste en toutes choses, même dans la politique, et, d'un autre côté, il ne pouvait écrire à ses plus intimes amis dans cette langue latine, presque maternelle pour lui, sans sortir du détail et sans échapper à la banalité, saisissant pres-r que toujours une idée morale pour la développer. C'est ainsi qu'on peut trouver, chez lui une doctrine qui n'en a pas moins d'unité pour n'avoir pas été
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dogmatiquement enseignée, pour s'être formée ou révélée successivement, presque au hasard, sous Tempire des circonstances ou de Tin^iration.
Cl La justice a deux genres : celle qui regarde Dieu et son honneur a nom reUgion; celle qui re« garde les hommes retient le nom de jusUceK »
L'Hospital fait rentrer dans la morale nos devoirs envers Dieu. Le premier commandement, c'est d'aimer Dieu, de lui consacrer tout notre cœur et tout notre esprit. Ayons en lui une confiance entière ; la science humaine n'est rien auprès de sa propre sagesse qu'il nous a révélée : rappelons-nous ses promesses, pour supporter les souffrances de ce monde *, ses menaces, pour nous préparer à paraître devant lui, surtout quand nous touchons à la vieillesse ; demandons-lui sa grâce et tâchons de la suivre*. Qu'on ne se croie pas quitte envers lui quand on murmure une prière ; il ne faut pas le prier pour aller ensuite commettre un péché ou un crime. Il n'aime pas les vœux impies du méchant. L'Hospital se plaint que les poètes de son temps chantent les fausses divinités ; il demande qu'on célèbre le seul vrai Dieu comme il faut le célébrer.
Ces obligations de l'homme envers Dieu, c'est le christianisme qui les enseigne. L'Hospital ne les place dans la morale qu'après les avoir trouvées dans la religion. C'est en chr.étien qu'il aspire au ciel^ qu'il parle des promesses* de la prière et de
< Harangue au parlement, 17 mai 1563. — Œuvres complèies de CHospUal. Paris, 1824, t. II. — * Poésies, 1. V, ad Jac, CoTbinelhun, t. III. — ' Ib., ad Yaccam Itahtm. ^ « Lib. VI, ad Margariiam Sabaudiœ ducem.
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^a grâce, qu'il réclame poar les lettres sacrées contre les lettres profanes*, qu'il regrette d'avoir consacré un trop long temps à l'étude du style et de la grammaire ; si la secte qui parait avoir été plus sage que toutes les autres, celle du Portique, a dédaigné les mots pour s'attacher uniquement aux choses, que doivent faire les chrétiens?
La justice qui regarde les hommes, la morale proprement dite, est elle-même inséparable de la piété. Le premier commandement est d'aimer Dieu, le second est de nous aimer les uns les autres. Remplir ses devoirs envers autrui, c'est accomplir <x le premier commandement de la loi de Dieu'. ]»
La source du bien, de la vertu, comme du bonheur, est la sagesse. Pour être sage, il faut se connaître soi-même. L'étude que nous faisons de notre propre nature nous sert doublement : elle nous apprend quels sont en nous les défauts à corriger, elle
< c II y a près de six cents ans que saint Paul est exilé et qu'Àristote r^ne sous le toit même et dans la demeure du Christ, avec d'autres singes couverts de vêtements étrangers. C'est l'école des Grecs, non pas l'Eglise de Jésus-Glirist. Non, ce n'est pas là ce que faisaient nos premiers docteurs : s'ils sont, par hasard, forcés de rappeler un précepte de Chrysippe ou de Platon, de citer les paroles harmonieuses d'un ancien poète, ils s'excusent d'abord. » {Ad Jac. Corbinellum.) — ' Traité de la réformation de la justice, I" partie, t. IV, p. 21. Ce traité, publié pour la première fois dans l'édition à laquelle nous renvoyons, celle de M. Dufey, ne mérite qu'une confiance très-restreinte. Si le fond en est authentique, il est certain que des additions considérables y ont été faites par de Refuge, et que M. Dufey ne les signale pas. L'Hospital n'a pu parler de la paulette et des états de Blois. Voy., sur ce point, H. Vitet, Étitdes sur les beaux^arls, essais d* archéologie y et frag^ ments littéraires^ t. I, p. 412. — M. Taillandier (Nouvelles recherches historiques sur la vie et les ouvrages du chancelier de VHosyiial, p. 285] n'admet pas l'authenticité de ce traité.
nous habitue à discerner le bien du mal et l'apparence de la réalité ; elle nous montre à la fois le but à poursuivre, le même pour tous, et les mo.yens pour l'atteindre, propres à chacun. Si elle est recommandée à tout le monde pour son utilité, elle est imposée pomme un devoir rigoureux à ceux qui recherchent les fonctions publiques : « Que chacun examine d'abord en secret ses propres forces ; qu'il n'aille pas, s'il est inbapable, recevoir un honneur des mains qui le lui offrent ou s'en saisir de lui-même ^ »
On peut étendre à toutes les vertus ce que THospital dit de la douceur : la nature les donne ou l'effort les produit. C'est après s'être consulté soimême que l'on comprend combien il est nécessaire et honorable de céder à la raison ; quand une fois on a obtenu le succès, « il n'en coûte plus rien pour réprimer la colère... elle subit d'elle-même le joug accoutumé, et la nature asservie se courbe devant la raison, sa maîtresse*. » L'homme doit tendre à établir l'ordre en lui-même , les passions le troublent en se révoltant contre la raison, « qui néanmoins est leur reine, dame et princesse souveraine, à laquelle naturellement appartient l'autorité, le pouvoir et l'office de commander et d'être obéie^ » L'ordre consiste à la faire régner, en habituant l'âme à se ranger volontairement sous les lois divines et humaines ; seul, il donne le bonheur.
Cet ordre, obtenu par le triomphe laborieux de la raison sur la nature, suppose en l'âme la^ réunion
* Lib. II, ad Uargaritam, — « /6. — s TraUé, I" partie.
de toutes les vertus. C'est une harmonie qui n'existerait plus, si une seule faisait défaut, ef les autres disparaîtraient : a Tout ainsi que l'homme ne peut être juste que par même moyen il ne soit tempérant^ prudent et magnanime tout ensemble, aussi l'homme injuste, violent, injurieux et outrageux, doit avoir tous les vices pour ses hôtes et assesseurs perpétuels^ » Le principe de tout bien existe chez le premier, manque au second, la subordination de la nature à la raison.
Aucune vue d'intérêt privé ne doit se mêler à ce travail de Tâme sur elle-même. En plus d'une circonstance, THospital recommande de tout sacrifia au devoir. Mais ce n'est point diminuer le mérite de la vertu, ni porter atteinte au désintéressement qui en est la condition nécessaire, que de lui rappeler les prix réservés pour elle dans un autre monde par la promesse du Sauveur, ou cette autre récompense qui ne saurait lui manquer dans celuici, la satisfaction de la conscience.
La vertu demande beaucoup de fermeté, mais elle est opposée à toute exagération. Un homme qui a rempli les premières fonctions du royaume ne cherche pas à faire des solitaires : c< Diogène et le philosophe de Cyrène me paraissent avoir tous deux péché par deux excès différents : l'un, adorateur d'une fausse liberté, haïssant à tort les convenances de la vie cultivée ; l'autre, recherchant la table et le festin des rois et se plaisant au luxe des habits et
* Traitéf etc., !!• partie.
<les parfums. Il esl un juste milieu ; si Tun et Tau- Ire avaient su s'y tenir, Tun eût échappé à la saleté, l'autre au raffinement ^ » Conseil très-conforme à la sagesse et au caractère d'un homme qui connut les grandeurs et sut goûter la douceur de la médiocrité, qui vécut au milieu des partis déchaînés et s'efforça constamment de les réconcilier, sans sacrifier Vun à l'autre. Sa vie entière se passa à dire : <c Est aliquid médium, » sans pouvoir le persuader à personne.
Rien n'est plus contraire à une sage modération, à la vraie vertu, que l'ostentation par laquelle on veut souvent avoir la gloire sans le mérite. L'Hospital la condamne d'autant plus sévèrement qu'elle expose à violer un devoir impérieux, la charité.
Il insiste sur certains devoirs, notamment sur celui de l'économie, qui se lie à deux autres plus importants encore, la probité et la chasteté. Il n'a pas assez d'imprécations contre le luxe : a Tandis que la femme s'habille sans regarder sa fortune, nourrit des troupeaux de serviteurs, et se promène dans un char comme pour triompher d'un mari vaincu, celui-ci, qui ne veut céder en rien à une telle épouse, dépense dans les plaisirs de la table, de l'amour ou d'un jeu honteux, des biens acquis par le long travail de ses parents. Quand la perversité a épuisé le patrimoine, on ose mettre la main aux deniers publics, rien ne peut combler le gouffre avide ; la hideuse contagion gagne les autres citoyens,
* Lib. V, ad Yidum Fabrum,
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et la république est tout entière infectée. » C'est le luxe qui pousse à des guerres injustes, qui inspire la lâcheté, la trahison ; il se répand des grands chez les petits : « La perte du patrimoine est encore moins à déplorer que celle de la pudeur. » Si les femmes, pour sortir, se couvrent d'or et de pierreries, si elles se fardent, ce n'est pas pour plaire à leurs maris ; elles prétendent qu'elles n'en sont pas moins vertueuses : « Vous seriez vertueuses quand vous travaillez à ne point paraître telles! » Mais, à vrai dire, et c'est ce qu'il y a de plus triste, elles ne tâchent même pas de passer pour chastes. Le satirique n'ose point parler « des monstrueuses voluptés qu'elles cherchent de toutes parts ^ » L'Hospital demande la chasteté, même dans les écrits* ; quand il reproche aux poètes de célébrer les fausses divinités, c'est que leur culte est celui du plaisir : « Laissons^ dit-il ', le fard, et les amours, et les écrits lascifs, vains, honteux, qui chatouillent les sens, dont la lecture apprend à pécher, corrompt Pâme mal défendue des hommes et Tembrase de feux coupables. »
Envers [autrui le premier des devoirs, c'est la justice proprement dite. La justice <c n'a égard qu'à ce qui appartient à autrui \ » C'est elle qui a fait établir le droit. La probité en fait partie essentielle. Mais on n'est pas un malhonnête homme, parce qu'on travaille à sa fortune; <c autrement il n'y auroit pas de différence entre l'homme laborieux, savant, in-
• Lib. IV, Satirœ.-^ « Lib. V, de UbeHate scnbendi, — ' Lib. I, ad CL Eipencium, — * Traité^ etc., iï« partie.
dustrieux, vigilant, actif, frugal et bon ménager, d'avec un paresseux, un idiot, etc.; et seroit abâtardir, voire même ôter la vertu de la société des hommes^. » Tout ce que la morale peut exiger, c'est que la probité préside à ce travail intéressé ; la vertu ne cesse pas de diriger, alors môme qu'elle n'in* spire pas.
La justice proprement dite ne suffit pas ; nous sommes tenus à la charité : a Nous ne veillerons pas moins au salut d'autrui qu'au nôtre*. » La charité se manifeste de plusieurs manières : « Ne soyons pas empressés à reprendre les autres, ne diminuons pas nos fautes en nous les cachant'. » A Tappui de ce discours, THospital raconte la fable des Deux Besaces. Il rappelle ailleurs les vers de Lucrèce : Suave mari magno...^ et il ne veut pas qu'on se réjouisse d'avoir sous les yeux le malheur d'autrui, ou que Ton se contente d'une stérile compassion*. L'homme de bien n'a fait que la moitié de sa tâche, quand il s'est abstenu de nuire aux autres ; il faut de plus qu'il les aide et les protège ; y manquer, en ayant le pouvoir, c'est commettre une injustice *: « Le premier degré d'injustice, c'est de prendre plaisir à voir mal faire...; le second est de mal faire...; le troisième est de n'empôcher point de mal faire, quand on le peut^ » S'inspirant des législations antiques^ le jurisconsulte voudrait faire une obligation légale de cette charité dont il fait un devoir moral : il de-
* Traité, etc., III« partie. — * Lib. III, ad ducem Quisianum, — 5 Lib. lY, ad Vid. Fahrum. — * Traité, etc., IV» partie. — Traité, etc., Y« partie. — « Traité, etc., V« partie.
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mande qu'il soit permis à toute personne d'honnête qualité et de bonne réputation de poursuivre en justice ceux qui auraient oulragé quelqu'un, et qu'une amende soit infligée à ceux qui demeurent Iranquilles lorsqu'on réclame leur secours ^ Etre indulgent pour les fautes du prochain, compatir à ses souffrances. Importer secours, quand il en est temps remède ou vengeance, quand le mal est fait, voilà la charité.
« Il n'est pas jusqu'aux bêtes envers lesquelles nous ne soyons tenus, sinon à la justice, du moins à la bonté... Quand ce ne seroit point autre chose que pour nous duire et exciter toujours à l'humanité, il nous faut accoutumer à être doux, charitables jusqu'à tels offices de bonté*. » Cette dernière pensée est remarquable. Dans tous nos devoirs envers autrui, soit envers nos semblables, soit envers des êtres d'une espèce inférieure à la nôtre, il y a un devoir envers nous-mêmes ; le premier, le plus général des devoirs, c'est la vertu.
Aux devoirs généraux s'ajoutent les devoirs particuliers à chacun, ceux des parents et des enfants entre eux, ceux des maîtres envers leurs domestiques, des amis envers leurs amis. Si les enfants sont tenus d'obéir sans restriction au père, s'ils n'ont même pas le droit de se défendre contre lui quand il a tort % à quelle vigilance ne sont pas astreints ceux qui leur ont donné le jour ! Les mères doivent les nourrir ; c'est par coquetterie qu'elles manquent
* Traité, etc.^ V' partie. — * Traité^ etc., V« partie. — s Ha- ¥angue aux états générant d'Ofléans, 43 décembre 1560.
à celle sainte obligation, et la nourriture d'une étrangère donne aux enfants le germe de tous les vices. Ainsi dégénère fatalement l'espèce humaine : c( L'inertie augmente encore à mesure que Tâge avance ; le père, chargé d'ans, ne donne pas à ses fils adolescents l'exemple d'une vie honnête ; il ne cherche pas à mettre à côté d'eux un maître irréprochable ; ces esprils ignorants, encore incapables de discerner le bien, il les enflamme de l'amour du gain, leur enseignant qu'il n'est rien au-dessus d'une belle fortune, rien au-dessous delà pauvreté. » La mère, de son côté, inspire à ses filles l'amour de la loilette et les conduit dans les festins ^
L'Hospital fait la leçon aux maîtres comme aux parents, qui sont aussi des maîtres, et leur recommande €( une nature douce, calme et modérée, à l'abri de la colère et des soudaines explosions'. » 11 est remarquable qu'il insiste sur les devoirs des parents plus que sur ceux des enfants, et, parlant des obligations imposées aux maîtres, passe sous silence celles des serviteurs .
La vraie amitié est fondée sur la vertu. L'ami « ne dédaigne pas Tinfortune d'un ami pauvre, et, s'il est riche lui-même, met ses biens en commun pour en jouir avec lui, comme s'ils étaient les héritiers d'un même père ; il dépose ses honneurs pour vous recevoir, et, vous traitant d'égal, se laisse contredire ; il a les mêmes jeux et les mêmes travaux que vous ; il vous appelle à partager ses études, pense
* Lib. ni, ad Janum Morellvm. — ' Lib. III, ad MargarUam»
de lui-même à s'occuper de vous et de vos affaires, vous juge digne de sa table où tous n'ont pas accès. .. , ne vous demande rien qui soit défendu, honteux ou inconvenant, ne met aucune exigence dans ses prières ou dans ses ordres : si vos affaires ou celles de rÊtat vous retiennent, malgré son désir de vous avoir toujours, il supporte de bonne grâce votre absence, il n'a pas de soupçons, n'imagine pas de griefs et ne prête pas Toreille aux propos qu'on lui rapporte. » Ce tableau est celui de l'amitié entre un grand et un petit, de cette amitié dont THospital a dit en commençant : « Celui-là sera toujours à mes yeux heureux et bienheureux qui, pauvre, a su plaire à un grand et sage ami. » L'auteur montre bien les périls qu'y courent et l'honnêteté et la dignité; mais il ne l'en recommande pas moins, en se bornant h souhaiter que la vertu la forme et n'en souffre jamais^ Il faut, d'ailleurs, reconnaître qu'il la peint avec des traits délicats, qu'il fait tout pour rendre acceptable ou même agréable au moins fortuné ce commerce qui, d'ordinaire, ne peut lui être qu'utile. On retrouve la marque du seizième siècle dans le conseil qu'il donne aux amis d'avoir les mêmes études. Que de liaisons n'a pas formées de son temps la communauté de travaux, soit entre les hommes de lettres, soit entre ceux-ci et les grands I quel charme n'ont-elles pas répandu sur la poésie et même sur l'érudition I Les règles de la morale publique sont prises aussi
* Lib. VI, aà Vidum Fabrum.
il4 LES MORALISTES FRANÇAIS DU XVI- SIÈCLE.
à la philosophie, soit chrétienne, soit platonique et profane^ Les devoirs qui en résultent sont les plus impérieux des devoirs purement humains : « Après les dieux, c'est la patrie qui a le plus de droits h notre piété V » L'amour qu'elle inspire passe avant celui des parents, des enfants. Aussi, quand elle sltccombe, faut-il se résigner à succomber avec elle».
Est-ce un esprit libéral qui domine dans cette partie nouvelle de la morale ? On pourrait le croire quand on entend cette exclamation dans le Traitéy suspect il est vrai, de la réformation de la justice : « Perdre la liberté, ô bon Dieu I que reste-t-il après cela? quel salut peut-on espérer, la liberté étant ôtée à l'homme ? La liberté et la vie vont d'un même pas\ »Mais l'Hospital considère comme suffisante la liberté qui existe en France, et se rassure en pensant que les rois n'ont pas de plus grande gloire que de commander à un peuple ennemi de la sujétion. Il ne parle pas de la liberté politique.
Le sujet est tenu à l'obéissance : « Les principales maximes des royaumes et républiques qu'il y faut observer sont que l'un commande bien et que l'autre obéisse bien '^. x> Le premier ne mérite vraiment l'obéissance que s'il cherche à rendre le peuple heureux et à faire régner la loi de Dieu ; mais le second la doit toujours, sans pouvoir examiner quel usage est fait de l'autorité souveraine ^ Aussi, « toute
« Traité, etc., VI- partie. — * Lîb. VI, ad Vidum Fabrum. — ' Lib. VI, ad Amicos, — • Traité t etc., V- partie. — * Harangue à V ouverture du parlement, 12 novembre 1501. — ® Traité f etc., II* partie.
sédition est-elle mauvaise et pernicieuse es royaumes et républiques, encore qu'elle eût bonne et honnête cause ; car il vaut mieux à celui qui est auteur de sédition de souffrir toutes pertes et injures, qu'être cause d'un si grand mal que d'amener guerres civiles en son pays^ » Il n'est permis de se défendre ni contre le prince, ni contre ses magistrats.
L'Hospital montre moins de sévérité à blâmer ou à réprimer la violation d'un si grand devoir qu'il ne met de rigueur à en prescrire l'observation. S'il reproche à César d'avoir causé par ambition la mort de tant d'hommes et la ruine de la république*, il n'approuve pas le sénat romain qui n'a rien voulu céder ni à lui, ni à Marc Antoine^; il exprime à plusieurs reprises son admiration sans réserve pour Auguste^. On sait quelle est son indulgence pour les protestants révoltés ; ils reconnaissent en principe l'autorité du roi, mais ils veulent, dans leur zèle religieux, lui imposer leur volonté; ils sont malades d'esprit, et la justice « punit ceux qui font le mal sciemment et de propos délibéré, » non ceux qui a par infirmité trébuchent. » C'est la crainte, c'est l'espoir, c'est la nécessité, qui ont fait prendre et garder les armes aux protestants ; ils obéissent à « cette première loi de nature, de défendre sa vie et liberté contre l'oppression. » C'est la cause de leurs menées, a qui ont été depuis tournées contre leurs
• Harangue aux étais (VOrtéans. — * Ib. — ^ Le but de la §uerre et de la paix. — • Notamment Traité, VI* partie.
premiers desseins en hostilités et qui méritent d'être réprimées, les considérant à part, » Mais le salut du royaume et la justice veulent que le pouvoir royal n'attende même pas leur soumission pour leur pardonner ; qu il soit le premier à désarmer et à les traiter en amis ; n'est-ce pas lui qui les a forcés à s'armer quand il les a traités en rebelles ? « Et je ne sais s'il y a homme si parfait au monde qui, se voyant réduit à la dernière ancre, et voyant quelque moyen de se préserver, ne l'embrassât vivement, étant la défense et conservation de soi une loi inviolable de nature, plus forte que toutes les autres lois. » On est assez étonné de lire ensuite : « Je ne veux pourtant les excuser du tout*. » — a Non, je ne flatte point, » disait Philinte.
L'État réclame notre activité ainsi que notre obéissance : « Tu n'as pas, Du Ferrier, l'âme assez basse, assez faible pour abandonner la chose commune, pour ajouter, comme un lâche soldat, une fuite honteuse aux désastres publics*. » Non-seulement il n'est pas permis de nous soustraire au travail que nous demande l'intérêt de la patrie, mais encore il faut aller au-devant. Après s'être examiné soi-même, on s'estime capable de gouverner les peuples, on brûle d'amour pour la patrie ; de quel droit refuserait-on ses secours à ses concitoyens ? pourquoi ne rechercherait-on pas les fonctions que l'on doit remplir mieux que tout autre? Le conseil est délicat, l'illusion facile.
* Le But de la guerre et de la paix. Nous suivons ici le texte du Discours donné par M. Taillandier, Appendice. — * Lib. V« ad Arnoldum Ferrerium.
D'autres conseils ne sont pas moins nécessaires : qu'on ne s'attache pas aux honneurs; qu'on sache les obtenir sans une vive joie, les perdre sans une vive douleur; quand on les possède, qu'on ne s'y laisse pas corrompre. Le devoir attire les sujets près du prince, il est juste que sa personne soit toujours honorée, mais avec mesure, raison et dignité. L'Hospital regrette le temps passé, où Ton quittait rarement la province pour se présenter au roi et aux grands ; il ne cesse d'exprimer son antipathie pour la cour et les craintes qu'elle lui inspire ; il y voit le séjour où la dignité se perd, où règne la calomnie, il s'indigne qu'on vienne y solliciter les fonctions qui devraient être acceptées ou recherchées par dévouement pour la patrie : « Comme tout un canton va puiser l'eau dans un fleuve, la France entière demande au roi et les commandements, et les faisceaux, et tout ce qu'il y a d*honneurs^ »
Les obligations qu'imposent les fonctions publiques, notamment les fonctions judiciaires, ont été fréquemment rappelées par THospital, dans ses harangues aux parlements. Le souvenir des Mercuriales demeure attaché à son nom ; de temps en temps, l'on regrette l'antique usage des admonestations à la magistrature, en exprimant son admiration pour le sévère chancelier. Regret peu judicieux I un tel usage a pu avoir de bons effets, laisser de beaux monuments, mais il supposait la subordination du pouvoir judiciaire au pouvoir exécutif. Pour
' Lib. V, ad Vidum Fabrum,
que le premier soit indépendant, il faut que le se cond n'ait ni blâme à lui infliger, ni conseil à lui donner, que le représentant du souverain ne vienne pas dire aux juges : « Vous admonesterai comment vous devez vous composer et comporter en vos jugements*. »
Les obligations dont nous parlons sont de nature diverse. Les unes intéressent plus particulièrement les sujets ; les autres, le souverain.
Les premières sont : l'intégrité, que le règlement des épices exposait sous Tancien régime à de fréquentes tentations; Fimpartialité, qui ne doit pas être altérée par Tantipathie ou la faveur pour la personne ou pour la religion des parties • ; le courage, qui permet de résistera la violence du peuple et aux menaces des grands; Taffabilité, qui rend laccès des magistrats facile à lous'^ : « La principale vertu d'un juge, c'est d'aimer à sauver les citoyens plutôt qu'à les perdre. S'il est permis de s'éloigner un peu de la voie droite, c'est vers la douceur qu il faut incliner*. » Mais les coupables doivent être punis, et la miséricorde unie à la justice dans une mesure convenable*. Les fonctions judiciaires ou politiques demandent toutes de la fermeté. L'Hospital « n'a jamais cherché tant ce nom de bonhomme, faisant
* Harangue au parlement de Rouen, 17 août 1563. a Un procureur ne lave pas mieux la tête à un clerc qui a lourdement bronche que le chancelier de l'Hospital lava la tête au parlement de Bordeaux quand Charles IX y tint son lit de justice, le 12 d'avril 156i. > (Bayle, Dict. v* VHospital, rem. K.) — * Ib., Harangue au parlement de Paris, 2 novembre 1563 et 26 juillet 1567. — ' Ijoc. cit., et Harangue au parlement de Bordeaux, 12 avril 1564. — * Lib. I, ad Adrianum Dracum. — * Traité, clc, III* partie.
plaisir à tous, que d'être ferme, sachant que la dé* finition de justice est une constante et perpétuelle volonté de garder et bailler à chacun le sien et ce qui lui appartient, même en ce temps corrompu qu'il faut, pour venir à la droiture, plier au contraire, comme l'arc ou la verge corte*. » Il est toujours bon de prévenir les hommes contre cette bonne volonté banale et coupable, dont le plus grand nombre fait réloge, dont beaucoup souffrent et dont quelques-uns profitent*.
Les sujets et le souverain sont intéressés à ce que les fonctionnaires et les magistrats se conforment rigoureusement aux lois, sinon les premiers sont livrés à l'arbitraire, le second n'obtient pas l'obéissance qui lui est due. Aussi le conseil de suivre les ordonnances revient-il souvent dans les harangues de l'Hospital, conseil que les pouvoirs étendus et mal définis de nos anciens parlements rendaient singulièrement utile.
L'obéissance est le principal devoir du magistrat comme du sujet envers le roi. N'a-t-elle pas des limites? que doivent faire les magistrats auxquels les princes commandent une injustice ? « Il y faut user de modestie et prudence de conseil, non pas s'opposer à leurs volontés, » respecter en eux l'orgueil de la puissance, surtout quand ils sont jeûnes
* Mémoire à Charles IX. — • « Le plus grand éloge n'est-il pas celui qu'on nous donne ainsi : Il fut bon et accessible aux prières, ne laissa jamais s'éloigner un mécontent, accordant également ce qui était juste et ce qui ne l'était pas. Éloge digne d'un vrai sage! c'est celui que reçoit un débauché, l'homme qui dissipe son patrimoine, la courtisane qui accueille de nombreux amants. » (Lib. VI, ad Amicos.)
comme Charles IX à son avènement ; en usant de remontrances « humbles et douces, » les juges leur persuaderont facilement de renoncer à leur dessein, et auront l'avantage de gagner leur amitié ^ On sent bien que celui qui parle est le premier officier du roi : « Ne faites donc point, dit-il encore *, que votre roi soit contre vous,. .; soyez ambitieux de la grâce du roi et non des autres. » Mais que faire, quand le souverain persiste dans sa volonté? Si nous en croyons le Traité de la réformation de la justkej l'Hospital enseigne que Ton doit refuser d'obéir; c'est rendre service au prince, puisque tout ordre injuste lui est préjudiciable. Le magistrat, forcé dans ses derniers retranchements, abandonnera ses fonctions.
La morale elle-même n^ permet-elle pas quelquefois d'agir malgré sa conscience pour s'accommoder aux mœurs du temps, de commettre ou de laisser commettre le mal pour prévenir un mal plus grand ? On conseille à l'Hospital de tempérer la vertu par la sagesse, de fuir l'exemple de Caton qui excita la guerre civile pour n'avoir pas su se conformer à son siècle. Mais il s'indigne à la pensée de fermer les yeux sur les vols et les fraudes ; il déclare que le devoir du magistrat est d'exposer sa vie pour garder les intérêts du roi et de son trésor. N'attendons jamais de lui une doctrine excessive : « Il faut quelquefois reculer et prendre avantage pour mieux sauter; et, pourvu qu'on le sache faire à propos,
* Harangue au parlement de Paris, 12 novembre 1565. — • !b., au parlement de Bordeaux»
c'est grand secret : mais aussi ne faut pas outre* passer les mesures et les bornes de raison, comme a fait plusieurs fois Cicérone » Il ne s'associe pas au blâme qui a frappé tantôt Appius Claudius, Caton, Labéon, tantôt Papinien. Il veut qu'on a lente toutes les voies que Ton peut honnêtement pratiquer pour se tirer d'un mauvais passage : mais cela s'entend, s'il se peut, sans offenser Dieu et sans faire injustice; car, en ce cas, il ne faut craindre ni la perte de ses biens ni de sa vie*. »
Les conseils de morale ne parviennent pas d'ordinaire & ceux pour qui ils sont écrits, surtout aux rois. L'Hospital put profiter de sa haute situation pour leur apprendre leurs devoirs. 11 avait étudié ces devoirs avant d'être appelé à les enseigner. Il avait écrit une longue pièce de vers sur le sacre de François H, et son esprit indépendant lui avait inspiré plus de conseils que de flatteries. Il n'eut qu'à les renouveler plus tard, mais ils n*eurent pas plus d'efficacité, quand ils arrivèrent à leur adresse.
Les devoirs des rois, comme ceux des autres hommes, se résument en ces deux mots : piété, justice*.
La piété doit présider à leur vie privée comme à leur gouvernement. Us sacrifieront toutes les con«
* Traité, etc., V» partie, t. V, p. 14. — Voy. Bayle, /. <?., rem. B, sur les dëtoars dont usa l'Hospital pour s'opposer aux desseins de j
MM. de Guise : c II fallut qu'il nageât entre deux eaux. » — ' /6., ni* partie. ^ > Traité, etc., III* partie. L'Hospital reproduit ici I
une division de Lactance, familière à ses contemporains. C'est peutêtre à son inspiration que Charles IX avait pris pour armes deux |
colonnes et pour devise : Pietate et justitia.
m LES MORALISTES FRANÇAIS DU XVI* SIÈCLE.
sidérations humaines à l'honneur de Dieu et à la réformation de la justice, qui est la cause de Dieu lui-même.
Que demande Thonneur de Dieu? L'Hospilal représente pour nous la tolérance religieuse. Il fait de la piété le principe du gouvernement, mais il ne veut pas que nul soit persécuté pour ce qu'il croit ou pour ce qu'il ne croit pas. La modération de son esprit le portait naturellement à la tolérance : « Les maladies de Tesprit, disait-il *, ne se guérissent comme celles du corps. » L'amende honorable ne change pas le cœur: « L'opinion se mue par oraison à Dieu, parole et raison persuadée. » A l'homme obstiné en ses erreurs, on doit « fermer l'Église et après le rendre au bras séculier. »En 1560, il disait tristement* : a C'est folie d'espérer paix, repos et amitié entre les personnes qui sont de diverses religions. » Mais, dans le même discours, en reconnaissant la nécessité d'une seule foi, il demandait que l'unité fût ré? tablie par un concile, obtenue par l'exemple de la vertu, la charité et la douceur. La tolérance était, par conséquent, l'état provisoire qui devait subsister jusqu'au rétablissement désirable de l'unité catholique. Au colloque de Poissy, THospital développe cette idée, qu'il faut user de douceur dans les dissensions religieuses, que la conscience ne saurait être forcée; il écarte toute distinction enlre la liberté de conscience et la liberté des cultes ; les assemblées des protestants doivent être respectées, d'après
* Remontrances touchant Vétat du royaume» — * Harangue aux états d'Orléans.
lui, puisque leur foi les oblige à en tenir et qu'elles ne sont pas séditieuses. Sans doute il ne leur accorde pas le droit de se révolter, mais, quand ils se révoltent, il n^a pas le courage de les blâmer ; il fait tout pour les excuser, quoiqu'il s'en défende. Dès lors, il a deux raisons pour une de recommander la clémence : non-seulement « c'est folie de croire que les querelles des âmes puissent être tranchées par le glaive et par le fer étincelant ; » la persécution est aussi vaine que contraire à l'esprit de la religion chrétienne, les conversions ne s'opèrent que par l'éloquence et la piété*; mais encore les seuls moyens d'apaiser la guerre civile sont la douceur et les bienfaits*. L'Hospital enseigne la tolérance après avoir fait de la piété le principe du gouvernement ; la tolérance est une restriction apportée aux devoirs du prince envers le vrai Dieu par la justice, qui est ellemême un de ces devoirs.
Comme la piété, la justice se trouve d'abord dans la manière dont le prince règle sa vie privée et sa cour. Il apprendra de Tune et de Tautre à goûter les plaisirs avec modération, à vivre chastement*. Il chassera loin de lui Tadulation et surtout la calomnie : « Les délateurs sont utiles, dit-on, pour que les crimes n'échappent pas au prince et qu'il puisse de loin discerner facilement les bons et les méchants ; soit, pourvu que l'impunité ne leur soit pas assurée par lui, si leur langue menteuse glisse une calomnie dans son oreille; » car l'impression mau-
* Lib. V, ad cardinalem Lotharcnum. — ^ Ib., de Bello civih — » Sur Je sacre.
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vaise, une fois produite dans son âme, sunil trop souvent à la preuve même de ^innocence^ La cour offre bien des périls, même pour le prince ; les cour; tisans ne doivent ni le dominer, ni le remplacer dans les soins du gouvernement ; il faut qu'il garde et qu'il exerce lui-même son pouvoir, toujours indé* pendant et toujouis actif, écoutant les conseils, mais prenant lui-même son parti *. Dès Tavénement de François II, THospital redoute les maires du palais. Aussi recommande-t-il au prince de ne se renfermer pas dans sa cour ; son intérêt est de voir et d'écoûter par lui-même. D'ailleurs, a la façon de ne se laisser voir à son peuple et de ne communiquer avec lui est barbare et monstrueuse'. »
Que chacun obtienne ce qui lui est dû. Quand le roi permet ou dissimule l'injustice, il commet trois fautes graves : il se rend coupable envers Dieu, en abusant du pouvoir qu'il a reçu de lui et en se montrant indigne de ses grâces ; il enhardit Toppresseur ; il dévoile la faiblesse qui le met hors d'état de protéger son peuple*. Qu'il respecte, qu'il fasse exécuter les jugements rendus ; qu'il sache tenir un juste milieu entre la mollesse et la cruauté, lent à punir, disposé à la clémence, mais sachant observer les lois et livrer au supplice les condamnés, frappant sans merci les crimes avérés^. Dans les pays et dans les temps d'où la justice est bannie, on voit en même temps déployer ici uue rigueur excessive et accor-
* Sur le sacre, de Bello cMi. — * Ib., Cf. lib. VI, ad V. Fabrum. — ' Harangue aux états d'Orléans. — * Traité, etc., Y" partie. — * Sur le sacre, etc. — Traité, \\l* partie.
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der là une impunité scandaleuse; si la raison et Thumanité protestent plus haut contre le premier excès, le second est peut-êlre celui qui indigne et qui inquiète le plus les peuples.
« Je voudrais aussi, dit l'HospitalS que les rois se contentassent de leur revenu, chargeassent le peuple le moins qu'ils pourroient, estimassent que les biens de leurs dits sujets leur appartiennent imperio^ non dominio et proprietate. » Il faut empêcher les prévarications, renoncer à grossir le fisc par de mauvais moyens, par des condamnations injustes'. Que l'argent soit équitablement obtenu et sagement dépensé. L'avidité des courtisans, la facilité avec laquelle les rois leur ouvrent le trésor épouvantent THospital, qui sait comment on le remplira ensuite, que d'injustices et de ruines entraîne souvent un seul acte de prodigalité; c'est peut-être la principale raison de son antipathie pour les courtisans, ces frelons avides qui entourent le prince'. Si le nom de bonhomme avait été refusé à l'Hospital, c'est sans doute parce qu'il avait veillé sur l'emploi des deniers publics, souvent ajourné, refusé le payement des ordonnances de faveur *.
* Harangue aux états d^OrUans, — f Sur le sacre, toc. cit.
— ' f Son argent, celui que lui fournit TÉtat, il ne l'emploiera pas follement à un mauvais usage; il ne le donnera pas à des indignes, à des débauchés, à des parasites; comme un bon tuteur, songeant aux comptes qu'il doit rendre un jour» il administrera avec une pieuse fidélité, il retranchera Tinutile appareil d'un luxe nouveau, il ramènera l'antique et patenielle simplicité des vêtements et de la table. Ainsi, il sera possible et juste de remettre au peuple ces immenses impôts qu'ont rendus nécessaires les malheurs de la guerre passée. » {Sur le sacre. Cf. de Uello civili, et lib. \,ad Margaritam,)
— ♦ Voy. M. Taillandier, loc. cit. p. 27.
Des révoltes peuvent avoir lieu ; c'est par la douceur qu'il les faut terminer. Une bonté paternelle convient au roi. On propose de retrancher, « à quelque prix, hasard ou perte que ce soit, » tous les rebelles comme « membres corrompus ; » mais c'est quand il n'y a plus espoir de guérison qu'on en vient à cette extrémité. Couper, si Ton peut guérir, c'est faire l'office de bourreau, non de médecin ; la justice ne tend pas à la cruauté, mais à la gloire de Dieu et à l'amendement des hommes ^ Avant la révolte, le rôle du roi est d'être impartial entre les factions *•
Un roi doit être juste envers ses voisins comme envers ses sujets. S'il leur a fait des promesses, qu'il les observe scrupuleusement. Qu'il ne cherche pas à augmenter sa gloire par des exploits, ses États par des conquêtes ; qu'il défende son territoire et respecte celui d'autrui '. Un des inconvénients du luxe est de pousser aux expéditions ; l'État ne se suffit plus à soi-même; ni son territoire n'est assez fertile, ni ses citoyens assez industrieux ; il en est réduit à faire envahir les pays limitrophes, en mettant sur pied une immense cavalerie et une flotte coûteuse : (( Ainsi naissent les guerres injustes*. »
' Le But de la guerre et de la paix, — * a II y en a qui disent que le roi devroit se montrer d'un côté ou d'un autre, et que par à on pourroit amener la division : qui est autant, en mon jugement, que dire que le roi, s'étant déclaré d'un côté, devroit assembler une armée pour détruire l'autre ; chose qui est non-seulement répugnante au nom de chrétien que nous portons, mais à toute humanité. » [Harangue aux étals généraux de Saint-4}ermainrenr Iflye^ 26 août 1561.) — ^ Harangue aux états d'Orléans, — * Sa~ lire.
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La guerre, une fois engagée, ne nous affranchit pas de toute obligation ; il est honteux que des chrétiens la fassent entre eux à la manière des Scythes et des Indiens ^
Tel est Fensemble des lois morales qui régissent les hommes placés sur la terre pour tendre à une fin unique par des voies diflérentes, des devoirs auxquels ils sont tous soumis, soit en leur qualité commune d'hommes, soit à raison de leurs conditions diverses. Peut-être serait-il imprudent de compter que chacun trouvera en soi, non-seulement la règle à suivre, mais les moyens, les secours nécessaires pour l'observer. Les lois pourront-elles leur en fournir ? a Celles des Perses ont été louées sur toutes les autres, parce que elles ont été plus faites pour garder que les hommes ne vécussent vicieux que pour punir les vices '. » L'Hospital ne demandait pas mieux que de suivre l'exemple de Cyrus ; cette économie, celte simplicité, tant regrettées par lui , il voulait les imposer et il ne réussit pas à les faire renaître par des lois somptuaires, que lui seul observait et qui par conséquent n'étaient inutiles que pour lui*.
Il est impossible d'être toujours vertueux; la morale et la religion conseillent le repentir à ceux qui ont failli ; il faut mettre à profit et les maladies que Dieu envoie à nos corps pour guérir nos âmes en nous faisant songer à lui, et les désastres qui,
* Lib. in, dé Théavilla capta, — * Harangué aux états d'Orléans^ — 3 M. Villemaiii , Vie de VHospUaL Voy;^ sur ces lois sdnlptuaires; M; Taillandier^ loc, cii.t P> ^^ et suiv.
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en tombant sur les États, leur apprennent à rétablir la justice dans leur sein.
Aux yeux de THospital, la morale est liée essentiellement au christianisme. De là sans doute la fer* metë de sa doctrine. On n'y trouve pas de défaillances et d'incertitude ; il est rare de rencontrer une intelligence à la fois plus modérée et moins sceptique ; il se fait l'idée la plus pure de la vertu ; il ne songe nullement à l'altérer pour la rendre d'une pratique facile, mais en lui la droiture d'esprit adoucit la rigidité que produit quelquefois la droiture de cœur ; il voit trop juste pour tomber dans les excès, comme il a l'flme trop bien située pour reculer jamais devant les extrémités. Le christianisme est sa foi et lui donne sa [règle; mais il possède et respecte l'antiquité , dont il parle si purement la langue. Il n'hésite pas à lui demander des exemples pour ces vertus que la piété inspire et complète. Cependant il ne parait point Tadorer avec le fanatisme de ses doctes contemporains; il craindrait de rendre son âme païenne en même temps que son esprit.
Le siècle où l'Hospital a vécu, les affaires x)ù il a été mêlé, l'ont forcé à répéter sans relâche le pur enseignement qu'il avait reçu du christianisme et de l'antiquité. Sa morale est, en grande partie, une œuvre de réaction contre les excès et les crimes dont il était entouré. 11 avait commencé par admirer la France avec confiance. Il reprochait au cardinal Du Bellay de s'attarder à Rome, en lui disant : « La piété envers Dieu, envers les parents, est-elle moin-
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drechez nous ? y a-t-on moins le sentiment de l'honnéle? Nous avons des lois, un droit, des magistrats pour veiller sur les mœurs, les entretiens de la douce amitié, des mariages fidèles, des familles vraies ^ » Passage unique dans les œuvres de THospital ! Bientôt les mœurs de ses contemporains ne lui inspirent que de rhorreur : « Au regard des mœurs, tous les États se corrompent ; la religion se perd en même temps *. » il se plaint de la décadence, si prompte, si complète depuis Louis XII'. Le luxe a tout envahi ; la débauche règne ; il n'est plus d'épouse fidèle ; les magistrats sont aussi corrompus que les courtisans, les nobles sont parjures et assassins, le clergé ignorant et dépravé. La guerre civile ajoute encore, non-seulement aux maux, mais ù la corruption du pays. L'obéissance et le respect sont inconnus désormais ; la franchise est perdue; le courage disparaît à mesure que la cruauté se développe. Il n*est pas un seul trait de ce tableau qu'on puisse croire emprunté par THospital aux banales peintures des moralistes ou des satiriques, tout y est vrai, actuel pour lui; tout y est historique pour nous. Aussi ses plaintes éloquentes respireut-ellcs une indignation profonde. On y sent en même temps le désespoir d*un homme qui, au milieu des plus grands périls et des maux les plus épouvantables, regarde l'horizon sans voir d où viendra le salut pour la patrie, pour la société elle-même. Seul dans la ville maudite, il y cherche en vain les cinq justes qui doivent détourner le courroux de
' Lib. I, ad Musas Homanas. — ' Rem, louchant Vêlai du royaume. — ^ Ad diicem Guisianum.
rÉternel. Cependant il redit encore les lois révélées, sinon avec Tespoir de toucher les cœurs, du moins pour soulager sa conscience, consoler les victimes et justifier Dieu.