CHAPITRE II
La figure de la Boélie est plus intéressante à contempler que ses ouvrages à étudier. C'est Montaigne qui nous la fait connaître, c'est son amitié, ce sont ses louanges ; elle a un charme doux et sévère : on y trouve Tattrait d'une vive sensibilité et cette grâce mélancolique qu'une mort prématurée répand après coup, quelquefois d'avance, sur ses victimes ; on y trouve la dignité d'une vertu que la jeunesse a rendue plus difficile et fait paraître plus admirable, et, si l'on ne craint pas que chez l'auteur des Essais la vivacité de la tendresse ait altéré la sûreté du jugement, on y peut reconnaître la trace d'un génie malheureusement perdu pour Thumanité. Mais nous en sommes réduits à des espérances, à peine osons-nous dire à des promesse^, que nous savons trompées. Nous ne connaissons par nous-mêmes que ses ouvrages, des ébauches. Si on les étudie, ce n'est pas pour ce qu'ils contiennent, c'est parce qu'ils sont de lui. Les pensées qu'il y exprime sont autant de témoignages qu'il rend sur lui-même» et dont nous
nous servons pour vérifier, compléter ou préciser les traits que nous a rendus Montaigne. Les Essais^ en nous inspirant pour lui une haute estime, nous ont donné le désir de connaître ses sentiments sur les sujets importants, sur celui de tous qui nous intéresse le plus, la morale.
Personne ne semble avoir pris la vertu plus au sérieux que la Boétie. Nous pouvons croire ce que dit Montaigne de sa piété, de sa justice, de sa « haine capitale et jurée contre tout vice*. » La Boétie était un de ces hommes rares qui se croient obligés à respecter en leur vie les vérités dont ils sont convaincus. A son lit de mort, il recommandait à Montaigne « de montrer par effet que les discours que nous avions tenus ensemble pendant notre santé, nous ne les portions pas seulement en la bouche, mais engravés bien avant au cœur et en Tâme, pour les mettre en exécution aux premières occasions qui s'offriroient, ajoutant que c'étoit la vraie pratique de nos études et de la philosophie *. »
Aussi se montrait-il exigeant en fait de vertu, même envers un ami comme Montaigne. D'un cœur trop haut pour le flatter, d'un esprit trop ferme pour se faire illusion à soi-même, il était loin de le considérer comme arrivé à la perfection ; il se contentait de lui dire : « Vous avez un plus grand combat à soutenir, vous que vos amis savent également propre aux grands vices et aux grandes vertus'. » 11 ajou-
* Lettre de Montaigne à l'Hospital, — La Boétie^ éd. de H. Feugère. — * Lettre de Montaigne à son père sur la mort de la Boétie. — s ÊpUre à Montaigne,
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tait, il est vrai : a Déjà vous atteignez certainement au bien; j'admire votre victoire et m'en réjouis. » Mais la victoire ne lui paraissait pas un triomphe, car il terminait ainsi : <c Oh I s'il m'était donné, s*il vous était donné, ô Montaigne, de goûter les fruits de la vertu ! Essayons l'un et l'autre : si nous ne devons pas les obtenir et en jouir, mourons en travaillant à les conquérir. »
Il n'est pas très-sûr du fondement qu'il doit donner à cette morale dont il a l'instinct, à cette vertu dont il a le respect. Est-ce « la raison, si elle nait avec nous, ou non, qui est une question débattue au fond par les académiques et touchée par toute l'école des philosophes*? » Question qu'il n'examine pas, se bornant à donner une décision en quelque sorte provisoire pour le besoin de la grande cause dont il s'est fait le défenseur : « Pour cette heure je ne penserois point faillir, en croyant qu'il y a en notre âme quelque naturelle semence de raison, qui, entretenue par bon conseil et coutume, fleurit en vertu, et, au contraire, souvent ne pouvant durer contre les vices survenus, étouffée s'avorte. » Mais la nature ne donne pas à tous les mêmes dispositions, et il est une puissance plus forte qu'elle, la coutume : « La nourriture nous fait toujours de sa façon, comment que ce soit, malgré la nature... »
Cependant le principal ouvrage de la Boétie repose sur ces deux idées, qu'il y a un fond de l'âme commun à tous, et qu'il faut triompher de la coutume :
* Diêcourê sur la servUude vokmlaireé
« Le naturel de Thomme est bien d'être franc et de le vouloir être ; mais aussi sa nature est telle* que naturellement il tient le pli que la nourriture lui donne. Disons donc ainsi, qu'à l'homme toutes choses lui sont naturelles, à quoi il se nourrit et accoutume; mais seulement lui est naïf, à quoi sa nature simple et non altérée rappelle. »
Ainsi, tout en reconnaissant la souveraineté de la coutume, en admettant même qu'elle est conforme à la nature, le philosophe assure qu'il existe « une nature simple et non altérée, » qui peut l'emporter sur cette souveraineté quelquefois perverse. Nous y trouvons le fondement de la liberté*. Comment douter que nous n'y trouvions aussi celui de la vertu?
Il ne suffit pas de combattre la force de la coutume : il faut s'en servir et la rendre salutaire autant qu'elle peut être nuisible. C'est la tâche de l'éducation, qui doit commencer au moment où la nourrice abandonne Tenfant, avant les premiers jeux*.
La Boétie a donné de la liberté une démonstration qui sert à une partie de la morale : «c Nature, le ministre de Dieu et la gouvernante des hommes, nous a tous faits de même forme, et, comme il semble, à même moule, afin de nous entreconnaitre tous pour compagnons, ou plutôt frères'. » Si elle a mis des inégalités entre nous, elle n'a pas entendu nous placer « en ce monde comme dans un champ clos et
* a C'est bien pour néant de débattre si la liberté est naturelle, puisqu'on ne peut tenir quelqu'un en servitude sans lui faire tort, et qu'il n'y a rien au monde de si contraire à la nature (étant toute raisonnable] que l'injure. » (76.) — * Épitre à Montaigne : « Ergo mature » — ' Diseours, etc.
n'a pas envoyé ici-bas les plus forts et les plus avisés, comme des brigands armés dans une forêt, pour y gourmanderles plus faibles. Mais plutôt faut-il croire que, faisant ainsi aux uns les parts plus grandes et aux autres plus petites, elle vouloit faire place à la fraternelle affection, afin qu'elle eût où s'employer, ayant les uns puissance de donner aide, et les autres besoin d'en recevoir. » Ainsi de Tégalité, le philosophe arrive à la charité, à la fraternité, là où ne s'est jamais avancé Montaigne. Il veut prouver que les hommes naissent tous libres : il commence par constater qu'ils sont tous égaux. Il n'en conclut pas directement que nul, n'étant supérieur à un autre, n'a le droit de l'asservir. Le droit de chacun à la liberté est pour lui la conséquence nécessaire de la charité que l'égalité naturelle impose à tous envers tous. « Ne peut tomber^ en l'entendement de personne que nature ait mis aucun en servitude, nous ayant tous mis en compagnie. » Plût à Dieu que le droit à l'égalité, dont la Boétie se sert pour démontrer le droit à la liberté, n'eût jamais été tourné contre celui-ci, le plus précieux pour les nobles âmes, le plus nécessaire pour les sociétés politiques I Faut-il voir dans le raisonnement de la Boétie Tinfluence des stoïciens, celle deSénéque en particulier, ou celle du christianisme? Il semble que ce soit plutôt la première. L'ouvrage tout entier est stoïcien, nullement chrétien. La Boétie, raisonnant d'après l'Évangile, eût rappelé que la nature avait fait les
* Diicoun, etc.
hommes pour être unis, que Jésus-Christ seul leur avait appris à se traiter mutuellement de frèreft : enseignement perdu, même pour un grand nombre de ses disciples.
La morale, pour la Boétie, n'est pas fondée sur la religion^ quoiqu'il ait été d'une piété sincère et qu'il attache une importance capitale aux devoirs de l'homme envers le Créateur. Dieu ne parait qu'à la fin de son discours, comme « assuré témoin de nos faits et juste juge de nos fautes. »
L'épitre latine à Montaigne est un vrai traité de morale, où l'auteur détourne les jeunes gens du vice, eu leur faisant voir à quels dangers il expose, combien les joies qu'il donne sont courtes et trompeuses, tandis que la vertu procure au sage un bonheur pur et durable. Rien n'indique cependant qu'il embrasse la doctrine épicurienne, qui déclare l'homme fait pour le plaisir et lui recommande la vertu comme en étant la source la plus certaine. En conseiller habile, la Boétie cherche à donner le goût de la sagesse et choisit les arguments les plus propres à faire impression sur l'esprit du jeune homme auquel il est présumé parler*. C'est par l'intérêt qu'il le prend; celui qu'entraîne l'insidieuse volupté ne peut être traité autrement. Il faut ajouter que l'épitre est imitée d'Horace; comment ne reproduirait-elle pas, avec la facile tournure de son style, la meilleure partie de sa facile doctrine? Quoi de plus légitime d'ailleurs ? Sans doute la vertu est belle, mais le vice
* Il ne veut point parler comme un oncle sévère : « iMdam va- CUU8 blandUque ferocem Aggrediar meliusi »
est attrayant; il est plus malaisé de s'attacher ferniement h la première que de se laisser mollement entraîner au second : pourquoi ceux qui recommandent le bien ne feraient-ils pas valoir toutes les raisons de le cultiver avec zèle, et négligeraient-ils celles qui peuvent être les plus efficaces sur un grand nombre d'esprits?
Du principe philosophique passons aux règles de conduite. La morale publique tient naturellement plus de place que la morale privée chez la Boétie; ce qui domine dans le premier et le plus important de ses ouvrages, ce n'est pas seulement l'amour, c'est le devoir de la liberté, « qui est un bien si grand et plaisant, qu'elle perdue, tous les maux viennent à la file et les biens mêmes qui demeurent après elle perdent entièrement leur goût et saveur, corrompus par la servitude. » Nous avons dit comment il démontre le droit naturel de chacun à cette liberté : « Nous ne sommes pas seulement nés en possession de cette franchise, mais aussi avec affection de la défendre. » Le devoir des hommes est évidemment delà conquérir quand ils Font perdue, de la conserver quand ils la possèdent. S'ils y manquent, c'est par lâcheté de cœur, et quelle est cette lâcheté, puisqu'ils n'ont pas de périls à braver pour s'affranchir d'un seul qui les opprime tous, puisqu'il leur suffit de lui retirer sa force en lui retirant leur obéissance ? {
« Quel monstre de vice est ceci, qui ne mérite pas encore le titre de couardise, qui ne trouve pas de nom assez vilain, que nature désavoué avoir fait et la langue refuse de le nommer I »
Le devoir imposé aux hommes de défendre leur liberté ne leur permet guère de supporter la monarchie. La Boétie commence son discours en déclarant « que la puissance d'un seul, dès lors qyi'il prend ce titre de maître, est dure et déraisonnable ; » il refuse de placer la monarchie parmi les républiques, « pour ce qu'il est malaisé de croire qu'il y ait rien de public en ce gouvernement où tout est à un. » Sans doute, en sujet respectueux, il met à part la France et ses princes, « si bons en la paix, si vaillants en la guerre que, encore qu'ils naissent rois, si semble-t-il qu'ils ont été, non pas faits comme les autres par la nature, mais choisis par le Dieu tout puissant, devant que naître, pour le gouvernement et la garde de ce royaume. » Éloge trop hyperbolique pour être sincère * ! Comment les hommes peuventils souffrir « les pilleries, les paillardises, les cruautés... d'un seul..., d'un seul hommeau, et le plus souvent du plus lâche et féminin de la nation, non pas accoutumé à la poudre des batailles, mais encore à grand peine au sable des tournois ; non pas qui puisse par force commander aux hommes, mais tout empêché de servir vilement à la moindre femmelette. » Il y a plus d'un Valois à qui cette vigoureuse invective s'appliquait avec une déplorable exactitude.
Des tyrans rien n'est bon ; contre eux tout est permis. L'humanité de Jules César « fut plus domma-
* Et bientôt démenti, car il ajoute : « Encore, quand cela n'y scroit pas, si ne voudrois-je pas entrer en lice pour débattre la vérité de nos histoires, ni l'éplucher si privément pour ne tollir ce bel état où se pourra fort escrimer notre poésie françoise. »
geable que la plus grande cruauté du plus sauvage tyran qui fui oncques, pour ce que, à la vérité, ce fut cette venimeuse douceur qui, envers le peuple romain, sucra la servitude. » A trois reprises, la Boétie proclame le meurtre du tyran légitime et glorieux : il donne des éloges à Caton d'Utique demandant un poignard pour tuer Sylla ; il réunit Harmodius et Aristogiton, Thrasybule, le premier Brutus et Valerius, Dion, qui ont tous « vertueusement pensé » à délivrer leur patrie, et qui c< Texécutèrent heureusement, » le second Brutus et Cassius. Enfin il se' plaint que le peuple romain ait fait à César plus d'honneur qu'il n'en devait faire à homme du monde, « si ce n'étoit possible à ceux qui Tavoient tué. » Une seule condition est nécessaire pour que le meurtre du tyran soit légitime , c'est que les hommes qui Tentreprennent aient en vue le rétablissement de la liberté. Les conspirations tramées contre les empereurs romains ne tendaient qu'à chasser le tyran, sans abolir la tyrannie : « Aussi à ceux-là, dit la Boétie, je ne voudrois pas même qu'il leur en fut bien succédé et suis content qu'ils aient montré, par leur exemple, qu'il ne faut pas abuser du saint nom de la liberté pour faire mauvaise entreprise. » Ni les tyrans, ni les assassins n'ont manqué pendant le seizième siècle, mais les grands crimes sont postérieurs au Discours de la servitude volontaire. Sans doute, à les voir, la Boétie en aurait eu horreur. Il s'est trouvé aussi des esprits généreux qui ont réclamé, pour les hommes en général et en particulier pour le royaume, des droits conférés par la
nature ou reconnus à nos aïeux ; mais ce fut quand les troubles civils et religieux eurent commencé, quand, la royauté se faisant mépriser pour son impuissance, haïr pour ses excès, il parut indispensable de trouver une autorité qui lui fût supérieure, et que la philosophie ou l'histoire donnèrent la pensée de la chercher dans la nation. Le seizième siècle n'a pas inspiré le Discours ; d'où vient à ce jeune homme une passion sans frein pour la liberté, bien perdu depuis si longtemps qu'il semblait devoir échapper au désir comme au souvenir? De Tantiquité. A cette époque, marquée par la renaissance intellectuelle, et sous l'empire de l'enthousiasme qu'elle inspirait, l'érudition éveillait des sentiments naturels, mais inconnus, et faisait passer chez les modernes l'esprit des générations éteintes, conservé dans les livres qui reparaissaient chaque jour. On ne peut signaler précisément chez la Boétie l'influence de telle ou telle école. Il s'était fait ancien, empruntant aux hisloriens, aux philosophes, aux poètes, cet amour de la liberté qui fut commun à tous. Le meurtre du tyran, glorifié par eux, ne pouvait être condamné par lui. L'érudition donne souvent des doctrines toutes faites, auxquelles l'esprit n'ose rien changer ; d'ailleurs, les opinions qu'on prend dans l'étude des livres sont plus absolues que celles qui naissent de l'expérience personnelle.
La Boétie avait seize ans d'après Montaigne % dixhuit ans d'après d'autres témoignages, quand il com-
« Eiêais, livt I, ob. nvii.
U fiOËTIE. 141
posa son Discours de la servitude volontaire. (I se garda de.le publier, et il est permis de croire que ses idées s'adoucirent peu à peu. Comme son ami, affligé, effrayé du spectacle que lui offre un âge a où règne le crime et domine la passion, où toute probilé gît abandonnée, où Thonneur souillé n*a plus de prix, » il voit la cause de ce désordre dans les guerres religieuses, il en fait retomber la faute sur les réformateurs et s'attache au parti royaliste et catholique. Durant sa vie, il célèbre les chefs orthodoxes et il chante en vers latins la grotte du cardinal de Lorraine à Meudon. S'il fait ressortir Tinsuccès du duc François de Guise en Italie et réclame contre l'enthousiasme qu avait inspiré la prise de Calais, sous prétexte d'attaquer les poètes flatteurs, en revanche, quand le même François de Guise tombe sous le poignard de Poltrot, il ne peut exprimer sa douleur ; il accuse celui qui a entrepris de détruire sa patrie avec un fer cruel et de soutenir une guerre impie contre les dieux; il désigne Coligny. Aussi, se voyant près de mourir, conjure-t-il un frère de Montaigne, qui s'était fait protestant, de revenir au catholicisme ^ Ceux qui avaient connu le mieux la Boétie le défendirent mort contre Topinion qu'aurait pu donner de lui son discours républicain, imprimé quelques années après la Saint-Barlhé-
* a Vous voyez combien de ruines ces dissensions ont apportées en ce royaume, et vous réponds qu'elles en apporteront de bien plus grandes. Et, comme vous êtes sage et bon, gardez de mettre ces inconvénients parmi votre famille, de peur de lui faire perdre la gloire et le bonheur duquel |elle a joui jusqu'à cette heure. » (Montaigne, Lettre à son père).
lemi dans un recueil hostile à la royauté ; Montaigne se refuse à le loger dans ses Essais^ comme il en avait Tintention, « pour ce qu'il a trouvé que cet ouvrage a été dppuis mis en lumière et à mauvaise fin, par ceux qui cherchent à troubler et changer Tétat de notre police. » Ce n'était pas, à Ten croire, autre chose que l'exercice d'un écolier, convaincu, il est vrai, qui « eût mieux aimé être né à Genève qu'à Sarlat, et avec raison. Mais il avoit une autre maxime souverainement empreinte en son âme, d'obéir et de se soumettre très-religieusement aux lois sous lesquelles il étoit né. Il ne fut jamais tin meilleur citoyen, ni plus affectionné au repos de son pays, ni plus ennemi des remuements et nouveautés de son temps *... » L'historien deThou déclara que ceux qui avaient publié l'œuvre de la Boétie, pour en faire une arme contre la royauté, avaient complètement altéré sa pensée*.
Sur la morale privée, la Boétie est presque muet. Néanmoins, dans le Discours sur la servitude volontaire, il montre en passant combien elle est elle* même intéressée à la conquête et à la conservation de la liberté. Cette liberté fait seule des hommes cou* rageux ; la servitude naît de la lâcheté et ne produit que des lâches. Il en est de toutes les vertus comme de la valeur : « Les gens assujétis ont le cœur bas et mol et sont incapables de toutes choses grandes. »
Il insiste avec chaleur sur la chasteté, quand il s'adresse à Montaigne^ Le sujet qu'il traite, c'est l'è-
« Essais, liv. I* ch. 27. — • Hist., V, 15, cité par H. Feugère. Introd, aux ŒuTres de la Boétie.
ducation ; mais il concentre tout son effort sur un point. Le jeune homme, né d'illustres aïeux et fait pour la cour, s'indigne à la pensée de passer ses nuits courbé sur les livres et d'ignorer seul, à son âge, les plaisirs de Tamour. Le maître, sans Teffaroucher par des remontrances sévères, cherche à lui prouver que son intérêt est d'être chaste, en montrant les inconvénients de Tamour, soit qu'il se porte sur une femme mariée, soit qu'il s'adresse à une courtisane. 11 commence par le détourner de l'adultère : « Quoi donc, s'écrie le jeune homme, il ne me reste qu'à courir les filles sans conduite I » Le maître se récrie : « Pourquoi malignement dénaturer mes paroles? ce ne sont pas les noms, c'est la chose qu'il faut fuir. » Il lui représente les joies permises du mariage, auxquelles l'invitent et la loi et la nature, et traite d'insensé celui qui les abandonne pour se livrer aux courtisanes. Le dernier conseil que donna laBoétie mourant à sa nièce fut d'être chaste : « Ne te laisse point emporter aux plaisirs ; fuis comme peste ces folles privautés que tu vois les femmes avoir quelquefois avec les hommes; car, encore que sur le commencement elles n'aient rien de mauvais, toutefois petit à petit elles corrompent Fes^ prit et le conduisent à Foisiveté et de là dans le vilain bourbier du vice. Crois-moi : la plus sûre garde de la chasteté à une fille, c'est la sévérité^ »
Ce conseil-là est, sans nul doute, inspiré par la religion ; elle seule s'est préoccupée de la chasteté^
^ Montaigne) UUre citée»
en a fait un devoir impérieux. Avant de recommander la sévérité à sa nièce, la Boétie lui avait recommandé la dévotion envers Dieu, comme la principale partie de notre devoir et « sans laquelle nulle autre action ne peut être ni bonne ni belle, et celle-là y étant bien à bon escient, elle traîne après soi, par nécessité, toutes autres actions de vertu. » C'est moins, on le voit, de la morale philosophique que de la morale religieuse.
La Boétie a fait un assez grand nombre de vers français. Ils ne fournissent rien pour le grave sujet qui nous occupe. Il n'y est question que de Tamour. Chose étonnante! les vers latins des hommes du seizième siècle nous font quelquefois beaucoup mieux connaître que leurs poésies françaises l'état vrai de leur âme et leurs pensées. Soit mépris pour la langue vulgaire, soit condescendance pour les personnes qui n'en connaissent pas d'autre, elle ne leur sert qu'à exprimer une passion, vraie ou feinte; car souvent l'amour n'y est qu'un thème. Les poésies de la Boétie, faciles, harmonieuses, sont remarquables par une décence à laquelle le seizième siècle ne nous a pas habitués. Il est aisé de voir qu'il ne se bornait pas seulement à conseiller la chasteté, qu'il l'obser vait lui-même ; sa conduite devait être conforme à sa morale, si l'on en juge par son langage.
Il est des hommes dont le nom représente une idée. Il semble qu'elle ne puisse se détacher d'eux. La Boétie vit, grâce à Montaigne, mais il ne vit qu'avec Montaigne, à son côté, à sa suite. Il a été porté par lui vers l'immortalité, comme Dante s'attachant
LÀ BOÉTIË. 145
à la robe flottante de Virgile. Il est devenu le type de l'amitié, mais peut-être de Tamitië au second rang, car la postérité, mettant entre Montaigne et lui une inégalité que le premier n'eût jamais soufferte, Ta un peu réduit au rôle de Pylade. Si on le détache un moment de Tauleur des Essais^ il prend un aspect différent, il reste un type particulier et intéressant. Il représente la jeunesse avec le vif intérêt qu'elle porte aux choses de ce monde, son ardent désir de s'y mêler, pour y être meilleure et plus habile que les autres, son vif regret de partir sans avoir montré ce qu'elle y pouvait faire, et surtout son incorruptible honnêteté. Sans doute l'immixtion de la jeunesse dans le gouvernement n'est pas à désirer : elle y porterait plus d'ardeur généreuse que de modération et de prévoyance; elle compromettrait l'avenir, dont elle se croirait maltresse, le bien, qu'elle voudrait accomplir sans précautions et sans retards ; elle ferait dominer en tout l'absolu. Mais s'il n'est pas souhaitable qu'elle dirige la politique, il est bon qu'elle s'y intéresse, qu'elle s*en occupe, qu'elle cherche à la connaître et à la comprendre, dût-elle juger inconsidérément des résolutions dont elle ne devine pas toujours les motifs, malgré ses audacieuses conjectures ; qu'elle en blâme les mauvaises pratiques, dût-^lle se montrer trop sévère pour des défaillances auxquelles la bonne et la mauvaise fortune ne l'ont pas encore exposée. La politique doit attirer les jeunes gens ; quand ils ont le chagrin de ne pas exercer actuellement une influence même légère, ils ont l'arrière-
iO
pensée, ils forment le rêve de jouer plus fard un rôle prépondérant, nullement désintéressés, malgré leur probité, puisqu'ils associent leur triomphe à celui de la justice et de la vérité, dont ils aiment à se croire les instruments indispensables. Ils changent en un domaine idéal où ils transportent leur aventureuse hardiesse, leur rigidité de principes et de théories, leur facile magnanimité, ce terrain qui est essentiellement celui de la réalité, où ils n'arriveront qu'avec peine et en petit nombre, édairés et refroidis par l'âge, lents à prendre un parti, sachant que dans la plus petite question sont engagés des droits et des intérêts innombrables, dont aucun ne doit êlre sacrifié, assez instruits du passé pour être capables de prévoir Tavenir, résignés aux concessions, aux influences, préparés aux surprises des événements comme aux misères des hommes. Heureux, s'ils gardent encore quelque étincelle de la flamme dont ils brûlèrent jadis, s'ils deviennent indulgents pour les faiblesses de l'âge mûr qui pense au présent, sans devenir sévères pour les illusions généreuses de la jeunesse qui vit dans l'avenir^ s'ils ne considèrent pas le bien et le mal comme deux moyens également nécessaires et permis de gouverner les hommes, s'ils parviennent aussi vertueux que sages au terme de cette carrière où ils sont entrés inexpérimentés et purs !