MAJESTÉ
Le grand Scipion vivait retiré dans sa campagne de Literne, quand le hasard y conduisit à la fois plusieurs chefs de pirates, curieux de le voir. Persuadé qu'ils venaient dans l'intention de lui faire quelque violence, il plaça une troupe d'esclaves sur la terrasse de sa maison, aussi résolu que bien préparé à repousser l'ennemi. A la vue de ces dispositions, les pirates renvoyèrent leurs soldats, quittèrent leurs armes, et, Rapprochant de la porte, ils crièrent à Scipion que, loin d'en vouloir à sa vie, ils venaient rendre hommage à sa vertu ; qu'ils ambitionnaient, comme un bienfait du ciel, le bonheur de voir de près un si grand homme ; qu'ils le priaient donc de se laisser contempler en toute assurance. Ces paroles furent portées à Scipion, qui fit ouvrir les portes et introduire les pirates. Ceux-ci, après s'être inclinés religieusement sur le seuil de cette maison comme devant le plus auguste des temples et le plus saint des autels, saisirent avidement la main de Scipion, la couvrirent de baisers, et, déposant dans le vestibule des dons pareils à ceux que l'on consacre aux dieux immortels, ils s'en retournèrent, heureux de l'avoir vu.
Qu'y a-t-il de plus grand que cette majesté, de plus délicieux que les jouissances qu'elle donne? L'admira-
lion que Scipion inspire arrête le courroux d'un ennemi; sa présence émerveille des brigands. Non, quand les héros déifiés viendraient, du ciel, s'offrir aux regards des mortels, ils ne seraient pas l'objet d'une vénération plus profonde. (Valère Maxime, ii, 10)
Ca'ius Marius, plongé dans le plus profond abîme de misère, et sur le point de périr, dut son salut à la majesté de sa personne. Il était retenu prisonnier à Minturnes, dans une maison particulière. Les magistrats envoient, pour tuer le proscrit, un esclave public, Cimbre de nation. Le bourreau voit ce vieillard sans défense et dans l'état le plus déplorable, et il n'ose le frapper du glaive qu'il tenait à la main. Ebloui par l'éclat de sa gloire, il jette son arme, et s'enfuit confondu et tremblant. A ses yeux se représentait sans doute le désastre des Cinabres, et le spectacle de sa nation exterminée le glaçait encore d'épouvante. Les dieux mêmes regardèrent comme une indignité que Marius fût tué par un seul homme de ce peuple dont il avait détruit la masse. Aussi les habitantsde Minturnes, subjugués par son imposante majesté, l'arrachèrent aux dures épreuves où l'enchaînait la loi cruelle du destin. Ils lui sauvèrent la vie, sans craindre les terribles suites de la victoire de Sylla, qui pouvait se venger sur eux de la conservation de son ennemi ; ils le sauvèrent, quand Marius lui-même pouvait être pour eux un puissant motif de ne pas sauver Marius. (Le même)