MISÈRES HUMAINES
De toutes les nations de l'univers, la plus éminente par sa vertu a été la nation romaine; cela n'est sujet à
aucun doute. Mais, quant à juger quel homme a joui du plus grand bonheur, nul ne le peut ; car les uns déterminent le bonheur d'une façon, les autres d'une autre, et chacun d'après ses propres sentiments. Si nous voulons porter un juste jugement et prononcer en laissant de côté toutes les illusions de la fortune, nul mortel n'est heureux. La fortune a été favorable et bonne à celui dont on peut dire avec raison qu'il n'a pas été malheureux. En effet, pour ne pas parler du reste, toujours est -il que l'on craint les infidélités du sort : cette crainte une fois admise, il n'y a plus de félicité solide. Ajoutez qu'aucun mortel n'est sage à toutes les heures ; et plût au ciel que le grand nombre des mortels sentît en soi de quoi démentir cet oracle ! L'humanité fragile est ingénieuse à s'abuser; elle-même compte à la mode des Thraces, qui mettent dans une urne des cailloux de diverses couleurs suivant l'heur ou le malheur de la journée, et, qui, faisant le calcul des uns et des autres, prononcent ainsi sur le résultat de la vie. Mais ce jour signalé par un caillou blanc n'a-t-il pas été la source de malheurs? Combien ont été victimes des commandements dont ils avaient été revêtus ! Combien ont été perdus par leurs biens mêmes et livrés au dernier supplice; car on nomme des biens les objets qui ont procuré une heure de plaisir ! Il faut s'y résigner : c'est le lendemain qui juge la veille, et c'est le dernier jour qui les juge tous; aussi ne faut-il .>e fier à aucun. Observez encore que les biens ne seraient pas égaux aux maux, quand même ils seraient égaux en nombre. Est-il une seule joie qui vaille le moindre chagrin ? Calcul vain et déraisonnable, on compte les jours,
il les faudrait peser. (Pline l'ancien, Histoire naturelle, vu, 41 1