AMI INFIDÈLE
Celui dont j'attendais l'assistance dans l'adversité a trahi mon espoir. — M'as-tu donc à ce point oublié, perfide? As- tu à ce point redouté la contagion du malheur, que tu n'aies eu, pour me consoler dans mon affliction, ni un regard ni une parole, et que tu n'aies pas, ami insensible , assisté à mes funérailles (1)? L'amitié, dont le nom est imposant et sacré pour tous, est donc pour toi un objet méprisable et bon à fouler aux pieds ? Que te coûtait-il de visiter un ami accablé sous les coups du malheur, de lui adresser des paroles encourageantes, de donner, sinon une larme à ron infortune, du moins quelques regrets apparents, quelques signes de douleur, de lui dire simplement adieu, ce qu'on obtient même des étrangers ; de joindre ta voix à la voix du peuple, tes cris à ses cris; enfin, puisque tu allais ne plus voir mon visage consterné, de profiter, pour le voir encore, des derniers jours qui restaient, et une seule fois encore, pour toute ta vie, de recevoir et de prononcer, avec un attendrissement mutuel, un dernier adieu? C'est pourtant là ce qu'ont fait des hommes qu'aucun lien n'attachait à moi, et des larmes
(I) Le poëte désigne ainsi la nuit de son départ pour l'exil.
abondantes attestaient leur émotion. Que serait-ce donc si tu n'avais pas vécu avec moi, et aussi longtemps, dans une étroite amitié fondée sur de puissants motifs'? Que serait-ce donc si tu avais eu moins de part à mes plaisirs et à mes affaires, si je n'avais été moi-même le confident de tes plaisirs et de tes affaires ! Que serait-ce donc si je ne t'avais connu qu'au milieu de Rome, toi, associé en tout et partout à mon existence ? Tout cela est-il devenu le jouet du vent qui souffle, la proie du fleuve de l'oubli? (Ovide, Tristes, i, 8)