JUVÉNAL
Caractère de ses satires.
On éprouve plus d'un embarras à parler de Juvénal. Sans vouloir énumérer tous les périls du sujet, il en est deux que nous pouvons indiquer ici, l'un moral, l'autre liiléraire. Il est à peine besoin de signaler le premier, car personne n'ignore que si les vers du poëte doivent être rangés parmi les plus éclatants de la poésie latine, les choses qu'il représente inspirent souvent l'horreur et le dégoût. Dans une étude où il faut savoir avant tout respecter le lecteur, où, pour employer une expression de Juvénal, maxima debelur reverentiay il n'est pas possible de suivre l'auteur dans le détail de la corruption qu il flétrit. Il ne faut pas que la critique s'expose au juste reproche qu'on peut faire au poëte lui-
même d'avoir épouvanté la pudeur en prêcliant la vertu. Eans cette galerie de tableaux que nous avons à parcourir, il en est beaucoup qu'il faut couvrir d'un voile. Heureusement le silence est quelquefois aussi expressif que les paroles, et il est des choses que l'on juge par cela qu'on n'en parle pas. Devant les tribunaux, le public sait à quoi s'en tenir et n'a pas besoin d'entendre l'affaire quand le huis clos a été ordonné.
Mais il est un autre scrupule qui, pour être purement littéraire, ne laisse pas de vous gêner. Ce poêle toujours irrité, qui a poussé la fureur du langage jusqu'à la déclamation, est ordinairement célébré par la critique sur un ton non moins déclamatoire. Il semble qu'en parlant de lui on soit obligé par la tradition de forcer la voix. A part quelques esprits délicats qui ont eu le courage de le louer simplement, la plupart de ses admirateurs le vantent à grands cris et épuisent en sa faveur tout le vocabulaire des louauges hyperboliques : Il manie le glaive de la satire, il secoue une torche, il agite son fouet, il fait pâlir les tyrans. Voilà quelquesunes de ces expressions que l'on répète, et sur lesquelles on renchérit depuis le seizième siècle. Les métaphores peuvent changer avec le temps et la mode, elles restent toujours aussi violentes. Juvénal est certainement de tous les poètes latins celui dont on parle avec le plus de véhémence. Mais ce langage exagéré et vague, sans nuance comme sans mesure, a le tort de ne rien apprendre. Qu'il nous soit donc permis de parler avec simplicité et modération d'un poète qui n'est pas toujours simple et modéré. C'est l'ordinaire châtiment des esprits excessifs, des imaginations intempérantes, d'être loués avec une vaine emphase et de provoquer une admiration qui les défigure en les exaltant. Gomme ils produisent surtout un grand effet sur les esprits inexpérimentés ou facile-
ment inflammables, ils communiquent à leurs panégyristes quelque chose de leur indiscrète chaleur. En retour, ils ne reçoivent que des hommages plus ardents que justes. Essayons, sans vouloir ni déprécier ni surfaire Juvénal, de le dégager de ces fastidieuses et fausses 'ouanges sous lesquelles on opprime sa véritable gloire, et, sans préoccupation étrangère à la poésie, dans tout le désmtéressement de la critique, tâchons de rendre une exacte justice à un poète qui est assez grand pour se passer des vains honneurs et des pompes de la rhétorique.
Quand on étudie un auteur, le premier soin doit être et la première curiosité est toujours de connaître sa vie, ^ses opinions, sa doctrine, ses mœurs. A tort ou à raison' on espère, en interrogeant sa biographie, apprendre quelque chose sur son caractère et son talent. Soit qu'on veuille chercher d'avance des raisons pour l'estimer, soit qu'on prétende simplement s'éclairer sur la nature de ses mspirations, on tient à savoir quel est l'homme avant déjuger le poëte. On essaye de se le figurer, on s'en fait une image plus ou moins précise. Il importe qu'elle soit fidèle, car c'est un peu à la lumière de cette idée préconçue qu'on lira ses ouvrages. Surtout quand il s'agit d'un satirique, cette curiosité est vive et légitime. On se demande si celui qui invective contre son siècle a le droit de le condamner, si son ardente critique a de l'autorité, s'il est sincère, véridique, raisonnable. Malheureusement nous n'avons sur Juvénal qu'une bien courte notice attribuée à Suétone, et dont le texte corrompu se prête à bien des conjectures. Ce qu'elle nous apprend de plus positif et de plus curieux, c'est que le poète naquit à la fin du règne de Galigula, au commencement de celui de Claude; qu'il n'écrivit rien jusqu'à l'âge de quarante ans, se contentant de se livrer à des
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exercices oratoires, sans cependant suivre le barreau, sans ouvrir une école de rhétorique. Il était rhéteur, mais pour son plaisir, un rhéteur amateure Sous le règne de Domitien il composa quelques vers satiriques contre le pantomime Paris, favori du prince. Le succès que cette courte satire obtint auprès de quelques amis discrets l'engagea sans doute à cultiver ce genre de poésie. Mais longtemps il n'osa lire ses vers, même devant un petit auditoire. Ce ne fut que bien tard, à l'âge de quatre-vingts ans , sous le règne d'Adrien , d'un prince ami des lettres, qu'il hasarda ses malices, dans deux ou trois lectures, devant une nombreuse assemblée dont les trop vifs applaudissements peut-être amenèrent la disgrâce du poète. La cour, qui favorisait beaucoup un certain acteur, s'imagina qae les anciens vers contre l'histrion Paris, et publiés alors pour la première fois, étaient une satire contemporaine et présente, et, sous d'autres noms, une allusion à son comédien favori, et, comme pour répondre à une malice par une autre malice, déguisant sa vengeance sous des honneurs spécieux, fit nommer le poëte octogénaire préfet d'une légion au bout du monde, en Egypte ou en Libye, peutêtre dans les oasis où Ton envoyait souvent les exilés. Le vieux poëte ne tarda pas à mourir d'ennui et de chagrin dans ce lointain exil.
Cette biographie courte, sèche et vague, nous apprend bien peu de chose sur les sentiments et les mœurs du poëte, et ne peut guère servir à expliquer son talent. On y voit pourtant que Juvénal ne manquait pas de prudence, qu'il savait se contenir, prendre ses précautions, éviter les périls, et si, à la fin de sa vie, il encourut une trop cruelle disgrâce, ce fut par un de ces accidents