‹ Les moralistes sous l'empire romainChapitre 113 sur 149 · I. VIII · texte numérisé non relu

I. VIII

ne croyons pas que les vers de Juvénal soient inspirés par la haine politique. Le poète n'est pas reonemi des patriciens, il ne parle pas au nom des affranchis, des parvenus, des nouveaux enrichis qui remplissaient alors l'ordre équestre et même le sénat, et dont l'élévation subite et scandaleuse l'afflige, au contraire, et l'irrite ; il n'exprime que les sentiments traditionnels d'un Quirite qui estime le travail, les fortes vertus, le courage militaire, toutes les qualités enfin que les nobles avaient perdues, et s'il oppose à leur molle inertie Tardeur laborieuse des classes populaires, ce n'est point pour immoler la noblesse à la jalousie du petit peuple, mais pour remplir son devoir de moraliste politique qui vante la vertu partout oii il la rencontre.

Ce vieux sentiment romain dont Juvénal est le fougueux interprète était révolté non-seulement par Finaction des patriciens, mais encore par des usages nouveaux, quelquefois assez innocents, qui s'étaient introduits dans la société élégante des nobles et des riches. Ici il faut remarquer que le satirique, imbii d'antiques préjugés, accoutumé d'ailleurs aux violences oratoires, manque parfois de mesure et de discernement, et qu'il flétrit certains plaisirs à la mode qui n'ont rien de répréhensible, comme s'il s'agissait des entreprises les plus criminelles. Je ne lui reproche pas d'avoir raillé des usages dont la nouveauté pouvait choquer les idées reçues (il faut faire la part des préventions contemporaines), mais je m'étonne qu'il se mette en frais d'éloquence contre de simples travers, et qu'il s'emporte contre des manies qui demanderaient tout au plus une épigramme. Dans cette peinture des mœurs patriciennes, citons un de ces passages où le poëte n'a pas proportionné la colère au crime, et où l'on trouve la preuve de cette rhétorique outrée et sans nuance qui

traite un ridicule pardonnable comme un exécrable forfait. Sous le règ:ne de Néron, la mode s'établit parm^' les gens du beau monde, à Rome, de conduire soimême son char dans les promenades, et de faire, pour son plaisir, l'office de cocher. On sait que Néron aimait beaucoup les chevaux et qu'après avoir fait dans ses jardins privés son apprentissage d'automédon, il lui prit fantaisie de montrer son talent au peuple dans le cirque Maxime *. Naturellement les grands et les riches imitèrent le prince qui donnait le ton et faisait la mode. Par élégance mondaine, par esprit d'imitation ou pour occuper leur oisiveté, quelques patriciens se mirent à conduire leur char, à prendre soin eux-mêmes de leurs chevaux, à faire enfin ce qu'on fait aujourd'hui sans s'exposer au mépris public. Il faut en convenir, cette coutume paraissait odieuse à certains préjugés qui voyaient dans ce divertissement une occupation servile et une infraction à l'ancienne simplicité. Malgré cela n'est-ce pas se mettre en trop grande dépense de colère et d'indignation que de dire d'un air sombre et tragique : a Le long des sépulcres qui enferment les cendres et les ossements de ses ancêtres, l'épais Damasippe fait voler son char rapide, el lui-même, oui, lui-même, il enraye, quand il le faut, les roues de sa voiture, lui' un consul? C'est pendant la nuit, je le veux bien; mais la lune le voit, les astres, témoins de cette honte, fixent sur lui leurs regards. Bien plus, quand le temps de son consulat sera expiré, Damasippe, à la clarté du soleil , tiendra en main les guides, et loin de redouter la rencontre d'un ami respectable par son âge, il osera le saluer le premier avec son fouet ; vous le verrez délier lui-même les bottes de foin et verser Torge à ses bêtes

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