‹ Les moralistes sous l'empire romainChapitre 115 sur 149 · Suétone Néron, 26. Tacite, Ann., XlII · texte numérisé non relu

Suétone Néron, 26. Tacite, Ann., XlII

C'est ainsi que Damasippe, l'élégant consul qui conduisait lui-même son char avec la bonne grâce que vous savez, quand il a donné l'orge à ses chevaux chéris, se hâte de courir au cabaret où il est reçu avec une familiarité populaire qui peut flatter un grand seigneur. Le Syrien, parfumeur du coin, avec ses mains grasses, accourt à sa rencontre, le salue affectueusement en lui donnant les noms de maître et de roi. La servante accorte de l'endroit s'empresse d'apporter une bouteille. Notre patricien compte passer toute la nuit dans ce bouge, tandis que l'Arménie, le Rhin ou le Danube réclament la vigueur de son bras et de sa jeunesse. Ici nous entrevoyons l'intérieur d'un tapis-franc où les nobles blasés, comme certains héros de roman que nous connaissons, allaient observer sans doute les mœurs du peuple et savourer les plaisirs de l'égalité * : « Le descendant des nobles familles, envoie-le, César, envoie-le faire la guerre à l'embouchure des fleuves. Mais d'abord fais chercher ce futur général dans le grand cabaret. C'est là qu'on le trouvera couché à table avec un assassin, au milieu de matelots, de voleurs, d'esclaves fugitifs, parmi des bourreaux, des faiseurs de cercueils et des prêtres de Gybèle renversés sur le dos à côté de leurs tambours muets. Là règne la libre égalité, les coupes sont communes ; un même lit pour tous, pas de place de faveur à table. Si un de les esclaves, Ponticus, se conduisait ainsi, que lui ferais-tu ? Tu l'enverrais sans doute en Lucanie ou dans les cachots de Toscane. Mais vous qui vous nommez le fils d'Éaée, vous vous pardonnez tout, et ce qui serait une honte pour un goujat

1. Juvénal va nous ouvrir un de ces refuges nocturnes de malfaiteurs, où s'entasse la population interlope des grandes villes^ où les jeunes Romains allaient étudier les Mystères de Rome.

devient le bon Ion pour tes descendants de Volèse et de Brutus*. »

Ce ne sont là que des fantaisies dégradantes auxquelles se livraient les nobles, les plus jeunes surtout, par ennui, par esprit d'imitation ; mais, selon Juvénal , « malgré l'infamie de tels exemples , il en est de plus odieux encore. » Il nous apprend qu'une partie de la noblesse romaine non-seulement corrompue par ces mœurs étranges, mais ruinée de fond en comble , tomba dans la dernière abjection. Les fils de famille, oubliant ce qu'ils devaient à leur nom, firent tous les métiers. Le poëte, dans ses différentes satires, nous peint souvent la misère des grandes maisons et nous fait comprendre en même temps comment la fortune des patriciens a été dévorée. Quand même l'histoire ne dirait pas que la noblesse romaine a été dépouillée par la cruelle jalousie des princes, ruinée par ses propres folies et les plus bizarres prodigalités, les vers épars de Juvénal et de nombreuses allusions suffiraient à nous révéler les causes de cette misère patricienne. Les catastrophes politiques, les délations intéressées, les trahisons de la cupidité, les extravagances d'un luxe monstrueux et le délire de l'ostentation réduisirent à l'extrême pauvreté un grand nombre de patriciens et leur enlevèrent avec la fortune tous les sentiments d'honneur. On en vit qui, pour subsister, se mêlèrent à la foule des clients, à la multitude famélique assiégeant la demeure des riches et demandant la sportule. Ils assistent à l'appel des noms et attendent leur tour : « Le riche fait appeler par un crieur tous ces fiers descendants d'Énée, car eux aussi fatiguent la porte de sa maison, comme nous autres, pauvres gens*-*. « Heureux encore quand ils se résignent

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