Salires, VIII
à n'être que d'illustres mendiants ! Il en est de moins scrupuleux encore qui, cédaDt à l'appât d'un métier lucratif, ne rougissent pas de se faire histrio\is. A Rome, les acteurs n'étant que des esclaves, un homme libre montant sur la scène perdait son titre de citoyen et devenait infâme. Qui ne connaît les cris de douleur de ce chevalier romain, de Labérius, auteur de ruimes, qui, pour avoir lancé quelques épigrammes contre Jules César, reçut l'ordre du tout-puissant dictateur de remplir lui-même, moyennant 500 000 sesterces, un rôle dans une de ses pièces malignes? C'était le châtiment le plus terrible qu'un homme d'esprit, abusant du pouvoir suprême, pût infliger à un adversaire. Dans un admirable prologue qui nous est parvenu, le noble poète exhale ses plaintes : a Quoi 1 après soixante ans d'une vie sans reproche, sorti de mon foyer chevalier romain, je reviendrai chez moi comédien ! » Il faut avoir lu ce beau morceau où le sentiment de l'humiliation a rencontré des accents si virils, pour comprendre ce qu'il y avait de honte chez les Romains à paraître sur un théâtre. Eh bien, au temps de Néron, il arriva plus d'une fois que non-seulement des chevaliers, mais les héritiers des plus grands noms historiques furent réduits par la misère à se faire histrions, à jouer dans des farces grossières, à remplir, par exemple, le rôle d'un esclave crucihésur la scène pour ses méfaits. « Ah 1 s'écrie le poète, qu'on aurait bien fait de crucifier tout de bon ce vil descendant de Lentulus I » Sans s'arrêter à flétrir les fils indignes de tant de grands hommes, Juvénal s'irrite contre le peuple qui supporte un pareil spectacle et qui applaudit à leur infamie. Avec des sentiments vraiment patriotiques, il semble comprendre que l'honneur de grandes familles est comme le patrimoine de toute la nation, et que tout le peuple est intéressé à ne pas voir
dégrader les beaux noms : « N'allez point excuser le peuple. Il faut que le peuple aussi ait un front qui ne rougit pas ; lui qui ose regarder des patriciens farceurs, qui écoute des Fabius va-nu-pieds , qui a le courage de rire des soufflets qu'on donne aux Mamercus. A quel prix ont-ils vendu leur personne? Ehl que m'importe? Ce que je sais, c'est qu'ils la vendent, et cela, sans qu'un Néron les y force ; oui, ils la vendent sans façon au prêteur Gelsus, président des jeux*. » Assurément, dans ces éloquentes sorties contre la dégradation patricienne et l'indifférence populaire, il y a autre chose que de la rhétorique. C'est la vieille Rome qui élève la voix pour défendre sa gloire et pour maudire ces générations nouvelles dont l'avilissement la confond, et qu'elle s'étonne d'avoir portées dans son sein.
Gela n'est pas encore le dernier degré de la bassesse. Rome a subi un spectacle plus honteux, elle a vu des patriciens gladiateurs. A cette époque de folies monstrueuses où la conscience humaine parut entièrement renversée, on cherchait la honte, on tirait vanité de son infamie, on mettait son ambition à la rendre célèbre, et de même qucMessaline rassasiée de plaisirs clandestins, trouvant son ennui dans l'obscurité du crime et la langueur dans la sécurité, imagina de donner aux Romains le spectacle d'un adultère public; ainsi Ton vit des nobles qui, après avoir tout épuisé, cherchèrent encore leur bonheur et une sorte de gloire dans 1 excès de la honte et dans l'étalage pompeux de leur dégradation. Voici un de ces nobles dissipateurs réduit à descendre dans l'arène du cirque, et qui se fait appareiller avec quelque esclave barbare ; c'est Gracchus, qui par réciat
l. YIII, 185-194.
de sa naissance Vemporte sur les Fabius, les Marcellus, les Emiles, sur tous les spectateurs assis aux premiers rangs, sur celui-là même qui payait sa bassesse. Il a si bien perdu toute pudeur, que dans ce combat singulier il choisit le rôle qui permet aux spectateurs de contempler son visage et d'applaudir le descendant d'une illustre famille. Il est inutile de décrire ici longuement l'armure des deux combattants *. Qu'il nous suffise de rappeler qu'on mettait en présence deux combattants diversement armés : le mirmillon, couvert d'un casque, protégé par un bouclier , tenant une espèce de glaive recourbé, et le rétiaire, vêtu d'une simple tunique, la face découverte, portant un filet qu'il cherchait à lancer sur son adversaire pour le tuer ensuite avec un trident, quand le lourd gladiateur était embarrassé dans les mailles. Pour le mirmillon, l'art consistait à esquiver le filet; pour le rétiaire, à fuir s'il avait manqué son coup, à ne pas se laisser atteindre et à saisir le moment favorable. C'était à la fois un combat et une course, où les chances étaient à peu près égales, un spectacle plein de péripéties charmantes pour les Romains, et où la force pesante luttait contre la ruse agile. Naturellement, l'effronté patricien prend le rôle du rétiaire pour n'avoir pas à cacher son visage, à masquer sa honte : « Gracchus paraît dans l'arène, non pas avec les armes du mirmillon, sans la faux, sans le bouclier, sans se couvrir le visage d'un casque ; il dédaigne, en effet, il déteste un appareil qui ne permettrait pas de le reconnaître. Le voilà, voyez-le, il agite son trident. Après avoir balancé son filet qui pend le long de son bras, s'il vient à manquer son coup, il lève vers les spectateurs son vi-
1. M. Gérome l'a mise sous nos yeux dans un tableau fort remarqué à une des dez'nières eAposilions.
sage découvert, et parcourt en fuyant tout le cirque poui mieux se faire voir. C'est bien lui, croyons-en sa tunique, les broderies d'or qui partent de ses épaules et les cordons flottants de sa mitre salienne. Cependant le mirmillon, forcé de combattre contre un lâche Gracchus, est plus sensible à cet affront qu'à toutes les blessures *. * Qui le croirait? les malheureux qui exposaient leur vie dans le cirque avaient aussi leur point d'honneur et tenaient à combattre un brave. L'adversaire de Gracchus, en poursuivant ce fuyard, ne sait pas que celui-ci ne prolonge sa course et ne fait le tour de l'arène que pour mieux s'offrir à tous les regards; il prend cette ruse de l'impudence pour de la lâcheté, il est humilié de vaincre sans péril. Il ne manquait plus à ce patricien que d'être méprisé par un gladiateur et de paraître indigne d'un esclave barbare. Toutes ces peintures historiques de la dégradation patricienne sont du plus bel effet, d'une couleur solide, et nous paraissent aiiioiées par une éloquence sincère. Un sentiment vif et présent delà dignité romaine relève encore ces beaux vers si curieusement travaillés. L'honneur de Rome, le respect du passé, une sorte de piété politique pour d'héroïques souvenirs, tous les sentiments d'un citoyen contristé par la honte des mœurs nouvelles sont exprimés avec toute la force qu'un art puissant peut prêter à une colère véritable. Ce qui domine dans la morale du poète, c'est le patriotisme. Mais comme moraliste philosophe, Juvénal ne va pas au delà des idées de son temps, et jugeant comme le vulgaire, esclave de la coutume, il ne songe pas à condamner des choses aussi condamnables que celles qu'il flétrit. Prenons pour exemple ce qu'il dit des jeux du
1. VIII, 199-209.— Les femmes mêmei descendent dans l'arène, Voy. Sat.jly 22; YI, 251.
cirque. Il voit bien ce qu'il y a d'abject dans l'impudeur de ce patricien qui se fait gladiateur, mais il ne pense pas à blâmer la barbarie des Romains et leurs cruels plaisirs. Sur ce point il n'a que les sentiments du peuple endurci par l'accoutumance, et non pas les idées plus pures d'un sage qui devance son siècle. Je sais bien qu'il ne faut pas faire au poète un trop dur reproche, il partageait l'insensibilité morale de presque tous ses contemporains, et cet aveuglement qu'on retrouve dans la plupart des écrivains, poètes, orateurs, historiens de l'époque. Pline, le bon Pline, loin de trouver quelque chose à redire à ces affreux spectacles, félicite Trajan d'avoir réveillé les désirs et le goût du peuple pour ces sortes de jeux ; il dira, par exemple, avec une tendre férocité, qu'un mari affligé par la mort de sa femme, ne peut mieux faire que de donner une de ces fêtes sanglantes pour honorer une chère mémoire*. Mais, bien que cette dureté fût naturelle au caractère romain, je m'étonne que Juvénal, qui a écrit de si beaux vers sur la 'pitié, qui parle quelquefois avec une grâce si pénétrante des pauvres, des esclaves, ait pu voir avec indifférence verser à flots le sang des misérables, et qu'il ne se soit point avisé de diriger contre cette barbarie le courant de sa trop facile indignation. Pourquoi ne pouvons-nous pas le ranger parmi ces âmes d'éhte qui, au temps de Gicéron d«yà, trouvaient que ces spectacles étaient cruels et inhumains? N'avait-il pas lu Sénèque, ou n'avait-il pas compris cette belle pensée du stoïcien : «L'homme, cet être sacré, on se fait un jeu, un passetemps de l'égorger. » Il y avait donc à Rome des âmes capables d'éprouver de l'horreur à la vue de ces plaisirs impies. Juvénal n'a point cette délicatesse de sentiments
1, Leltres, YI, 34.
ni cette portée philosophique. Dans les jeux du cirque, la honte d'un patricien gladiateur offense plus ses regards que le sang humain inutilement versé. Sénèque, philosophe, disait : Homo sacra res hcmini. Juvénal, politique, gardien de la gloire romaine, dirait volontiers : Sacra res patricius.
Les affranchis.
Dans cette lutte qui paraît si furieuse contre les scandales de la socié'é romaine, le satirique combat deux sortes d'ennemis bien différents et fait face à la fois aux grands qui sont descendus trop bas et aux petits qui montent trop haut. En se rangeant contre les nobles du côté du peuple, en préférant au patriciat avili le mérite plébéien, Juvénal conserve le préjugé antique contre' la classe des affranchis. S'il respecte le citoyen, quelque pauvre qu'il soit, le Quirite proprement dit, ima plèbe Quiritem, il déteste les parvenus échappés à la servitude qui renouvellent la population romaine appauvrie et qui s'élèvent à la richesse, aux honneurs. Pour nous, qui jugeons froidement les choses au point de vue du progrès humain et social, nous n'avons pas à partager le chagrin du satirique, et nous regardons comme une révolution salutaire cette émancipation tant maudite par les Romains. Les affranchis, les hommes libres sortis de la classe servile, exerçaient seuls l'industrie et les arts utiles pendant que les nobles ne savaient soutenir ou restaurer leur fortune que par l'usure et la concussion, en opprimant les particuliers ou les pioviuces, et
méprisaient tous les travaux, excepté ceux de la guerre et de l'éloquence. Il était temps que les hommes de loisir fissent quelque place aux hommes laborieux, que le travail des mains et les applications utiles de l'intelligence fussent mis en honneur. La classe des affranchis, déjà vers la fin de la république, renfermait d'ailleurs un grand nombre d'hommes distingués par des talents de toute espèce et qui s'étaient fait un nom. Dans l'antiquité, l'élévation des affranchis peut être comparée àFavénementde la bourgeoisie dans les temps modernes. Ce fut la politique des empereurs de leur accorder une place de plus en plus considérable dans l'État. Tandis que l'ancien patriciat repoussait les hommes nouveaux et croyait souiller les honneurs en les accordant à des Marins ou à des Gicéron, les princes s'entourèrent d'affranchis et en firent des personnages. C'était un moyen d'humilier l'aristocratie et de lui prouver qu'on pouvait se passer d'elle ; politique analogue à celle de Louis XI, qui pour réduire les prétentions des seigneurs féodaux, donna tant d'importance aux petites gens, et prit pour ministres et pour familiers son barbier Olivier le Daim et son compère Tristan. Que dans ces choix étranges, qui faisaient murmurer les Romains, les Césars aient souvent plus consulté leurs caprices que l'intérêt de l'État, qu'ils aient cherché surtout dans ces parvenus complaisants, encore accoutumés à l'obéissance servile, des iustruments peu scrupuleux de leurs passions, nous sommes loin de le nier ; mais, à considérer les choses de haut et par leurs résultats, ils faisaient une œuvre de justice sociale ; ils combattaient, sans le savoir, le mépris qu'on avait à Rome pour l'industrie et le travail des mains, et, à la longue, ébranlaient quelques-uns des préjugés séculaires sur lesquels reposait l'institution de l'esclavage.
Mais les patriciens, le peuple même, si. fier de ses privilèges et de son titre de Quirite, si prévenu contre la race servile, ne pouvaient supporter cette élévation indécente des affranchis. Tous les hommes de lettres, excepté quelques philosophes de profession, déclament contre ces vils favoris de la fortune, et Juvénal, comme toujours, n'est ici que l'écho bruyant de celte animadversion populaire. Avec quelle amertume et quelle ironie injurieuse il fait allusion à la coutume qui permet à de riches affranchis de devenir chevaliers, tandis que le descendant pauvre d'une grande famille, n'ayant plus la fortune exigée par la loi, est chassé de l'ordre équestre ! Ovide se plaignait déjà de cette puissance de Targent : « Le sénat est fermé aux pauvres; c'est le cens qui donne les honneurs. » Juvénal, avec plus d'imagination et une raison moins calme, nous met sous les yeux cette triste exécution d'un patricien au profit d'un esclave enrichi. Nous sommes au théâtre, où le maître de cérémonies, qui place les spectateurs, s'arrête devant les bancs réservés aux chevaliers et met à la porte quelque fils de famille devenu pauvre qui n'a plus le droit de s'asseoir sur les gradins privilégiés : « Sortez, dit l'ordonnateur, sortez, si vous avez quelque pudeur ; levez-vous de ce coussin qui n'appartient qu'aux chevaliers, vous dont la fortune ne répond plus aux exigences de la loi. Qu'à votre place siègent ici les fils des piostitueurs qui ont reçu le jour dans quelque lupanar. Ce n'est qu'au fils d'un opulent crieur qu'il convient de s'asseoir et d'applaudir sur ce banc, parmi l'élégante descendance d'un gladiateur et d'un maître d'armes *. » Je crois entendre dans ces vers de Juvénal la voix de l'opinion publique et le bruit de la rue poursuivant de ses huées les prétentions nouvelles, l'assurance